En 1793, lors du siège de la ville de Condé, le commandant Chanal,
homme d'action et d'intelligence, enfermé dans la place-forte investie,
cherchait à tout prix à donner de ses nouvelles, à envoyer des dépêches au
colonel Dampierre, qui commandait une division française hors des lignes
d'investissement. Il recourut aux ballons. Il fit construire un aérostat
de papier qu'il lança en liberté dans l'espace, avec un petit paquet de
dépêches. L'appareil tomba juste au milieu du camp ennemi, et fournit au
prince de Cobourg des renseignements sur la situation de la forteresse.
Un tel début n'était pas d'heureux présage pour la fortune future des
aérostats messagers! Mais ce fait isolé passa inaperçu; pendant que le
commandant Chanal tentait cette expérience, le célèbre chimiste Guyton de
Morveau envisageait l'usage qu'on pouvait faire des ballons pendant la
guerre, sous un tout autre aspect. Il songea à organiser des postes de
ballons captifs pour étudier les mouvements de l'ennemi, pour surveiller
du haut des airs ses allures et ses changements de position. Guyton de
Morveau n'était pas un esprit ordinaire, il s'était signalé déjà par de
remarquables travaux en chimie; homme de science, il s'éprenait de tout
ce qui touche à la véritable investigation scientifique; il n'avait pas
laissé passer auprès de lui la découverte des Montgolfier, sans y fixer
ses regards; il s'était familiarisé avec l'aérostation par de nombreuses
ascensions, exécutées à Dijon.--Guyton de Morveau avait été nommé
représentant du peuple à la Convention nationale; il venait d'être choisi
par le Comité de salut public, avec Monge, Berthollet, Carnot et Fourcroy,
comme membre d'une commission destinée à faire servir aux besoins de la
guerre les récentes découvertes de la science.
Guyton de Morveau proposa d'organiser, pour l'armée, des aérostats
d'observation militaire. Sa proposition fut immédiatement acceptée par
le Comité de salut public. On marchait vite à cette époque, et tous les
moyens que suscitait l'esprit scientifique pour la défense du sol de la
République, étaient mis en action avec la plus étonnante promptitude.
On ne se payait pas de mots, mais d'actes énergiques; on avait à lutter
contre toute l'Europe coalisée!
La seule condition qui fut imposée à Guyton de Morveau, c'était de
préparer l'hydrogène destiné à gonfler ses ballons sans employer d'acide
sulfurique fabriqué avec le soufre, dont on avait besoin pour faire de la
poudre. Lavoisier venait de découvrir un nouveau mode de préparation de
l'hydrogène, par l'action du fer chauffé au rouge sur la vapeur d'eau.
Guyton de Morveau ne perd pas son temps, il court au laboratoire de
Lavoisier, fait un essai en grand, qui réussit; il communique ce résultat
important au Comité de salut public qui l'encourage dans ses essais.
Aussitôt, le célèbre chimiste s'adjoint un physicien distingué, nommé
Coutelle, qui était connu à Paris par le beau cabinet de physique qu'il
avait organisé avec toutes les ressources de la science actuelle.
Coutelle fait fabriquer à la hâte un aérostat de 9 mètres de diamètre, il
étudie les vernis, les conditions d'une bonne fabrication. Le Comité de
salut public l'installe aux Tuileries dans la salle des maréchaux, où il
construit un grand fourneau, muni d'un long tube de fonte au milieu duquel
la vapeur d'eau se décomposera par le contact de tournure de fer chauffée
au rouge. Quand tout est prêt, Coutelle fait une première expérience; la
production de l'hydrogène s'opère dans de bonnes conditions, comme le
constatent les physiciens Charles et Conté, qui assistent aux détails de
l'opération.
Dès le lendemain, Coutelle reçoit l'ordre d'aller se mettre à la
disposition du général Jourdan qui vient de recevoir le commandement de
_l'armée de Sambre-et-Meuse_. Il part, il arrive à Maubeuge. Mais l'armée
française a quitté ses positions, il faut courir à six lieues de là, à
Beaumont, chercher le quartier général. Coutelle arrive enfin près du
général Jourdan, qui le reçoit d'un air rébarbatif. «Un ballon, dit-il,
qu'est-ce que c'est que cela? Vous m'avez tout l'air d'un suspect, j'ai
bonne envie de vous faire fusiller.» Coutelle s'explique. Le général
Jourdan se calme; il ne demande pas mieux que de faire des essais; il
appellera l'aérostier dès que le moment sera venu d'agir.
