Organisation définitive des aérostiers militaires à Tours.--Expérience
d'une montgolfière captive.--Expédition de Blois.--M. Gambetta et le
chef de gare.--Nouvelle défaite.--Tours et le Mans.--Le camp de
Gonlie.--Ascensions captives.
Du 6 au 20 décembre 1870.
Tours, que nous retrouvons, n'a pas changé d'aspect. Toujours même
mouvement dans les rues. On rencontre des officiers de tous les régiments,
des francs tireurs de tous les costumes, de toutes les espèces, des
solliciteurs de tous les rangs. Mais le niveau de l'espérance a
singulièrement baissé, on parle du déménagement du gouvernement; les
optimistes les plus convaincus ne se dissimulent plus la gravité de la
situation. Où nous mèneront ces désastres accumulés? Où allons-nous? C'est
ce que chacun se demande avec anxiété.
Le nouveau théâtre est transformé en un arsenal aérostatique où sont
amoncelés les ballons venus de Paris. Ils sont réparés, pliés dans leurs
nacelles, afin qu'il soit possible au moment voulu de les utiliser. La
famille Poitevin, venue d'Italie, pour offrir ses services aériens à la
France, critique l'emploi des ballons à gaz pour les usages de l'armée,
et veut substituer les montgolfières qui, sans exiger une usine pour être
gonflées, nécessitent seulement quelques bottes de paille enflammées.
M. Steenackers me fait l'honneur de me demander mon avis à ce sujet. Je ne
lui dissimule pas ma façon de penser:--Certes, lui dis-je, le ballon à
gaz a contre lui l'embarras du gonflement, mais une fois rempli, il a une
force ascensionnelle assez considérable pour résister à un vent d'une
intensité moyenne, il reste gonflé plusieurs jours de suite, toujours prêt
à transporter l'observateur à deux cents mètres dans l'atmosphère.--La
montgolfière se gonfle vite, mais elle a une faible force ascensionnelle,
elle se penchera contre terre sous l'effort de la moindre brise, et vite
refroidie, elle perdra en un clin d'oeil toute son énergie.
Du reste toute discussion, toute opinion, ne valent pas une expérience.
Que ceux qui ne partagent pas notre manière de voir sachent nous
convaincre par les faits; nous ne demandons pas mieux que de changer
d'avis quand nous aurons vu.
_7 décembre_.--Une montgolfière construite à Tours, se gonfle à midi, dans
le jardin de la Préfecture. Les membres de la Commission scientifique, M.
Steenackers, quelques aéronautes assistent à l'expérience. L'appareil est
suspendu à une corde horizontale fixée à la cime de deux grands arbres;
on apporte des bottes de paille que l'on allume à sa partie inférieure.
L'élévation de température produite par la combustion, dilate l'air
contenu dans la sphère de toile, qui s'arrondit complètement en moins de
vingt minutes. On attache à la hâte une petite nacelle où le fils Poitevin
se tient à peine; il jette un peu de lest, et la montgolfière s'élève,
enlevant avec elle un câble que quelques hommes retiennent à terre. Mais
c'est bien péniblement que l'appareil se soulève du sol, il monte à dix
mètres et s'arrête là, haletant, épuisé. L'aéronaute jette un sac de lest,
puis un second, et tout ce qu'il peut faire, c'est d'atteindre le sommet
d'un bouquet d'arbres, où il se pose comme un pauvre oiseau auquel on
aurait coupé les ailes. Déjà la montgolfière se dégonfle, elle est fixée
à un obstacle terrestre qu'elle ne veut plus quitter.--Le fils Poitevin
abandonne sa nacelle, et descend de l'arbre de branche en branche. Une
mauvaise langue lui dit au retour de son humble voyage:--Pour en faire
autant, il n'est pas besoin de montgolfière. Vous auriez pu monter à
l'arbre comme vous en êtes descendu!
