DE PARIS EN HOLLANDE.

29e Ascension. _24 novembre_.--_L'Archimède_ (2,000 mèt. cub.).

Aéronaute, J. Buffet, marin.--Passagers: MM. de Saint-Valry et Jaudas.

Dépêches: 220 kil. Pigeons: 5.

Départ: gare d'Orléans. Minuit 45.

Arrivée: Castelré (Hollande), 6h. 45m.

L'aéronaute de l'_Archimède_, M.J. Buffet, n'est pas seulement un marin de

coeur, c'est aussi un homme distingué, qui a publié dans le _Moniteur_ de

Tours une lettre très-intéressante, qui mérite d'être publiée. Ce récit

respire la vérité, et donne une excellente idée des premières impressions

aériennes.

«Mon cher ami,

«Quelques détails sur le voyage de l'_Archimède_ t'intéresseront sans

doute; aussi, sans autre préambule, vais-je commencer une petite narration

de notre traversée.

«Le jeudi 24 novembre, à 4 heures du soir, je recevais l'ordre de partir;

j'employai le mieux possible le temps qui me restait, car à 10 heures je

devais m'élancer dans les airs.

«A l'heure dite tout était prêt, quelques papiers importants nous

manquaient encore, il fallait attendre. Je te fais grâce de toute

l'opération du gonflement: qu'il te suffise de savoir que tout se passa le

mieux du monde. J'avais deux passagers, MM. Albert Jaudas et Saint-Valry.

«A minuit et demi, nous étions dans la nacelle. Le fameux _lâchez-tout_

de Godard ne se fit pas attendre, et bientôt notre aérostat s'élevait au

milieu des souhaits de bon voyage que nous envoyait la foule;--car il y

avait foule à la gare d'Orléans. Tout en surveillant l'ascension de mon

ballon, je regardais émerveillé le panorama qui se déroulait sous nous;

le silence régnait dans la nacelle, et n'était interrompu que par les

interjections admiratives qui s'échappaient de nos lèvres. En effet,

Paris, de nuit et à cette hauteur (nous étions à 2,000 mètres), a quelque

chose de saisissant; les lumières des remparts se réunissent pour entourer

la ville comme d'une ceinture de feu, et les rues se dessinent en lignes

brillantes s'entre-coupant les unes les autres; bientôt tout se confondit,

Paris ne fut plus qu'une tache brillante, qu'un point, qu'une lueur,

puis tout s'éteignit. Rien autour de la ville n'indiquait les positions

prussiennes. L'aérostat suivait rapidement la ligne du sud vers le nord,

la manoeuvre était facile, le ballon excellent; tous trois nous montions

pour la première fois et le titre d'aéronaute pesait un peu sur mes

épaules, fort jeunes en pareille matière.

A une heure nous vîmes distinctement des feux disposés en rectangle et

régulièrement espacés; nous ne pûmes que faire des conjectures et tout

nous fit penser que cela devait être des forts ou redoutes destinés

à protéger l'armée prussienne sur ses derrières. Nous causions, mes

passagers et moi, de tout ce que nous pouvions apercevoir, et cette

conversation, faite à trois kilomètres en l'air, avec cet énorme dôme

suspendu au-dessus de nos têtes, au milieu de ce silence parfait, de

cette immobilité apparente, avait quelque chose de bizarre; les routes se

découpaient en lignes blanchâtres sur le fond noir du tableau, éclairé ça

et là de quelques points lumineux. Les villes, toujours en lignes de feu,

se succédaient les unes aux autres. Tout à coup la terre nous parait

illuminée; des lueurs rouges très-rapprochées, s'éteignant et se rallumant

tour à tour, attirèrent nos regards, des grondements lointains arrivèrent

jusqu'à nous. C'était, je l'appris depuis, le bassin houiller de

Charleroi, et les innombrables forges et hauts-fourneaux qui causaient ces

lueurs et ces bruits effrayants.

La nuit s'écoula avec des alternatives d'ombre et de lumière, et bientôt,

à la lueur blafarde qui envahit le ciel, nous vîmes que le jour allait

paraître. Le temps, toujours superbe; aussi je te laisse à penser ce

qu'était ce lever du soleil, à 2,500 mètres de hauteur et vu dans ces

conditions-là.