Cependant des expériences se continuent à Paris, avec Conté, cet homme
si habile que Monge avait pu dire en parlant de lui: «Il a toutes les
sciences dans la tête et tous les arts dans la main,» et bientôt avec
Coutelle qui est revenu de Beaumont. Un ballon construit dans de bonnes
conditions s'élève quelques jours après à 500 mètres à l'état captif, et
ouvre à l'oeil un espace très-étendu; le Comité de salut public se décide
à décréter la formation d'une compagnie à'aérostiers militaires.
Voici cette pièce d'un haut intérêt:
ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC, CONCERNANT LA FORMATION D'UNE COMPAGNIE
D'AÉROSTIERS MILITAIRES.
«13 germinal an II (2 avril 1794).
«Vu le procès-verbal de l'épreuve faite à Meudon, le 9 de ce mois, d'un
aérostat portant des observateurs, le Comité de salut public, désirant
faire promptement servir à la défense de la République cette nouvelle
machine, qui présente des avantages précieux, arrête ce qui suit:
«Art. 1er. Il sera incessamment formé, pour le service d'un aérostat
près l'une des armées de la République, une compagnie qui portera le nom
d'aérostiers.
«Art. 2. Elle sera composée d'un capitaine, ayant les appointements de
ceux de première classe, d'un sergent-major, qui fera en même temps les
fonctions de quartier-maître; d'un sergent, de deux caporaux et de vingt
hommes, dont la moitié aura au moins un commencement de pratique dans les
arts nécessaires à ce service, tels que maçonnerie, charpenterie, peinture
d'impression, chimie, etc.
«Art. 3. La compagnie sera pour le surplus de son organisation et pour la
solde à l'instar d'une compagnie, et recevra le supplément de campagne,
comme les autres troupes de la République, conformément à la loi du 30
frimaire.
«Art. 4. Son uniforme sera habit, veste et culotte bleus, passe-poil
rouge, collets, parements noirs, boutons d'infanterie avec pantalon et
veste de coutil bleu pour le travail.
«Art. 5. L'armement de ladite compagnie consistera en un sabre et deux
pistolets.
«Art. 6. Le citoyen Coutelle, qui a dirigé jusqu'à ce jour les opérations
ordonnées à ce sujet par le comité, est nommé capitaine de ladite
compagnie et chargé de lui remettre incessamment la liste de ceux qui se
présenteront pour y être admis, et qu'il jugera capables de remplir les
différents grades.
«Art. 7. Aussitôt que ladite compagnie sera formée, et même avant qu'elle
soit complète, ceux qui y seront reçus se rendront sur-le-champ à Meudon,
pour y être exercés aux ouvrages et manoeuvres relatifs à cet art.
«Art. 8. La compagnie des aérostiers, lorsqu'elle sera à l'armée où dans
une place de guerre, sera entièrement soumise pour son service au régime
militaire, et prendra les ordres du commandant en chef. Quant à la dépense
résultant des dépenses relatives à l'aérostat et des appointements de la
compagnie, elle sera prise sur les fonds à la disposition de la commission
des armes et poudres, qui fera passer les sommes nécessaires au
sergent-major et recevra les comptes.
«Signé au registre: les membres du Comité de salut public:
«C.A. PRIEUR, CARNOT, ROBESPIERRE, LINDET, BILLAUD-VARENNES, BARRÈRE.
«Pour extrait:
«BARRÈRE, BILLAUD-VARENNES, CARNOT, C.A. PRIEUR.»
Peu de temps après, Coutelle est à Maubeuge, avec son ballon et son
équipe. La place vient d'être assiégée par les Autrichiens.
Le capitaine aérostier se met en mesure de construire son fourneau à gaz,
de gonfler l'aérostat qu'il a baptisé l'_Entreprenant_; quand tout est
prêt, il s'en va prévenir le général commandant en chef et le supplie de
le faire agir immédiatement. Le lendemain une sortie s'organise contre les
Autrichiens; Coutelle s'élance dans la nacelle de l'_Entreprenant_, que
remorquent avec des cordes une poignée de soldats; il s'avance jusque sous
le feu des ennemis, et deux de ses hommes sont grièvement blessés.