Pour ma part je m'attendais à ce résultat, et je me demande même comment
des aéronautes experts ont pu s'engager dans une semblable tentative. Il
est bien facile de calculer la force ascensionnelle d'un aérostat à gaz ou
à air chaud, il n'est pas nécessaire d'être mathématicien pour savoir que
si elle varie, ce n'est certes pas selon la volonté de son aéronaute. Un
athlète qui est capable de porter 20 kilogrammes à bras tendu, ne s'engage
jamais à en porter 100. Une montgolfière de 1200 mètres cubes enlève un
voyageur en liberté, mais elle n'est pas capable de soulever en outre
la corde qui la retient captive, et de lutter par un excès de force
ascensionnelle, qu'elle ne possède pas, contre l'impulsion du vent.
Cette expérience a cela de bon, qu'on ne parle plus des montgolfières. On
en revient aux ballons à gaz, et il est décidé que pour régulariser notre
situation, on organisera une compagnie d'aérostiers militaires, attachés
à l'armée et dépendant du ministère de la guerre, car à Orléans nous
n'avions aucune commission en règle. Si l'ennemi nous avait pris avec nos
ballons, il n'aurait certainement pas manqué de nous fusiller d'abord. On
aurait avisé ensuite.
Voici les aéronautes que M. Steenackers a signalés au ministre de la
guerre, et qui viennent de recevoir les galons de capitaines:
Gaston Tissandier.
Albert Tissandier.
J. Revilliod.
A. Bertaux.
Poirrier.
Nadal.
J. Duruof.
Mangin.
Il est convenu que mon frère et moi, nous prendrons possession du ballon
de soie la _Ville de Langres_, et du _Jean-Bart_ qui sera réparé. Nous
aurons, comme chefs d'équipe, Jossec et Guillaume, et quatre autres
matelots comme aides-manoeuvres.
MM. Revilliod et Poirrier dirigeront les opérations de deux ballons de
2000 mètres cubes. Leurs chefs d'équipe sont les marins Hervé et Labadie,
venus de Paris en ballon, qui seront aidés par quatre matelots.
M. Bertaux est choisi comme capitaine trésorier de la compagnie: il sera
assisté de M. Bidault. M. Nadal sera chargé des démarches à faire pour le
gonflement, il prêtera son concours aux deux équipes.
MM.J. Duruof et Mangin sont incorporés dans la compagnie, mais ils
resteront à Bordeaux, chargés de surveiller le matériel de réserve, et de
préparer ce qui est nécessaire à leurs collègues en activité.
Chaque ballon en campagne sera accompagné de 150 mobiles.
On nous a fait faire un costume très-simple, qui offre quelque analogie
avec celui de la marine. Seulement les galons sont en argent et l'ancre de
la casquette est penchée. On nous remet notre nomination du ministère de
la guerre, et nous touchons le jour même notre solde d'entrée en campagne,
qui s'élève à 600 francs. Elle est destinée à nos frais d'équipement. Nous
avons des appointements de 10 fr. par jour.
La compagnie des aérostiers militaires est ainsi parfaitement organisée,
mais on en complique malheureusement la formation par la nomination d'un
colonel et d'un commandant.--Rien de mieux, direz-vous?--Sans aucun doute,
si ces chefs que l'on nous impose ont quelque connaissance pratique qu'ils
sont à même d'utiliser. Mais leur seul mérite aérostatique est d'être
parents et amis de hauts fonctionnaires. Ils n'ont jamais été en ballon
et n'iront probablement jamais, mais ils n'en touchent pas moins de gros
appointements. On leur donne en outre la direction du service des pigeons
voyageurs qu'ils ne connaissent pas mieux que les ballons; ils regardent
faire les hommes spéciaux, Van Roosebeke, Cassiers et leurs collègues
venus de Paris en ballon avec leurs messagers ailés, mais ils touchent
encore de ce côté de bonnes et grasses rétributions.--Pendant que nous
allons gonfler plus tard nos ballons au Mans, à Laval, notre colonel et
notre commandant resteront à Poitiers, jouant au billard et fumant des
cigares. Le premier janvier, ils seront nommés chevaliers de la Légion
d'honneur pour action d'éclat.--Vous riez, n'est-ce pas? Et cependant
rien n'est plus vrai, les choses se sont passées exactement comme nous le
disons là. Ce serait comique, si ce n'était navrant, car il est à supposer
malheureusement que ce fait n'est pas isolé, et que la France a été en
proie à un désordre, un gaspillage inouïs, élevés à la hauteur d'une
institution.
