Yvonne était donc arrivée chez Kardec en son absence. A la loueuse du
garni, elle avait dit simplement:
--Je suis sa sœur; il faudra deux chambres.
--J’ai une locataire qui heureusement part demain, mademoiselle. Quant à
la chambre de Monsieur Kardec, la voici, mais l’après-midi, il emporte
sa clef.
Et sans aucune impatience, la douce Yvonne s’était assise sur sa malle,
comme une bonne, devant la porte fermée... Elle n’avait pas dîné. Elle
était restée là, bien tranquille, depuis quatre heures du soir. Très
fatiguée (elle avait voyagé un jour et une nuit), elle avait même fini
par s’assoupir. Des gens qui montaient, qui descendaient, entrevoyaient
dans l’ombre cette figure pâle, énigmatique, assise comme un sphinx,
avec son air endormi, devant la porte que barrait sa malle plate, forme
vague de cercueil... On eût dit une figure de marbre, blanche et noire,
assise sur un sarcophage. Et au-dessus de sa tête, chatoyait un petit
carré de papier blanc--la carte de visite de Kardec--le nom, comme une
épitaphe:
JACQUES KARDEC
LIEUTENANT DE VAISSEAU
X
Il fit du thé. Elle ne put manger. La joie lui ôtait l’appétit...
--Tu comprends! te voir, ça suffit... je vis!
Elle songea à tout, tira un matelas du lit de Jacques, le mit sur le
canapé avec des couvertures. Il coucherait là, lui. Elle, fatiguée du
voyage, dans le lit. Cela semblerait tout simple à la propriétaire. Le
lendemain elle aurait sa chambre... Comme ils allaient vivre heureux!...