CHAPITRE II.

La charte-partie en règle.

Le lendemain d'un grand dîner, on n'est quelquefois pas plus raisonnable

qu'on ne l'était à la fin du repas; mais le lendemain, on considère du

moins les choses avec plus de calme et de sang-froid qu'on ne les

voyait la veille à travers les fumées d'un vin capiteux. C'est là,

hélas! le triste et seul avantage que les hommes à jeun peuvent se

flatter, pour la plupart, d'avoir sur les hommes qui ont beaucoup bu!

Quand M. le subrécargue Laurenfuite vint revoir le gouverneur de

Sierra-Leone pour lui parler du projet qu'ils avaient à peu près arrêté

la veille, il trouva l'autorité coloniale dans des dispositions d'esprit

assez différentes de celles dans lesquelles il l'avait laissée quelques

heures auparavant. L'autorité avait dormi quelque peu la nuit, et toute

l'ardeur qu'elle avait montrée pendant le repas pour les belles et vives

Françaises s'était singulièrement refroidie avec le sommeil qu'elle

avait goûté. Cependant le subrécargue insista éloquemment pour mettre à

exécution le dessein qu'il avait mûri, disait-il, dans l'intérêt du

gouverneur. Tous les gens qui s'imaginent être éloquens et persuasifs

finissent toujours, non pas par persuader, mais par importuner tant,

qu'ils réussissent à obtenir à force d'audace et de bavardage tout ce

que pourraient obtenir les hommes les plus entraînans du monde. C'est là

ce qui m'explique, jusqu'à certain point, les succès des fats auprès des

femmes, et ceux des intrigans auprès des puissances du jour. Je vais

même, pour ne pas être obligé de mépriser trop le beau sexe, jusqu'à

penser que ce n'est qu'à force d'importunité que les sots réussissent

aussi souvent auprès de lui; car si l'on supposait autre chose, quelle

opinion pourrait-on avoir des belles qui se laissent subjuguer par les

plus insupportables de tous les hommes! Je tiens beaucoup à estimer les

femmes qui ont des faiblesses, et j'en reviens à M. Laurenfuite.

--Comment voulez-vous, lui dit le gouverneur, que je passe sérieusement

avec vous un marché qui me couvrirait tout au moins de ridicule s'il

venait à être connu?

--Notre marché sera tenu caché, monsieur le gouverneur, je vous en donne

ma parole d'honneur, et je n'exige de vous qu'une simple signature.

--Mais c'est là justement ce que je ne veux pas vous donner! Ce serait

sanctionner, en compromettant mon nom, la plus insigne folie dont on ait

jamais entendu parler.

--Mais au moins donnez-nous votre approbation?

--Faites ce que vous voudrez, je n'ai pas le droit de vous empêcher

d'agir comme vous paraissez décidé à le faire. Mais notez bien que je ne

veux me mêler de rien.

--Vous consentirez bien cependant à payer les frais, si je vous amène

ici une femme aimable, jolie et de la première qualité?

--Pour les frais, nous n'en sommes pas encore là, Dieu merci!

--Mais quand nous en serons à acquitter les comptes, ferez-vous les

choses de bonne grâce, et puis-je compter sur votre parole?

--Nous verrons, vous dis-je, si jamais vous êtes assez insensé pour

exécuter votre dessein.

--A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle parler, car avec un homme

comme vous la parole vaut l'enjeu. Je vais vous lire, si votre

excellence veut bien me le permettre, le projet de connaissement ou de

charte-partie que j'ai rédigé hier au soir même, en rentrant à bord.

--Peste, monsieur le subrécargue, nous n'avons pas perdu de temps, à ce

qu'il paraît!

--Perdre du temps! Oh! pour peu qu'il s'agisse de femmes, je n'en perds

jamais. Ah! les femmes, les femmes! Dieu! que c'est bon une femme!

--Oui, quand c'est bon.

--Vous verrez celle que je vous ramènerai.... Je veux qu'avant six mois

vous m'en disiez des nouvelles.... Voici le petit croquis de

charte-partie que, comme j'ai eu déjà l'honneur de vous le dire, j'ai

tracé hier soir:

«Nous Jean Sautard et Thémistocle Laurenfuite, l'un capitaine et maître,

après Dieu, du navire l'_Aimable-Zéphyr_, et l'autre subrécargue du dit

brick français, actuellement mouillé en rivière de Sierra-Leone, nous

engageons à ramener à son excellente monseigneur (le nom en blanc),

gouverneur de la colonie anglaise du dit Sierra-Leone, une jeune

personne française, du sexe, blonde, jolie, de taille moyenne, ni trop

grasse ni trop maigre...»

