Ils ne se disaient rien, ils regardaient devant eux le vide, et, dans un
rêve brouillé, voyaient, sur des luisants de pavé boueux, des roues de
voiture, des pieds de passants et toujours le petit tablier bleu...
Quatre ans... Il riait toujours!
Et, confusément, à leurs oreilles, grondait, bourdonnait la rumeur de
Paris, faite du roulement continu des voitures, du piétinement des
passants, du bruit des voix et des rires, du son des louis d’or remués
par les joueurs et les marchands, rumeur formidable à la fois et sourde,
que la nuit même n’étouffe pas, pareille à celle de l’océan, où l’on se
noie.
V
--Comment t’appelles-tu?
--Zan!
Et Zan battait l’une contre l’autre ses petites mains très propres.
Il avait des joues roses, en effet, et un tablier bleu battant son neuf.
Il était lavé comme une vaisselle de riche, et joli comme un amour!
Pour l’instant (minuit sonnait), il était très occupé à saccager un
grand arbre de Noël chargé de poupées, d’oripeaux, de paillettes, de
jouets, mirlitons, tambours de basque, arlequins et polichinelles,
sabres et fusils longs comme le doigt, au milieu de mille petites
bougies roses, bleues, vertes.
Zan n’avait jamais été à pareille fête.
L’arbre était à terre, sur un pur tapis d’Orient, dans un salon luxueux,
éclairé d’un lustre et de plusieurs lampes.
Et comme l’arbre était beaucoup plus haut que Zan, Zan se dressait sur
la pointe de ses petites bottines fortes, au bout de métal, et il
tâchait, négligeant les basses branches, d’atteindre l’impossible:
--Ze veux ça, madame!
Une «belle dame», à genoux près de lui, le regardait faire de tous ses
yeux, rouges de larmes, et elle lui souriait...
--Ta maman sera bien contente, n’est-ce pas, quand tu lui rapporteras
tout ça?
Mais Zan ne pensait pas du tout à sa maman, à cette heure! Il y avait
pensé pourtant, quelques heures avant, lorsque la belle dame,
brusquement, sur le trottoir, à trois pas de sa boutique, l’avait saisi
à pleins bras et jeté dans sa voiture, en criant au cocher: «Chez moi!»
Oui, il avait eu bien peur alors, et il avait pensé à sa mère:
--Maman!...
Et c’était juste à ce moment qu’après avoir cherché derrière les sacs,
après avoir ouvert la porte à la pratique, le père et la mère s’étaient
regardés, éperdus, et que leur sang «n’avait fait qu’un
tour!»--«Maman!»... Qui sait? pourquoi pas?... le cri du petit,
inentendu, avait été perçu cependant, senti, par deux cœurs... Cela,
voyez-vous, est un miracle beaucoup moins étonnant que le télégraphe et
le téléphone... Il avait crié: «Maman!» et la fruitière avait vu--oui
vu!--c’est drôle, n’est-ce pas?--une voiture, et le petit dedans,
volé!... mon dieu, oui, volé!