LES AÉROSTIERS MILITAIRES DE L'ARMÉE DE LA LOIRE.

I

Le ballon «la _Ville de Langres_.»--Premières expériences d'aérostation

militaire à Gidy.--La télégraphie aérienne.--Le _Jean-Bart_ à

Orléans.--Anecdotes sur les Prussiens.

Du 16 au 29 novembre 1870.

Avant notre arrivée à Orléans, le gouvernement de Tours avait déjà

organisé une première équipe d'aérostiers destinés à surveiller les

mouvements de l'ennemi, soit avant l'attaque, soit pendant la bataille.

--Nous sommes toujours surpris à l'improviste, se disait-on; comment ne

pas profiter de ces ballons, observatoires aériens qui, à 300 mètres de

haut, ouvrent au regard une campagne de plusieurs lieues d'étendue? Un

ballon captif au milieu du camp français sera pour le soldat un objet de

distraction et de sécurité tout à la fois. Quelle ne sera pas sa confiance

quand il verra qu'une sentinelle aérienne veille sur lui à la hauteur

de plusieurs pyramides? De quelles ressources ne seront pas des ballons

captifs au milieu de la mêlée du combat? Un officier d'état major juché

dans la nacelle pourra dévoiler les manoeuvres de l'ennemi, signaler les

mouvements tournants. Plus de soixante-dix ans se sont écoulés, depuis le

jour où Coutelle, du haut des airs, contribuait par ses renseignements à

la défaite des ennemis. Pourquoi nos aéronautes ne contempleraient-ils pas

une nouvelle victoire de Fleurus?

Aussi ne négligea-t-on rien pour organiser un service régulier de ballons

captifs, et pendant nos expéditions de Rouen, Duruof et Bertaux, assistés

des marins Jossec, Labadie, Hervé et Guillaume, sortis de Paris en ballon,

avaient été envoyés à Orléans avec le ballon de soie fabriqué à Tours.--Ce

ballon avait été baptisé la _Ville de Langres_. M. Steenackers avait

tenu à ce nom, c'était un hommage qu'il rendait à ses électeurs de la

Haute-Marne.

Mon ami Bertaux a bien voulu me communiquer le récit des expériences

préliminaires exécutées à Orléans avant notre arrivée; je dois les résumer

ici, car elles offrent un intérêt réel.

C'est le mardi 16 novembre que fut gonflé pour la première fois le

ballon la _Ville de Langres_. Dès le matin le gaz de l'usine d'Orléans

arrondissait les flancs de l'aérostat. A 1 heure précise, deux marins

montent dans la nacelle, attachent au cercle quatre câbles de 50 mètres de

haut que retiennent 150 hommes du 39e de ligne. Ils se font élever à 30

mètres de haut environ, et, fouette, cocher! le ballon se met en marche

remorqué par les braves soldats.

La _Ville de Langres_ sur son chemin rencontre des obstacles, des ponts où

les soldats sont obligés de se réunir en un seul groupe qui n'offre

plus alors qu'un point d'attache unique et moins équilibré, des fils

télégraphiques, le désespoir des aérostiers obligés de se faire hisser

dans l'air, et de jeter des câbles au-dessus des poteaux. Heureusement le

temps est calme; le voyage s'effectue dans de bonnes conditions. Après

deux heures de marche l'aérostat arrive à Saran près Cercotte, sur les

derrières de l'armée française. Il est 3 heures, l'équipe se met en mesure

de faire une première ascension d'essai.

On installe à terre des plateaux de bois chargés de pierres, et munis de

deux poulies solides, autour desquelles glissent les câbles destinés à

retenir au sol l'aérostat. A chaque corde une trentaine de soldats font la

manoeuvre. Suivant qu'ils laissent filer la corde ou qu'ils la tirent, le

ballon convenablement lesté monte ou descend.

La première ascension s'exécute dans de bonnes conditions à 200 mètres

de haut, et de cette hauteur, qui est celle de trois tours de Notre-Dame

superposées, on a sous les yeux un vaste et splendide horizon.

