III

La déroute de l'armée de la Loire.--Les ballons captifs au château du

Colombier.--Aspect d'Orléans.--Le dernier train.--Les blessés.--Vierzon.

Dimanche 4 décembre 1870.

Après bien des difficultés, analogues à celles que nous avons décrites, le

ballon la _République_ arrive enfin au terme de sa première étape, près

d'un petit hameau situé à 4 kilomètre à peine du château du Colombier. Il

n'y a là que quelques chaumières tristes et monotones. Il est cinq heures,

le vent assez vif agite l'aérostat qui plie sur son cercle, comme un arbre

pendant l'orage. Les marins creusent dans le sol un trou profond pour y

enfouir la nacelle, ils manient la pioche au milieu d'une plaine abritée

par des peupliers, privés de feuilles et roides comme les mâtures d'un

navire. On entend au loin le bruit de la canonnade qui fait retentir

l'air comme le tonnerre pendant la tempête. Depuis deux jours, ce concert

lugubre frappe sans cesse nos oreilles.

Le capitaine des mobiles préside à la distribution des vivres de ses

soldats, nos marins cherchent des habitations où ils pourront trouver un

abri. Quant à nous, l'hospitalité nous est offerte par de braves paysans.

Ils ouvrent aux aérostiers leur humble maisonnette; un feu flambant

pétille dans l'âtre; l'hôtesse prépare à notre intention un repas frugal

composé d'une omelette et de fromage arrosés de vin blanc. Le soir, après

l'inspection du ballon qui s'agite toujours convulsivement sous le souffle

de l'air, nous rentrons nous coucher, mon frère et moi, étendus tout

habillés sur deux matelas placés à terre. Le capitaine et le lieutenant de

la compagnie de mobiles restent assis au coin du feu. La chambre qui nous

abrite est ouverte à tous les vents, les carreaux des fenêtres ont été

brisés par les Prussiens à l'époque de leur première visite à Orléans. Ces

pillards n'ont rien respecté dans l'humble habitation; quand ils y sont

entrés, on leur a donné des fromages, du pain et du vin, tous les vivres

de la campagne, mais ils ont cassé sans pitié les chaises, les commodes,

ils ont brisé un vieux coucou, précieux souvenir de famille, ils ont mis

en morceaux une glace, seul objet de luxe de l'ameublement de la pauvre

chaumière.

A minuit, des pas sonores nous réveillent en sursaut. Ce sont des mobiles

qui viennent appeler le capitaine.

--Venez, capitaine, disent-ils, on entend au loin un bruit singulier; sur

toutes les routes c'est comme le roulement de nombreuses voitures, on

croit apercevoir aussi des cavaliers qui passent sur le sol glacé.

Tout le monde est bientôt sur pied. Rendus à travers champ à la route

la plus proche, un sinistre défilé s'offre à nos yeux. Des voitures

d'approvisionnement passent en files serrées, puis ce sont des cuirassiers

qui trottent au milieu des ténèbres suivis d'une formidable procession de

canons et de caissons d'artillerie. Çà et là des soldats égarés traversent

les champs, comme des ombres effarées, sautent par dessus les haies;

mornes, abattus, ils marchent la tête basse, sans rien dire, sans rien

voir, leurs vêtements sont en lambeaux, les uns ont la tête enveloppée

d'un foulard, les autres, demi-nus, se drapent dans de méchantes

couvertures; ceux-ci boitent et traînent le pas, ceux-là ont le bras en

écharpe, quelques-uns, maladifs et pâles, s'appuient sur l'épaule d'un

ami.

--Tout est perdu, nous dit un vieux zouave à barbe grise, les obus tombent

on ne sait d'où. Dieu me damne, si j'ai rien vu de semblable! Ces maudits

Prussiens sortent du sol pour nous écraser, nulle résistance n'est

possible!

Tout en faisant la part de l'exagération des fuyards, nous nous rendons à

l'évidence, car le lugubre défilé se prolonge à perte de vue, avec

toute la physionomie d'une déroute. Comment traduire les sentiments qui

s'agitent dans notre esprit consterné? Quelle tristesse s'empare de notre

âme au retour dans la pauvre chaumière! C'en est donc fait de la France!

L'armée de la Loire, victorieuse à ses débuts, est déjà terrassée!