Rentré en ville après cette affaire, le ballon l'_Entreprenant_ exécute
des ascensions captives deux fois par jour. Du haut des airs, Coutelle
lance à terre de petites dépêches attachées à un sac de sable, et
fournissant le récit du spectacle qui s'offre à ses yeux. Chaque jour il
donne de nouveaux détails sur les travaux des assiégeants qu'il surveille
du haut de son observatoire aérien.
L'ennemi s'inquiète vivement de ce ballon si nouveau pour lui, qu'il voit
planer dans l'espace, comme un oeil mystérieux l'épiant sans cesse. Il
lui tire des coups de canon, mais sans l'atteindre; quelques soldats
autrichiens sont frappés d'une terreur superstitieuse devant ce globe,
qu'ils considèrent comme une oeuvre diabolique; parfois ils s'agenouillent
et se mettent en prières devant un tel prodige[15].
[Note 15: _Mémoire sur Carnot_.]
Peu de temps après, le général Jourdan se dispose à aller investir
Charleroi, où l'armée hollandaise se prépare contre la France à une rude
résistance. Il donne l'ordre à Coutelle de transporter son aérostat de
Maubeuge à Charleroi, qui n'est pas éloigné de moins de douze lieues. Ce
n'est pas une entreprise facile, mais malgré toutes les difficultés de
la route, Coutelle arrive à bon port avec l'_Entreprenant_ qu'il a fait
transporter tout gonflé.
Il a fallu attacher à la hâte, tout autour du ballon, des cordes
d'équateur, destinées à remorquer l'appareil par des piétons. Il a fallu
faire passer l'_Entreprenant_ au-dessus des toits de la ville de Maubeuge,
lui faire franchir des bastions et des fossés, il a fallu enfin tromper la
vigilance des ennemis, leur dissimuler le passage d'un globe de soie de 40
mètres de haut; l'entreprise a réussi au prix des plus rudes fatigues!
Quand l'_Entreprenant_ apparaît aux yeux des Français campés autour de
Charleroi, les soldats courent à sa rencontre en faisant retentir l'air de
clameurs de joie. Ils lèvent les bras au ciel, en signe d'admiration, et
bientôt la fanfare militaire retentit pour fêter la bienvenue au nouvel
appareil.
Avant la fin du jour, Coutelle dirige son ballon captif vers la ville,
et fait une reconnaissance importante; il a aperçu les assiégés et a pu
donner des renseignements utiles sur leurs forces et leurs positions. Le
lendemain l'aérostier de la République reste huit heures consécutives dans
la nacelle, en compagnie du général Morelot; le surlendemain Charleroi
capitule. La garnison hollandaise tout entière est faite prisonnière.
Quelques heures après, les Autrichiens accourent au secours de la place
investie, mais trop tard!
La prise de Charleroi eut une importance capitale dans les opérations
de l'armée française, et le ballon de Coutelle n'a certainement pas été
étranger à ce succès, qui prépara pour Jourdan la victoire de Fleurus.
En effet, les Autrichiens s'avancent rapidement vers Charleroi, sous les
ordres du prince de Cobourg. L'armée française les attend de pied ferme
sur les hauteurs de Fleurus, d'où elle va se précipiter bientôt pour
écraser l'ennemi.
L'aérostat l'_Entreprenant_ s'élève dans les airs vers la fin de la
bataille, et pendant plusieurs heures de suite, Coutelle envoie au général
en chef des notes précieuses sur les mouvements de l'ennemi.
Jourdan n'hésite pas à reconnaître les services des aérostiers militaires,
et Carnot, dans ses Mémoires, déclare que sans l'_Entreprenant_, bien
des opérations de l'armée autrichienne auraient été cachées au général
français, par des accidents de terrain qui n'arrêtaient pas le regard de
l'aéronaute juché dans sa nacelle.