Après cette expérience, une estafette accourt, c'est un aide de camp

du général d'Aurelies de Paladine dont le quartier général est à

Saint-Péravy; il vient savoir d'où est parti ce ballon qu'il croit

libre; le chef de l'armée de la Loire n'a pas encore été prévenu par le

gouvernement de l'arrivée des aérostiers militaires.

Pendant que des employés du télégraphe envoyés par M. Steenackers

s'occupent des démarches à faire auprès du général, l'aérostat captif

continue le lendemain ses ascensions. M. Bertaux s'élève à 180 mètres

de haut, avec M. Regnault, employé du télégraphe. Un appareil Morse est

installé dans la nacelle, le fil télégraphique descend jusqu'à terre et

communique à un autre fil qui va jusqu'à Tours.

Suspendus au milieu des airs en présence de l'armée française, les

aéronautes correspondent par l'électricité avec le gouvernement de Tours.

Voici la dépêche qu'ils envoient au directeur des télégraphes:

--Nous sommes en l'air à 180 mètres de haut, nous découvrons fort bien la

plaine, mais un brouillard épais nous cache la forêt. Nous recommencerons

expérience par temps plus clair.

Vingt minutes après, le ballon plane toujours dans l'espace retenu à la

même hauteur par ses deux cordes; l'appareil Morse s'agite, c'est une

réponse qui vient de Tours.

--Nous vous félicitons, répète l'appareil électrique, tenez-nous au

courant de tous vos essais.

Le temps est calme, l'air est presque immobile, les ascensions se

succèdent ce jour-là jusqu'à six fois. M. Aubry, chef de la mission

télégraphique à l'armée de la Loire, un capitaine d'état-major montent à

tour de rôle et paraissent ravis de leurs impressions aériennes.

Le 19 novembre, on a reçu l'ordre de porter le ballon en avant jusqu'à

Gidy, au milieu du camp français. Mais il est neuf et a perdu du gaz, il a

besoin de recevoir une nouvelle couche de vernis. Duruof prend le parti de

dégonfler le ballon, de le reporter à Orléans où il est reverni sur toutes

ses côtes. Le 20, la _Ville de Langres_, bien imperméable, est regonflé,

mais le vent violent souffle par rafales et le transport est pénible.

Malgré les lenteurs de la marche, malgré des difficultés de toutes sortes,

l'aérostat, à la nuit tombante, arrive enfin au milieu du camp français à

Gidy.

Il est impossible de décrire l'enthousiasme des soldats à la vue de

ce merveilleux appareil si nouveau pour eux; ils se précipitent à sa

rencontre et poussent des clameurs de joie, comme pour féliciter le

nouveau factionnaire qui va monter la garde à 200 mètres au-dessus de

leurs têtes. C'est bien autre chose encore quand, le lundi 21, ils voient

l'aérostat s'élever dans les airs: nos braves soldats ne se tiennent plus

de joie, c'est comme une fête dans tout le camp. Un officier d'état-major

monte dans la nacelle et ne paraît que fort médiocrement rassuré.

--Je veux descendre, dit-il, à quarante mètres de haut, jetez du lest,

criait-il à l'aéronaute.

Or, on jette du lest, comme chacun sait, pour monter et non pour revenir

à terre; mais il paraît qu'on peut être tout à la fois un excellent

militaire et un très-mauvais aéronaute. Cette ascension, au reste, était

assez émouvante, le vent était vif et la machine aérienne se penchait

fréquemment à terre, oscillant au bout de son câble à la façon d'un grand

pendule retourné. Dans la nuit, l'air devient menaçant, une véritable

tempête se met à souffler, et le ballon, malgré sa solidité, ne peut

résister à l'effort de l'ouragan. Le cercle de bois, qui craque comme la

mâture d'un navire pendant la tourmente, vole en éclats; le ballon, qui

n'a plus de point d'attache suffisant, va être enlevé. Duruof et les

marins se jettent sur la corde de soupape et dégonflent la _Ville de

Langres_.

