28e Ascension. _24 novembre_.--La _Ville d'Orléans_. Aéronaute:
Rolier, ingénieur.--Passager: M. Deschamps, franc-tireur.
Dépêches: 250 kil. Pigeons: 6.
Départ: gare du Nord, 11h. 45 soir.
Arrivée: Norwége, à cent lieues au nord de Christiania, le lendemain à 1
h. soir.
Ce voyage est un des plus curieux de l'histoire des ballons. Nous en
rendons compte d'après une lettre adressée à l'_Indépendance belge_.
«Copenhague, 3 décembre.
«Je vous apporte le récit du merveilleux voyage aérien de MM. Paul Rolier
et Deschamps.
«Ce sont eux, vous le savez déjà, qui descendirent en ballon auprès de
Christiania, en Norwége, il y a quelques jours. Je tiens les détails qui
suivent de la bouche même de l'un des aéronautes.
«Ils sont partis de Paris le 24 novembre, à 11 heures trois quarts du
soir, espérant se diriger sur Tours. Le ballon atteint bientôt une hauteur
de 2,000 mètres, hors de portée des balles prussiennes, et il dominait
alors tout le camp prussien. Puis, il passa successivement au-dessus de
plusieurs villes du nord.
«Bientôt les aéronautes crurent entendre le bruit d'un grand nombre de
locomotives; ils étaient sur les côtes de la mer; et c'était le bruit des
vagues sur les rochers qu'ils pouvaient parfaitement distinguer. Puis ils
entrèrent dans un brouillard épais, n'ayant aucun moyen de déterminer leur
rapidité ou le mouvement horizontal de l'aérostat.
«Le brouillard s'étant dissipé, ils se trouvèrent au-dessus de la mer
et virent successivement un grand nombre de vaisseaux (dix-sept), entre
autres une corvette française à laquelle ils firent des signaux, qui ne
furent sans doute pas compris; on ne leur répondit point. Leur intention
était de se laisser tomber sur la mer et de se tenir là, jusqu'à ce qu'ils
fussent recueillis par la corvette.
«Plus tard, on tira sur eux, sans doute d'un vaisseau allemand, mais sans
les atteindre. Ils avançaient toujours vers le nord avec une rapidité
vertigineuse. Ne voyant nulle part la terre et se trouvant de nouveau dans
le brouillard, ils expédièrent un de leurs pigeons voyageurs, annonçant
qu'ils se croyaient perdus. Alors, ils jetèrent une longue corde de la
nacelle, ce qui ralentit leur marche, le bout de la corde trempant dans
l'eau. Enfin, ils aperçurent la terre et jetèrent un sac de journaux et de
lettres. Le ballon, allégé, remonta et prit une nouvelle direction vers
l'est.
«Ce fut une heureuse inspiration; sans cela, d'après toute probabilité, le
ballon était conduit vers la mer glaciale. Placé dans ce nouveau courant,
l'aérostat continua son mouvement sur la terre ferme. Perdant de son lest,
il s'était relevé à une plus grande hauteur.
«On ouvrit la soupape pour lâcher du gaz et faire descendre le ballon.
Près de Lifjeld, paroisse de Silgjord, le ballon toucha le sommet des
arbres. Les voyageurs descendirent à l'aide de la corde qu'ils avaient
laissée pendre, et arrivèrent à grande peine presque sains et saufs.
«Aussitôt allégé d'une grande partie de son poids, le ballon s'éleva avec
rapidité sans qu'on pût le retenir. Il était alors 3 heures 40 minutes
de l'après-midi, d'après le méridien de Paris; c'était le vendredi 25
novembre. «Quinze heures s'étaient écoulées depuis leur départ de Paris;
ils ignoraient dans quel pays ils étaient tombés et comment ils y seraient
reçus.
«Accablés de lassitude, mourant de faim, suffoqués par le gaz qui
s'échappait du ballon, ils s'évanouirent tous les deux. Bientôt rétablis,
ils se mirent à marcher en enfonçant profondément dans la neige. Les
premiers êtres vivants qu'ils rencontrèrent furent trois loups, qui les
laissèrent passer sans les attaquer. Après cinq ou six heures de marche,
ils atteignirent une pauvre cabane, où ils s'abritèrent. Le lendemain, ils
rencontrent une nouvelle cabane. Là, ils trouvèrent des traces de feu et
comprirent alors qu'ils n'étaient pas éloignés d'un endroit habité.
