Le départ.--Le voyage en ballon captif.--Accident à Chanteau.--Réparation
d'une avarie.--Arrivée à Rebréchien.--Tempête nocturne.--Le _Jean-Bart_
est crevé.--Retour à Orléans.--Gonflement du ballon _la République_.
Du 30 novembre au 3 décembre 1870.
Le temps est légèrement brumeux, des nuages opaques se promènent lentement
dans des régions atmosphériques assez rapprochées de la surface du sol. Le
ballon a été si bien réparé, si bien verni qu'il est presque aussi rond
que la veille, c'est à peine s'il accuse une déperdition de gaz par
quelques plis légers qui rident un peu sa partie inférieure. Vers
l'équateur, il est toujours tendu par la pression intérieure, et son filet
forme à sa surface comme un capiton qui défierait la main du plus habile
tapissier.
Il est 7 heures du matin, il y a grand branle-bas au château du Colombier.
La compagnie des mobiles a plié ses tentes; les fusils, les sacs sont
entassés sur des charrettes qui vont nous suivre, car les hommes ont assez
de besogne à remorquer l'aérostat captif, le moindre fardeau gênerait la
liberté de leurs mouvements. Le capitaine fait l'appel, il n'y a pas de
déserteurs.
Nous allons partir, laissant Duruof et la _Ville de Langres_ comme équipe
de réserve.
Jossec et Guillaume déchargent la nacelle des pierres qu'on y a placées,
ce n'est pas une petite affaire, car un de nos _moblots_, ancien maçon,
solide comme Samson, a apporté là de véritables rochers d'un poids énorme.
Nous avons envoyé en avant les plateaux qui nous serviront pour les
ascensions captives, et la batterie que j'ai fait construire pour
remplacer, par de l'hydrogène pur, le gaz perdu par la dilatation ou
l'endosmose. Bertaux, notre capitaine-trésorier, a acheté pour nous
mille kilog. de zinc et dix touries d'acide sulfurique, qui représentent
plusieurs rations de vivres pour le _Jean-Bart_. Un bon commandant
n'envoie pas ses soldats en campagne sans biscuits, par la même raison, un
aéronaute ne doit pas partir avec son ballon sans une bonne provision de
gaz. Aussi nous sommes-nous munis de tout le matériel nécessaire pour le
produire.
Mon frère rassemble les hommes, je monte dans la nacelle qui, suffisamment
délestée, s'élève. Le ballon est suspendu dans l'espace à la hauteur de
deux maisons de cinq étages; les quatre cordes qui le retiennent sont
tendues aux quatre angles d'un grand carré par les mobiles répartis à
chacune d'elles en nombre égal. On se croirait attaché sous le ballon à
un grand faucheux à quatre pattes qui rampe sur les champs, car qu'est-ce
qu'une hauteur de quelques étages pour l'aéronaute qui pourrait compter
ses étapes verticales par plusieurs dizaines de tours de Notre-Dame
superposées?
Ah! décidément, le voyage en ballon captif ne ressemble guère à
l'excursion en ballon libre. C'est la différence qui existe entre la
prison et le grand air de la liberté. L'aérostat n'aime pas traîner un
boulet à sa nacelle. Il s'incline sous l'effort du vent, il fait grincer
ses cordes et sa nacelle. Le voyageur est secoué dans son panier comme un
nautonnier sur sa barque au sommet des vagues. Le vent siffle violent et
froid. Tandis que là-haut, en liberté, on plane avec l'air en mouvement,
que nulle brise ne se fait sentir, ici-bas, en captivité, il faut retenir
son chapeau des deux mains, si l'on ne veut pas qu'il s'envole.
Au-dessus des nuages, les villages, les villes, les provinces défilent
sous vos yeux comme un vaste panorama roulant; à la surface du sol, nous
comptons notre route arbre par arbre. Les mobiles se pendent aux cordages
et s'évertuent, le moindre coup de vent les soulève de terre. Mais
patience et persévérance doit être maintenant notre devise. Arrivés au
camp, nous aurons l'espoir de surveiller les Prussiens de haut, et si
nous pouvons dévoiler leurs mouvements, quelle récompense de nos efforts,
quelle compensation apportée à nos fatigues!