C'est ce jour-là même que nous arrivons à Orléans, mon frère et moi, avec

le ballon le _Jean-Bart_. L'accident qu'on nous raconte ne décourage

personne, nous sommes tous décidés à recommencer ces tentatives avec le

même enthousiasme, la même ardeur.

Deux jours après, le ballon la _Ville de Langres_, remis en état, était

gonflé et transporté à quatre kilomètres d'Orléans, sur la pelouse du

château du Colombier, devenu, comme nous le verrons plus tard, le quartier

central des aérostiers militaires. On devait rester là en attendant les

ordres du général en chef de l'armée de la Loire.

_Lundi 21 novembre_.--On se met en mesure de ventiler et de vernir le

_Jean-Bart_. Pendant que mon frère commence cette besogne avec les marins

Jossec et Guillaume, je cours la ville pour m'assurer du gaz propre au

gonflement et faire l'acquisition des cordes nécessaires aux ascensions

captives.

Ça et là, en chemin, je cause et je fais une moisson d'anecdotes sur

l'invasion prussienne des premiers jours de novembre. C'est un brave

cordier du faubourg Banier, qui, le premier, me raconte ses émotions. Il a

la physionomie d'un bon vieillard, d'un honnête commerçant; je n'oublierai

jamais l'émotion, l'indignation de son récit.

--«Oh! monsieur, quels gueux, quels misérables que ces soldats barbares!

Ils étaient dix-sept dans mon magasin, couchant les uns sur les autres,

sales comme des pourceaux. A l'heure des repas, il fallait les regorger

de vivres, et ma pauvre femme était obligée de remplir de café toute une

énorme soupière, où s'entassait ma provision de sucre. S'ils n'étaient pas

servis en toute hâte, ces soldats me menaçaient; l'un d'eux, monsieur, osa

lever la main sur moi. Le rouge de la honte et de l'indignation me monta

au visage. Mais que faire contre la force brutale? Ce sont toutefois de

ces injures que l'on n'oublie pas. Je dois dire, cependant, que quand on

menaçait les Prussiens de leurs chefs, ils se tenaient tranquilles.

Une simple réclamation faite à un sergent les faisait trembler. Et les

réquisitions, monsieur! quelle ruine pour notre malheureuse ville! Les

Prussiens sont venus me prendre toutes mes cordes et ils me donnaient en

raillant un bon à payer pour la mairie.

Un jour, ils dénichent une provision de cordes qu'ils veulent me prendre

pour leurs attelages. Cette fois je n'y tiens plus, c'est la troisième

fois qu'on me vole. Je m'arme de résolution et je demande une audience au

général Von der Tann. Je suis reçu par un colonel, son chef d'état-major,

je crois.

--Que me voulez-vous? me dit cet officier d'un ton bourru.

--Je viens réclamer, protester contre les vols dont je suis l'objet. Toute

ma provision de cordes, toute ma fortune est dévalisée pas vos soldats.

--Oh là! mon bonhomme, ne le prenez pas trop haut avec moi. Mais,

dites-moi, n'avez-vous pas de lettres de réquisition qui vous sont

données? Après notre départ, c'est la ville qui vous réglera notre compte.

--Tout cela est très-bien, mais pourra-t-on me payer?

--Oh! cela ne me regarde pas, je suis en règle avec vous, allez-vous-en.

Au moment où je partais, l'officier prussien se ravise et m'appelle.

--J'ai une idée, me dit-il; si le maire d'Orléans ne veut pas vous

payer, vous m'apporterez deux mètres de corde avec laquelle je le ferai

pendre.--Je me sauve, entendant les éclats de rire du colonel qui a sans

doute trouvé sa plaisanterie très-fine et très-spirituelle.»

Le brave cordier continue son récit, et sa femme qui l'écoute les larmes

aux yeux, ne tarde pas à prendre part à la conversation.

