d'Amaryllis dans son miroir, ainsi nous trouvons dans la simple
reproduction orale ou écrite de ces formes, de ces sons, de ces
couleurs, de ces odeurs une double source de plaisir. Mais cette simple
reproduction n'est pas la poésie. Celui qui se contente de chanter, même
avec le plus chaud enthousiasme, ou de reproduire avec la plus vivante
fidélité de description les formes, les sons, les odeurs, les couleurs
et les sentiments qui lui sont communs avec le reste de l'humanité,
celui-là, dis-je, n'aura encore aucun droit à ce divin nom de poète. Il
lui reste encore quelque chose à atteindre. Nous sommes dévorés d'une
soif inextinguible, et il ne nous a pas montré les sources cristallines
seules capables de la calmer. Cette soif fait partie de l'Immortalité de
l'homme. Elle est à la fois une conséquence et un signe de son existence
sans terme. Elle est le désir de la phalène pour l'étoile. Elle n'est
pas seulement l'appréciation des Beautés qui sont sous nos yeux, mais un
effort passionné pour atteindre la Beauté d'en haut. Inspirés par
une prescience extatique des gloires d'au delà du tombeau, nous nous
travaillons, en essayant au moyen de mille combinaisons, au milieu des
choses et des pensées du Temps, d'atteindre une portion de cette Beauté
dont les vrais éléments n'appartiennent peut-être qu'à l'éternité.
Alors, quand la Poésie, ou la Musique, la plus enivrante des formes
poétiques, nous a fait fondre en larmes, nous pleurons, non, comme
le suppose l'Abbé Gravina, par excès de plaisir, mais par suite d'un
chagrin positif, impétueux, impatient, que nous ressentons de notre
impuissance à saisir actuellement, pleinement sur cette terre, une
fois et pour toujours, ces joies divines et enchanteresses, dont nous
n'atteignons, _à travers_ le poème, ou _à travers_ la musique, que de
courtes et vagues lueurs.
C'est cet effort suprême pour saisir la Beauté surnaturelle--effort
venant d'âmes normalement constituées--qui a donné au monde tout ce
qu'il a jamais été capable à la fois de comprendre et de sentir en fait
de poésie.
Naturellement, le Sentiment poétique peut revêtir différents modes de
développement--la Peinture, la Sculpture, l'Architecture, la Danse--la
Musique surtout--et dans un sens tout spécial, et fort large, l'art des
Jardins. Notre sujet doit se borner à envisager la manifestation du
sentiment poétique par le langage. Et ici qu'on me permette de dire
quelques mots du rythme. Je me contenterai d'affirmer que la Musique,
dans ses différents modes de mesure, de rythme et de rime, a en poésie
une telle importance que ce serait folie de vouloir se passer de son
secours,--sans m'arrêter à rechercher ce qui en fait l'essence absolue.
C'est peut-être en Musique que l'âme atteint de plus près la grande fin
à laquelle elle aspire si violemment, quand elle est inspirée par le
Sentiment poétique--la création de la Beauté surnaturelle. Il se peut
que cette fin sublime soit en réalité de temps en temps atteinte
ici-bas. Il nous est arrivé souvent de sentir, tout frémissant de
volupté, qu'une harpe terrestre venait de faire vibrer des notes non
inconnues des anges. Aussi est-il indubitable que c'est dans l'union de
la Poésie et de la Musique, dans son sens populaire, que nous trouverons
le plus large champ pour le développement des facultés poétiques. Les
anciens Bardes et Minnesingers avaient des avantages dont nous ne
jouissons plus--et Thomas Moore, chantant ses propres poésies, achevait
ainsi fort légitimement de leur donner leur véritable caractère de
poèmes.
Pour récapituler, je définirais donc en peu de mots la poésie du
langage: _une Création rythmique de la Beauté_. Son seul arbitre est le
Goût. Le Goût n'a avec l'Intellect ou la Conscience que des relations
collatérales. Il ne peut qu'accidentellement avoir quelque chose de
commun soit avec le Devoir soit avec la Vérité.
