MM. Eugène Godard, Camille d'Artois et Yon étaient chargés de trouver des
aéronautes destinés à s'élever dans les ballons-poste. Les braves marins
jouèrent ici un rôle très-important, car sur soixante-quatre ballons, il
y en eut trente qui furent conduits dans les airs par nos loups de mer,
transformés en _loups aériens_.
On donnait quelques leçons préliminaires aux novices, mais quelles leçons!
Une nacelle était pendue à une des poutres de fer de la gare, l'élève y
grimpait et criait le «lâchez tout.» Mais il va sans dire qu'il restait en
place. On lui faisait jeter du lest et tirer une corde de soupape. Puis il
lançait son ancre et simulait l'atterrissage. Singulier apprentissage qui
rappelle les leçons de natation à calle sèche.
Le jour de l'ascension désigné, les passagers arrivaient au lieu du
départ, et remettaient leurs destinée entre les mains de l'apprenti
aéronaute. Ils s'élevaient dans les airs quelquefois par une nuit noire,
marchant à l'inconnu. Ma foi, quand on a pratiqué les ballons, qu'on a
souvent gravi les hautes régions de l'air, on ne peut s'empêcher d'admirer
le courage et le dévouement de ces hardis explorateurs. Ici le mot
dévouement n'est pas exagéré, car les aéronautes sont partis de Paris en
ballon pour une somme insignifiante, quelques-uns ne recevaient comme
gratification pécuniaire que deux cents francs à peine. Je n'oublierai
jamais la stupéfaction d'un Anglais que j'ai vu à Tours et qui me disait:
--O monsieur! comme on doit vous payer pour entreprendre de tels voyages!
Une ascension faite au-dessus des Prussiens, cela vaut deux mille livres
sterling.
--Je ne sais ce que cela vaut, monsieur. Mais en France ces choses-là ne
se font pas, ou se font pour rien.
Le brave Anglais n'a pas cru un mot de ce que je lui disais.
--Cela vaut cinquante mille francs, répétait-il.
Au moment du départ d'un ballon-poste, MM. Bechet, sous-directeur des
postes, ou Chassinat, directeur des postes de la Seine, apportaient les
ballots de lettres et les dépêches. Enfin M. Hervé-Mangon, avec un zèle
bien louable, donnait les renseignements météorologiques sur la direction
du vent, son intensité, etc. MM. Bechet, Chassinat et Hervé-Mangon ont
passé le temps du siège à se lever à trois heures du matin, ou à une
heure, pour assister aux départs; la part qu'ils ont prise à la poste
aérienne ne sera pas oubliée: mais que de dérangements inutiles, que de
peine perdue! Souvent le vent n'était pas assez vif, on ne pouvait pas
partir; ou il était trop violent, et au dernier moment l'aérostat volait
en éclats.
L'organisation du service des ballons-poste a été en définitive créée avec
la plus grande régularité, la plus remarquable précision. Cette
création restera un vrai titre de gloire pour M. Rampont et pour les
administrateurs de la poste française.
Dans les circonstances graves, M.E. Picard donnait lui-même des
recommandations aux aéronautes. Car quelques ballons avaient à porter hors
Paris les nouvelles les plus importantes que les Prussiens ne pouvaient
pas intercepter au-dessus des nuages.
Continuons à présent l'énumération des voyages aériens en nous fixant sur
ceux qui offrent le plus d'intérêt.