--Heureusement nous en sommes débarrassés, de ces Prussiens, dit-elle,

ils ne reviendront plus maintenant, ces maudits Allemands, car nous avons

autour de nous les soldats de Coulmiers. Oh! comme ils s'en allaient

piteux et tristes, les bataillons bavarois; ils ne s'attendaient pas à

être chassés de notre ville par l'armée de la Loire dont ils se riaient

tout haut. En quittant Orléans, Von der Tann dit au préfet d'un air

gouailleur:

--Au revoir, monsieur le préfet, sans adieu, car je reviendrai bientôt.

--Mais il ne reviendra pas, ajouta la brave femme.

Et toute l'armée, tout Orléans, toute la France disait alors: il ne

reviendra pas.

Hélas! il n'est que trop bien revenu pour frapper Orléans de nouveaux

malheurs et de nouvelles ruines.

Il faut avoir vu l'occupation prussienne pour se douter des désespoirs,

des haines qu'elle soulève sur son passage. Les maisons du faubourg

Banier étaient pillées, et chacun, accablé de soldats à nourrir et de

réquisitions à payer, voyait la ruine venir de jour en jour.

C'était en outre de perpétuelles taquineries. Les Prussiens étaient

furieux de l'accueil qui leur était fait. Ils auraient voulu, ces

Teutons barbares, qu'on les reçût à bras ouverts; ils s'étonnaient qu'on

n'applaudît pas à leur passage, et que les dames en toilettes élégantes ne

vinssent pas écouter la musique militaire qu'ils faisaient entendre sur la

place Jeanne d'Arc.

Tout le monde était en deuil, les rues étaient désertes. Le soir, nul ne

pouvait circuler dans la ville sans tenir une lanterne à la main. Quelques

jeunes gens s'amusaient à attacher des lanternes vénitiennes aux pans de

leurs habits, comme pour gouailler ces ordonnances ridicules de l'autorité

prussienne. Mais Von der Tann ne goûtait pas la plaisanterie, il fallait

céder, sous les ordres des barbares, cacher sa haine et son indignation au

plus profond de son coeur.

* * * * *

_Mardi 29 novembre_.--Dès six heures du matin, nous commençons le

gonflement du _Jean-Bart_, qui convenablement plié depuis la veille,

attend sa ration de gaz. Notre chef d'équipe Jossec, un marin breton,

a tout _paré_, suivant son expression navale, avec le plus grand soin;

l'opération s'exécute dans les meilleures conditions. A deux heures de

l'après-midi, le _Jean-Bart_ arrondi, frais verni, brille au soleil comme

une énorme pomme de rainette. Il tend ses câbles avec force et ne demande

qu'à voltiger dans les nuages, mais il est cloué au rivage terrestre par

des poids qui défient sa force ascensionnelle.

Ce n'a pas été sans peine que nous avons obtenu les réquisitions

nécessaires à la fourniture du gaz; il a fallu aller voir le préfet, le

maire, toutes les autorités; selon l'excellent usage administratif, ces

fonctionnaires ont entravé nos projets d'une foule de petits obstacles

qui, réunis, deviennent des montagnes à soulever. Mais nos campagnes

aérostatiques faites sous l'Empire nous ont familiarisés avec les

difficultés administratives, nous savons amadouer le garçon de bureau,

qui consent à nous ouvrir le sanctuaire du secrétaire, d'où il n'y a plus

qu'un pas à franchir pour pénétrer chez le maître. Celui-ci, préfet ou

maire, ne manque pas de froncer le sourcil à notre demande de gaz; malgré

les papiers dont nous sommes munis, malgré l'utilité incontestable de

notre mission, malgré l'urgence commandée par les circonstances, son

devoir d'administrateur dévoué lui impose des difficultés, qu'il trouve

toujours.

--C'est très-grave, messieurs; qui payera le gaz? Est-ce la guerre, est-ce

le département? Revenez dans une heure. Je vais étudier la question avant

de vous donner la réquisition nécessaire.

On revient une heure après, trop heureux si l'on peut pénétrer dans le

cabinet du fonctionnaire. Il n'a nullement songé à votre affaire, il y

répond en homme qui l'a méditée. Il trouve là bien des irrégularités,

mais, en vrai patriote, il vous donne l'ordre demandé. N'aurait-t-il

pas été bien plus simple de le donner de suite? Les saintes règles de

l'administration s'y opposent.