Hélas! faut-il qu'aujourd'hui, comme hier, il y ait mêmes abus, mêmes
faveurs! Est-il donc écrit que les gouvernements doivent se suivre et se
ressembler! Suivant l'expression d'un de nos plus spirituels journalistes,
serait-ce bien toujours la même boutique, et n'y aurait-il de changé que
l'enseigne?
_Vendredi 9 décembre_.--A 8 heures du matin, la compagnie des aérostiers
militaires part pour Blois. Nous avons à notre disposition deux fourgons,
où sont nos ballons, une plate-forme roulante où se trouve la batterie
à gaz; le zinc en lamelles et les touries d'acide sulfurique. Il
paraît qu'on va se battre dans ces parages et que nous pourrons rendre
d'importants services.
Nous arrivons à Blois, dans nos fourgons, car il ne faut plus songer aux
wagons de voyageurs. Du reste, quoique ce mode de locomotion soit peu
confortable, c'est bien là le cadet de nos soucis.
On ne vit plus réellement dans les temps où nous sommes, les malheurs
s'abattent sur la France avec une telle rapidité, que l'esprit égaré,
éperdu, est en proie à un vertige perpétuel qui lui ôte toute réflexion.
A Blois, nous trouvons une ville bouleversée. Tout le monde parle de
nouveaux revers, de nouveaux désastres. Dans les rues, on nous apprend que
les Prussiens sont aux portes, nous courons à la préfecture et ces tristes
renseignements se confirment.
Le général P.... fait sauter sous nos yeux le pont de pierre. On nous
apprend ensuite que dans sa précipitation, il a oublié d'envoyer chercher
les approvisionnements de farine qu'on a laissés de l'autre côté du
fleuve. On nous affirme que 10,000 soldats qui s'étaient cachés à
Chambord, pour attaquer les Prussiens à l'improviste, ont été surpris
eux-mêmes pendant la nuit, que trois batteries de canons ont été prises
par l'ennemi. Mon Dieu! mon Dieu! quelle confusion, quel désordre!
A la gare, nous voyons revenir des convois chargés de blessés, voilà ce
qui ne manque plus aux spectacles que nous sommes appelés à voir. Dans
l'ambulance un jeune soldat a la mâchoire inférieure enlevée, sa bouche
est devenue béante, son oeil hagard est effrayant. Je détourne la tête.
C'est horrible à voir. Une soeur de charité panse cette plaie.
Quel tableau pour un grand artiste! Au lieu de nous représenter la guerre
par des bataillons qui prennent une redoute au milieu d'une fumée de
poudre et de gloire, qu'il retrace cette scène navrante, et que, dans le
lointain, il nous montre une mère qui pleure. Ce sera là la véritable
image de la guerre.
Et nos ballons? Nous n'y songeons déjà plus! Pourquoi nous envoyer ici, il
est trop tard, il n'y a plus rien à faire.
Voilà un train spécial qui accourt sur la voie ferrée. C'est M. Gambetta
qui arrive. Il descend précipitamment, avec M. Spuller, son chef de
cabinet. Il demande le chef de gare qui n'a pas été prévenu de l'arrivée
du ministre, et qui, au milieu d'un travail incessant, a pris quelques
minutes de repos.
M. Gambetta s'agite et tempête contre le chef de gare qui ne vient pas.
Il se promène impatiemment, puis s'arrête en frappant du pied. Il est
furieux.
Le chef de gare arrive enfin, c'est un vieillard modeste et respectable.
M. Gambetta le malmène, et lui dit les choses les plus dures, les plus
humiliantes, devant un public nombreux qui n'approuve nullement du reste
cette manière d'agir si peu courtoise.
--Pauvre chef de gare, disait un spectateur, un si excellent homme, si
dévoué, si laborieux, c'est bien triste.
--Ce qui est bien plus triste, répondit quelqu'un, c'est de voir M.
Gambetta, un ministre, un souverain, humilier injustement un vieillard,
sans savoir seulement s'il est coupable.
