On savait depuis quelques jours que l'armée du général Chanzy allait se
replier sur le Mans, après de terribles combats qu'elle avait livrés sans
trêve ni relâche.
C'est le mercredi 21 décembre que l'on apprit l'arrivée du commandant en
chef de l'armée de la Loire, qui établit son quartier général dans un
hôtel particulier en face la préfecture.
Notre ballon était gonflé, mais à la suite des mouvements de troupes
occasionnés par l'approche d'une nouvelle armée, on nous avait retiré les
mobiles qui aidaient aux manoeuvres des ascensions captives. Nous nous
décidons à nous adresser au préfet, M. Georges Lechevalier.
Mes collègues aéronautes me désignent pour cette démarche. Le préfet
m'accueille avec la meilleure grâce.
--C'est au général Chanzy, me dit-il quand je lui eus demandé conseil,
qu'il faut vous adresser pour utiliser vos ballons; il commande en chef la
deuxième armée de la Loire campée autour du Mans. Je vais vous donner un
mot pour lui.
Et le préfet me donne quelques lignes des plus aimables, qui me serviront
d'introduction auprès du général.
--Traversez la place, me dit M. Lechevalier, le général vous recevra au
reçu de cette lettre.
Dix minutes après, un officier d'ordonnance m'introduisait auprès du
général Chanzy, que j'aperçus debout, devant une grande table, décachetant
des dépêches électriques, et examinant en même temps une grande carte des
environs du Mans qu'il avait déployée devant lui. Un aide de camp était
debout à côté de lui.
J'attendis quelques instants: quand le général eut fini d'examiner son
courrier, il se tourna vers moi. Je pus voir son visage intelligent,
expressif qui me parut être celui d'un homme affable et _sans pose_, comme
on dit dans le langage parisien.
--Le gouvernement vous envoie ici avec des ballons captifs, mais dites-moi
ce que vous pouvez faire avec ces aérostats, et comment je puis les
utiliser.
--Général, répondis-je, mes collègues et moi nous avons ici cinq aérostats
tout prêts à être gonflés; une fois remplis de gaz, un de ces ballons peut
être transporté où bon vous semblera aux environs du Mans. Là nous aurons
une batterie à gaz pour préparer de l'hydrogène et compenser les pertes
de gaz dues aux fuites, à l'incomplète imperméabilité de l'étoffe. Notre
ballon reste ainsi toujours gonflé; à tout moment, il peut monter à 100 à
200 à 300 mètres de haut, et l'officier d'état-major qui nous accompagnera
dans nos ascensions pourra voir l'ennemi jusqu'à plusieurs lieues si le
temps est clair.
--Mais c'est merveilleux, je veux employer tous vos ballons.
--Je dois ajouter cependant, répliquai-je, que des accidents peuvent
malheureusement survenir, que nos ballons ne résistent pas aux tempêtes,
et qu'ils ne servent à rien quand le temps est couvert. Mais si le jour de
la bataille, le ciel est pur, il n'est pas douteux qu'ils donneront les
renseignements les plus précieux sur les mouvements de l'ennemi.
--Quel malheur, dit le général, que je ne vous aie pas eu avec moi à
Marchenoir, l'ennemi avait si bien caché ses positions que je ne pouvais
savoir d'où étaient lancés les obus qui accablaient mes soldats. Je suis
monté sur un clocher, mais je n'ai pu m'élever assez pour dominer un
rideau d'arbres qui arrêtait mes regards. Vous en souvient-il? ajouta
le général en se tournant vers son aide de camp. Ah! ce fut une rude et
terrible journée.
Il y eut un moment de silence que rompit bientôt le général Chanzy.
--Votre ballon est gonflé? me dit-il.
--Oui, mon général.
--Où est-il?
--Près de l'usine à gaz, sur le bord de la Sarthe.
--Êtes-vous prêt à faire une ascension en ma présence? Je serai curieux
d'assister à vos expériences.
--Quand vous voudrez, général, mon frère et moi, nous nous élèverons
devant vous à trois cents mètres de haut.
--Eh bien! je me rends de suite auprès de votre ballon.
Puis le commandant en chef de la deuxième armée dit à son aide de camp:
--Faites seller mes chevaux; je pars de suite.
Je me sauve, en courant de joie, prévenir notre équipe, afin de tout
disposer pour l'ascension.