A midi le _Jean-Bart_ va se mettre en marche. Jossec, et son compagnon

Guillaume, regardent le ballon avec admiration. Tous deux sont sortis de

Paris en ballon, sans avoir auparavant jamais vu l'admirable appareil

dû au génie des Montgolfier. Ils ont déjà bravé la tempête et les vents

furieux, mais l'aérostat leur a laissé un souvenir plus profond que celui

du navire. Ils nous ont parlé avec enthousiasme de leur premier voyage

aérien; en hommes énergiques et dévoués, ils sont devenus les plus chauds

partisans de la navigation aérienne.

--Ah! Monsieur, me disait Jossec, quelle différence entre le ballon et le

vaisseau!--Il n'y a plus dans la nacelle aérienne ni vent, ni roulis,

ni tangage, et rien à faire qu'à admirer le ciel. Je veux renoncer à la

marine et me faire aéronaute.

Mais le brave Jossec parlait des ascensions en ballon libre, il n'avait

pas encore goûté du ballon captif, il devait voir que le voyage est moins

agréable, et hérissé de difficultés sans nombre.

Bientôt tout est prêt pour le départ, il faut nous rendre avec notre

aérostat gonflé au château du Colombier, à côté du ballon la _Ville de

Langres_, et là nous attendrons les ordres. Quatre cordes sont fixées au

cercle du ballon. Cent cinquante mobiles empoignent chacune d'elles. Je

monte dans la nacelle avec Jossec, mon frère reste à terre pour commander

la marche. Nous vidons par dessus bord un assez grand nombre de sacs de

lest, jusqu'à ce que le _Jean-Bart_ s'élève; il monte lentement à 40

mètres de haut où il est retenu par ses quatre câbles, à l'extrémité

desquels sont pendues des grappes humaines. Le ballon se penche à droite

et à gauche sous l'effort de la brise. Pauvre aérostat! Fils de l'air; ami

des nuages floconneux, le voilà rivé au plancher terrestre, il fait crier

ses cordages et semble souffrir de cette captivité, dont il se plaint par

le gémissement de la nacelle, tirée dans tous les sens.

Les mobiles attelés aux cordes remorquent le ballon dans la direction

voulue; c'est merveille de voir cette promenade que nous exécutons à 30

mètres au-dessus des toits. Jossec et moi, nous sommes bercés dans l'air,

comme à l'avant d'un navire. Ce mouvement de va-et-vient nous donnerait

le mal de mer si nous n'avions le pied aussi marin qu'aéronautique.--Les

habitants d'Orléans qui se sont réunis à la hâte autour de nous, nous

regardent avec admiration, et montrent, par leur air ébahi, que ce moyen

de transport leur est complètement inconnu. Ne croyez pas que le ballon

reste à la même hauteur au bout de ses cordes, le vent le fait osciller à

la façon d'un grand pendule retourné; il pique une tête jusqu'à proximité

des toits, pour bondir à 40 mètres; quelquefois le mouvement d'oscillation

est tel que l'aérostat soulève de terra une corde entière, avec les

mobiles qui y sont pendus. Ceux-ci sont ravis de cette besogne si nouvelle

pour eux; ils ont les biceps tendus, et attraperont de bonnes courbatures;

ils reçoivent quelquefois des horions, sont jetés par terre au milieu des

éclats de rire de leurs compagnons, mais tout cela n'est-il pas cent

fois préférable aux obus et aux boîtes à mitraille? Pour le moment ces

amabilités prussiennes ne sont pas à craindre. Vive la manoeuvre du ballon

captif! elle vaut mieux que celle du chassepot sous le feu des batteries

ennemies. Mais ne nous félicitons pas trop à l'avance, l'heure du danger

sonnera peut-être aussi pour nous!