A midi, le soleil a paru, il a écarté les nuages de ses rayons brillants,
mais avec lui la brise s'est élevée. Le vent souffle âpre et froid; il
imprime des oscillations fréquentes à notre navire aérien. Nous sillonnons
l'espace au-dessus de la voie de chemin de fer en construction que nous
avons appris à connaître sur notre carte, mais quelquefois le _Jean-Bart_
se rapproche de la cime des arbres, véritables récifs du navigateur
aérien. Il ne faut qu'une branche verticale pour crever l'étoffe du
ballon, à tous les pas nous redoutons un malheur. Chaque cime est une épée
de Damoclès retournée sous notre nacelle.
Il est une heure, une clairière s'offre à nous, le ballon y est descendu;
nos hommes se reposent. Je suis littéralement gelé, et mon frère se
dispose à faire son quart après moi. Il prend place dans l'esquif avec
le lieutenant de mobiles, mais à peine le ballon a-t-il été traîné de
quelques centaines de mètres qu'une voix nous crie de la nacelle: «J'en ai
assez, faites-moi descendre!» C'est le pauvre lieutenant qui a eu le mal
de mer. Il est vert comme une pomme en mai et vient de lancer son déjeuner
pardessus bord en guise de lest! Il revient à terre complètement guéri de
sa passion aérostatique.
Nous continuons notre marche bien lentement jusqu'à Chanteau. Nous avons
là à passer un chemin étroit bordé de rideaux d'arbres, que nous allons
franchir en faisant monter le ballon jusqu'à l'extrémité de ses cordes.
Mon frère vide deux sacs de lest pour maintenir le ballon à une hauteur
suffisante, et augmenter par l'accroissement de force ascensionnelle la
résistance à l'action du vent. Je crie aux mobiles de marcher vite s'ils
le peuvent, afin de passer rapidement ce détroit dangereux. Le _Jean-Bart_
se penche, et frise le sommet des premiers arbres, sans les toucher, puis
il se balance vers ceux qui se dressent de l'autre côté de la route. Il
oscille de nouveau et redescend vers un chêne élevé... Il s'en rapproche
rapidement; va-t-il s'y briser? mon coeur bondit d'inquiétude. Patatra!
C'en est fait du _Jean-Bart_, une branche s'est enfoncée dans l'appendice,
et l'a crevé comme une peau de tambour! Tout est perdu! pensons-nous.
Nous ramenons le ballon à terre, nous voyons avec joie qu'il n'en est
heureusement pas ainsi: l'avarie peut se réparer. L'appendice seul est
crevé. Jossec monte dans le cercle, et de son cache-nez, étrangle le
ballon au-dessus du cercle de l'appendice.--Nous l'aidons dans ce travail
difficile, car perchés dans le cercle, et les mains levées, nous touchons
à peine la partie malade de l'aérostat. Il faut faire une ligature à bras
tendu, pendant que le vent nous balance, et nous jette dans les cordages,
tantôt sur le dos, tantôt à plat ventre. En nous soutenant mutuellement,
nous cicatrisons la plaie du _Jean-Bart_. Jossec qui sait ce que c'est
qu'une voie d'eau dans un navire, a appris qu'une voie de gaz ouverte dans
un aérostat n'est pas moins dangereuse. Mais il a su réparer celle-ci
en habile aéronaute; il est excellent gabier, et la navigation aérienne
touche en bien des points à la navigation océanique.
L'air est agité, et le vent augmente d'intensité. Les rafales sifflent, et
font bondir le ballon qu'elles ont déjà en partie dégonflé. L'étoffe n'est
plus aussi bien tendue, elle se creuse par moment, en faisant entendre un
bruit sourd et lugubre.--Il faut attendre que la tourmente ait passé.
Car le transport devient actuellement impossible. Nous postons quatre
factionnaires autour du _Jean-Bart_, et nous allons jusqu'au village de
Chanteau, où nous prenons un modeste repas que nous avons tous bien gagné.
