CHAPITRE PREMIER.

Les Deux Jocondes Marins.

Le désir de réaliser quelques bons projets de spéculation avait réuni à

bord du même brick deux individus d'humeur et d'espèces différentes.

L'un était le capitaine Sautard;

L'autre, le subrécargue Laurenfuite.

Le capitaine Sautard était un de ces hommes qui, ayant usé de tout un

peu et n'ayant abusé de rien, allait au positif par tous les chemins

possibles, hors ceux des douces illusions. Quand une bonne occasion se

rencontrait sur sa route, il cherchait à la saisir, en vrai corsaire,

comme il aurait fait d'une prise richement chargée. Mais quand la

fortune qu'il aurait été bien aise de tâter semblait vouloir le faire

courir long-temps après elle, il laissait là la fortune, sans se décider

à faire cent pas pour la ramener à lui.

Figurez-vous un gros petit être un peu plus que blond, un peu moins que

rouge, d'une physionomie commune et riante, âgé à peu près d'une

quarantaine d'années, et vous aurez approximativement une idée de

l'exté-rieur d'homme dans lequel se reflétait le caractère du capitaine

Sautard.

Quant à M. Laurenfuite, le subrécargue, c'était une tout autre affaire.

M. Laurenfuite savait chanter faux avec une prétention ridicule que l'on

ne pouvait comparer qu'à l'inexorable sottise avec laquelle il faisait

grincer sous ses doigts une guitare ordinairement montée en _la_ majeur.

Tous les instans qu'il ne donnait pas à sa toilette, il les consacrait à

la musique, et sa passion philharmonique avait cela de malheureux, qu'il

lui suffisait de prendre son instrument ou de roucouler une tendre

romance pour mettre tout un équipage de la plus mauvaise humeur

possible. Les matelots même allaient jusqu'à attribuer aux accens de ce

malheureux Amphion un pouvoir fatal, que n'avaient certes pas les

accords de sa lyre, quelque redoutables qu'ils fussent, sous sa main

recouverte de trois ou quatre gros diamans. Quand le vent venait à

changer et à contrarier le capitaine, et quand l'azur du ciel commençait

à se couvrir de sombres nuages annonçant la tempête, les oracles du

gaillard d'avant du brick _l'Aimable-Zéphyr_ se disaient entre eux:

--C'est encore le subrécargue qui aura voulu dérouiller sa guimbarde que

le diable confonde! Voilà déjà du vent à deux ris! Que Lucifer l'enlève!

--Oui, ajoutait le maître de quart; ça vous a une voix à crier _à la

garde_! et ça veut encore faire le troubadour en nous chantant: _A peine

au sortir de l'enfance_, sur l'air de: _Tu n'auras pas ma rose!_

--Ah ça! répliquait un troisième interlocuteur, je voudrais bien savoir

si le cap'taine, qui est maître après Dieu à son bord, n'aurait pas le

droit d'empêcher M. Laurenfuite de miauler comme il le fait avec

accompagnement de guitare? Les ordonnances de la subordination à bord

des navires ne sont-elles pas faites tout aussi bien pour le subrécargue

que pour nous et les passagers? Or, qui manque aux ordonnances doit être

puni; ainsi on peut par conséquent empêcher le chant et les

accompagnemens à bord de nous, par ordre du cap'taine.

--Je t'en fiche, avec tes ordonnances! Crois-tu que les ordonnances

aient jamais parlé du cas des cordes de guitare et du manquement au

service du tremblement de voix? Et puis, quand bien même, par

supposition, la loi ne voudrait pas cela, est-ce que jamais notre

capitaine voudrait faire de la peine à cet homme qui peut-être a été

comédien, et qui miaule encore, c'est possible, par routine de son

ancien métier? On dit bien _si j'étais capitaine, je ferais ci, je

ferais ça;_ mais entre eux les gros ne se mangent pas, c'est la règle.

Le capitaine boit et fume, mange et dort, et il laisse l'autre se

débarbouiller avec de l'eau de Cologne, et se gargariser le gosier avec

des chansons tant qu'il peut: _c'est des égards qu'ils ont l'un pour

l'autre, quoi! et voilà tout_.

--C'est vrai ce que tu dis là; mais il n'en est pas moins fichant que,

quand il chante, le mauvais temps vienne nous tomber sur le casaquin,

comme pauvreté sur misère.