Quelques mots d'explication, cependant. Ce plaisir, qui est à la fois le
plus pur, le plus élevé et le plus intense des plaisirs, vient, je
le soutiens, de la contemplation du Beau. Ce n'est que dans la
comtemplation de la Beauté qu'il nous est possible d'atteindre cette
élévation enivrante, cette émotion de l'âme, que nous reconnaissons
comme le sentiment poétique, et qui se distingue si facilement de la
Vérité, qui est la satisfaction de la Raison, et de la Passion, qui est
l'émotion du coeur. C'est donc la Beauté--en comprenant dans ce mot le
sublime--qui est l'objet du poème, en vertu de cette simple règle de
l'Art, que les effets doivent jaillir aussi directement que possible
de leurs causes:--personne du moins n'a osé nier que l'élévation
particulière dont nous parlons soit un but plus facilement atteint dans
un poème. Il ne s'ensuit nullement, toutefois, que les excitations de la
Passion, ou les préceptes du Devoir ou même les leçons de la Vérité ne
puissent trouver place dans un poème et avec avantage; tout cela peut,
accidentellement, servir de différentes façons le dessein général de
l'ouvrage;--mais le véritable artiste trouvera toujours le moyen de les
subordonner à cette Beauté qui est l'atmosphère et l'essence réelle du
Poème.
Je ne saurais mieux commencer la série des quelques poèmes sur lesquels
je veux appeler l'attention, qu'en citant le Poème de _l'Epave_ de M.
Longfellow[72].
Le jour est parti, et les ténèbres
Tombent des ailes de la Nuit,
Comme une plume tombe emportée
De l'aile d'un Aigle dans son vol[73].
J'aperçois tes lumières du village
Luire à travers la pluie et la brume,
Et un sentiment de tristesse m'envahit,
Auquel mon âme ne peut résister;
Un sentiment de tristesse et d'angoisse
Qui n'a rien de la douleur,
Et qui ne ressemble au chagrin
Que comme le brouillard ressemble à la pluie.
Viens, lis-moi quelque poème,
Quelque simple lai, dicté par le coeur.
Qui calmera cette émotion sans repos,
Et bannira les pensées du jour.
Non pas des grands maîtres anciens,
Ni des bardes-sublimes
Dont l'écho des pas lointains retentit
A travers les corridors du temps.
Car, de même que les accords d'une musique martiale,
Leurs puissantes pensées suggèrent
Les labeurs et les fatigues sans fin de la vie;
Et ce soir j'aspire au repos.
Lis-moi dans quelque humble poète,
Dont les chants ont jailli de son coeur,
Comme les averses jaillissent des nuages de l'été,
Ou les larmes des paupières;
Qui à travers de longs jours de labeur
Et des nuits sans repos,
N'a cessé d'entendre en son âme la musique
De merveilleuses mélodies.
De tels chants ont le pouvoir d'apaiser
La pulsation sans repos du souci,
Et descendent comme la bénédiction
Qui suit la prière.
Puis lis, dans le volume favori,
Le poème de ton choix,
Et prête à la rime du poète
La beauté de ta voix.
Et la nuit se remplira de musique,
Et les soucis qui infestent le jour
Replieront leurs tentes comme les Arabes,
Et s'enfuiront aussi silencieux.
Sans beaucoup de frais d'imagination, ces vers ont été admirés à bon
droit pour leur délicatesse d'expression. Quelques-unes des images ont
beaucoup d'effet. Il ne se peut rien de meilleur que:
.... ces bardes sublimes,
Dont l'écho des pas lointains retentit
A travers les corridors du Temps.
L'idée du dernier quatrain est aussi très saisissante. Toutefois,
le poème dans son ensemble, est surtout admirable par la gracieuse
_insouciance_ de son mètre, si bien en rapport avec le caractère des
sentiments, et surtout avec le laisser-aller du ton général. Il a été
longtemps de mode de regarder ce laisser-aller, ce naturel dans le style
littéraire, comme un naturel purement apparent--et en réalité comme
un point difficile à atteindre. Mais il n'en est point ainsi:--un
ton naturel n'est difficile qu'à celui qui s'appliquerait à l'éviter
toujours, à être toujours en dehors de la nature.
Un auteur n'a qu'à écrire avec l'entendement ou avec l'instinct, pour
que _le ton_ dans la composition soit toujours celui qui plaira à la
masse des lecteurs--et naturellement, il doit continuellement varier
avec le sujet. L'écrivain qui, d'après la mode de la _North American
Review_, serait toujours, en toute occasion, uniquement _serein_, sera
nécessairement, en beaucoup de cas, simplement niais, ou stupide; et
il n'a pas plus de droit à être considéré comme un auteur _facile_
ou _naturel_ qu'un exquis Cockney, ou la Beauté qui dort dans des
chefs-d'oeuvre de cire.