On remplit de vin deux seaux, et nos moblots y puisent à tour de rôle.
Cette collation ranime leur ardeur. Ils trouvent que, décidément, il y a
du bon dans le service des ballons captifs.
En dépit du vent, nous nous décidons à continuer notre route, car nous
voulons arriver au camp de Chilleur. Nous savons que le général d'Aurelles
n'est pas bien convaincu de l'utilité des ballons captifs; que dira-t-il
si ses premiers ordres n'ont pu être exécutés pour cause de vent?
Qu'importent les obstacles imprévus, l'insuffisance d'un matériel
improvisé, les difficultés dues à la mauvaise saison? Expliquer toutes ces
bonnes raisons quand on a échoué, c'est perdre son temps. Il faut réussir
à tout prix. Un général vaincu est un mauvais soldat. Un ballon dans une
première tentative a été crevé. Supprimons les ballons. Voilà comme on
juge aujourd'hui. Nous ne l'ignorons pas, aussi faut-il nous efforcer de
vaincre le vent, notre ennemi à nous.
Les mobiles se remettent en marche traînant à la remorque le _Jean-Bart_,
où nous sommes montés tous deux mon frère et moi. Les chemins sont
couverts d'une boue gluante, qui se colle aux semelles, et nous préférons
geler dans la nacelle que patauger dans la crotte. D'ailleurs tout à
l'heure un coup de vent sec, imprévu, a failli faire lâcher prise à tous
nos hommes à la fois. Nous avons entrevu la possibilité d'une ascension
libre, faite malgré nous. Dans le cas d'un semblable accident, nous tenons
à nous trouver ensemble. Nous songeons même que nous n'avons pas d'ancre
dans la nacelle et qu'en cas de départ dans les nuages, le retour à terre
ne serait pas facile. Mais nous chassons de notre esprit cette vilaine
perspective, nous ne pouvons pas, pour le présent, réparer cette omission,
n'y pensons plus.
Le traînage de l'aérostat devient de plus en plus pénible.--Les mobiles
sont fatigués.--Nous essayons d'un nouveau moyen de locomotion que nous
regrettons bientôt de ne pas avoir usité plus tôt, car il est plus
pratique et moins fatigant. Au lieu de traîner le ballon juché dans l'air
à 30 mètres de haut, nous le faisons descendre jusqu'à un mètre ou deux de
la surface du sol, les mobiles le maintiennent presque au-dessus de leurs
têtes. Dans ces conditions les oscillations ont une amplitude moindre, et
le travail de traction est plus facile. Il était bien simple de songer de
suite à ce procédé, mais on n'apprend décidément qu'à ses dépens.
Nous arrivons bientôt au milieu de vastes plaines, où nous n'avons plus
à craindre les récifs terrestres. Mais le soleil se couche et le vent ne
s'apaise pas. Il est six heures. Nos hommes sont épuisés. Ils commencent
à se plaindre, ils ne tirent que mollement, et ont toutes les peines
du monde à ne pas laisser entraîner le ballon par le vent qui nous est
toujours contraire. C'est à peine si nous faisons un kilomètre à l'heure.
--Courage, leur crions-nous, nous arrivons bientôt à Rebréchien. Il faut
aller jusque-là, car en restant ici, il n'y aurait pas de dîner. Et
là-bas, vous aurez un bon repas!
Nous avons les pieds et les mains littéralement glacés, et le mouvement de
roulis de la nacelle devient insupportable. Mais nous n'osons rien dire.
Quel exemple pour les soldats si les chefs se plaignaient déjà!
Bientôt, il fait nuit noire, quelques paysans regardent stupéfaits le
passage de ce monstre inconnu pour eux. Le ballon se découpe sur le ciel,
en une vaste silhouette noire qui se balance au-dessus de la plaine; il
est tiré par des groupes humains qui ressemblent de loin à des ombres
échappées du monde infernal. Tous ces travailleurs sont fatigués et
silencieux. On dirait l'apparition fantastique d'une légende.