Si le transport en ballon captif est pittoresque, curieux et dramatique,

il faut avouer qu'il est d'une lenteur vraiment désespérante. Nous avons

à passer le chemin de fer et les fils télégraphiques, c'est un travail de

Romain. Il faut retenir le ballon par deux cordes seulement, en jeter deux

autres au-dessus des fils, que nos hommes saisissent, recommencer une

seconde fois la même manoeuvre. Il faut avoir soin, pendant cette

opération délicate, que les mobiles ne lâchent pas prise tous à la fois,

car le _Jean-Bart_ ne serait pas long à bondir à 2 ou 3,000 mètres de

haut, abandonnant et les Prussiens, et l'armée de la Loire. Nous venons à

bout du passage de notre Rubicon et nous continuons notre route au-dessus

des champs hérissés d'échalas de vignes. Le vent qui est vif nous est

contraire, il frappe le ballon sur une surface de 400 mètres carrés, voile

énorme d'une force surprenante, aussi nos pauvres mobiles dépensent toute

leur force pour nous traîner avec la vitesse d'une tortue. Il y a une

heure que nous marchons et nous n'avons fait que deux kilomètres! Nous

sommes à moitié chemin.... Arrêtons-nous quelques moments au milieu de

cette verte prairie. «Oh hisse! larguez les cordages!» Le ballon descend

lentement et vient se reposer mollement sur un tapis de verdure, où nous

faisons la sieste pendant un bon quart d'heure.

Il fait un froid de loup dans la nacelle, mon frère et le marin Guillaume

nous y remplacent; bientôt le ballon reprend sa marche avec une lenteur

plus grande encore, car l'ardeur de nos moblots s'est ralentie; les cris

et les rires sont plus rares, voilà déjà quelques traînards qui ne veulent

plus rien traîner du tout. Je fais reprendre les cordes à ces paresseux

qui se font un peu tirer l'oreille, et qui ne se mettent à l'oeuvre

qu'avec un enthousiasme bien modéré. Quoi qu'il en soit, nous arrivons au

château du Colombier. Le ballon passe sans encombre au-dessus d'un rideau

d'arbres qui entoure une vaste pelouse où le ballon la _Ville de Langres_

est déjà posé.

La nacelle ramenée à terre est remplie de sacs de lest pleins de terre,

et de grosses pierres qu'on y entasse. Le _Jean-Bart_ ainsi chargé peut

passer la nuit sans qu'il y ait crainte de le voir s'envoler.

Nous allons prendre possession des chambres qui nous sont réservées dans

le château où Duruof et des employés du télégraphe sont déjà installés;

cette habitation est devenue le quartier général des aérostiers

militaires.

Quel ne serait pas l'étonnement du propriétaire s'il voyait le sans-gêne

avec lequel on couche dans ses lits! Mais quelle ne serait pas surtout sa

douleur, s'il savait comment les Prussiens, qui ont passé par là avant

nous, ont arrangé son mobilier!

Tous les meubles sont brisés, les tiroirs gisent pêle-mêle, des lettres,

des papiers, couvrent les parquets. Tout est décimé, mis en pièces. Les

lits sont d'un aspect repoussant, on voit qu'une armée y a couché avec

des souliers crottés. On n'a respecté que la batterie de cuisine, où le

cuisinier des moblots travaille déjà à la préparation de notre dîner. Il

a déniché un grand tablier dans quelque coin, et il préside à la cuisson

d'un gigot avec la dignité d'un Vatel émérite. Deux de ses compagnons

d'armes lui servent de gâte-sauce, et font cuire la soupe. Inutile de leur

demander s'ils soignent le repas, car ils en mangeront comme nous!