M. Laurenfuite, comme vous vous l'imaginez bien, était à cent lieues de

supposer qu'il pût inspirer, avec son talent d'artiste, une aussi

fâcheuse opinion sur son mérite musical. Sa guitare lui avait valu déjà

trop de conquêtes et de coups de bâton, pour qu'il ne la regardât pas au

contraire comme un talisman vainqueur et un moyen assuré de plaire à

tout le monde, excepté aux amans et aux maris.

Il racontait gaîment qu'à Cadix il avait mis tous les époux de la ville

en campagne, pour trois ou quatre sérénades qu'il s'était exposé à

donner aux plus jolies Andalouses. La femme d'un prince italien lui

avait jeté par la fenêtre, pour prix d'un de ses couplets, une grosse

bague en faux, qu'il portait encore au doigt, comme le trophée d'une de

ses plus notables victoires. Partout enfin où son état de

commis-voyageur sur mer l'avait appelé, il s'était vu obligé de séduire,

dans les momens de loisirs que lui laissaient ses affaires, les femmes

les plus aimables et les plus passionnées des places maritimes du globe.

A la côte d'Afrique même il avait poussé si loin l'art fatal qu'il avait

de désunir les ménages, qu'un roi nègre avait fini par le chasser de ses

états, en le contraignant à embarquer avec lui l'épouse infidèle qu'il

était parvenu à subjuguer au bout de deux ou trois romances de sa

composition.

Le moyen, je vous le demande, après des succès aussi signalés, de

contester la puissance de la guitare de M. Laurenfuite, qui d'ailleurs

ne paraissait sur le pont du navire, même à la mer, qu'avec une cravate

toute rouge, en sautoir, et épinglée de deux grosses épingles attachées

entre elles par une chaînette en or? Or, je vous le demande encore,

comment est-il possible de chercher à persuader à un homme qui porte une

cravate rouge-cachemire, qu'il n'est pas le plus adorable de tous les

mortels qui veulent bien se donner la peine de déshonorer toutes les

femmes?

Ah! j'oubliais encore de dire que M. Laurenfuite, à tous les dons

personnels que j'ai déjà cités, joignait l'avantage d'avoir une paire de

gros favoris noirs luisans dont il prenait le soin le plus scrupuleux.

C'était un de ses moyens de conquête les plus assurés, et il n'y aurait

pas renoncé, j'en suis moralement sûr, pour toute une cargaison de

sucre Havane.

Les deux compagnons de pacotille du brick _l'Aimable-Zéphyr_ vivaient au

mieux ensemble, et il ne pouvait guère en être autrement avec des

caractères aussi opposés que les leurs. Il n'y a que les gens qui ont

les mêmes goûts, les mêmes appétits et les mêmes idées, qui ne se

conviennent pas. Si tout le monde aimait la même femme et voulait boire

du même vin, je vous prie de me dire ce que deviendrait tout le monde?

Lorsque couchés tous les deux dans leurs cabanes, le capitaine Sautard

et son subrécargue causaient de choses et d'autres, à la clarté de la

lampe qui, en se balançant au roulis, éclairait _la grand'chambre_ du

petit brick, M. Laurenfuite se lançait presque toujours dans les régions

les plus élevées du sentiment et de la métaphysique. C'était un homme

qui parlait de tout avec un aplomb d'ignorance admirable, sans avoir

jamais rien appris, qu'à faire un compte-courant. Pour le capitaine

Sautard, qui savait les quelques petites choses nécessaires à son

métier, il causait peu, mais il écoutait beaucoup en dormant; et lorsque

son interlocuteur inépuisable terminait l'entretien du soir en étendant

les bras de toute la largeur de sa couche et en s'écriant: _Oh! une

femme! une femme! un ange! un ange!_ le capitaine lui répondait, en lui

tournant le dos: Oui, c'est fameux une femme, quand on en tient une;

mais c'est fichant quand il faut s'en passer: bonsoir!

Le romantique c'était M. Laurenfuite.

Le classique c'était le capitaine Sautard.

Ces deux représentans des doctrines littéraires qui divisent aujourd'hui

la France de la Porte-Saint-Martin et du café de Paris, se rendaient

assez bêtement à Sierra-Leone; ou plutôt, commercialement parlant, ils

allaient assez bêtement échanger là leurs marchandises contre des écus.