A 7 heures, la lune se montre et complète le merveilleux de cette scène
bizarre; elle nous éclaire de ses rayons, et se reflète sur l'aérostat, en
lui donnant l'aspect d'une grande sphère de métal poli.
S'il fallait continuer quelques heures de plus un semblable voyage, nous
ne tarderions pas à tomber de fatigue, au milieu des champs. Les pauvres
mobiles ont les mains coupées par les cordes, ils marchent avec peine
dans la terre labourée. Depuis que la lune s'est montrée, le froid
est insupportable.--Une bise glacée nous paralyse dans la nacelle.
Heureusement nous apercevons dans le lointain le petit village de
Rebréchien qui allume ses feux du soir.
C'est la terre promise qui s'ouvre à nous. Il faudra demain recommencer le
voyage. Mais une bonne nuit nous aura rendu nos forces.
A 8 heures, nous faisons arrêter le ballon à l'entrée du village. Il y a
douze heures que nous sommes traînés en ballon captif, il y a douze heures
que nos mobiles tirent sur des cordes de toute la force de leurs poignets:
ma foi ce sont de solides gaillards, et bien d'autres à leur place
auraient succombé à la tâche. Mais leur bonne volonté est à la hauteur de
leurs poignes, ils aiment, malgré eux, leur ballon captif qui leur a donné
tant de mal, car leur instinct leur fait comprendre qu'il y a là quelque
chose de nouveau, d'inconnu, d'utile. Braves coeurs! Ils aiment la patrie,
ils sont pleins d'ardeur, pleins de zèle. Que n'aurait-on pas fait avec de
tels soldats! Mais il aurait fallu savoir les conduire, les soigner. Ils
travailleront demain avec la même ardeur, mais à condition que ce soir ils
dîneront et dormiront bien. C'est ce qui ne leur arrive pas tous les jours
en présence de l'ennemi. Privés de sommeil, privés de nourriture, accablés
de fatigue, ils fuient sous le feu des batteries prussiennes. Mais qui
donc tiendrait tête à des solides combattants quand les privations de
tous genres ont transformé l'homme robuste en un malade, chez lequel
l'abattement, le découragement ont succédé au courage, à la résolution? Un
estomac trop longtemps vide ne sait plus avoir d'énergie.
Avant de nous livrer à un repos dont nous avons tous grand besoin, nous
prenons soin de disposer le ballon de telle sorte que les coups de vent
violents auxquels il est soumis sans cesse ne puissent l'entraîner au
loin. Jossec et Guillaume vont chercher des pelles et des pioches; ils
creusent un trou carré où la nacelle, remplie de pierres et de sacs de
lest, est enterrée jusqu'au bordage supérieur. Nous ne tardons pas à nous
apercevoir que ces précautions sont insuffisantes, le ballon qui a perdu
une quantité appréciable de gaz, est flasque et distendu, son étoffe
devient concave sous l'effort de l'air agité, et ce qui nous étonne, c'est
qu'il ne vole pas en lambeaux d'un moment à l'autre. En se creusant ainsi,
l'aérostat forme voile, et acquiert une force de traction énorme; en
quelques minutes, il a si bien élargi le trou de la nacelle, qu'il l'en
retire, et courrait à la surface des champs avec la vitesse d'un train
exprès si les _moblots_ ne s'étaient jetés à temps sur les cordages; nous
faisons rentrer la nacelle du _Jean-Bart_ dans sa prison; nous attachons
au cercle une corde solide à l'extrémité de laquelle nous fixons une ancre
que nous enfouissons à deux ou trois pieds sous terre. Cette fois le
_Jean-Bart_, croyons-nous, est cloué au sol, il sera peut-être éventré
sous l'action du vent, mais il ne se débarrassera pas de ses liens. Hélas!
L'un et l'autre accidents allaient survenir dans la nuit au plus fort de
la tempête.