--Ah! ah! ah! ces Français sont d'une gaîté!... Je reconnais bien là

l'esprit de votre nation.

--Vous riez, monsieur le gouverneur. Ah! c'est que je sais rédiger une

charte-partie au moins.... Où donc en étais-je? Ah! m'y voici: _ni trop

grasse ni trop maigre_.... Vous entendez bien; comme qui dirait

entrelardée.... «Bien élevée s'il se peut, et surtout honnête autant que

les dits sieurs Jean Sautard et Thémistocle Laurenfuite pourront s'en

assurer.

«Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur de Sierra-Leone s'engage...»

--Ah! doucement. Ici je vous arrête. Réfléchissez bien que je ne veux

m'engager à rien.

--Diable! c'est fichant.... Mais c'est égal, je vais substituer une

autre phrase à ce mot _s'engage_.

«Moyennant quoi, le dit sieur gouverneur «consentira à...»

--_Consentira!_ Non pas, s'il vous plaît... je ne consens pas plus que

je ne m'engage.

--Comment donc faut-il rédiger cela?... Ah! attendez, j'ai trouvé le

moyen de tout arranger.

_«Moyennant quoi le dit sieur gouverneur accordera, si bon lui semble,

aux dits sieurs capitaine et subrécargue le remboursement des frais

faits pour lui avoir procuré....»_

_Procuré_, non, attendez, le terme pourrait offrir une méchante

interprétation pour nous. Mais, au surplus, comme cet acte ne sera vu

que par nous trois, il importe peu qu'un mot puisse présenter une

maligne équivoque, pourvu qu'il n'y ait pas d'ambiguité dans les

expressions, et que la bonne foi la plus parfaite préside à la rédaction

de notre contrat. Je reprends en conservant le mot _procuré_.

_«Pour lui avoir procuré la jeune personne dont il est cas, la susdite

jeune personne devant servir chez M. le gouverneur à tenir sa maison,

sous le titre et avec les prérogatives de gouvernante, etc., etc._

«Fait double à Sierra-Leone entre les parties...» (Ici le protocole et

la formule ordinaires dans ces sortes d'actes.)

«En foi de quoi nous avons signé le présent, ce jourd'hui, vingt

octobre, l'an de grâce mil huit cent....»

--Excepté, vous le savez bien, que je ne signe pas.

--Vous ferez bien néanmoins une petite croix, rien que pour m'obliger,

n'est-ce pas, monsieur le gouverneur?

--Allons, va pour une croix, puisque vous paraissez y tenir si

invariablement.... Voilà ma signature, comme si en ma qualité de

gentilhomme je ne savais pas écrire.

Le subrécargue Laurenfuite se sentit ravi du succès de sa démarche et de

l'habileté qu'il s'imaginait avoir déployée dans cette négociation. Un

diplomate venant de faire signer un traité ruineux aux puissances de

l'Europe ne se serait pas montré plus infatué de son habileté. Aussi,

dès que le capitaine Sautard le vit revenir à bord en se dandinant avec

grâce et en roucoulant la queue d'une tendre romance, il s'écria du plus

loin qu'il put apercevoir notre homme: Le gouverneur vient d'être mis

dedans. C'est une femme que nous aurons à lui transporter au prochain

voyage!--Vous avez deviné tout juste, lui répondit le négociateur; c'est

une femme que nous chargerons en France au plus haut du frêt, et Dieu

sait quel sera notre frêt et notre commission!

--Moi je prendrai, en attendant, ma commission en nature, dit le

capitaine.

--Et moi, ajouta le subrécargue, en nature et en argent.

--C'est cela; un gouverneur qui veut se donner des airs de faire le

sultan doit payer en sultan; je ne connais que cela.

--Vous avez raison, il sera écorché vif d'importance.

_L'Aimable-Zéphyr_ ayant terminé ses affaires à Sierra-Leone, appareilla

pour revenir en Europe. Le gouverneur lui souhaita bon voyage, et M.

Laurenfuite, en montrant à son excellence le connaissement en bonne

forme sur lequel elle avait bien voulu apposer sa croix, lui cria: A

revoir, monseigneur! Bientôt, s'il plaît à Dieu, nous vous apporterons

de la marchandise superfine et de la mieux soignée.

Scènes de mer, Tome I · 第 9 / 30 题