CONSTRUCTION DES BALLONS-POSTES

Les quatre premiers voyages aériens exécutés dans de bonnes conditions du

23 au 30 septembre, ont réellement fondé la poste aérienne. A compter de

ce jour, l'administration décida que des ballons neufs, fabriqués dans

de bonnes conditions, devaient sortir régulièrement de Paris. La plus

vigoureuse impulsion fut donnée à la construction de ces aérostats.

La direction des postes confia l'organisation de deux ateliers de

fabrication aérostatique à M. Eugène Godard d'une part, et à MM. Yon et

Camille d'Artois d'autre part.

M. Eugène Godard est un praticien d'un mérite incontestable; il a exécuté

dans sa vie plus de 800 voyages en ballon, et construit un nombre

considérable d'aérostats. On ne pouvait mieux choisir pour accélérer une

construction si spéciale. Eugène Godard s'installa à la gare du Nord.

MM. Yon et Camille d'Artois organisèrent à leur tour un atelier

aérostatique à la gare du Nord. M. Yon est l'habile constructeur des

admirables ballons captifs créés par M. Giffard; c'est en même temps

un aéronaute distingué. Quant à M. Camille d'Artois, ses ascensions

publiques, à l'Hippodrome et à bord du _Géant_, lui ont acquis un juste

renom dans l'art de la navigation aérienne. M. Nadar s'était d'abord

chargé des opérations aérostatiques de la gare du Nord, mais il se retira

bientôt.

Voici quelles étaient les conditions des traités acceptés entre ces

messieurs et l'administration des postes: «Les ballons devaient être de la

capacité de 2,000 mètres cubes, en percaline de première qualité, vernie

à l'huile de lin, munis d'un filet en corde de chanvre goudronné, d'une

nacelle pouvant recevoir quatre personnes et de tous les apparaux

nécessaires: soupape, ancres, sacs de lest, etc.

«Les ballons devaient supporter l'expérience suivante: Remplis de gaz,

ils devaient demeurer pendant dix heures suspendus, et, après ce temps

d'épreuve, soulever encore un poids net de 500 kilogrammes.

«Les dates de livraison étaient échelonnées à époques fixes: 50 francs

d'amende étaient infligés aux constructeurs pour chaque jour de retard. Le

prix d'un ballon remplissant ces conditions était de 4,000 francs, dont

300 francs pour l'aéronaute, que procurait le constructeur. Le gaz était à

part. C'est ce prix qui a été primitivement payé par la direction générale

des postes, au comptant, aussitôt l'ascension effectuée, le ballon hors de

vue. Il a été réduit postérieurement à 3,500 francs, plus 500 francs dont

300 francs pour le gaz et 200 francs pour l'aéronaute. A ces frais il faut

ajouter des sommes pour valeur d'accessoires, dont le a montant a varié

de 300 à 600 francs par ascension, Le _Davy_, ne cubant que 1,200 mètres

cubes, n'a coûté que 3,800 francs[9].»

[Note 9: Extrait du _Journal officiel_, n° du 2 mars 1871.]

La construction des ballons, une fois mise en train, s'exécuta avec une

grande rapidité.

Nous croyons devoir donner ici quelques détails techniques sur la

fabrication des aérostats si peu connus généralement dans la masse du

public.

L'étoffe qui convient le mieux pour la construction d'un aérostat est sans

contredit la soie; mais la soie est d'un prix très-élevé; on la remplace

souvent par un tissu de toile ou de coton qui, une fois verni, est

suffisamment imperméable pour contenir sans déperdition les masses de gaz

d'éclairage ou d'hydrogène qui doivent l'emplir. C'est ce qui a été fait,

comme on l'a vu, pour les nouveaux ballons du siège.

La forme à donner à un aérostat peut être variable; mais il est certain

que la sphère offre de grands avantages et une incontestable supériorité,

puisqu'elle est la figure qui offre le moins de surface sur le plus grand

volume.

Nous n'entrerons pas dans les détails géométriques de la coupe de

l'étoile; l'épure étant faite, supposons que nous n'avons plus qu'à réunir

les fuseaux et à les coudre pour former l'aérostat sphérique. Cette

couture s'exécute aujourd'hui très-facilement à l'aide de la machine à

coudre, que les aéronautes de profession ont d'abord voulu bannir, mais à

laquelle ils ont dû bientôt reconnaître une grande supériorité. M. Eugène

Godard est resté presque seul partisan des coutures à la main. Ses ballons

étaient cousus par des ouvrières.

