CHAPITRE III.

Ils cherchent une femme.

Nos deux aventuriers, quelques semaines après avoir quitté la colonie

anglaise, arrivèrent au Hâvre-de-Grâce, au Hâvre, ville-comptoir, autre

espèce de colonie dans le sein de la métropole, ville si sale pendant

le jour, si infecte pendant la nuit, où les petits enfans braillent sans

cesse, où le peu d'amour qu'on y fait s'y traite comme une affaire de

commerce ou une spéculation mercantile; au Hâvre enfin où l'on achète au

poids de l'or le privilége de ne pas s'ennuyer plus que tout le monde.

Nos compagnons songèrent, une fois amarrés dans les tranquilles bassins

de ce port, à se composer une petite cargaison et à trouver une femme.

La cargaison se trouva assez facilement faite avec les écus que les deux

pèlerins avaient su enlever aux habitans de Sierra-Leone.

Pour se procurer une beauté _loyale et marchande_, ainsi qu'ils avaient

la prétention d'en acheter une, ils s'adressèrent d'abord aux modistes

du pays.

Mais, par malheur pour eux, les modistes de la place se trouvèrent

toutes à peu près vertueuses, et le moyen de décider une vertu à

entreprendre le voyage de la côte d'Afrique pour avoir l'honneur de

charmer les ennuis d'un gouverneur anglais.

Après avoir épuisé bien vainement toute son éloquence auprès des

modistes inflexibles, M. Laurenfuite s'adressa aux actrices de la

troupe. L'art dramatique et lyrique passe assez généralement, soit à

tort ou à raison, pour avoir des goûts aventureux et pour aimer à

changer de place. Les paquebots américains partaient quelquefois alors

chargés d'artistes et bondés de musiciens. Le Nouveau-Monde faisait une

consommation effrayante de jeunes premières et de fortes amoureuses. Ce

n'est que depuis peu que l'Amérique a commencé à devenir plus sobre sur

l'article du théâtre français. La Colombie, le Brésil et l'Amérique du

nord trouvent qu'ils en ont assez eu.

Notre aimable subrécargue s'imagina donc qu'il pourrait, sans beaucoup

d'efforts, rencontrer dans la troupe qui desservait le théâtre du Hâvre

la perle qu'il cherchait et qu'il prétendait rencontrer plus

heureusement que ne le fit le coq de la fable.

Il s'adressa à la jeune première, rien que ça!

La déité dramatique lui demanda, dès qu'il eût énoncé ses motifs et fait

ses propositions:

--Y a-t-il un théâtre en votre Sierra-Leone?

--Non, mademoiselle, lui répondit-il; mais vos attraits pourront briller

là de tout leur éclat, aux feux d'un soleil de vingt-cinq à trente

degrés à l'ombre.

--Et que voulez-vous donc que je fasse au soleil ou à l'ombre? répartit

la jeune première.

--Mille choses que je ne puis vous expliquer, mais que vous ne serez pas

embarrassée de deviner une fois que vous connaîtrez le pays.

--Grand merci, monsieur, de votre offre! Je connais trop bien mon

affaire pour donner dans de telles déceptions; nous autres femmes de

théâtre, nous ne valons quelque chose aux yeux des hommes que par les

effets d'optique et les illusions que nous obtenons ou que nous faisons

naître sur la scène. Otez-nous les planches sur lesquelles nous sautons

chaque soir, les quinquets à la clarté desquels nous brillons dans nos

rôles, passez l'éponge sur nos joues fardées, substituez le négligé du

matin à nos paillettes de la nuit, et nous ne serons bonnes tout au plus

qu'à vous amuser un peu moins que toutes les autres créatures que vous

jetez au linge sale quand le jour de la blanchisseuse arrive.... Pas de

théâtre dans le pays dont vous me parlez, pas d'illusions par

conséquent, et partant pas d'actrices. Cherchez ailleurs une voyageuse,

car je ne me sens nullement disposée à rompre mon engagement avec le

directeur pour devenir _la bobonne_ d'un gros Anglais qui n'a que faire

de mon emploi et de mon talent. La grisette vous ira mieux.

--Mais cependant vous avez vu dans _les trois Sultanes_ et dans

_Gulnare_ une jeune beauté qui n'était pas sur un théâtre, subjuguer,

par ses charmes de tous les jours, la fierté d'un maître jaloux, et

jusque-là insensible....

--C'est donc un sultan que votre gouverneur anglais?