--Enfin, m'écriai-je, voilà donc un homme intelligent, qui a oublié la
routine, la vieille et sainte routine! Il ne m'a pas demandé si je sortais
de Saint-Cyr ou du génie militaire, il m'a questionné sur ce que je
pouvais faire, et prend au moins la peine de venir voir des expériences
aérostatiques. Voilà vingt ans que des aéronautes se présentent aux
généraux, au gouvernement, s'offrent dans toutes les guerres; mais les
officiers de cour ont toujours dit avec dédain:
--Vous n'êtes pas de l'armée, mes amis, passez votre chemin!
Ce sont ceux-là même qui disaient aux rudes habitants de l'Ardenne et des
Vosges:
--Vous n'êtes pas de l'armée, vous n'aurez pas de fusils.
Et aux paysans qui connaissent les ravins, les défilés, les gorges
escarpées, les bons coins, en un mot:
--Vous n'êtes pas de l'armée, vous ne pouvez pas nous renseigner.
J'accours auprès du ballon.
--Le général va venir, dis-je à mon frère et aux marins, vite à la
besogne!
Nous voilà tous joyeux, car nous brûlons du désir de nous montrer, d'agir,
de nous rendre utiles. Et nos braves marins comme ils se mettaient à
l'ouvrage avec ardeur, car eux aussi ils n'avaient qu'une seule ambition,
c'était de voir l'ennemi du haut de notre ballon, et de braver plus tard
au milieu de l'air la pluie d'obus et de mitraille.
On se met en mesure de tout préparer pour l'ascension, mais le vent si
calme depuis trois jours s'est élevé et souffle par rafales. En outre le
général de Marivaux nous a retiré nos hommes de manoeuvre. Nous ne voulons
pas être arrêtés par ces obstacles.
Une foule de francs-tireurs, de flâneurs, de soldats, accourent autour
de notre aérostat. Le marin Jossec leur adresse quelques paroles et leur
demande le concours de leurs bras pour tenir les cordes. Tous acceptent
de grand coeur. Je monte dans la nacelle pour faire une ascension
préliminaire, mais l'air est agité, le ballon se penche avec violence, il
ne faut pas songer à s'élever très-haut.
Je suis seul dans mon panier d'osier, je jette par-dessus bord plusieurs
sacs de lest, pour donner au ballon une force ascensionnelle capable de
résister à l'effort de la brise. Je parviens à m'élever à 80 mètres de
haut, mais à cette hauteur un coup de vent me fait décrire au bout des
câbles un grand arc de cercle qui me jette presque au-dessus des maisons
avoisinant le point de départ. Deux sacs de lest vidés à propos me
ramènent sur la verticale.
Cette expérience montre clairement que malgré le vent l'ascension est
possible, on pourra montrer au général Chanzy ce dont les ballons
sont capables. A la hauteur où j'ai pu m'élever, les horizons du Mans
s'étendaient sous mes yeux comme un vaste panorama, au milieu duquel
j'apercevais distinctement les tentes du camp de Pontlieu.
A peine suis-je revenu à terre, on aperçoit de l'autre côté de la Sarthe,
un groupe de cavaliers qui accourent au galop.
C'est le général Chanzy et son état-major. Il est monté sur un magnifique
cheval arabe qui caracole avec grâce, trois aides de camp le suivent, et
derrière les officiers, galopent des goumiers arabes, aux manteaux rouges
et blancs: ce sont des grands nègres, qui se tiennent sur leurs selles,
droits comme des I, et semblent étreindre de leurs jambes, comme dans
un étau, leurs minces chevaux qui bondissent avec la légèreté la plus
gracieuse.
En quelques secondes, les chevaux ont passé le pont et s'arrêtent devant
le ballon. Le général descend de cheval, je vais à sa rencontre en lui
disant:--Nous sommes prêts, mais le vent est violent, il sera impossible
d'atteindre une grande hauteur. Vous aurez toutefois une idée des services
que nous pouvons rendre.
