VI

La belle dame s’appelait Anna. Anna, qui?--Anna, rien.--Pauvre fille!

pauvre femme!--Le banquier qui la venait voir à des heures fixes, ne

l’aimait pas. Elle faisait partie de son luxe.--Elle était jeune, bien

vraiment jeune, assez bête, avec un corps de statue.

Elle n’en était qu’à son troisième amant. Le second avait été un

étudiant riche qui, après l’avoir gardée un an, au moment de regagner le

château de ses pères pour y exercer la profession de sportsman

campagnard, l’avait «passée» au banquier.

Vrai, elle avait eu de la chance, cette Anna.

Son «premier» avait été, en province, où elle était couturière, un

sous-lieutenant qui lui avait promis le mariage, l’avait rendue mère, et

abandonnée aussitôt!

Montrée au doigt, ne voulant pour rien au monde abandonner, elle, son

enfant, elle était venue à Paris, au quartier Latin,--dans le gouffre où

tout se perd--pour vivre de son métier de couturière.

Et, deux ans, elle avait vécu ainsi, sage, en effet, ne vivant que «pour

le petit».

Oui, deux ans! deux belles années, elle avait été mère, et si bonne

mère!... Nuit et jour elle avait travaillé--auprès du berceau. Elle ne

mangeait guère, ne dormait guère. Elle travaillait--en souriant. Elle

était pâle en ce temps-là, mais si heureuse!... Le petit allait si

bien!... Elle l’amusait avec des poupées en chiffons, qu’elle faisait

très bien. Elle les habillait de belles étoffes et elle leur mettait des

chapeaux de plume. Un jour, elle avait acheté à «son fils» un pantin de

cinq sous,--et puis... et puis, il était toujours là, le pantin de cinq

sous, dans un tiroir de table Louis XV, marquetée et dorée... mais le

petit, lui, à deux ans, était mort, un soir de Noël,--oui--un soir de

fête, le soir même de la fête des enfants. Alors, que lui avait importé

tout le reste, à la mère?... Elle avait accepté à souper, un soir, d’un

étudiant... Et voilà l’histoire d’Anna.

L'Été à l'ombre · 第 71 / 135 题