Je me rappelais à ce moment ce qu'un homme d'un grand mérite m'avait dit
sur notre dictateur: «Il a deux défauts dont il ne guérira jamais, il est
avocat et méridional.»
M. Gambetta part comme il est venu, et les choses ne vont pas mieux. Le
chef de gare reçoit dans la soirée l'ordre d'évacuer son matériel de
guerre. Il nous conseille de partir. Nous voulons attendre, persuadés
qu'un télégramme va être envoyé, qu'on n'a pu expédier ici les aérostiers
et leur matériel sans but, sans motif. Nous attendons jusqu'au lendemain
matin, passant la nuit dans la gare, assistant à la funèbre procession des
trains chargés de blessés, qui passent de quart d'heure en quart d'heure.
A l'ambulance de la gare, il y a une soeur de charité et un moine, ils ont
à soigner des centaines de blessés à la fois. Heureusement que nos
marins sont là, ils se mettent sous les ordres de la soeur de charité,
distribuent les bouillons aux malades, et se transforment en infirmiers.
Les aérostiers à Blois n'auront pas passé tout à fait inutiles.
Le lendemain à 10 heures, il ne reste absolument rien en gare, les
Prussiens vont arriver, dit-on. Il serait trop maladroit de se laisser
prendre avec son matériel. Une locomotive est accrochée à nos fourgons,
elle nous ramène à Tours.
A notre arrivée à Tours, nous apprenons que décidément la délégation
du gouvernement de la Défense nationale va se _replier_ à Bordeaux.
Le chef-lieu de l'Indre-et-Loire ressemble à une fourmilière remuée
fortuitement par un bâton. C'est un mouvement fébrile, une agitation
sombre et lugubre.
M. Steenackers nous donne l'ordre de gagner le Mans, pour nous mettre à la
disposition du général Marivaux, commandant l'armée de Bretagne.
_11 décembre_.--Nous partons dans nos fourgons à 8 heures du soir. La gare
de Tours est envahie par une foule énorme qui abandonne ses foyers. Des
milliers de wagons, chargés de vivres, de munitions, s'évacuent lentement
au milieu d'un gâchis indescriptible. Nous sommes obligés de nous tenir
prêts à partir trois ou quatre heures à l'avance. Si nous avons le malheur
d'abandonner nos ballons, ils seront enlevés par une locomotive, emportés
je ne sais où. Il faut rester auprès de notre matériel, et demander de
quart d'heure en quart d'heure, si le moment d'être attachés à un train
est arrivé. Personne ne sait plus où donner de la tête. Des officiers,
chargés de faire partir des fourgons de munitions, se querellent avec les
employés du chemin de fer, ce sont des discussions, des cris à n'en plus
finir, il s'élève sur ce flot de têtes qui encombre la gare, un brouhaha
perpétuel, qui souffle comme un vent d'inquiétude et de désespoir. C'est
la panique, c'est la débâcle!
Nous sommes entassés dans notre fourgon comme des harengs dans une
barrique. Les ballons pliés tiennent presque toute la place. Par dessus
ces ballots, on se perche tant bien que mal, Bertaux, Poirrier, Revilliod,
mon frère et moi, avec nos quatre chefs d'équipes et nos huit marins. Nous
sommes plongés dans l'obscurité la plus complète, il fait un froid de
loup, et six heures de voyage nous séparent du Mans; trop heureux si
quelque retard imprévu ne nous fait pas faire le tour du cadran dans notre
prison cellulaire.
Nous arrivons à 2 heures du matin, moulus, brisés, mais nous arrivons,
c'est l'essentiel. Les jours suivants se passent à chercher un local pour
nos ballons. L'atelier des bâches à la gare est mis à notre disposition.
La _Ville de Langres_ y est étalé; nos marins le vernissent à neuf.