Mon frère saute dans la nacelle, et le ballon s'élève lentement, se
penche à l'extrémité des câbles qu'il tend avec force, en leur donnant
la rigidité de barres de fer. Arrivé à 100 mètres de haut, l'aérostat
s'arrête, il a une force ascensionnelle considérable, par moment il
oscille dans l'air, en se rapprochant de terre, mais ce n'est que pour
bondir bientôt au bout de ses cordes. Le général observe le ballon avec
attention, il se fait expliquer la disposition des câbles, les moyens de
transport de l'appareil, il me demande ce qu'il nous faudrait de soldats
pour nous aider, de voitures pour porter nos acides et nos batteries.
--Quand j'aurai besoin de vous, me dit-il, quand je connaîtrai les
positions de l'ennemi, je vous indiquerai votre poste d'observation.
Mais, dites-moi, à quelle distance faut-il vous placer de l'ennemi?
Craignez-vous les balles et les boulets?
--Général, répondis-je, nous ne craindrions pas personnellement de nous
exposer au danger, et les balles de fusil à 300 mètres de haut ne nous
feraient pas très-peur. Si le ballon était atteint, il serait percé de
deux petits trous qui ne l'endommageraient pas sensiblement. Mais il
est indispensable d'être hors de portée des obus qui incendieraient nos
ballons.
Sur ces entrefaites, un coup de vent pousse l'aérostat toujours en l'air,
et le ramène à une trentaine de mètres au-dessus du sol; il décrit un
grand arc de cercle, et rebondit ensuite comme une balle, en planant d'une
façon imposante. Le général regarde attentivement, et les Arabes qui sont
autour de lui paraissent stupéfaits à la vue d'un spectacle si bien fait
pour exciter leur curiosité.
--Faites revenir à terre l'aérostat, dit le général, afin que j'assiste à
toute votre manoeuvre.
Trois coups de trompe sont donnés. Les marins font tirer les câbles,
l'aérostat revient près de terre, mais le mouvement qui lui est imprimé le
fait osciller, il se penche au-dessus d'un peuplier, et une des cordes qui
le retiennent s'enroule autour de l'arbre à quelques mètres au-dessous de
la nacelle. Une nouvelle rafale siffle, et l'arbre se casse en deux comme
un fétu de paille. Le ballon éprouve une secousse terrible, mais mon frère
est tellement tranquille et impassible dans la nacelle que personne ne
pense au danger qu'il y a pour lui de se rompre les os.
Après cet incident, l'aérostat revient dans son enceinte.
--C'est égal, dit le général, il faut un certain sang-froid pour faire ces
ascensions. Et se tournant en souriant vers un de ses aides de camp:
--Voudrez-vous vous charger de faire les observations avec ces messieurs?
--Ma foi, général, dit l'officier, je vous répondrai franchement:
Non.--Envoyez-moi contre des canons, j'irai sans sourciller. Mais les
ballons ne sont pas mon affaire.
--Eh bien! j'irai moi-même, répliqua gaiement le général Chanzy. Au
revoir, Messieurs, je connaîtrai demain les positions de l'ennemi et
n'ayez pas peur, ce n'est pas la besogne ni l'émotion qui vous feront
défaut.
Le général nous entretient encore quelques instants, il se fait présenter
nos collègues, MM. Revilliod, Bertaux et les marins, puis il s'élance
légèrement sur son cheval, qui l'emporte avec la rapidité de la flèche.
_Jeudi_ 22 _décembre_.--Les nouvelles qui circulent au Mans depuis
l'arrivée du général Chanzy et de son armée paraissent monter au beau. A
la gare ce ne sont que convois d'approvisionnement, fourgons de munitions,
plate-formes d'artillerie qui arrivent sans cesse.
L'atmosphère devient respirable.
La visite du général nous a donné du coeur, nous ne doutons pas que le
moment de l'action est proche.
Malheureusement on n'a jamais tous les bonheurs à la fois. Le temps est
mauvais. Le vent est d'une force extrême. Le froid est terrible. Je ne me
rappelle pas avoir vu d'hiver aussi rigoureux. La _Ville de Langres_ est
torturé par les rafales. Le ballon gémit et se cabre avec violence. Il va
crever si cela dure. Il vole en éclats, vers la fin de la journée!
Nous nous mettons eu mesure de le réparer de suite, et de faire gonfler,
si cela est nécessaire, le ballon de Revilliod et Poirrier.