Chemin faisant et avant d'arriver à leur destination, les deux associés

touchèrent à Ténériffe pour y prendre douze pipes de Madère du cru, et

aux îles du Cap-Vert pour acheter six belles mules d'Espagne. Ils

tenaient surtout à n'avoir dans leur cargaison que du bon et du fin, et

à faire leur petit commerce avec le plus d'honneur et de probité

possible. Ce n'est pas pour rien, je vous l'assure bien, que

l'antiquité, qui avait aussi ses idées, a donné quatre ailes et un

caducée à Mercure, dieu du commerce et d'autre chose.

De leur douze pipes de Ténériffe, ils commencèrent d'abord par faire

quinze pipes d'excellent Madère sec; l'eau douce ne leur manquant pas

plus, fort heureusement, que la bonne volonté. La spéculation a aussi

ses miracles.

Mais de leurs six mules du Cap-Vert ils ne purent faire, comme ils

l'auraient bien voulu, huit belles mules d'Espagne. C'est là une

marchandise qui ne rapporte dans les mains du vendeur que les bénéfices

monnayés qu'elle peut procurer. Avis aux faiseurs de cargaison et de

pacotille!

En arrivant à Sierra-Leone, comptoir anglais depuis long-temps assez

négligé, le capitaine et le subrécargue de _l'Aimable-Zéphyr_ ne

trouvèrent dans le pays, d'homme un peu respectable, qu'un gouverneur

qui s'ennuyait fort dans sa grandeur, et qui se chargea par

désoeuvrement d'être le consignataire du navire.

Dans les colonies, il est assez facile, comme on sait, de faire marcher

de front les affaires et le pouvoir: d'ailleurs, en se consignant à la

première autorité du lieu, les deux Français s'assuraient l'avantage de

ne payer que de très-faibles droits d'entrée. C'était là encore une

chance à prendre en considération. Honneur et profit vont si bien

ensemble, quand ils peuvent toutefois aller de compagnie!

Ce gouverneur anglais avait une singulière maladie: il était las de sa

puissance et de son bonheur. Pour se distraire de la fatigue de

lui-même, dans ce climat dont l'ardeur redouble, pour les oisifs, le

fardeau de la vie, il avait d'abord passé en revue chaque jour ses

vingt-cinq à trente hommes de garnison. Puis, après s'être composé un

harem de toutes les belles négresses qui avaient brigué l'honneur de lui

offrir tout ce qu'elles avaient de mieux, il avait fini par prendre en

aversion toute sa troupe, toute son autorité et toutes ses noires

odalisques même. Et, en effet, que peut donner une belle négresse quand

elle a fait le sacrifice de ses charmes à son maître? Rien. Il n'y a que

les femmes civilisées qui aient chaque jour quelque chose de piquant à

ajouter aux faveurs qu'elles ont accordées la veille.

Ce fut à la suite d'un grand dîner, que l'espèce de vice-roi britannique

de Sierra-Leone confia les chagrins de son bonheur à ses deux

brocanteurs français. La conversation qui s'établit entre ces trois

personnages, dans cette occasion, vaut peut-être la peine d'être

rapportée ici mot pour mot. Elle prit au dessert un tour tout-à-fait

philosophique.

Le gouverneur, après un très-gros soupir qu'il exhala en finissant un

grand verre de Madère de _l'Aimable-Zéphyr_, se prit à s'écrier

mélancoliquement:

--Le Madère est bon, sans doute, quand il est fort; mais il n'y a rien

d'aussi délicieux, selon moi, que le Champagne rosé qui mousse, et les

femmes sensibles qui... savent causer.

A quoi M. Laurenfuite se permit de répondre aussitôt en chantant faux

sans sa guitare:

Femme jolie et du bon vin,

C'est le vrai bonheur de la vie!

Le capitaine Sautard, qui n'avait de voix que pour parler comme le

commun des hommes, répondit de son côté en jetant les yeux sur son hôte

illustre:

--Ma foi, monsieur le gouverneur, je crois que vous êtes bien difficile!

Comment, vous ne trouvez pas à faire votre bonheur avec la douzaine ou

la quinzaine de jeunes négresses que vous avez dans votre parc? Il y en

a là, selon moi, trois fois plus qu'il ne m'en faudrait, si j'étais

gouverneur, pour m'amuser comme un dieu, du soir au matin!