Le ballon de coton n'est pas imperméable, et laisse échapper le gaz avec

une telle rapidité qu'il ne pourrait certainement pas être gonflé, même au

moyen du gaz de l'éclairage, si on ne prenait soin de le vernir. Le vernis

employé est tout simplement de l'huile de lin cuite avec de la litharge.

On a l'habitude de l'employer à chaud et de l'étendre a l'aide de tampons

sur toute la surface intérieure et extérieure de l'aérostat.

Le ballon est muni à sa partie supérieure d'une soupape qui est destinée à

laisser échapper du gaz au gré de l'aéronaute, pendant toute la durée de

l'ascension. Les soupapes sont formées de deux clapets qui s'ouvrent, de

l'extérieur à l'intérieur, sous la traction d'une corde que l'on tire de

la nacelle. Pour que la fermeture soit hermétique, on lute les joints avec

un mélange de suif et de farine de lin que l'on nomme _cataplasme_. On

voit que cet organe est très-grossier, et qu'il serait bien facile de le

perfectionner; mais le temps était trop rare pendant le siège pour qu'il

ait été possible de songer aux innovations qui nécessitent des recherches

longues et minutieuses.

La sphère d'étoffe, munie de sa soupape à sa partie supérieure, est

pourvue à sa partie inférieure d'une ouverture que l'on appelle

_appendice_, et qui reste toujours béante pendant l'ascension, afin de

permettre au gaz, dilaté par suite de la diminution de pression, de

trouver une issue. Sans cette précaution, l'aérostat pourrait éclater

par suite de la force expansive du gaz. Le ballon est recouvert dans sa

totalité d'un vaste filet attaché à la soupape, et qui se termine vers la

partie de l'appendice par trente-deux cordes qui servent à y attacher la

nacelle. Celle-ci se fixe au filet par l'intermédiaire d'un cercle de bois

pourvu de trente-deux petites olives de bois, appelées _gabillots_,

qui s'ajustent dans les boucles façonnées à la partie inférieure des

trente-deux cordes du filet. Huit autres gabillots permettent d'attacher

la nacelle au cercle par les cordes dont elle est munie. Le cercle

que nous venons de décrire est un des organes les plus essentiels de

l'aérostat, il est régulièrement fixé au filet et sert de point d'attache

à l'ancre, qui est l'engin d'arrêt à la descente. Il répartit uniformément

les tractions, et donne à tout l'appareil une grande élasticité.

La nacelle est confectionnée en osier souple, flexible. C'est

incontestablement la meilleure substance à employer pour construire un

esquif propre à supporter des chocs, des traînages, sans se détériorer

et sans blesser les touristes aériens qui s'y sont confiés. On tresse un

véritable panier d'osier avec les huit cordes d'attache, qui passent par

le plancher de la nacelle et en font, pour ainsi dire, partie intégrante.

Deux banquettes permettent aux aéronautes de s'asseoir commodément.

Le ballon, tel que nous venons de le décrire, est prêt à gravir l'espace

quand il est gonflé de gaz de l'éclairage. En effet, ce gaz a une densité

de 0gr.650, c'est-à-dire qu'un mètre cube dans l'air aura une force

ascensionnelle de 730 grammes environ. Les ballons du siège ont 2,000

mètres cubes, ils auront donc une force ascensionnelle de 1,460

kilogrammes. L'étoffe, le filet et la nacelle réunis ne pèsent guère

plus de 500 kilogrammes; il nous reste 960 kilogrammes pour le poids des

voyageurs, du sable de lest et des organes d'arrêt.

Quand un ballon s'élève, il tend bientôt à se mettre en équilibre, il a

perdu une certaine quantité de gaz par l'appendice; il en perd constamment

de petites quantités, si, comme il arrive souvent, il n'est pas

parfaitement imperméable; en outre, il se refroidit, et le gaz, se

contractant, est encore privé d'une partie de sa force ascensionnelle.

