Ici s'ouvre une des plus belles angoisses de conscience qu'il ait
jamais été donné à l'homme de concevoir et d'écrire.
Un écrivain digne d'être le secrétaire de la conscience pouvait seul
l'inventer et l'écrire. C'est véritablement l'héroïsme de la vertu, le
martyre nécessaire, mais mortel, de tout ce qui est humain dans
l'homme, contre tout ce qui est divin, la _vérité_, aux dépens de la
vie.
La _question_ sacrée donnée à l'homme par lui-même, l'aveu coûte que
coûte arraché à la nature humaine par l'homme lui-même, le triomphe de
la confession devant Dieu, avec la pénitence devant les hommes!
C'est sublime!
Mais comment ce chef-d'oeuvre de vertu humaine est-il réservé à un
aussi vil scélérat que ce Valjean? Où aurait-il pris cette lumière
intérieure parfaite, cette justesse infaillible, cette délicatesse de
sainteté qui surgissent tout à coup en lui, comme la fleur surgit du
fumier, pour se foudroyer lui-même, s'offrir en holocauste pour un
misérable flétri d'avance, et pour s'écrier de sang-froid devant le
jury, et devant Dieu, et devant ses concitoyens, dont la considération
se change en exécration: C'est moi qui suis le forçat! ce forçat
hautain, ce forçat récidiviste! Relâchez cet homme et enchaînez-moi.
Suicide de son honneur, M. Madeleine a fait plus difficile et plus
beau que le suicide de Brutus!
Mais il faut lire cette scène, écrite comme elle est pensée, dans le
roman, ici trois fois vertueux, de Victor Hugo. Encore une fois,
lisez.
Valjean se hâte vers la peine comme un autre se hâte pour fuir
l'échafaud: il arrive au moment où l'infortuné Champmathieu est
convaincu par son idiotisme d'être Jean Valjean.
Il hésite à entrer dans le prétoire, il regarde le loquet et la porte
derrière laquelle est son éternelle infamie; il recule, près de
faiblir.
Qu'est-ce qui m'y oblige? se dit-il, mot sublime de caractère,
répondu dans sa conscience par un mot plus sublime encore: DIEU! il
entre, il est accueilli par les égards et le respect du président, des
jurés, de l'auditoire.