Parmi les petits poèmes de Bryant[74], aucun ne m'a plus fortement
impressionné que celui qui est intitulé _Juin_. Je n'en cite qu'une
partie:
Là, à travers les longues, longues heures d'été,
La lumière d'or s'épandrait,
Et des jeunes herbes drues et des groupes de fleurs
Se dresseraient dans leur beauté;
Le loriot construirait son nid et dirait
Sa chanson d'amour, tout près de mon tombeau;
Le nonchalant papillon
S'arrêterait là, et là on entendrait
La bonne ménagère abeille, et l'oiseau-mouche,
Et les cris joyeux à midi,
Qui viennent du village,
Ou les chansons des jeunes filles, sous la lune,
Mêlées d'un éclat de rire de fée!
Et dans la lumière du soir,
Les amoureux fiancés se promenant en vue
De mon humble monument!
Si mes voeux étaient comblés, la scène gracieuse qui m'entoure
Ne connaîtrait pas de plus triste vue ni de plus triste bruit.
Je sais, je sais que je ne verrais pas
Les glorieuses merveilles de la saison;
Son éclat ne rayonnerait pas pour moi,
Ni sa fantastique musique ne s'épandrait;
Mais si autour du lieu de mon sommeil
Les amis que j'aime venaient pleurer,
Ils n'auraient point hâte de s'en aller:
De douces brises, et la chanson, et la lumière, et la fleur
Les retiendraient près de ma tombe.
Tout cela à leurs coeurs attendris porterait
La pensée de ce qui a été,
Et leur parlerait de celui qui ne peut partager
La joie de la scène qui l'entoure;
De celui pour qui toute la part de la pompe qui remplit
Le circuit des collines embellies par l'été,
Est:--que son tombeau est vert;
Et ils désireraient profondément, pour la joie de leurs coeurs,
Entendre encore une fois sa voix vivante.
Le courant rythmique ici est, pour ainsi dire, voluptueux; on ne saurait
lire rien de plus mélodieux. Ce poème m'a toujours causé une remarquable
impression. L'intense mélancolie qui perce, malgré tout, à la surface
des gracieuses pensées du poète sur son tombeau, nous fait tressaillir
jusqu'au fond de l'âme--et dans ce tressaillement se retrouve la plus
véritable élévation poétique. L'impression qu'il nous laisse est celle
d'une voluptueuse tristesse. Si, dans les autres compositions qui vont
suivre, on rencontre plus ou moins apparent un ton analogue à celui-là,
il est bon de se rappeler que cette teinte accusée de tristesse
est inséparable (comment ou pourquoi? je ne le sais) de toutes les
manifestations de la vraie Beauté. Mais c'est comme dit le poète:
Un sentiment de tristesse et d'angoisse
Qui n'a rien de la douleur,
Et qui ne ressemble au chagrin,
Que comme le brouillard ressemble à la pluie.
Cette teinte apparaît clairement même dans un poème cependant si plein
de fantaisie et de brio, le _Toast_ d'Edward Coote Pinkney[75].
Je remplis cette coupe à celle qui est faite
De beauté seule--
Une femme, de son gracieux sexe
L'évident parangon;
A qui les plus purs éléments
Et les douces étoiles ont donné
Une forme si belle que, semblable à l'air,
Elle est moins de la terre que du ciel.
Chacun de ses accents est une musique qui lui est propre,
Semblables à ceux des oiseaux du matin,
Et quelque chose de plus que la mélodie
Habite toujours en ses paroles;
Elles sont la marque de son coeur,
Et de ses lèvres elles coulent
Comme on peut voir les abeilles chargées
Sortir de la rose.
Les affections sont comme des pensées pour elle,
La mesure de ses heures;
Ses sentiments ont la fragrance,
La fraîcheur des jeunes fleurs;
Et d'aimables passions, souvent changeantes,
La remplissent si bien, qu'elle semble
Tour à tour leur propre image--
L'idole des années écoulées!
De sa brillante face un seul regard tracera
Un portrait sur la cervelle,
Et de sa voix dans les coeurs qui font écho
Un long retentissement doit demeurer;
Mais le souvenir, tel que celui qui me reste d'elle,
Me la rend si chère,
Qu'à l'approche de la mort mon dernier soupir
Ne sera pas pour la vie, mais pour elle.
J'ai rempli cette coupe à celle qui est faite
De beauté seule,
Une femme de son gracieux sexe
L'évident parangon--
A elle! Et s'il y avait sur terre
Un peu plus de pareils êtres,
Cette vie ne serait plus que poésie,
Et la lassitude un mot!