LE GOUVERNEUR.--Et à moi aussi si j'étais capitaine. Mais que

faire de tant de négresses quand on est gouverneur!

LE CAPITAINE.--Pardieu que faire! je le sais bien, moi!

LE GOUVERNEUR.--Eh bien je ne le sais guère, moi, je vous

l'assure. Pour passer le temps, je dors mollement, je fume quelquefois

par enfantillage; car y a-t-il quelque chose au monde de plus puéril, je

vous le demande, que de s'amuser à faire sortir et à voir s'évaporer la

légère fumée qui s'exhale d'une pipe ou du bout d'un cigare odorant?

LE SUBRÉCARGUE.--C'est vrai. C'est là ce que je me suis dit

mille fois déjà, en voyant le capitaine Sautard fumer jour et nuit

comme un Suisse. On voit bien que monseigneur a l'imagination orientale,

car en effet

Que sont les rangs et les honneurs?

Ma foi de la fumée!

Ma foi de la fumée

LE GOUVERNEUR.--Croyez bien une chose, messieurs, il n'y a de

bonheur réel dans la vie et même dans l'amour que dans les plaisirs de

l'intimité. Posséder un troupeau de femmes, ce n'est pas posséder le

coeur d'une femme. S'étourdir, ce n'est pas jouir.

LE SUBRÉCARGUE.--Je pense bien, monseigneur, que si en effet

vous aviez à la place de toutes vos belles esclaves une de ces aimables

et tendres Anglaises comme j'en ai vu dans les rues de Londres et

ailleurs, vous passeriez plus agréablement le temps avec elle qu'avec

toutes vos beautés d'ébène.

LE GOUVERNEUR.--Les Anglaises, non! C'est une de vos

piquantes, vives et sensibles Françaises qu'il me faudrait pour charmer,

par sa gaîté et son esprit, l'orgueilleuse solitude de ma place; car ici

je suis seul au monde avec une autorité que je n'exerce que sur des

subordonnés presque aussi ennuyés que moi, ou sur des esclaves encore

moins malheureux que leur maître, peut-être.

LE CAPITAINE.--Vous voudriez une Française à Sierra-Leone!

Peste, monsieur le gouverneur, vous n'êtes pas dégoûté! Et moi aussi

j'en voudrais bien une ou deux, ou trois même s'il était possible.

LE SUBRÉCARGUE.--Mais ce que demande là monseigneur n'est

peut-être pas à trouver chose aussi difficile qu'on le pense.

LE CAPITAINE.--Comment! est-ce que vous auriez sous la main une

de nos compatriotes à procurer à M. le gouverneur?

LE SUBRÉCARGUE.--Non pas; je ne parle nullement de cela. Je

dis seulement qu'une belle et bonne Française ne serait pas si difficile

à trouver avec du temps.

LE CAPITAINE.--Oh! avec du temps, avec du temps! Parbleu, je le

crois bien; avec du temps on a bâti Paris, ce qui était, je pense, plus

difficile que de pêcher à la ligne une femme comme il y en a cinquante à

soixante mille sur le pavé de notre capitale.

LE GOUVERNEUR.--C'est justement une Parisienne que je voudrais;

car j'en ai connu de ces Parisiennes, et vraiment, avec votre vin de

Champagne, c'est je crois ce que vous avez de mieux en France.

LE SUBRÉCARGUE.--Monseigneur, vous êtes en vérité trop bon, et

je suis tout-à-fait de votre avis. Mais pourquoi, puisque, comme dans le

_Calife de Bagdad_,

A Française vive et légère

Vous voulez consacrer vos soins et votre ardeur,

n'avez-vous pas cherché à vous faire venir une Parisienne ici?

LE GOUVERNEUR.--Et pourquoi vos Parisiennes sont-elles à Paris

et suis-je à Sierra-Leone? Croyez-vous qu'il soit si facile de faire

faire une si longue route à vos aimables compatriotes, quelque légères

et quelque inconstantes qu'on puisse les supposer?