Il faut s'occuper à présent des rations de vivres que le ministre de la
guerre a mises à la disposition des marins aérostiers. Nous avons nos
commissions en règle, l'intendance ne fera pas de difficultés. Erreur
profonde. L'intendant n'a pas reçu d'ordre direct, il y a encore quelques
formalités à remplir; bref, il ne nous donne pas nos vivres, mais il a eu
soin de nous faire attendre une heure dans son bureau pour arriver à cette
solution. Heureusement que nous sommes assez riches pour avancer deux
francs par jour à huit hommes, mais si nous commandions un bataillon, que
ferions-nous? Il faut le demander aux colonels de notre armée qui se sont
vu refuser des vivres pour leurs soldats par des intendances, où des
milliers de pains moisissaient dans la cour. Mais à quoi bon se donner la
peine d'attaquer l'intendance française? On n'en dira jamais assez à ce
sujet, c'est chose malheureusement connue et convenue.
Notre ballon est prêt, allons prendre les ordres du général commandant en
chef l'armée de Bretagne. Le jeudi 15, à 10 heures, nous arrivons au camp
de Conlie. Est-ce bien un camp? C'est plutôt un vaste marécage, une plaine
liquéfiée, un lac de boue! Tout ce qu'on a pu dire sur ce camp trop
célèbre est au-dessous de la vérité. On y enfonce jusqu'aux genoux dans
une pâte molle et humide. Les malheureux mobiles se sont pourvus de sabots
et pataugent dans la boue où ils pourraient certainement faire des parties
de canots. Ils sont là quarante mille, nous dit-on, et tous les jours on
enlève cinq ou six cents malades. Quand il pleut trop fort, on retrouve
dans les bas-fonds des baraquements submergés. Il y a eu ces jours
derniers quelques soldats engloutis, noyés dans leur lit pendant un orage.
Mais, sont-ce bien des soldats ces hommes que nous voyons errer comme
les ombres du Dante? Comment connaîtraient-ils un métier qu'on ne leur a
jamais appris? Arrachés à leurs familles, à leurs campagnes, on leur
a parlé des Prussiens, de l'invasion de la patrie en danger. Ils sont
partis, pleins de résolution, pleins d'enthousiasme. Ils rêvaient le
succès, la gloire du combat, le salut de leur pays. On les enferme dans
un marais où ils sont emprisonnés plusieurs semaines. Jamais ils ne
manoeuvrent, jamais ils n'apprennent le maniement des armes. Leurs
souliers sont percés à jour, ils n'ont pas une couverture pour se
préserver du froid. La nourriture est rare. En ont-ils même tous les
jours? Ils souffrent, ils s'ennuient, mais ils sont résignés et patients,
quoiqu'ils se demandent, si c'est bien là ce qu'ils doivent faire pour
sauver le pays. Les jours se passent au milieu de ces tortures physiques
et morales, le découragement, la lassitude arrivent. A force d'attendre,
ils désespèrent. Ils errent dans ce camp si triste sans avoir conscience
de la vie; ils ne savent plus ce qu'ils font ni ce qu'ils vont faire, ils
perdent confiance en leurs chefs, ils en arrivent à regarder d'un air
mélancolique ces malades qu'emportent les civières! Ils sont heureux,
ceux-là, ils vont mourir!
Un beau jour, le tambour résonne, les bataillons se rassemblent, on va
partir. Partir où, grand Dieu! Aller à l'ennemi, résister à des troupes
solides, aguerries, bien nourries, recevoir la mitraille et la pluie
d'obus!--Mais ces fusils que nous portons sur nos épaules, nous ne savons
pas les charger, nous n'avons jamais fait brûler une seule cartouche
dans leurs canons! Nous sommes fatigués, malades, nous ne savons rien
faire!--Qu'importe, il faut partir, il faut vaincre ou mourir.
Ils reviennent vaincus. Ils ont fui sous le feu de l'ennemi. Qui donc
oserait leur jeter la pierre?
Nous sommes d'abord reçus par le chef d'état-major qui nous fait conduire
dans une humble baraque en bois, où nous arrivons en nous tenant en
équilibre sur des planches qui forment un chemin à travers les lagunes du
camp. Une construction primitive en planches, forme le quartier général de
l'armée de Bretagne. Il y a dans la pièce d'entrée un assez grand nombre
d'officiers qui attendent leur tour; on prend place à côté d'eux.