_Samedi_ 24.--A midi le ballon captif, complètement remis à neuf après un
travail de 12 heures, est gonflé.--Je cours au quartier du général Chanzy,
qui me reçoit. Il ne connaît pas la position de l'ennemi, et ne peut
encore nous assigner aux environs du Mans un poste d'observation.
Le ballon s'agite toujours avec assez de force. Nous essayons de le
maintenir vertical à l'aide de 16 cordes d'équateur attachées à son filet
et fixées au sol. Il ne bouge plus, et paraît se fatiguer moins par ce
procédé d'amarrage.
_Dimanche 25. Noël_.--Froid terrible. Vent du nord très-violent.--Dans
la journée une bourrasque rompt toutes les cordes d'équateur de notre
aérostat.--Malgré la tempête, le ballon tient toujours, mais plusieurs
mailles de son filet sont brisées.
_Lundi 26_.--Le vent est tombé. Dans l'après-midi nous réparons les
avaries de la _Ville de Langres_. Jossec raccommode le filet, nous
bouchons des petits trous qui se sont ouverts dans l'étoffe.
On dit que les Prussiens s'éloignent du Mans. On se demande si c'est une
feinte, pour masquer une attaque prochaine.
_Mardi 27_.--_La Ville de Langres_ fuit. Le ballon est en partie dégonflé.
Nous y introduisons 200 mètres cubes de gaz qui l'arrondissent.
_Mercredi 28_.--Temps brumeux. Neige. Mon frère et moi nous faisons deux
ascensions captives à 100 mètres de haut, mais l'horizon est entièrement
caché par le brouillard.
Le Mans offre une physionomie bien curieuse, surtout le soir. Les cafés
étaient ces jours-ci encombrés d'officiers, les rues remplies de soldats
errants. Il a fallu remédier à tout prix à ce relâchement de la discipline
militaire.--On vient de prendre des mesures rigoureuses. Des patrouilles
de gendarmes arrêtent tous les soldats, et les mènent aux avant-postes.
Les cafés, les hôtels sont gardés par des factionnaires qui empêchent
d'entrer tous les officiers qui ne sont pas munis de cartes spéciales
émanées du commandant de place.
A table d'hôte les officiers qui dînent à côté de nous sont interrogés par
des gendarmes qui leur demandent d'exhiber leur carte de circulation.
Il fallait cette surveillance, car le désordre était dans les rangs de
l'armée. Les officiers, au lieu de rester dans leurs cantonnements,
venaient en ville. Et les soldats ne tardaient pas à suivre l'exemple
donné par leurs chefs.
_Jeudi 29_.--Le vent est toujours d'une violence extrême. Le ballon
souffre et s'use inutilement. Le général Chanzy nous donne l'ordre de le
dégonfler. Il nous dit qu'il ne suppose pas qu'il y ait de combat avant
quelque temps. Il nous fera signe au moment voulu.
_Samedi 31_.--Un ballon de Paris vient de tomber aux environs du Mans.
L'aéronaute, M. Lemoine, est ici. Nous passons la soirée avec lui.
Il nous rapporte que Paris est toujours dans les mêmes conditions, qu'il y
a encore des vivres pour longtemps, que la physionomie de la ville n'est
guère changée, que des boutiques du jour de l'an se sont établies sur le
boulevard, etc.
Nous craignons bien qu'il n'obéisse à un mot d'ordre en donnant partout
d'aussi merveilleuses nouvelles.
Nous nous séparons à onze heures, nous souhaitant une bonne fin d'année.
Adieu 1870, année funeste, 1871 te ressemblera-t-il par ses désastres?
Est-il permis d'espérer des beaux jours!
_Dimanche 1er janvier 1871_.--Nous déjeunons avec nos collègues
Bertaux, Poirrier, et un capitaine de mobiles, avec qui nous avons fait
connaissance. La tristesse préside au repas. Depuis notre plus grande
enfance, c'est le premier _jour de l'an_ qui se passe si loin des nôtres.
Nos marins viennent nous souhaiter la bonne année. Braves gens, ils se
sont attachés à nous et nous aiment déjà. Mais nous leur rendons bien leur
affection, leur sympathie.
J'écris une longue lettre à mon frère aîné, par un nouveau procédé
mystérieux auquel je ne crois guère. Il faut adresser la lettre à Paris
_par Moulins_ (_Allier_) et l'affranchir avec quatre-vingts centimes de
timbres-poste.