LE SUBRÉCARGUE.--Les montagnes ne se rencontrent pas,

monseigneur; mais un homme et une femme, c'est bien différent. Avec de

l'or, un peu de peine et autant d'adresse, on rapproche toutes les

distances. Et puis, il est si aisé d'opérer un rapprochement entre un

gouverneur et une jolie Française?

LE CAPITAINE.--Oui, cela me semble assez naturel et assez

faisable en effet. J'ai connu, dans le Brésil, un vieux sénateur qui se

faisait fournir de femmes européennes par tous les navires qui

naviguaient entre Bordeaux ou Nantes et Bahia, et ce vieux drille était

un des plus grands consommateurs de sexe que j'aie jamais vu de ma vie;

et pour vous en donner une idée, tenez, je vais vous citer ici un de ses

traits de consommation.

Un bâtiment anglais chargé de femelles qu'on avait embarquées pour aller

peupler une île nouvellement découverte se trouve forcé de relâcher à

Bahia, dans la baie de _Tous-les-Saints_, que le diable confonde! Bref,

ne sachant que faire de sa cargaison pendant la réparation qu'il était

obligé de faire faire à sa coque, le capitaine anglais voulut mettre une

partie de son mauvais lest à terre. Ne voilà-t-il pas que notre vieux

sénateur, après avoir pris un échantillon de la marchandise, proposa au

capitaine de lui prendre le tout au prix de facture! Or, comme notre

Anglais avait monté à lui seul l'entreprise, il vous vendit sans plus

de façon le chargement en magasin. Je vous demande si ce n'est pas là un

trait d'amateur enragé sur l'article? J'ai bien vu du pays dans ma vie,

et des lurons de toute espèce et de tout calibre, mais jamais, je vous

en donne ma parole, je n'en ai connu aucun de la force de ce vieux

coquin de sénateur de Bahia, ancienne capitale du Brésil, située par les

13 et quelque chose de latitude sud, dans la baie de San-Salvador.

LE GOUVERNEUR.--Je suis à cent lieues, capitaine, et je vous

prie d'en être bien convaincu, de me croire de cette force-là; mais....

LE CAPITAINE.--Oh! ce que j'en dis, monsieur le gouverneur,

vous entendez bien, ce n'est pas pour vous comparer à ce vieux débauché

de sénateur de Bahia, bien loin de là; mais je voulais vous rappeler

seulement qu'il y a sous la calotte du firmament des personnages bien

étonnans pour la partie des femmes. A côté de quelques-uns d'entre eux,

voyez-vous, vous et moi nous ne serions peut-être que des ganaches,

comme j'ai l'honneur de vous le dire.

LE GOUVERNEUR.--Sans être, comme je vous l'ai déjà dit, d'une

force aussi redoutable, j'aime, je l'avouerai, ces femmes aimables qui

vous séduisent par des riens, qui vous agacent par de petites

contrariétés même. Je sens que pour moi, être irrité ce serait vivre,

respirer, presque jouir encore....

LE CAPITAINE.--J'entends; c'est comme M. Laurenfuite, que vous

voyez; un tempérament blasé sur l'article! C'est des épices qu'il faut à

ces tempéramens-là, comme du piment pour les palais qui ne sentent plus

le vinaigre et le poivre.

LE SUBRÉCARGUE.--Mais, de grâce, mon cher capitaine Sautard,

laissez M. le gouverneur achever! Vous l'interrompez toujours dans les

passages les plus intéressans.

LE CAPITAINE.--Tiens, en voilà bien une autre à présent! Est-ce

que j'empêche, par hasard, M. le gouverneur de parler tout à son aise?

au contraire, vous voyez bien que je l'écoute tant que je peux.

Continuez, si vous le voulez bien, monsieur le gouverneur de

Sierra-Leone; vous me faites plaisir, et je suis tout oreilles depuis

que vous avez parlé de Françaises et de Parisiennes. Oh! les gueuses de

femmes! les gueuses de femmes! c'est le paradis pour moi, quand ce n'est

pas l'enfer. M'y v'là; je suis tout à ce que vous allez me dire.

LE GOUVERNEUR.--Jamais la solitude à laquelle mon gouvernement

m'a condamné au milieu de tout mon monde ne m'a paru plus pesante que

depuis que je n'ai plus auprès de moi une amie à qui je puisse

communiquer toutes mes pensées, faire partager toutes mes émotions, et

confier quelquefois toutes mes peines.