Bientôt, l'aide de camp me prie d'écrire sur une feuille de papier le but
de notre visite au général. Je rédige quelques lignes que je soumets à
l'approbation de mon frère, de mes collègues et que je fais passer à M.
de Marivaux. Quelques secondes après, le général me fait entrer dans
son bureau. Je suis reçu avec la plus grande affabilité. Le général me
félicite sur mes ascensions antérieures dont il a connaissance, il me
parle aussi de mon frère, dont un de ses voyageurs lui a fait le plus
grand éloge. Il me questionne longuement sur l'usage des ballons captifs,
et approuve l'emploi des aérostats dans la guerre. Le général est un
marin, homme de progrès, d'initiative, il comprend l'importance de ces
appareils merveilleux, qui peuvent si bien observer les mouvements de
l'ennemi du haut des airs.
--Je serai très-désireux d'assister à des expériences préliminaires,
gonflez au Mans un de vos aérostats, je verrai le parti que l'on peut
tirer des ascensions captives. Du reste, je ne puis prendre encore aucune
décision, car le camp de Conlie forme une réserve où les Prussiens ne
viendront pas, et les plans de l'ennemi ne sont pas encore connus. Mais
attendez patiemment; les occasions ne vous manqueront pas de vous rendre
utiles.
Nous ne tardons pas à faire tous les préparatifs nécessaires à l'exécution
de nos ascensions captives. Je me charge de surveiller le transport du
ballon au lieu de gonflement situé près de l'usine, sur les bords de
la Sarthe. Mon frère rend visite au préfet, au maire, pour obtenir les
réquisitions de gaz. Revilliod, Bertaux, Poirrier, vont à l'intendance
pour demander une tente où nos marins pourront passer la nuit auprès de
l'aérostat.
_Samedi 17_.--On commence le gonflement de la _Ville de Langres_, mais les
provisions de gaz de l'usine ne sont pas très-abondantes. Impossible
de remplir entièrement le ballon. Par bonheur, le temps est favorable,
l'aérostat, chargé de sacs de lest, dresse son hémisphère supérieur
au-dessus du sol, l'opération sera terminée demain.
_Dimanche 18_.--A midi, l'aérostat est plein. La nacelle est attachée
au cercle, il ne reste plus qu'à essayer le matériel par une première
ascension.
Le système que nous employons est extrêmement simple. Le cercle du ballon
est muni, aux extrémités, d'un axe en cordage, de deux câbles d'une
longueur de 400 mètres. Chaque câble s'enroule dans la gorge d'une poulie
fixée à un plateau de bois, que l'on remplit de pierres, et qui forme
ainsi un point d appui fixe. Des hommes, au nombre de vingt-cinq, tiennent
chacune des cordes, qu'ils laissent glisser dans la poulie quand le ballon
s'élève. En la tirant à eux, ils font descendre l'aérostat.
Le temps est très-calme et la première ascension s'exécute dans les
meilleures conditions. Je m'élève à une hauteur de 300 mètres. L'aérostat
plane au-dessus de la Sarthe et s'y reflète comme dans un miroir de
cristal. Je reste là quelques minutes, suspendu à l'extrémité des
cordages, et j'admire la belle campagne qui entoure le Mans. Ma vue se
porte jusqu'à plusieurs lieues tout autour de la ville, je distingue les
routes, les maisons, les champs; et je verrais facilement le moindre
bataillon à une très-grande distance. Pour monter et descendre à volonté,
nous avons une trompe qui sert de signal: un coup de trompe donne le
signal de l'ascension, deux coups, celui de l'arrêt, trois coups, celui de
la descente.
Quand je veux revenir à la surface du sol, je donne trois coups de trompe.
Le chef d'équipe répète à terre le signal, et les cordes, tirées par les
mobiles, ramènent bientôt l'aérostat dans son enceinte.
Mon frère, assisté de Jossec, fait une seconde ascension, il dépasse la
hauteur que j'ai atteinte et' s'élève à 320 mètres. Une troisième et une
quatrième ascensions sont exécutées avec le même succès par Bertaux,
Revilliod et Poirrier.
_Lundi 19_.--Le ciel est légèrement brumeux, l'horizon est très-borné.
Le ballon a passé la nuit sans perdre de gaz, il est aussi gonflé que la
veille.