A 6 heures du matin, les rafales sont si puissantes que l'aérostat se
penche complètement jusqu'à terre; là il roule sur lui-même, son étoffe
se soulève avec force comme une poitrine opprimée. On dirait le râle d'un
être vivant qui va succomber, et qui lutte encore contre la mort. Les
mobiles en faction nous ont éveillés à temps pour assister à cette agonie.
Mais que faire pour conjurer le mal? Nous sommes de pauvres médecins qui
viennent trop tard, et qui ont à lutter contre une force qu'ils ne peuvent
vaincre. Ces tortures du _Jean-Bart_ nous font mal à voir; que de peines,
que de tourments, que de patience devenus inutiles!--Nous allons échouer
en vue du port.
Pauvre ballon! Son étoffe est bien solide, car elle est froissée par le
vent, avec une violence inouïe, l'air s'y engouffre précipitamment, et y
résonne sourdement. Le _Jean-Bart_ se crispe, s'agite, touche le sol,
puis se redresse, bondit et s'allonge, comprimé par le poids de l'air
en mouvement. Tout à coup une rafale siffle dans les arbres avoisinants
qu'elle fait ployer, elle enlève le ballon comme un fétu de paille, et
l'entraîne à cent mètres de son point d'attache. Arrivé là, le _Jean-Bart_
s'affaisse, il a succombé dans cette lutte inégale du faible contre
le fort, son étoffe s'est fendue de l'appendice à la soupape. Le gaz
s'échappe en une seconde: Le fier aérostat si beau, si puissant, n'est
plus qu'un lambeau d'étoffe informe, un amas de chiffons, une guenille. Il
a perdu sa vie, son âme, il est mort. Mais, contrairement à l'être animé,
il ressuscitera sous la même forme; une bonne couture, une pièce d'étoffe
et deux mille mètres cubes d'hydrogène carboné, produiront le miracle.
Les témoins de cette scène étrange sont stupéfaits de cette force de
l'air, frappant une surface légère, car ils ont assisté à une expérience
vraiment remarquable. Le ballon a soulevé sa nacelle remplie d'un poids de
deux à trois mille kilogrammes, il a entraîné son ancre avec lui, en lui
faisant tracer dans la terre labourée un sillon d'un mètre de profondeur.
Je crois pouvoir affirmer que cinquante chevaux et peut-être même
davantage n'auraient pas déraciné ce fardeau.
Cherchez donc la direction des ballons, avec un vent pareil! Où vous
cacheriez-vous, utopistes et faux inventeurs qui voulez conduire les
aérostats dans l'air avec une paire de rames, avec une voile, grecque ou
latine, si vous aviez été là parmi nous à voir succomber le _Jean-Bart_!
Apprenez à connaître l'outil que vous voulez améliorer, avant de rêver
pour lui des progrès insensés. Maniez les ballons, montez dans leurs
nacelles, gravissez les sommets des nuages, conduisez-les à terre et
en l'air, et dans ces promenades pratiques vous rencontrerez peut-être
l'inconnu que vous cherchez.--Mais vous ne trouverez jamais rien, en
faisant de l'aéronautique en chambre. Ce n'est pas assis devant un bureau
que Watt a trouvé les merveilleux organes de la machine à vapeur, c'est le
marteau à la main, dans un atelier de mécanicien.
Nous replions l'aérostat, et la foule des paysans qui n'était pas là hier
à notre arrivée, accourt pour voir le ballon. La figure de quelques-uns
d'entre eux est vraiment comique.
--Jean-Pierre, tu verras le ballon demain matin, avait dit un témoin de
notre arrivée à son ami, c'est une grande machine ronde qui se remue,
souffle, s'agite, qui est deux fois grande comme notre clocher et qui
traîne dans un panier des messieurs de Paris.
Et Jean-Pierre est ébahi de voir un paquet d'étoffe pliée, qui tient dans
un panier d'osier. Il se demande si on ne s'est pas moqué de lui. Mais il
ne sait pas qu'il faut voir un ballon gonflé. Je ne puis m'empêcher
de comparer le gaz d'un aérostat à la parole de certains avocats; que
reste-t-il, quand le gaz est sorti?
