En attendant, l'envie, curieuse de sa nature, commence à suspecter la
source des richesses de ce philanthrope inconnu et maladroit, qui, en
effet, est loin d'être pure; car l'argenterie dérobée à l'évêque de
gré ou de force, et la pièce de quarante sous arrachée par violence au
pauvre enfant, sont deux mauvaises pierres angulaires de cette fortune
équivoque. On peut purifier un fleuve à son embouchure, on ne le
sanctifie pas à sa source.
Le doigt de la Providence commence à se montrer dans l'ombre sous les
traits d'un hasard. Un personnage tout à fait fantastique, un agent
de la police, nommé Javert, homme droit comme l'éclair dans son but,
serpentant comme lui dans ses moyens, ferme dans son devoir comme la
conscience, ancien garde-chiourme, chasseur de bêtes fauves pour en
défendre la société, a cru reconnaître dans Valjean, qu'on lui a
signalé, un ancien forçat de sa connaissance à Toulon; il le dénonce à
Paris, à l'autorité protectrice des honnêtes gens. Mais, au moment où
Javert vient pour s'éclaircir et s'assurer de lui, il croit
reconnaître son erreur, et la confesse honnêtement et franchement au
maire Madeleine, en lui demandant pardon. Ce qui lui fait croire qu'il
se trompe et qu'il doit réparation à ce brave philanthrope enrichi,
c'est l'arrestation inopinée d'un autre forçat, vieux gibier abruti de
cour d'assises, un nommé Champmathieu, qui a volé des pommes dans le
pays.
Ce Champmathieu, victime d'inexplicables ressemblances de nom et de
destinées avec Jean Valjean, ne sait se défendre qu'en répétant à
satiété qu'il est Champmathieu. Cette obstination le fait paraître
d'autant plus coupable. On va le juger le surlendemain. Fantine meurt
dans la nuit; cette mort jette plus de désordre encore dans la tête de
M. Madeleine.