Mais je vous ai dit tout ça parce que j’ai quelque chose à vous conter
que je tiens de mon grand-père.
Quand il était petit... il y a cent ans de cela! Mon Dieu, oui!... Comme
le temps passe tout de même! Il faut bien l’employer, voyez-vous!...
Quand il était petit, mon cher grand-père, qui est mort depuis quinze
ans, eut envie, lui aussi, de faire une crèche.
Son père, à lui, conseilla de la faire dans une grande cheminée qui
servait rarement, une de ces cheminées à manteau, comme on dit, si
grandes, que deux grandes personnes peuvent s’asseoir dessous.
Vous pensez quelle joie! La crèche serait si vaste! il fallait des
personnages hauts comme toute la main, au lieu qu’il y en a beaucoup qui
sont gros seulement comme le petit doigt.
On fit donc la crèche dans cette grande cheminée, qui était celle du
salon, et du feu dans la cheminée de la salle à manger, qui était à côté
du salon... Cet hiver-là il ne faisait pourtant pas froid du tout, mais
pour la Noël, chez nous, en ce temps, on bénissait encore le feu. Et
puis, le feu, c’est si gai à voir!
Or, voici comment se faisait la bénédiction.
V
Quand toute la famille était réunie, avant de se mettre à table... oh!
les belles tables de Noël, blanches, étincelantes et si chargées de
beaux fruits, de dattes et d’oranges, ornées de laurier vert!... Je dis
donc que devant la table mise et tout le monde présent, le plus vieux ou
le plus petit de la famille s’avançait vers la cheminée, et là, étendant
la main vers la flamme du foyer, il disait: «Sois béni, feu! Tu nous
réchauffes, tu cuis notre pain! sois béni. Et ne nous fais jamais de
mal! ne deviens jamais l’incendie... Nous t’aimons, feu, et nous te
bénissons!» Après ces paroles, ou d’autres à peu près pareilles, on se
mettait à table et on mangeait joyeusement.
Le plus joli de la Noël, c’était que, ce soir-là, et cette bonne
habitude du moins dure encore, les familles se réunissaient de très
loin. Ceux qui étaient séparés toute l’année se retrouvaient, ce
soir-là. On voyait des fils, pauvres, partir deux jours avant la Noël, à
pied, à travers les montagnes, pour aller voir leur vieille mère. Et,
eux aussi, comme les visiteurs du petit Jésus, ils portaient quelque
chose... un poulet... un sac de châtaignes... Ces coutumes vont se
perdant. Elles avaient du bon. Elles signifiaient qu’avant tout, je vous
dis, nous devons nous aimer les uns les autres, car la vie est courte et
souvent triste. En s’aimant, on est presque heureux.