«Peu après deux bûcherons survinrent; mais il leur fut impossible, à eux,
Français, de se faire comprendre ou de savoir en quel pays ils étaient. Un
des bûcherons sortit de sa poche une boîte d'allumettes pour allumer du
feu. Rolier prit aussitôt la boite et lut dessus Christiania. Plus
de doute, ils étaient en Norwége, nom que les paysans ne comprirent
naturellement pas; mais ils se doutèrent pourtant que les étrangers
voulaient se rendre à Christiania. Ils les conduisirent d'abord à leur
domicile pour les réconforter et leur donnèrent tous les soins que
nécessitait leur état, puis ils les menèrent chez le pasteur Celmer,
où arrivèrent le docteur de l'endroit et l'ingénieur des mines, nommé
Nielsen. Ce dernier parlait très-bien le français, et ils purent raconter
leur voyage.
«Le journal de Drammen raconte que des paysans travaillant dans la forêt
et apercevant le feu, s'élancèrent vers cet endroit, croyant que des
vagabonds voulaient incendier la cabane.
«Les Français, ajoute-t-il, reçurent nos compatriotes avec des visages
souriants, battant des mains et criant: Norwégiens! _Normoed_(?) Il faut
alors qu'ils aient pu calculer qu'ils étaient en Norwége.
«Les voyageurs furent conduits à Kappellangaarden, où l'on ne comprend pas
le français; mais ils se firent comprendre en dessinant un cercle dans
lequel ils mirent un point qu'ils appelèrent Paris, expliquant par geste
l'ascension du ballon et que les Prussiens avaient tiré sur eux. Plus tard
on les conduisit à Kroasberg, dans la nuit, vers deux heures. Ils étaient
munis de pièces d'or, dont ils donnèrent dans leur joie quelques-unes à un
pauvre petit garçon.
«A Drammen, ils reçurent leurs cinq sacs de poste, pesant 230 livres,
leurs six pigeons voyageurs et leurs autres objets qu'ils avaient laissés
dans la nacelle: une couverture, deux bouteilles et demie de vin, un
baromètre, un sextant, un thermomètre, un drapeau de signal, une casquette
d'officier, etc., etc.
«Ils se déterminèrent à donner à l'université de Christiania le ballon qui
mesure une hauteur de 2,000 m.c. et qui en quinze heures a fait un trajet
de plus de 300 lieues.
«Il sera d'abord exposé à Christiania et le profit de la recette sera
offert aux blessés français.»
M. Rolier nous a fait l'honneur de nous rendre visite tout récemment; nous
avons pris le plus vif plaisir, à entendre de sa bouche le récit de ses
périlleuses aventures, vraiment dignes de Jules Verne ou d'Edgard Poë.
Il n'y a qu'un voyage aérien qui puisse se comparer à celui-là; c'est la
grande traversée de Green qui, parti de Londres, passa la Manche, franchit
la France entière, une partie de l'Allemagne, pour descendre vingt heures
après son départ dans le duché de Nassau. Mais cette grande excursion de
Green ne s'est pas exécutée dans des circonstances aussi dramatiques.--M.
Rolier et son compagnon ont eu l'impression d'une perte imminente, presque
certaine.--Égarés dans les profondeurs de la mer du Nord, ils devaient se
préparer à la plus horrible des morts!
Une des parties les plus intéressantes du récit de M. Rolier est relatif à
son séjour à Christiania.--L'enthousiasme des Norvégiens était extrême,
on fêtait partout les voyageurs; dans des banquets, dans des réunions
on portait des toasts à la France. Des dépêches télégraphiques étaient
lancées de toutes les villes du royaume pour féliciter les Français tombés
des nues. Les dames envoyaient à M. Rolier des souvenirs, des bouquets,
des cadeaux; l'heureux aéronaute, en descendant du ciel, avait trouvé le
paradis sur la terre!