La fatigue est le meilleur palliatif de la douleur; malgré l'émotion qu'a

fait naître l'horrible tableau du désastre, nos yeux se ferment, et le

sommeil vient arrêter le souvenir.

_Lundi 5 décembre_.--A 5 heures du matin, tout le monde est sur pied. La

déroute a duré toute la nuit, le défilé lugubre n'a pas discontinué un

instant. Au lever du jour, elle s'accentue plus complète encore, et les

premiers rayons d'un soleil d'hiver éclairent les milliers de voitures qui

se dirigent vers Orléans. Plus loin, on voit encore des cuirassiers aux

manteaux rouges, et de nombreuses pièces d'artillerie. Des blessés, le

teint pâle, l'oeil livide, sont ramenés sur des cacolets.

La _République_ est toujours gonflé au milieu de la prairie. Que faire?

Nul ordre ne nous est envoyé! Nous laisserons-nous prendre sottement par

les Prussiens qui approchent? Un mobile court au château du Colombier, où

est installé un poste télégraphique. Aucune nouvelle, aucun ordre: notre

devoir nous impose l'obligation d'attendre jusqu'à la fin. Comment se

décider à plier bagage, en songeant que le ballon peut être utilisé au

dernier moment.

Que les Prussiens viennent s'ils le veulent! Qu'ils nous cernent, qu'ils

nous entourent! Il sera toujours temps de couper nos cordes, et de

lancer la _République_ au-dessus des nuages! Nos mobiles et nos marins,

débarrassés de leur ballon, trouveront bien à se sauver à pied. Ils ont

tous des chassepots, des revolvers et sont décidés s'il le faut à en faire

bon usage.

Attendons. C'est la décision qui est prise au milieu de la panique.

--Attendons si vous voulez, nous crie d'un air insouciant le lieutenant

des mobiles qui vient de se joindre à nous, mais, pour Dieu! déjeunons.

Et disant ces mots, il nous montre en riant un magnifique lapin qu'il

vient d'acheter trente centimes à un paysan. Ce brave homme s'est excusé

de le faire payer un peu cher. Mais les temps sont durs. Hélas! A trente

lieues d'ici, dans les murs de Paris, ce lapin coûterait à nos amis autant

de pièces de cinq francs que nous l'avons payé de sous!

A 11 heures, le bruit de la canonnade se rapproche singulièrement, des

paysans accourent consternés! Les obus, disent-ils, tombent à 1000 mètres

d'ici.

Qu'allons-nous devenir? L'équipe est vite rassemblée, il faut faire les

préparatifs de l'ascension. Au même moment, une estafette accourt. On nous

donne l'ordre de plier le ballon, et de le porter de l'autre côté de la

Loire, où l'armée se rassemble. Le dégonflement se fait en toute hâte.

Mais il y a pour une bonne heure de travail.

Voilà une charrette qui passe attelée d'un bon cheval.

--Holà! mon bonhomme, crie le capitaine au charretier, vous êtes vide, je

mets votre voiture en réquisition, nous en avons besoin.

--Ma foi, mon capitaine, prenez, si vous voulez, la voiture et le cheval

ne sont pas à moi.

Le filet plié, le ballon, la nacelle, sont hissés sur la charrette qui se

met en marche. Il était temps: les projectiles ennemis sifflaient dans

l'air et tombaient à profusion sur le château du Colombier.

Je cours payer notre brave hôtesse, et je vois le lieutenant de mobiles

devant le foyer de la cheminée. Une cuiller à la main, il fait mijoter son

lapin.

--Allons, mon lieutenant, en route. Vous avez fait là un joli déjeuner

pour les Prussiens. Mais consolez-vous, nous mangerons à Orléans!

Le pauvre village va être abandonné. Les ennemis vont venir. Tous les

paysans sont en proie à la plus violente émotion, on en voit qui se

sauvent, on en voit d'autres qui se hâtent de cacher les objets qui leur

sont chers!

Nos 150 mobiles suivent la charrette. On arrive bientôt par un chemin de

traverse à la grande route qui conduit en ville. Mais nous attendons

une grande demi-heure pour prendre rang au milieu de la longue queue de

voitures d'approvisionnement et de troupes qui défilent depuis plus de

douze heures.

