La belle dame s’appelait Anna. Anna, qui?--Anna, rien.--Pauvre fille!
pauvre femme!--Le banquier qui la venait voir à des heures fixes, ne
l’aimait pas. Elle faisait partie de son luxe.--Elle était jeune, bien
vraiment jeune, assez bête, avec un corps de statue.
Elle n’en était qu’à son troisième amant. Le second avait été un
étudiant riche qui, après l’avoir gardée un an, au moment de regagner le
château de ses pères pour y exercer la profession de sportsman
campagnard, l’avait «passée» au banquier.
Vrai, elle avait eu de la chance, cette Anna.
Son «premier» avait été, en province, où elle était couturière, un
sous-lieutenant qui lui avait promis le mariage, l’avait rendue mère, et
abandonnée aussitôt!
Montrée au doigt, ne voulant pour rien au monde abandonner, elle, son
enfant, elle était venue à Paris, au quartier Latin,--dans le gouffre où
tout se perd--pour vivre de son métier de couturière.
Et, deux ans, elle avait vécu ainsi, sage, en effet, ne vivant que «pour
le petit».
Oui, deux ans! deux belles années, elle avait été mère, et si bonne
mère!... Nuit et jour elle avait travaillé--auprès du berceau. Elle ne
mangeait guère, ne dormait guère. Elle travaillait--en souriant. Elle
était pâle en ce temps-là, mais si heureuse!... Le petit allait si
bien!... Elle l’amusait avec des poupées en chiffons, qu’elle faisait
très bien. Elle les habillait de belles étoffes et elle leur mettait des
chapeaux de plume. Un jour, elle avait acheté à «son fils» un pantin de
cinq sous,--et puis... et puis, il était toujours là, le pantin de cinq
sous, dans un tiroir de table Louis XV, marquetée et dorée... mais le
petit, lui, à deux ans, était mort, un soir de Noël,--oui--un soir de
fête, le soir même de la fête des enfants. Alors, que lui avait importé
tout le reste, à la mère?... Elle avait accepté à souper, un soir, d’un
étudiant... Et voilà l’histoire d’Anna.