--Pas tout-à-fait, mais à peu près, sous le rapport des piastres du

moins.

--Raison de plus alors pour refuser tout net; car si c'est un sultan,

je ne veux pas être son esclave. Vous m'avez bien tout l'air encore

d'_un chercheur d'occasions manquées_.

--Vous me permettrez de vous dire, mademoiselle, que c'est vous plutôt

qui manquez une fort belle occasion.

--Oui, en effet, j'irais rompre un engagement avantageux pour vous

suivre, et quitter un amant comme on n'en trouve pas, pour un sultan de

Sierra-Leone!

--Ah! dès lors que vous avez réussi à avoir un amant....

--Comment! réussi à avoir un amant! Mais j'espère bien en avoir tant que

je veux! Un amant!... il semblerait que l'on fût en peine de s'en

procurer.... Apprenez, monsieur, que c'est tout le public qui m'adore.

--A Dieu ne plaise que je vous contredise! Gardez votre public puisque

vous l'avez, et veuillez bien me croire avec plaisir votre très-humble

et très-obéissant serviteur.

Le subrécargue, à la suite de cette inutile entrevue, s'avisa d'après le

conseil même de la jeune première, de chercher dans l'estimable et

sentimentale classe des grisettes du pays.

Un libraire lui apprit que toutes ces demoiselles, en cultivant le

talent de l'aiguille avec beaucoup d'ardeur, ne laissaient pas que de

trouver encore quelques heureux loisirs pour se meubler la mémoire et le

coeur de tous les romans nouveaux qu'il leur louait à quatre sous le

volume.

De jeunes personnes qui lisent des romans nouveaux, se dit M.

Laurenfuite, doivent à coup sûr faire complètement mon affaire. C'est du

côté de la sensibilité qu'il faut que j'attaque la belle couturière qui

pourra me convenir pour être transportée en pacotille à bord de

_l'Aimable-Zéphyr_. Attaquons rondement.

Un bal de repasseuses, de lingères et de ravaudeuses, devait avoir lieu

le dimanche suivant dans une des maisons de danse de la ville.

Le subrécargue et le capitaine s'y rendirent pour chercher chacun de son

côté la beauté qui pourrait le mieux réunir les conditions du

_connaissement_.

Au son discordant d'un violon, d'une clarinette et d'une grosse caisse

qui juraient ensemble et à contre-mesure pour faire sauter ces dames et

leurs cavaliers, nos deux connaisseurs remarquèrent que la plupart des

danseuses avaient les pieds gros et longs, la taille épaisse et la

physionomie lourde et froide. Après avoir humé les émanations un peu

suffocantes du bal, ils allèrent faire leur ronde autour des bancs sur

lesquels les Terpsychores en petits bonnets étaient venues s'asseoir

pour transpirer un peu à l'aise. Ces demoiselles buvaient du cidre coupé

pour se rafraîchir. La nature de la boisson parut d'assez mauvais augure

au capitaine Sautard. Comment, se disait-il, pourrons-nous décider une

jeune personne habituée à boire du cidre et à manger des tourteaux à

venir faire la princesse dans les colonies?

M. Laurenfuite, malgré la mauvaise opinion qu'il avait lui-même conçue

sur l'issue future de ses recherches, voulut au moins faire l'acquit de

sa conscience en épuisant tous ses efforts pour déterminer la plus belle

de toutes ces grisettes à contracter un enrôlement sérieux pour la côte

d'Afrique. Afin de donner une idée avantageuse de sa libéralité et de sa

galanterie, il proposa d'abord une glace à la vanille à la jolie

couturière; mais par malheur on lui annonça qu'on ne trouverait pas une

seule glace dans toute la ville. Il se rabattit sur un orgeat, et au

bout de plus d'une heure, un garçon de café lui procura ce qu'il

demandait pour sa danseuse.

Une fois le verre d'orgeat joliment accepté et délicatement bu, on parla

d'affaires.

--Mademoiselle, dit le galant cavalier à sa dame, avec les attraits que

vous possédez en quantité plus que suffisante, il est étonnant que vous

vous décidiez à habiter un trou comme le Hâvre.

--Mais le Hâvre n'est point un trou, monsieur; c'est une ville.

--Oui sans doute c'est une ville, et la géographie nous l'apprend assez;

mais pour une jeune personne comme vous, une colonie vaudrait beaucoup

mieux.

--Une _écolonie_, et pourquoi? C'est les _écapitaines_ et les marins qui

vont aux _écolonies_, et les _fillettes_ restent sur le plancher des

vaches.