Il faut avoir assisté au spectacle de la retraite de cent mille hommes

pour se faire une juste idée du chaos, de l'encombrement désordonné qui en

résulte. Deux files de charrettes suivent la route au milieu des troupes;

des cavaliers dominent pêle-mêle cet océan humain, chaque charretier veut

devancer son voisin, à chaque minute la file s'arrête pour ne reprendre

qu'un pas lent et irrégulier. Tout le monde est silencieux, atterré, comme

abruti. Tantôt des estafettes courent pour porter des ordres; il faut

leur ouvrir un passage; des canons remontent le courant pour protéger la

retraite jusqu'à la nuit.--Cependant le bruit de la canonnade augmente

d'amplitude, l'ennemi approche! Aura-t-on le temps de traverser la Loire?

Fasse le ciel que les obus ne tombent pas sur la route, cachée sous un

ruban de soldats et de voitures!

L'encombrement augmente à mesure qu'on avance. Devant la porte d'Orléans

le courant s'arrête pendant près d'une heure. La foule serrée, est

immobile. Chacun est cloué à la même place, sans pouvoir faire un pas en

avant ou reculer d'une semelle. Je ne sais quoi de triste, de lugubre

domine ce tableau. Toutes les maisons du faubourg Banier se ferment, les

ruines du premier envahissement sont encore fumantes et semblent menacer

les habitations intactes. Les portes sont tirées au dedans, les volets

sont clos; de temps en temps une tête passe pour voir si ce sont encore

des pantalons rouges qui défilent!

A trois heures de l'après-midi, les pièces de canon de la marine, placées

en avant des faubourgs d'Orléans, commencent à tonner au moment où nous

arrivons place Jeanne d'Arc; nous voyons là un colonel furieux, les yeux

injectés de sang, qui court après des fuyards un revolver à la main;

il les rassemble en un peloton. Un tambour résonne, et les lâches sont

contraints de se porter à l'ennemi. La caisse sonne la charge d'un ton

lugubre et monotone.

La faim commence à nous faire subir ses angoisses, mais il ne reste plus

un morceau de pain à Orléans. Cent mille hommes viennent de passer là

avant nous. Nous courons à la gare où Bertaux, Duruof et son équipe, les

colombophiles Van Roosebeke et Cassiers sont réunis. Nos ballons sont

sauvés du naufrage. Nous allons tous partir par le dernier train qui se

forme sous nos yeux. Il est uniquement composé de fourgons où s'entasse

une foule énorme.

Jamais je n'oublierai l'épouvantable tableau qu'offre en ce moment la

gare d'Orléans. Elle est encombrée de blessés, aux yeux hagards, qui se

traînent jusqu'au train pour s'enfuir. Nôtre fourgon contient six ballons,

nous sommes dix-sept avec nos équipes, et en outre cinq capitaines de la

ligue ont pris place accroupis sur les nacelles. De malheureux blessés

nous supplient de leur donner asile, mais il est de toute impossibilité de

placer une aiguille parmi nous. Les uns ont la tête ouverte par une balle,

d'autres ont le bras ballant et inerte, d'autres s'appuient sur les

épaules d'un camarade. Tous ces soldats sont à demi couverts de vêtements

en lambeaux, des zouaves n'ont plus ni molletières ni souliers, la plupart

n'ont pas de capotes, ni de képis, ni de couvertures ... et il gèle à

pierre fendre!

Le train va partir. C'est le dernier, il est cinq heures Les blessés qui

ont encore quelque force se hissent sur le toit des fourgons; malgré le

froid, ils se tiennent là immobiles, couchés à plat ventre. Ceux-là sont

encore privilégiés, car d'autres, bien plus nombreux, ne partiront pas.

La captivité les attend! Ils gémissent, ils pleurent, ces malheureux, à

l'idée d'être enlevés à ce lieu si cher, à la patrie, à la famille, aux

amis. Le coeur saigne devant de tels tableaux que nulle plume ne saurait

décrire! Au milieu de tout cela, des têtes affolées crient et s'agitent,

des paniques s'emparent de la foule.

--Les rails sont coupés, disent les uns, votre train va être brisé!

--Les canons prussiens, disent les autres, vous attendent au tournant de

la Loire.