Le capitaine de la compagnie est un charmant homme, très-gai,

très-affable, nous sommes déjà les meilleurs amis du monde; nous nous

disposons à mettre le couvert, avec les assiettes qui ont échappé aux

dévastations prussiennes. Quant au lieutenant, c'est un étudiant du

quartier Latin, un Parisien comme nous; au milieu des péripéties de

nos voyages, nous avons plaisir à causer ensemble des souvenirs de la

capitale, des bonnes parties d'autrefois, de parler de ce temps où

la France jouissait d'une prospérité factice, inquiétante, que notre

aveuglement nous montrait comme réelle. Où est le temps où l'orchestre

du bal Bullier faisait bondir sur un plancher poussiéreux une jeunesse

insouciante? Notre lieutenant parle de tout cela en connaisseur! Pauvre

garçon, j'ai les larmes aux yeux en pensant à lui. Quinze jours après

cette bonne causerie, il devait mourir, et son corps de vingt-deux ans

allait reposer, à jamais enfoui sous la terre des champs de bataille. O

guerre horrible, fléau désastreux, où conduis-tu ces milliers de jeunes

gens, pleins de force, pleins d'enthousiasme? A la mort, à la plus cruelle

de toutes, celle que le bon sens des peuples pourrait éviter. Combien

d'entre vous dorment-ils à cette heure dans ces campagnes, où notre ballon

vient de passer? Que de larmes, que de scènes de désolation sont à jamais

gravées sur ces prairies, où nous passions alors presque gaiement, avec

l'espoir du succès! Comme nous étions loin d'envisager l'avenir, à ces

heures où l'espérance était encore permise! Comme nous pensions peu aux

malheurs qui allaient impitoyablement s'abattre sur notre malheureux pays!

Dormez sous les champs de bataille, héros inconnus! Vos petits-fils vous

vengeront un jour! Vous êtes morts au lendemain de Coulmiers, croyant

encore à la Victoire. Vous n'avez pas vu de nouveaux et terribles

désastres, vous ne saurez jamais à quelle honte la France a été condamnée!

Dormez en paix, dans ces campagnes dévastées! Un Luther, en voyant vos

ossements, ne manquerait pas de s'écrier, comme au cimetière de Worms:

«Heureux les morts: ils reposent!»

Pendant que nous dînons, un télégramme nous est remis au nom du directeur

des télégraphes, qui a pris les ordres du général d'Aurelles de Paladine.

On nous dit de transporter immédiatement notre ballon au camp de Chilleur,

éloigné de notre première station de douze kilomètres. Il est décidé que

nous partirons le lendemain de grand matin, car si le vent est vif, il

nous faudra peut-être dix ou douze heures pour faire ce trajet. Nous

étudions notre chemin sur une bonne carte, et nous nous décidons à suivre

le lendemain une voie de chemin de fer en construction, où les arbres ne

gêneront pas le transport de notre aérostat.

Après l'examen de notre itinéraire, la soirée se passe dans le salon du

château, où un piano à queue reste intact: il a besoin d'être accordé,

mais, malgré les sons de casserole fêlée qu'il fait entendre, il contribue

à charmer nos loisirs. Un secrétaire, dans la pièce où nous sommes, a été

forcé, et les lettres dont il était rempli sont entassées sur le parquet.

Parmi ces débris, nous trouvons un petit paquet soigneusement ficelé, où

sont écrits ces mots: «Cheveux de ma Virginie.» Un de nous recueille ce

souvenir cher au propriétaire inconnu, qui nous donne l'hospitalité sans

le savoir, il se promet après la guerre de le renvoyer sous enveloppe au

château du Colombier. Est-ce un père qui retrouvera la précieuse relique

d'une fille morte, ou un mari celle de sa femme? Nous l'ignorons. Mais

quoi qu'il en soit, une victime des barbaries prussiennes verra qu'une

main sympathique a passé parmi le pillage et les ruines.

A onze heures, nous nous couchons tout habillés sur nos lits qui ne sont

guère plus propres qu'une étable. Je m'endors d'un profond sommeil à

l'idée que les ballons captifs vont pouvoir venir en aide à l'armée de

la Loire, mes rêves me montrent l'ennemi que j'observe du haut de notre

observatoire aérien; la vaillante armée de la Loire avance sur Paris, elle

repousse les légions prussiennes, et bientôt c'est la zone des forts de la

capitale qui s'offre à sa vue. Encore une illusion que la triste réalité

devait dissiper bientôt.

En ballon! Pendant le siege de Paris · 第 16 / 99 题