Quand les frères Montgolfier eurent lancé dans l'espace le premier globe
aérien, qui lentement se détacha du sol pour prendre possession des plages
mystérieuses de l'atmosphère, on crut entrevoir, dans le fait de cette
expérience, une date à jamais célèbre dans les annales de la science.
L'Institut, représenté par une commission de savants illustres, présidée
par Lavoisier, essaya de tracer la voie que la nouvelle découverte allait
suivre dans l'avenir; le célèbre chimiste se chargea, dans un rapport
remarquable, de faire l'apologie des ballons; il parla des progrès qu'ils
avaient à compter, des services qu'ils étaient appelés à rendre. Il les
voyait jouant un rôle important dans les études météorologiques, dans
certaines entreprises industrielles; mais il ne songea jamais à signaler
l'usage qu'on en pouvait faire dans ces immenses conflits qui divisent les
peuples, et qui les portent à se ruer les uns contre les autres pendant la
guerre.
C'est que le génie de l'invention est essentiellement pacifique; né du
travail et des rudes labeurs, il ne pense qu'à créer; il n'admet pas que
l'on puisse détruire. Les Montgolfier, en trouvant le principe qui rendra
leur nom à jamais impérissable, songeaient aux bienfaits dont il devait
doter la société. Quelle n'eût pas été leur stupéfaction, si quelqu'un
leur avait dit alors que les nécessités de la guerre, qui usent de
toutes les ressources d'un pays, allaient plus tard recourir aux ballons
eux-mêmes? Sans entrer dans des discussions d'un ordre moral, qui ne sont
pas de nature à trouver place ici, contentons-nous de constater que la
guerre, cette grande calamité, ce grand mal, est sans doute nécessaire,
puisqu'on ne trouve pas, dans l'histoire des peuples, une période de vingt
ans où elle n'apparaisse avec ses horreurs et ses ravages. Que ceux qui
rêvent la paix universelle, l'harmonie des peuples, l'âge d'or, aillent
porter leurs théories dans d'autres planètes, mais sur notre globe, ils
parleront toujours à des sourds. Comme l'a dit La Bruyère, s'il n'y avait
que deux hommes sur la terre, et qu'ils aient reçu chacun en partage un
hémisphère, ils trouveraient encore le moyen de se rencontrer pour se
battre entre eux.
La guerre a existé hier; elle existera demain. Notre malheureux pays a
succombé dans une lutte récente et effroyable, mettons tout en oeuvre
pour qu'il triomphe quand l'heure de la revanche aura sonné. Les hommes
compétents se chargeront des graves problèmes de la réorganisation
militaire, de la fabrication des engins meurtriers, des canons, des
mitrailleuses. Tout cela est une besogne hideuse qui répugne à un peuple
civilisé, personne n'en disconviendra, mais étant donné ce fait qu'il faut
se battre, tâchons au moins d'être les plus forts et les plus habiles.
Dans notre humble et modeste sphère d'aérostation, nous avons acquis
quelque expérience, par une pratique vraiment assidue qui nous permettra
peut-être d'indiquer, avec quelque efficacité, les ressources que les
ballons peuvent fournir à la guerre. Les aérostats du siège de Paris ont
bien amplement prouvé les immenses avantages que la navigation aérienne,
telle qu'elle est, avec toutes ses imperfections, est capable d'offrir à
une place assiégée; mais nous croyons être en droit d'affirmer que les
ballons sont appelés à rendre des services plus grands encore, si on les
utilise comme moyens d'observation militaire, et même dans certains cas
comme engins de destruction, en leur confiant la mission de lancer sur
l'ennemi des bombes incendiaires. Toutefois, avant d'étudier ce qu'on
pourrait faire, il est utile d'examiner ce qui a été fait, et de passer
rapidement en revue les expériences exécutées dans le passé.