Nous sommes assez penauds pour notre part, et c'est l'oreille basse que
nous nous décidons à envoyer un télégramme à Tours où l'on attend de nos
nouvelles. Nous revenons à pied à Orléans.
Après quatre heures de marche, nous entrons en ville; la réponse à notre
missive est déjà venue. Sachons rendre justice à l'intelligence du
directeur des télégraphes qui s'occupe du service des ballons captifs, au
lieu de bouder, de se plaindre et de nous décourager comme l'auraient fait
tant d'autres, il nous félicite chaleureusement de nos efforts, et nous
excite à recommencer. «Je vous envoie six ballons, nous dit-il, crevez-en
autant que vous voudrez, mais réussissez.» Voilà de bonnes paroles
qui nous réconfortent, c'est ainsi qu'on fait marcher des hommes
d'action.--Malgré notre premier échec, on ne nous congédie pas avec
l'épithète de traîtres.--Nous sommes décidément plus heureux que nos
généraux.
Du reste, ce n'est pas la persévérance qui nous manquera, mon frère et
moi, nous avons le défaut ou la qualité d'être têtus comme mulets, quand
nous avons un projet en tête. Le lendemain nous réparons de bon coeur un
autre ballon, la _République universelle_, venu de Paris le 14 octobre.
Nous allons le gonfler au premier signal, et nous pensons bien qu'il n'y
aura pas de tempête tous les jours aux environs d'Orléans. Pour plus de
précautions, nous préparerons même aussi un second aérostat, voulant avoir
deux cordes à notre arc. Je n'oublie pas d'ailleurs un conseil de mon
ami Gustave Lambert qui a appris à connaître la vie: «Pour réussir, me
disait-il un jour, il y a un mot qu'il est indispensable de bannir de la
langue française, c'est le mot découragement.» Quelque modeste que soit
notre sphère d'action, prenons le parti de le rayer de notre dictionnaire.
Un télégramme envoyé de Tours nous apprend que le mouvement de nos troupes
est retardé de deux ou trois jours, et que nous avons le temps de prendre
nos dis-positions avant l'attaque. Cette nouvelle vient à point, car
l'usine d'Orléans ne pourra nous fournir 2,000 mètres cubes de gaz avant
le 3 décembre.
En attendant le jour du gonflement, nous faisons une visite au camp
français accompagnés de quelques amis. Nous sommes reçus d'abord par les
turcos, dont le campement si bizarre, si pittoresque, doit ressembler aux
smalas du désert. Ces braves moricauds nous offrent un café excellent, et
boivent à la santé de la France. Pauvres Arabes, quels vides effroyables
sont ouverts dans vos rangs par le mécanisme de l'artillerie prussienne!
L'homme est faible devant la machine impitoyable! Que peut le courage
contre un projectile aveugle, contre une puissance aussi brutale
qu'invincible?
_Samedi 3 décembre_.--Nous commençons au lever du jour le gonflement de
notre nouveau ballon, la _République universelle_. Ce nom un peu long
n'est pas très-heureux, mais nous ne voulons pas toucher au baptême de
Paris. Nos marins Jossec et Guillaume, et les mobiles sont à leur poste,
ils commencent à se familiariser aux manoeuvres aérostatiques, que
facilitent aujourd'hui un temps calme, un ciel serein.
A 3 heures de l'après-midi, nous nous mettons en route, et bientôt perchés
dans notre nacelle, nous passons au-dessus des campagnes, remorqués par
les mobiles, à travers les échalas de vigne. L'air est à peine agité, et
la _République universelle_ mollement bercée, à l'extrémité de ses cordes,
ne nous secoue pas trop violemment dans notre panier d'osier. Nous
dirigeons notre marche à côté du château du Colombier, vers un petit
village, où nous ferons notre première étape. Demain nous espérons
arriver, à la fin du jour, au camp de Chilleur, où l'on nous attend.
Duruof avec son ballon restera encore en réserve; il ne se plaint pas de
son inaction et nous nous demandons s'il ne se félicite pas de se tenir à
l'abri des projectiles prussiens.