--Oh! le plancher des vaches! s'écria le capitaine Sautard en se mordant

les lèvres et en faisant une pirouette pour laisser à son subrécargue

tout le fardeau de l'entretien qu'il avait commencé; elle est bonne là

_avec son plancher des vaches_.

Le premier interlocuteur reprit, un peu embarrassé de prolonger la

conversation sur un ton convenable.

--Il est certain que d'abord ce mot de colonies effraie un peu les

jeunes filles... accoutumées à la vie si paisible du toit paternel....

--C'est maternel que vous voulez dire, sans doute, car il y aura deux

ans, vienne la Saint-Martin, que j'ai perdu défunt mon père.

--Diable!... c'est un malheur que la perte de l'auteur de nos jours...

mais ce n'est pas toutefois un mal irréparable....

--Oh! j' n'ai pas besoin non plus qu'on le répare, ce mal-là.... J'en

ai-z-eu bien assez comme ça d'un père.... Pour le profit qu'il nous a

fait, ce n'est pas trop la peine d'en parler et de réparer sa mortalité.

--Je voulais vous dire cependant, nonobstant cette perte plus ou moins

douloureuse, qu'il y a toujours pour une personne de votre façon, de

votre tournure....

--Oui, oui, je sais ce que vous voulez dire, _de mon gabarit_, n'est-ce

pas? Allez toujours!

--Eh bien! de votre _gabarit_, soit, je ne m'en dédis pas.... Je voulais

vous exprimer.... Où diable donc en étais-je?...

--_A la réparation de la perte d'un père_, lui souffle malignement à

l'oreille le capitaine Sautard, revenu auprès des deux interlocuteurs.

--Ah oui! c'est cela. Je disais que c'est un malheur qui peut se

réparer.

--Mais quand je vous dis que je ne voulons point réparer ce malheur-là,

c'est que je ne voulons pas le réparer. _Est-il donc ostiné est-il donc

ostiné!_

--Peu importe au surplus, et pour aborder plus franchement la question,

je vous propose, moi, de vous faire un sort des plus brillans si vous

consentez à quitter le Hâvre pour nous suivre à Sierra-Leone, colonie

charmante dont vous deviendrez gouvernante.

--Et pour qui faire à ce _sera-laune_?

--Pour y être la compagne fortunée du gouverneur.

--Est-ce-t-il la compagne par mariage ou autrement?

--Mais c'est selon.... Attendu cependant que dans ce pays on ne se marie

jamais, par respect pour l'usage ce sera pour autrement.

--Qu'est-ce que c'est qu'un pays où il n'y a pas de _mariage_? C'est

donc censément une nation de concubinage?

--Non pas précisément; mais pour parler votre langage et pour répondre à

votre question, je vous dirai que c'est un pays d'amour, de bonne chère

et de gros bénéfices.

--Et qu'est-ce que c'est encore que vos ébénéfices?

--Des arrhes assez considérables d'abord, et puis de l'or quand vous

serez arrivée.

--J'entends, j'entends, car je n'avons pas deux oreilles pour être

sourde, Dieu merci! C'est en chambre que vous voulez me mettre dans la

colonie.

--En chambre, dites plutôt en palais.

--Eh bien, puisque le marché a des arrhes, donnez-moi toujours les

arrhes, et puis nous nous déciderons peut-être _ensuitement_.

--_Oh! ensuitement!_ s'écria encore le capitaine Sautard en faisant une

nouvelle pirouette et en se repinçant les lèvres de manière à faire la

grimace la plus grotesque au nez de son compagnon tout décontenancé pour

cette fois.

--Allons, se dit le subrécargue, il n'y a plus moyen d'y tenir! Cette

ville est décidément d'une stérilité effrayante. Cherchons ailleurs.

--Mais où sera votre _ailleurs_? lui demanda le gros capitaine en

sortant du bal.

--Mon _ailleurs_ sera Paris, lui répondit Laurenfuite; Paris, la

capitale de l'univers pour les femmes qui entendent ce que parler veut

dire; Paris, ville de besoins et de ressources, de misères et de

plaisirs, d'indigence et de luxe, de folie et de sagesse, de débit enfin

et de pacotille.

--Mettons donc le cap sur Paris, puisqu'il le faut, et tâchons de

trouver là ce que nous avons été si éloignés de rencontrer ici.

Les pacotilleurs partirent le lendemain pour la capitale de l'univers.

Scènes de mer, Tome I · 第 10 / 30 题