LE SUBRÉCARGUE.--Mais vous avez donc eu le bonheur de posséder

ici une amie digne de vos précieuses confidences et de votre tendresse?

LE GOUVERNEUR.--Oui; une esclave qui avait reçu assez

d'éducation pour me comprendre.... Mais des raisons d'économie m'ont

forcé à me priver d'elle, à mon grand regret....

LE CAPITAINE.--C'est-à-dire que, comme Joseph, qui fut brocanté

par ses frères, votre douce amie a été mise à l'encan. Ah! que

voulez-vous? quelquefois il faut bien en passer par là. Mais en France,

voilà un avantage que nous n'avons pas: les femmes se louent; mais

malheureusement nous n'avons pas le droit de les vendre.

LE SUBRÉCARGUE.--Et pourquoi, monsieur le gouverneur,

n'avez-vous pas chargé les capitaines français qui viennent de temps à

autre vous visiter de vous ramener une Parisienne pour votre usage

particulier et pour vous consoler de votre veuvage?

LE GOUVERNEUR.--Aucun d'eux ne m'inspirait assez de confiance

pour que je le chargeasse d'une mission aussi difficile et aussi

délicate.

LE CAPITAINE.--Ah! je le crois bien! Les femmes sont une

marchandise si chanceuse! On dit que c'est comme les melons, et qu'il

faut en goûter plusieurs avant de réussir à en trouver une bonne.

LE GOUVERNEUR.--Et puis, à vous dire vrai, jamais je n'ai eu

l'occasion d'avoir avec les capitaines de votre nation la conversation

que nous venons d'entamer ensemble.

LE SUBRÉCARGUE.--Et si nous nous chargions, le capitaine

Sautard et moi, à notre premier voyage dans votre gouvernement, de vous

rapporter de France la beauté qu'il vous faut pour dissiper vos ennuis

et charmer votre existence!

LE GOUVERNEUR.--Mais est-ce là une chose bien possible?

LE SUBRÉCARGUE.--C'est la chose du monde la plus facile, si

vous me donnez un ordre et si nous nous en mêlons tous les deux.

LE CAPITAINE.--Il n'y a pas de doute; si vous vous en mêlez

surtout, monsieur Laurenfuite. Tel que vous le voyez, monsieur le

gouverneur, cet homme-là est un des plus fameux connaisseurs, et avec

son talent pour le chant et la guitare, il est fait pour vous pêcher la

plus jolie femme de Paris, en trois couplets, avec ou sans

accompagnement.

LE GOUVERNEUR.--Oui; mais entendons-nous. Dans le cas où nous

viendrions à conclure le fol arrangement que vous me proposez, c'est

pour mon compte et non pas pour le vôtre que je voudrais qu'on me

ramenât une femme ici.

LE CAPITAINE.--Comment le comprenez-vous donc! J'espère bien

que l'affaire se passerait ainsi. D'ailleurs, nous autres, voyez-vous,

nous n'avons jamais l'habitude de toucher à la marchandise que l'on nous

confie.... Demandez plutôt à M. le subrécargue.

LE SUBRÉCARGUE.--Mais, pour preuve de nos scrupules à cet

égard, M. le gouverneur n'a qu'à nous faire le plaisir de déguster ce

verre de Madère que j'ai eu l'honneur de lui verser. Il verra bien au

goût si nous avons respecté la marchandise en route. Avec les quinze

pipes que nous avons prises à Funchal, nous eussions pu en faire

dix-huit ou vingt pipes sans nous gêner, et cependant....

LE CAPITAINE.--Et nous aurions bien pu même toucher tout

bonnement à Ténériffe, et faire passer ensuite le liquide de notre

cargaison pour du Madère sec et estampillé dans l'île; mais, fi donc!

rien que d'y penser cela ferait mal au coeur.

LE SUBRÉCARGUE.--Nous a vous bien mieux aimé gagner moins,

fournir mieux, et rester ensuite en paix avec notre conscience

d'honnêtes spéculateurs.... Eh bien! ce que nous avons fait pour le

Madère, nous le ferons pour la personne que nous vous laisserons au prix

coûtant. Loin de chercher à la frauder, nous l'emballerons avec le plus

grand soin et le plus parfait désintéressement.

LE GOUVERNEUR.--Et quel serait encore ce prix coûtant?