Malheureusement, malgré cette brillante campagne, les aérostiers
militaires devaient bientôt être arrêtés par de nombreux
obstacles.--Coutelle, après Fleurus, suivit l'armée française avec
son ballon, mais, arrivé près des hauteurs de Namur, il reconnut que
l'_Entreprenant_, usé par le service, était hors d'état de rester gonflé.
Pendant que ces événements se passaient, la Convention nationale, ayant
pris connaissance des premiers résultats fournis par les observations
aérostatiques, prenait la décision de former une deuxième équipe
d'aérostiers militaires, qui resterait à Meudon, sous le commandement de
Conté. Le Comité de salut public transforma bientôt ce dépôt en
école aérostatique. On avait compris que les ballons ne peuvent être
efficacement utilisés que sous la condition d'être confiés à des hommes
initiés à la pratique du gonflement, à la manoeuvre des ascensions,
habitués à observer du haut des airs une campagne étendue, rompus enfin à
toutes les nombreuses besognes qui se rattachent à l'art si compliqué de
l'aéronautique. Le Comité de salut public fit paraître le décret suivant:
ARRÊTÉ DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC RELATIF A L'INSTALLATION D'UNE ÉCOLE
AÉROSTATIQUE
«10 brumaire an III (31 octobre 1794).
«Le Comité de salut public, considérant que le service des aérostiers
exige des connaissances et une pratique dans les arts que l'on ne peut
espérer de réunir qu'en préparant, par des études et des exercices
appropriés, les hommes qui s'y destinent, et voulant assurer ce service
et en étendre les ressources, soit auprès des armées, où l'expérience a
constaté déjà son utilité, soit par l'application que l'on peut faire de
ce nouvel art pour le figuré du terrain sur les cartes, «Arrête ce qui
suit:
«Art. 1er. Il sera établi dans la maison nationale de Meudon une école
d'aérostiers, dans laquelle, indépendamment des exercices pour les former
à la discipline militaire, et des travaux de construction et de réparation
des aérostats auxquels ils sont employés, ils recevront des leçons de
physique générale, de chimie, de géographie, et des différents arts
mécaniques, relatifs à l'aérostation.
«Art. 2. Cette école sera composée de soixante aérostiers, y compris ceux
déjà reçus pour entrer dans la nouvelle compagnie que le Comité avait été
chargé de former. Ils seront logés dans la partie de la maison nationale
de Meudon qui leur sera assignée; ils auront le même uniforme que celui
qui a été réglé pour la deuxième compagnie d'aérostiers, et recevront
également la solde de canonniers de première classe.
«Art. 3. Les soixante aérostiers seront divisés en trois sections, chacune
de vingt hommes.
«Art. 4. Il y aura, pour chaque section, un officier ayant le grade de
sous-lieutenant, un sergent et deux caporaux, lesquels seront assimilés
aux officiers d'artillerie de même grade, et jouiront des traitements et
soldes qui leur sont attribués.
«Art. 5. L'école des aérostiers aura pour chef un directeur chargé de
diriger toutes les opérations de construction et de réparation des
aérostats, de régler et ordonner les exercices et manoeuvres et de
maintenir l'ordre et la discipline. Il correspondra avec la commission des
armes et poudres, lui adressera les demandes de matières nécessaires, et
l'informera de ce qui pourra être mis à sa disposition pour le service des
aérostats en campagne. Les appointements seront de six mille livres.
«Art. 6. Il y aura un sous-directeur avec appointements de quatre mille
livres, chargé des mêmes fonctions en l'absence et sous les ordres du
directeur.
«Art. 7. Il y aura pour les trois sections un quartier-maître chargé du
décompte et des mêmes dépenses du matériel, pour lesquelles il lui sera
remis un fonds d'avances sur la proposition de la commission des armes
et poudres. Il en comptera tous les quinze jours à ladite commission sur
mémoires visés par le directeur.
«Art. 8. Un tambour est attaché à ladite école.
«Art. 9. Il y aura dans l'école un garde-magasin chargé de tenir registre
de l'entrée et sortie de toutes matières, soit de consommation, soit
destinées aux épreuves et constructions, ainsi que de veiller à la
conservation des meubles, ustensiles, livres et machines, servant à
l'instruction; il lui sera donné un aide ou sous-garde lorsqu'il sera jugé
nécessaire.