Livré à lui-même, le ballon, après avoir atteint le sommet de sa course,

tendrait immédiatement à redescendre et ne tarderait pas à revenir à

terre. Pour empêcher cette descente, l'aéronaute allège sa nacelle; il

jette par-dessus bord un corps pesant qu'on appelle le _lest_, et qui se

compose de sable tamisé. Ce sable forme un nuage floconneux qui ne tombe à

terre que lentement et sous forme de grains imperceptibles, incapables de

causer le moindre dégât, comme cela ne manquerait pas d'arriver si l'on

jetait du haut des airs des pierres ou des corps non divisés.

Pour que la description de l'aérostat soit complète, il faut encore que

nous parlions des organes d'arrêt, dont on doit se munir pour assurer le

retour à terre. L'aéronaute emporte à bord une ancre évasée, non pas

une ancre de marine qui ne mordrait pas dans les champs, mais un engin

confectionné pour les ascensions aérostatiques. On pourrait encore se

munir d'un grappin à six branches, qui est même préférable à l'ancre, au

dire de quelques vieux marins de l'atmosphère. Enfin, il est indispensable

de ne pas oublier le _guide-rope_, un des engins essentiels du ballon.

Qu'est-ce que le guide-rope? C'est tout simplement une corde de 150 mètres

de long, qui s'attache au cercle et que l'on laisse pendre dans l'espace.

En l'air, elle n'est d'aucun usage; mais il n'en est pas de même au retour

à terre. D'abord, si l'aéronaute touche terre, il sait qu'il est à 150

mètres du sol, puisqu'il connaît la longueur de sa corde, et quand il

revient des hautes régions, l'oeil le plus expert ne sait guère apprécier

les distances. Ce sera donc un véritable guide, d'où le nom qui lui a

été donné, _rope_, voulant dire câble en anglais. En outre, si le ballon

descend, le guide-rope va successivement toucher terre dans toute sa

longueur, et il délestera l'aérostat, en amortissant le premier choc.

Cette corde agit donc encore comme un véritable ressort qui empêche

le retour vers le sol d'être trop brusque. Si l'ancre ne mord pas

immédiatement, le guide-rope sera traîné à la remorque du ballon; mais

il tendra à l'arrêter; car il produira contre le sol une résistance de

frottement considérable; il pourra même s'enrouler autour d'un obstacle,

d'un arbre, d'un poteau, et enfin offrir prise aux braves paysans qui ne

manquent pas de venir en aide aux ballons quand ils le peuvent.

Cette simple corde qui pend après le cercle est donc d'une utilité

extraordinaire; c'est à l'illustre aéronaute anglais Green que revient

l'honneur de l'avoir employée le premier. L'invention, direz-vous, est

bien simple. Sans doute, mais personne n'y avait songé avant lui, et vous

et moi, peut-être, ne penserions pas au guide-rope sans le vieux Green.

L'armement ainsi opéré est à peu près complet; il ne faut pas oublier de

mettre dans les bottes de la nacelle un bon couteau, quelques cordelettes,

des couvertures, et des vivres froids; quelques bonnes bouteilles de vin,

un carafon d'eau-de-vie, ne sont pas non plus à dédaigner, car l'air des

nuages donne un appétit d'enfer.

Pour connaître sa route dans l'air, l'aéronaute emporte une boussole; s'il

voit la terre, il reconnaît le sillage tracé par le ballon et l'aiguille

aimantée lui donne sa route. Le baromètre indique enfin avec une grande

précision les altitudes au-dessus du niveau de la mer.

Les constructeurs aérostatiques du siège de Paris fabriquèrent environ

soixante ballons de 2,000 mètres cubes. L'installation de M. Eugène Godard

à la gare d'Orléans offrait un aspect merveilleux. D'un côté des femmes

cousaient les fuseaux du ballon, de l'autre des marins confectionnaient

les filets. Ailleurs enfin, le vernis s'étalait sur les aérostats cousus.

Au milieu de la gare, quelques ballons gonflés d'air séchaient leur couche

de vernis. Ils dominaient le sol comme le dos immense de ces cétacés qui

forment des îles flottantes au milieu de l'Océan.

Les aérostats de M. Godard étaient à côtes bicolores bleues et rouges, ou

jaunes. Ceux de MM. Yon et Camille d'Artois étaient blancs. Cette couleur

est la meilleure sans contredit, car elle reflète, au lieu de les

absorber, les rayons lumineux. Un ballon blanc doit être moins sensible

aux dilatations et aux contractions brusques qu'un aérostat coloré.

En ballon! Pendant le siege de Paris · 第 28 / 99 题