IV

Mais je vous ai dit tout ça parce que j’ai quelque chose à vous conter

que je tiens de mon grand-père.

Quand il était petit... il y a cent ans de cela! Mon Dieu, oui!... Comme

le temps passe tout de même! Il faut bien l’employer, voyez-vous!...

Quand il était petit, mon cher grand-père, qui est mort depuis quinze

ans, eut envie, lui aussi, de faire une crèche.

Son père, à lui, conseilla de la faire dans une grande cheminée qui

servait rarement, une de ces cheminées à manteau, comme on dit, si

grandes, que deux grandes personnes peuvent s’asseoir dessous.

Vous pensez quelle joie! La crèche serait si vaste! il fallait des

personnages hauts comme toute la main, au lieu qu’il y en a beaucoup qui

sont gros seulement comme le petit doigt.

On fit donc la crèche dans cette grande cheminée, qui était celle du

salon, et du feu dans la cheminée de la salle à manger, qui était à côté

du salon... Cet hiver-là il ne faisait pourtant pas froid du tout, mais

pour la Noël, chez nous, en ce temps, on bénissait encore le feu. Et

puis, le feu, c’est si gai à voir!

Or, voici comment se faisait la bénédiction.

V

Quand toute la famille était réunie, avant de se mettre à table... oh!

les belles tables de Noël, blanches, étincelantes et si chargées de

beaux fruits, de dattes et d’oranges, ornées de laurier vert!... Je dis

donc que devant la table mise et tout le monde présent, le plus vieux ou

le plus petit de la famille s’avançait vers la cheminée, et là, étendant

la main vers la flamme du foyer, il disait: «Sois béni, feu! Tu nous

réchauffes, tu cuis notre pain! sois béni. Et ne nous fais jamais de

mal! ne deviens jamais l’incendie... Nous t’aimons, feu, et nous te

bénissons!» Après ces paroles, ou d’autres à peu près pareilles, on se

mettait à table et on mangeait joyeusement.

Le plus joli de la Noël, c’était que, ce soir-là, et cette bonne

habitude du moins dure encore, les familles se réunissaient de très

loin. Ceux qui étaient séparés toute l’année se retrouvaient, ce

soir-là. On voyait des fils, pauvres, partir deux jours avant la Noël, à

pied, à travers les montagnes, pour aller voir leur vieille mère. Et,

eux aussi, comme les visiteurs du petit Jésus, ils portaient quelque

chose... un poulet... un sac de châtaignes... Ces coutumes vont se

perdant. Elles avaient du bon. Elles signifiaient qu’avant tout, je vous

dis, nous devons nous aimer les uns les autres, car la vie est courte et

souvent triste. En s’aimant, on est presque heureux.

L'Été à l'ombre · 第 64 / 135 题