Le pont de l’_Atalante_ recouvert tout entier de toiles formant tentes,
avait été luxueusement transformé en salle de bal. Sur les bastingages,
partout, les drapeaux de France et d’Espagne mêlés. Le ruisseau de sang
entre deux rives d’or (les couleurs de l’Espagne) rutilait partout aux
clartés vives d’innombrables flambeaux. Çà et là des sabres, des fusils,
des pistolets de combat, arrangés parles marins, formaient des ancres,
des dessins ornementaux. Des lauriers-roses dans des caisses, des
camélias, faisaient des bosquets dans les recoins du pont bombé, qui
montrait les linéaments propres, presque blancs, du bois bien frotté. Au
milieu de la dunette, une vasque jaillissante épandait, avec un bruit de
source, une odeur vague de jasmin d’Espagne.
Sur ce pont de navire, qui, un an auparavant, balayé par les vagues de
la haute mer, craquait au roulis et au tangage, dans les mouvements
affolés d’une tempête mémorable où l’_Atalante_ avait perdu vingt hommes
d’équipage et failli périr,--une foule de femmes parées bourdonnait et
bruissait dans une atmosphère tiède, la soie frôlant la soie, les robes
balayant le pont, les saluts répondant aux saluts... Sous les diamants,
les cheveux et les épaules chatoyaient. Peu d’habits noirs. Tous les
hommes en grande tenue, officiers de mer pour la plupart;--très peu
d’officiers de terre.
Au dehors, dans l’air froid, sur l’eau, comme des mille-pieds, couraient
les longs canots, avec leurs vingt-quatre avirons réguliers qui montent,
s’abaissent, rident l’eau, et se relèvent dégouttants de perles
lumineuses pour s’abaisser plus loin...
--Qui vive?
--A bord, officiers!
--Laisse courir!
La baleinière accosta l’échelle. Quand l’amiral se présenta à la coupée,
les fanfares éclatèrent... et comme l’amiral espagnol suivait de près
l’amiral français, les musiciens interrompirent brusquement la
_Marseillaise_ pour attaquer l’air national de l’Espagne.