LE SUBRÉCARGUE.--Je ne pourrais guère vous le dire maintenant,

à quelques francs près, attendu que je n'ai pas encore fait de ces

genres d'affaires. Mais tout ce que nous pouvons vous promettre, c'est

que nous tâcherons de vous avoir ce qu'il y a de meilleur au plus doux

prix possible.... Les brunes vous vont-elles?

LE GOUVERNEUR.--J'aime autant les blondes.

LE CAPITAINE.--C'est comme moi, et je dirai même que j'aime

mieux les blondes, pourvu qu'elles ne tirent pas trop sur le rouge vif.

LE SUBRÉCARGUE.--Les aimez-vous hautes en taille?

LE GOUVERNEUR.--Mais pas trop, entre les deux.

LE CAPITAINE.--C'est encore comme moi, si ce n'est que je ne

suis pas fâché de les avoir dans les dimensions de quatre pieds onze à

cinq pieds deux ou trois pouces.

LE SUBRÉCARGUE.--Et vous les faut-il grasses ou maigres?

LE GOUVERNEUR.--Un peu plus fortes que fluettes.

LE CAPITAINE.--Comme qui dirait potelées, n'est-ce pas? Oui,

parce qu'une fois dans ce climat-ci, elles maigrissent que de reste par

l'effet de la transpiration. Le déchet de la marchandise est toujours

bon à prévoir.

LE SUBRÉCARGUE.--Nous voilà donc fixés sur la qualité et

l'espèce de notre commande, et je vous promets, monsieur le gouverneur,

de donner tous mes soins à remplir la commission dont vous voulez bien

me charger.

LE GOUVERNEUR.--Doucement, messieurs, je ne vous charge

expressément de rien, et je ne me sens pas encore disposé à faire d'une

plaisanterie une affaire de commerce en règle. Que dirait-on, bon Dieu,

en Angleterre, si l'on venait à apprendre que le gouverneur d'une des

possessions de sa majesté britannique a fait la traite des blanches? Il

y aurait là de quoi me brouiller à tout jamais avec mon gouvernement et

avec tous les philanthropes du monde!

LE CAPITAINE.--Et ma foi! au bout du compte, on dirait tout ce

qu'on voudrait! Tiens! la belle affaire! Ne vaut-il pas mieux faire la

traite des blanches de bonne volonté, que la traite des négresses par

force! C'est pour votre bonheur que nous travaillerons, monsieur le

gouverneur. C'est là ce à quoi il faut que vous pensiez d'abord. Les

considérations viendront après.... Nous vous amènerons une jolie

poulette du premier numéro à notre prochain voyage, et puis ma foi,

quand vous la tiendrez, vogue la galère! Voilà comme je suis, moi!

LE GOUVERNEUR.--Si, comme je suis bien loin encore de supposer,

vous m'ameniez une femme, je la prendrais peut-être pour une semaine ou

deux, je ne m'en défends pas. Mais dans le cas où vous feriez cette

folie, tenez-vous bien pour avertis, messieurs, que je ne me suis mêlé

de rien, et que je laisserai tout sur votre compte.

LE SUBRÉCARGUE.--Excepté cependant les frais d'expédition de la

marchandise, monseigneur?

LE GOUVERNEUR.--Les frais de la marchandise?... Oui, je ne me

refuse pas de les faire, si, comme vous me le dites, la marchandise me

convient. J'ai tant prodigué d'or pour des femmes qui valaient si peu,

qu'en vérité je croirais bien pouvoir débourser quelques guinées pour

une jolie Européenne.

LE CAPITAINE.--C'est cela, morbleu. Voilà une affaire conclue.

J'aime cette rondeur dans les relations commerciales.

LE SUBRÉCARGUE.--Et dès demain je vous présenterai,

monseigneur, un petit projet de connaissement pour régler nos

conditions.

LE CAPITAINE.--Fort bien; voilà qui est entendu. Il n'y faut

plus penser. Voyons, monsieur Laurenfuite, pour changer la conversation,

chantez-nous donc une de ces jolies romances que vous nous répétez d'un

bout de la traversée à l'autre.... Vous allez l'entendre, monseigneur;

ce gaillard-là chante, quand il veut s'en donner la peine, comme une

dorade. C'est à mourir de rire lorsqu'il se lance à pleine voix dans la

zone tropicale du sentiment. A bord, moi qui vous parle, je ne puis pas

souffrir qu'il roucoule; mais à terre, rien ne m'amuse autant que de

l'entendre s'escrimer sur la musique, en roulant ses yeux comme une

carpe frite.