«Art. 10. Le directeur présentera incessamment à l'approbation du comité
un règlement sur la distribution du temps pour les leçons et exercices,
de manière que les élèves aérostiers reçoivent l'instruction qui leur est
nécessaire dans les sciences physiques et mathématiques, et se forment
dans la pratique des arts mécaniques, autant néanmoins que le permettront
les travaux de la fabrication et les exercices des opérations et
manoeuvres.
«Art. 11. Le citoyen Conté, chargé de la conduite des travaux de Meudon
relatifs à l'aérostation, est nommé directeur. Le citoyen Bouchard, reçu
aérostier de la deuxième compagnie dont la levée avait été ordonnée, est
nommé sous-directeur.
«Art. 12. Le directeur présentera à l'approbation du Comité la nomination
des citoyens qu'il jugera propres à remplir les places des officiers,
sous-officiers et garde-magasin.
«Art. 13. Il présentera de même à son approbation la nomination des
instructeurs pour les diverses parties, lesquels seront pris, autant qu'il
sera possible, parmi les aérostiers reçus qui ont donné des preuves de
capacité.
«Art. 14. Le présent arrêté sera adressé aux représentants du peuple, à la
maison nationale de Meudon, qui sont invités à prendre les mesures
qu'ils jugeront convenables pour assurer le succès de cet établissement,
maintenir l'ordre et la discipline de l'école, et empêcher qu'il n'en
résulte aucun inconvénient pour les autres opérations mises sous leur
surveillance.
«Art. 15. Expédition du présent arrêté sera pareillement envoyée à la
commission des armes et poudres, chargée de concourir à son exécution en
ce qui la concerne.
«Signé:
«L.-B. GUYTON, FOURCROY, J.-F.-B. DELMAS, PRIEUR, PELET, MERLIN,
CAMBACÉRÈS.
«Pour copie conforme:
«_Le directeur de l'Ecole nationale aérostatique_,
«Signé: CONTÉ.»
Bientôt, nous retrouvons Coutelle au siège de Mayence d'où l'armée
française veut déloger les Autrichiens. L'intrépide aérostier continue ses
reconnaissances aérostatiques.
Il reçoit un jour l'ordre de s'approcher de la ville avec son ballon
captif, pour donner des renseignements sur l'état des fortifications. Il
s'élance dans la nacelle, mais le vent est violent, et à peine parvient-il
à s'élever dans l'espace, que des bourrasques rabattent violemment
l'_Entreprenant_ jusque vers la terre. A chaque rafale, les 64 aérostiers
qui retiennent les câbles sont soulevés du sol. La nacelle par moments se
heurte contre terre, elle ne tarde pas à se briser sous l'action de ces
chocs énergiques.
Les généraux autrichiens contemplent de loin ce spectacle dramatique du
haut des remparts de Mayence. Ils ne peuvent s'empêcher d'admirer ce globe
aérien, mais ils ne peuvent non plus maîtriser l'émotion que fait naître
en eux le spectacle des oscillations de la nacelle, où un homme risque sa
vie avec tant d'héroïsme.
Ils font immédiatement sortir un parlementaire de la place, et l'envoient
au général français, auquel ils demandent en grâce de faire descendre le
brave officier de la nacelle aérienne où il expose ses jours: ils lui
offrent d'entrer dans les lignes autrichiennes, pour examiner librement la
disposition des fortifications!
Voilà comment la France était traitée par ses ennemis sous la première
République!
Malgré les efforts de Coutelle, malgré les tentatives renouvelées
ailleurs, les ballons militaires ne retrouvèrent plus l'occasion de se
signaler comme à Maubeuge, comme à Fleurus. Après quelques insuccès, après
quelques accidents, au lieu de persévérer, Hoche se présenta, qui ne
croyait pas aux ballons et qui demanda le licenciement du corps des
aérostiers. Cependant l'école de Meudon resta toujours ouverte; elle
aurait certainement exercé de nombreux aérostiers, organisé des équipes,
construit des ballons, mais Bonaparte, à son retour de l'expédition
d'Egypte, la fit fermer sans rémission. Le futur empereur connaissait les
fondateurs de cette école, Coutelle et Conté, il savait quel était leur
zèle pour la liberté, leur dévouement pour la République!
L'école aérostatique attend encore sa réouverture!