A cinq heures et demie, la locomotive siffle. Le train part, au milieu

du gémissement des blessés exposés sur le toit des fourgons. Le coup de

collier brusque de la machine a ouvert leurs plaies et leur a arraché des

cris de douleur. Nous suivons lentement le bord de la Loire; les boulets

français sifflent à travers les arbres, on aperçoit au loin le pont

d'Orléans littéralement couvert d'une mer humaine. A côté, un pont de

bateaux jeté sur le fleuve facilite le mouvement de la retraite. Le soleil

se couche; son disque, rouge comme du sang, lance ses derniers rayons sur

cet horrible panorama qu'accompagne le bruit du canon. Au milieu d'une

telle désolation, je me figure entendre la grande voix du poëte, s'écrier

comme après Waterloo:

C'est alors

Qu'élevant tout à coup sa voix désespérée,

La déroute géante, à la face effarée,

Qui, pâle, épouvantant les plus fiers bataillons,

Changeant subitement les drapeaux en haillons,

A de certains moments, spectre fait de fumée,

Se lève grandissante au milieu des armées,

La déroute apparut au soldat qui s'émeut

Et, se tordant les bras, cria: Sauve qui peut!

Nous croisons en chemin le train de M. Gambetta, mais un signal le fait

arrêter. Il n'est plus temps d'entrer à Orléans. Les rails viennent

d'être coupés. Le ministre de l'intérieur et de la guerre est obligé de

rebrousser chemin, de revenir à Tours.

Cependant nous sommes entassés pêle-mêle dans notre fourgon, plongés dans

une obscurité complète, l'estomac vide et littéralement gelés, car la bise

glaciale siffle à travers les portes mal jointes. Mais comment oser se

plaindre en entendant sur nos têtes le bruit que font en frappant du pied

les malheureux blessés juchés sur le toit du fourgon? Quelques-uns sont

râlants, la douleur les a vaincus, la mort va les saisir! En effet, à

minuit, le train s'arrête à Vierzon. On retire des cadavres des voitures.

Quelques blessés, pendant le voyage, sont morts de froid! Détournons les

yeux de scènes aussi épouvantables et entrons à Vierzon, où nous devons

rester jusqu'à quatre heures du matin.

Il fait nuit noire. Pas un passant dans les rues. Un hôtel est en face la

gare, une lumière y brille. Le marin Jossec frappe à la porte, on ouvre.

Nous entrons dans une grande salle qui est le restaurant de l'endroit.

--Que voulez-vous? nous dit le patron d'un ton grognon, je n'ai pas de

place ici pour vous loger.

--Nous venons d'Orléans, épuisés de fatigue, de faim. Voilà plus de

vingt-quatre heures que nous n'avons pas mangé. Donnez-nous à souper et

allumez un bon feu. Nous partons dans trois heures.

--Impossible, riposte le patron, il est passé minuit et je ferme. Je ne

peux vous recevoir, retirez-vous.

J'insiste poliment en faisant comprendre à mon interlocuteur que nous

venons de l'armée, que son patriotisme devrait le mettre dans l'obligation

de nous mieux accueillir. Il ne veut pas entendre raison.

--Retirez-vous, dit-il insolemment, et il ferme la porte au nez de nos

marins qui viennent nous rejoindre. Nous commençons à nous fâcher tout

rouge.

--Ouvrez de suite, disons-nous, ou la porte vole en éclats.

Et voilà nos marins qui frappent au dehors avec violence. Le patron se

décide à ouvrir, il est furieux.

--Je vais aller chercher le poste, dit-il. D'ailleurs, qui êtes-vous? Je

ne vous connais pas.

--Votre insolence nous dispenserait de vous donner d'explication, mais

voici nos papiers bien en règle qui vous montreront d'où nous venons.

Maintenant, rappelez-vous que nous sommes ici quatorze hommes bien

décidés, forts de notre droit et de notre argent, à prendre l'asile et le

dîner que vous refusez.

Cette menace ne produit pas mauvais effet. La patronne est descendue, elle

appelle son mari dans la cuisine; la bonne arrive. Il se tient là un petit

conseil de guerre qui se termine en notre faveur.

Le maître d'hôtel se décide à allumer un grand feu, à nous servir un

excellent repas que nous dévorons avec un appétit de naufragés. Il nous

fait chauffer du café, nous causons en fumant jusqu'à quatre heures du

matin, heure à laquelle nous reprenons un train qui nous transporte à

Tours.

En ballon! Pendant le siege de Paris · 第 18 / 99 题