Ce fut un véritable changement à vue, la terre apparut peu à peu; nous

n'avions pas assez d'yeux pour voir. Silence parfait, et, chose étrange,

nous entendions distinctement le chant du coq. Je renonce à décrire le

spectacle auquel nous assistions, ce fut comme un beau tableau dont ou

soulève peu à peu le voile qui le recouvre. Les bois étaient des touffes

d'herbe, les maisons des points blancs, çà et là quelques plaques

brillantes, de l'eau, sans doute; de l'aspect plat et uniforme du pays,

nous fûmes unanimes à reconnaître les Flandres. Aussi, après avoir prévenu

nos passagers, je résolus de commencer ma descente.

Mes dispositions prises, mon lest sous la main, je saisis la corde de la

soupape et j'ouvris: l'aérostat descendit rapidement. A 80 mètres du sol,

j'arrêtai sa descente, coupai le guide rope (longue corde destinée à

enrayer la marche du ballon); je me laissai courir à cette hauteur; nous

filions avec une extrême vitesse, le vent était fort.

Un château apparut à notre gauche; devant nous, une plaine: c'était une

occasion, je fis descendre le ballon, un toit jaillit derrière un

rang d'arbres, je n'eus que le temps de jeter deux sacs de lest, nous

franchîmes heureusement l'obstacle. De l'autre côté, je coupai l'ancre

et me suspendis à la soupape. Deux chocs violents, puis tout fut dit;

l'_Archimède_ était vaincu.

Déjà les paysans accouraient de toutes parts.--«Où sommes-nous?»

m'écriai-je. Impossible de comprendre, mais les cris de joie dont ils

accueillirent le drapeau français que je fis flotter, nous eurent bientôt

rassurés.

«Enfin, l'un d'eux, vêtu d'une blouse bleue et coiffé d'une casquette

à galons, me dit: «Castelré, Hollande.» Un gros soupir de satisfaction

s'échappa de nos poitrines, en même temps qu'une expression d'étonnement,

puisqu'on 7 heures nous avions fait près de 100 lieues.

«Aidé de ces bons paysans, j'opérai le dépouillement de l'aérostat; je ne

puis assez témoigner ma reconnaissance pour le bon vouloir que ces braves

gens mettaient à m'aider dans une opération si nouvelle pour eux; la seule

difficulté fut de faire éteindre les pipes. Ces gaillards-là fumaient en

venant respirer le gaz qui s'échappait de la soupape, et qui les faisait

reculer à moitié asphyxiés et les yeux pleins de larmes.

«Pendant que j'encourageais par tous les moyens possibles ces braves

Hollandais à travailler, nous vîmes arriver près de nous deux personnes,

accourues en toute hâte du château dont j'ai parlé, et qui nous firent les

offres les plus gracieuses.

«On amena une voiture, la nacelle dedans, le ballon dans la nacelle, le

filet par-dessus, et tout en remerciant du fond du coeur ces bons amis,

nous nous acheminâmes vers le château dont nous avions fini par accepter

l'hospitalité.

«Le château s'appelait Hoogstraeten, et le propriétaire, M. le major de

Lobel, était absent pour la journée. Les honneurs nous en furent faits

le plus gracieusement possible par toute la famille présente au château.

Inutile de raconter les soins dont nous fûmes l'objet. On mit tout en

réquisition pour nous, et, reposés, restaurés, on fit encore atteler pour

nous deux voitures; l'une pour les aéronautes, pour nous transporter à

Turnhout, station belge, et de là rejoindre la France. Les adieux furent

touchants; nous ne savions que dire.

Enfin nous nous séparâmes, le soir même nous étions à Bruxelles.

Il m'est impossible de te faire un tableau exact de la sympathie que nous

avons rencontrée sur notre route en Belgique. Chacun, selon ses moyens,

cherchait à nous éviter quelque peine, et, fonctionnaires et gens du pays,

tous nous accueillaient avec acclamation. Nous étions fort touchés de ces

marques d'amitié réelle, et c'est avec bonheur que nous avons pu constater

que la France est aimée plus qu'on ne croit. Aussi, au nom de nos

passagers et au mien voudrais-je pouvoir dire assez haut pour être entendu

partout: Merci, merci, à la Belgique, à la Hollande!

Voilà, mon brave ami, le récit de mon voyage; je n'ai dit que ce que j'ai

personnellement ressenti, mais je crois résumer notre impression commune.

À bientôt donc et tout à toi.

En ballon! Pendant le siege de Paris · 第 40 / 99 题