LE SUBRÉCARGUE.--Mais savez-vous bien, capitaine Sautard, que

ce que vous dites là ne serait guère propre à donner à son excellence

l'envie de m'entendre chanter! Je veux bien croire que je suis loin

d'être un Orphée, mais sans prétendre à égaler les virtuoses, je puis

fort bien avoir mon mérite comme amateur.

LE GOUVERNEUR.--Je n'en doute pas un seul instant, monsieur le

subrécargue, et pour nous prouver que le vrai talent peut s'allier à la

modestie, ayez la complaisance de nous chanter une romance; c'est un

plaisir nouveau que vous me procurerez.

LE SUBRÉCARGUE.--Puisque votre excellence le désire, et que le

capitaine Sautard m'en a prié, je vais vous faire entendre, messieurs,

une petite chanson que l'on m'a long-temps attribuée et qui n'est

cependant pas de moi, car tout le monde a trouvé qu'elle était remplie

d'esprit.

LE CAPITAINE.--Raison de plus pour qu'elle soit de vous! Ah ça,

savez-vous bien, monsieur Laurenfuite, que ce soir vous êtes devant M.

le gouverneur d'une diable de modestie farouche que je ne vous ai jamais

connue à la mer!

LE SUBRÉCARGUE.--Laissez-moi donc, mon ami. C'est la beauté

introuvable et trouvée que je vais vous chanter. Il s'agit d'une aimable

Française qui fut fidèle jusqu'à la mort à un amant assez indifférent

pour elle. La chanson, comme vous le voyez, monsieur le gouverneur, est

de circonstance.

J'ai parcouru bien des pays

Pour trouver des femmes constantes;

De l'Inde j'ai vu les houris,

Et du nord les beautés piquantes.

Toutes m'inspiraient de l'ardeur,

Mais aucune une flamme pure;

Et j'en voulais à la nature

Que j'accusais de mon erreur.

Enfin à Paris j'arrivai,

Fatigué de mes courses vaines,

Et sans la chercher je trouvai

Celle qui sut finir mes peines.

Je la courtisai sans penchant,

Et je l'obtins sans résistance,

Car c'est toujours ainsi qu'en France

Se gouverne le sentiment.

Elle était vive et je fus froid,

Je dus compter fort peu sur elle.

Cependant, presque malgré moi,

Ma conquête me fut fidèle.

Comment, souvent je me disais

En admirant tant de constance,

Ai-je trouvé tout juste en France

Ce qu'on n'y vient chercher jamais!

Ma belle jusqu'au dernier jour

Voulut m'aimer, je la crus folle,

Et me joua le mauvais tour

D'être fidèle à sa parole.

Je le demande, n'est-ce pas

Jouer de malheur, n'en déplaise,

De tomber sur une Française

Qui vous aime jusqu'au trépas!

Les convives trouvèrent charmante la mauvaise chanson du subrécargue, et

s'extasièrent sur le talent du chanteur. Celui-ci s'excusa le plus

modestement qu'il put de n'avoir pas retrouvé après boire tous les

moyens qu'il avait ordinairement en se levant, quand il lui prenait

fantaisie de se dérouiller la voix. Le traître! Il aurait voulu qu'on

lui demandât _bis_, et il aurait impitoyablement recommencé sa romance

sans l'intervention du capitaine Sautard, qui, en entendant gronder le

tonnerre et tomber la pluie, s'écria fort à propos qu'il était prudent

de retourner à bord pour veiller à la sûreté du navire pendant la nuit.

Le gouverneur, tout en approuvant l'exactitude et la vigilance du

capitaine, invita ses deux hôtes à ne pas le quitter sans sabler encore

un verre de Madère à sa santé. On en but deux, on en but peut-être même

quatre, et les deux Français se séparèrent de leur Amphytrion

britannique, enchantés du bon accueil qu'ils avaient reçu de lui et du

marché qu'ils lui avaient en quelque sorte fait accepter.

Scènes de mer, Tome I · 第 8 / 30 题