A une heure, nous exécutons une première ascension. Mon frère, Jossec et
un de nos matelots sont dans la nacelle. Celui-ci n'a jamais été en ballon
et paraît ravi de faire ses premières armes aériennes. Nous voulons faire
monter successivement les huit matelots de l'équipe.
Le vent est assez vif et l'aérostat ne s'élève pas à une grande hauteur.
Il serait dangereux de le laisser monter comme hier à 300 mètres
d'altitude.
Je fais une deuxième ascension captive avec deux marins, puis une
troisième, mais le brouillard est assez épais, et c'est à peine si l'on
distingue les prairies les plus voisines du Mans.
Ces premiers résultats nous paraissent aussi satisfaisants que possible.
Le ballon la _Ville de Langres_, en soie double, est d'une grande
solidité et résiste à des vents intenses sans se détériorer. Il est d'une
imperméabilité presque complète et paraît remplir toutes les conditions
d'un aérostat captif transportable. Que ne ferait-on pas avec un semblable
appareil bien utilisé? Qui empêcherait qu'on n'exécutât des ascensions
nocturnes en enlevant à bord un fanal électrique qui, de son rayon
lumineux, sonderait au loin la campagne? Ce n'est pas le désir qui nous
manque de tenter cette belle expérience, mais le professeur de physique du
Mans, M. Charault, qui a déjà mis à notre disposition plusieurs appareils,
n'a pas de bobine de Ruhmkorff suffisante à la production d'une lumière
intense.
_Mardi 20_.--Nous voyons le général de Marivaux. Il n'a pu assister encore
à nos ascensions et nous annonce qu'il ne sait pas s'il devra s'en occuper
à l'avenir. Le général Chanzy va venir au Mans avec son armée.
A une heure, nous nous mettons en mesure de faire quelques ascensions. Le
temps est limpide et clair. Nous atteignons, au bout de nos câbles, la
hauteur de 300 mètres. Le spectacle qui s'offre à notre vue est admirable.
La campagne s'ouvre à nous en un cercle immense qui n'a pas moins de
quarante à cinquante kilomètres de diamètre.
Jusqu'à perte de vue, nous apercevons des bataillons français qui défilent
sur les routes et qui reviennent au Mans. C'est l'armée du général Chanzy
qui se replie de Vendôme.
Des escadrons de cuirassiers aux manteaux rouges, défilent au milieu des
prés verts, ils offrent l'aspect de rubans de coquelicots. Nous sondons
le lointain avec notre lunette, mais les mouvements de la nacelle gênent
l'observation. Toutefois, avec un peu d'application, on arrive à viser
un point déterminé. Mais que ne ferait-on pas avec la pratique, avec
l'habitude? L'art des ascensions captives est à faire, c'est une école à
organiser.
Les soldats lèvent la tête de toutes parts et se demandent quelle est
cette nouvelle sentinelle juchée dans les nuages. Nous sommes vus à la
fois par cent mille hommes dont nous dominons les têtes du haut des airs.
Nous profitons du temps clair pour faire monter et descendre la _Ville de
Langres_, nos collègues Bertaux, Revilliod, Poirrier, nous succèdent à
tour de rôle dans la nacelle. Un grand nombre d'habitants du Mans, des
dames, voudraient bien tenter l'ascension, mais nous ne permettons pas
qu'on se fasse un jeu de notre aérostat. Il appartient à l'armée, quelques
rares privilégiés seulement prennent part aux ascensions.
A quatre heures, le capitaine de la compagnie des mobiles qui font nos
manoeuvres, nous apprend qu'il a reçu l'ordre de nous quitter. C'est le
général Chanzy qui va prendre au Mans le commandement militaire. Il va
falloir sans doute nous mettre en rapport avec lui.
Les journaux ne parlent qu'en termes assez vagues des mouvements de la
deuxième armée qui revient au Mans. On s'accorde à rendre hommage à
l'habileté, à l'énergie de son général en chef. Chacun espère que la
France a enfin trouvé un sauveur.
V
Une visite au général Chanzy.--Ascension faite en sa présence.--Accident
à la descente.--Un peuplier cassé.--Opinion du général sur les ballons
militaires.