_Lundi_ 2.--Le Mans est triste. L'armée est cantonnée à Changé et à
Pontlieue. L'ordre est rétabli. Pas un soldat, pas un officier dans les
rues. Aucune nouvelle. Rien que le silence du cimetière!
Nous recevons une lettre de Paris. Notre frère aîné nous raconte ses
campagnes dans les bataillons de marche. Il est campé hors Paris et mène
une bien dure existence. Mais il est confiant et résolu.
3 _janvier_.--Nous mettons en ordre notre matériel aérostatique, pour être
prêts à gonfler au premier signal.
A la table d'hôte de l'_hôtel de France_, où nous logeons, nous dînons en
face d'officiers prussiens prisonniers sur parole. Ils parlent haut, et
rient bruyamment; leur conduite pleine d'inconvenance nous indigne, mais
nous sommes trente à table, et il n'y aurait pas grande gloire à faire
cesser leur insolence. Notre capitaine trésorier Bertaux est malade. Il
est poitrinaire, le pauvre garçon, et la chute qu'il a faite à la descente
en ballon lors de sa sortie de Paris, a aggravé son mal.--Nous lui tenons
compagnie dans sa chambre[7].
[Note 7: A son retour à Paris après l'armistice, M. Bertaux est mort,
suffoqué dans la nuit par une congestion. Il avait trente ans à peine.]
Grands mouvements de troupes autour du Mans. Arrivée d'une quantité énorme
de voitures d'approvisionnements, et de troupeaux de boeufs, destinés,
dit-on, au ravitaillement de Paris.
On annonce que Gambetta va venir.
Voici enfin des nouvelles de Paris. On apprend le bombardement du plateau
d'Avron et des forts du sud.
Des officiers nous affirment que l'armée française devait marcher en
avant aujourd'hui même, mais qu'un contre-ordre a subitement arrêté le
mouvement.
_Mercredi 4 janvier_.--Nous passons une partie de la journée avec notre
ami M.G... directeur de la compagnie du Touage de la Seine. Il a été
chargé d'étudier la question du ravitaillement de Paris, et il se fait
fort de transporter par ses bateaux à vapeur jusqu'à Paris 11,000 tonnes
de marchandises!
Hélas! que de rêves on fait ainsi d'heure en heure! On parle
d'approvisionner Paris, de voler à son secours. Mais il y a auparavant
des combats à livrer, des victoires à remporter! Toutes nos espérances
se réaliseront-elles? N'est-ce pas folie que d'y ajouter foi? Quelle
déception quand on s'adresse non plus à l'imagination, mais à la raison!
Nous allons à la gare, où des ouvrières réparent notre ballon de
soie.--Nous faisons mettre de bonnes pièces neuves dans les parties
faibles.
_Vendredi 6_.--Le général Chanzy s'informe de l'état de nos ballons. Il
nous fait dire que l'armée est toujours en repos, mais que bientôt sans
doute de graves événements vont se dérouler.
_Dimanche 8_.--Des bruits contradictoires de toute nature circulent au
Mans. On nous affirme au bureau du télégraphe que l'armée du général
Chanzy va décidément marcher en avant demain matin.
Cette armée compte deux cent mille hommes, cinq cents pièces de canon,
la victoire n'est pas douteuse. Ah! quand on se souvient de ces époques,
comme on se rappelle jusqu'où peut aller l'illusion conduite par le désir!
Après avoir vu les débâcles d'Orléans, de Blois, après avoir touché du
doigt les causes de désorganisation de l'armée, poussés par l'amour de la
Patrie, nous espérions encore!
Les Prussiens, nous dit-on le soir, s'avancent du côté de
Nogent-le-Rotrou.--Les nouvelles de l'armée de Bourbaki, dans l'Est, sont
favorables.
_Mardi 10_.--On entend des coups de canon. Cette fois, la grande action
va s'engager. Le bruit de la canonnade est assez éloigné, il est faible,
c'est le grondement lugubre du tonnerre avant la tempête.
Le soir des paniques courent la ville. On prétend que les Prussiens sont
à cinq lieues, que nos avant-postes ont été surpris. Mais les gens sensés
n'ajoutent pas créance à ces bruits de mauvais augure. Il n'est pas
douteux qu'une grande bataille va s'engager.