Ce fut le malheur de Mr Pinkney d'être né trop loin dans le sud. S'il
avait été un Nouvel Englander, il est probable qu'il eût été mis au
premier rang des lyriques américains par cette magnanime cabale qui a
si longtemps tenu dans ses mains les destinées de la littérature
américaine, en dirigeant ce qu'on appelle la _North American Review_. Le
poème que nous venons de citer est d'une beauté toute spéciale; quant à
l'élévation poétique qui s'y trouve, elle se rattache surtout à notre
sympathie pour l'enthousiasme du poète. Nous lui pardonnons ses
hyperboles en considération de la chaleur évidente avec laquelle elles
sont exprimées.
Je n'avais nullement le dessein de m'étendre sur les mérites des
morceaux que je devais vous lire. Ils parlent assez éloquemment pour
eux-mêmes. Dans ses _Avertissements du Parnasse_, Boccalini nous raconte
que Zoïle faisant un jour devant Apollon une critique amère d'un
admirable livre, le Dieu l'interrogea sur les beautés de l'ouvrage.
Zoïle répondit qu'il ne s'occupait que des défauts. Sur quoi, Apollon,
lui mettant en main un sac de blé non vanné, le condamna pour sa
punition à en enlever toute la paille.
Cette fable s'adresse admirablement aux critiques--mais je ne suis pas
bien sûr que le Dieu fût dans son droit. Il me semble qu'il se méprenait
grossièrement sur les vraies limites des devoirs de la critique.
L'excellence, dans un poème surtout, participe du caractère de l'axiome,
et n'a besoin que d'être présentée pour être évidente par elle-même. Ce
n'est plus de l'excellence, si elle a besoin d'être démontrée telle;--et
par conséquent faire trop particulièrement ressortir les mérites d'une
oeuvre d'Art, c'est admettre que ce ne sont pas des mérites.
Parmi les _Mélodies_ de Thomas Moore, il y en a une dont le remarquable
caractère poétique semble avoir fort singulièrement échappé à
l'attention. Je fais allusion aux vers qui commencent ainsi: «Viens,
repose sur cette poitrine», et dont l'intense énergie d'expression n'est
surpassée par aucun endroit de Byron. Il y a deux de ces vers, où le
sentiment semble condenser dans toute sa puissance la divine passion de
l'Amour--sentiment qui peut-être a trouvé son écho dans plus de coeurs
et des coeurs plus passionnés qu'aucun autre de ceux qu'ait jamais
exprimés la parole humaine.
Viens, repose sur cette poitrine, ma pauvre biche blessée,
Quoique le troupeau t'ait délaissée, tu as encore, ici ta demeure;
Ici encore tu trouveras le sourire, qu'aucun nuage ne peut obscurcir
Un coeur et une main à toi jusqu'à la fin.
Oh! pourquoi l'amour a-t-il été fait, s'il ne reste pas le même
Dans la joie et le tourment, dans la gloire et la honte?
Je ne sais pas, je ne demande pas, si ton coeur est coupable;
Je ne sais qu'une chose, c'est que je t'aime, quelle que tu sois.
Tu m'as appelé ton Ange dans les moments de bonheur,
Je veux rester ton Ange, au milieu des horreurs de cette heure,
A travers la fournaise, inébranlable, suivre tes pas,
Te servir de bouclier, te sauver--ou mourir avec toi!
Depuis quelque temps c'est la mode de refuser à Moore l'Imagination
en lui laissant la Fantaisie--distinction qui a sa source dans
Coleridge--qui mieux que personne cependant a compris le génie de Moore.
Le fait est que chez Moore la Fantaisie prédomine tellement sur toutes
ses autres facultés, et surpasse à un si haut degré celle des autres
poètes, qu'on a pu être naturellement amené à ne voir en lui que de la
Fantaisie. Mais c'est une grave erreur, et c'est faire le plus grand
tort au mérite d'un vrai poète. Je ne connais pas dans toute la
littérature anglaise un poème plus profondément,--plus magiquement
_imaginatif_, dans le meilleur sens du mot, que les vers qui commencent
ainsi: «Je voudrais être près de ce lac sombre»--qui sont de la main de
Thomas Moore.
Je regrette de ne pouvoir me les rappeler.
L'un des plus nobles--et puisqu'il s'agit de Fantaisie, l'un des plus
singulièrement fantaisistes de nos poètes modernes, c'est Thomas
Hood[76]. La _Belle Inès_ à toujours eu pour moi un charme inexprimable:
Oh! n'avez-vous pas vu la belle Inès?
Elle est partie dans l'Ouest,
Pour éblouir quand le soleil est couché,
Et voler au monde son repos.
Elle a emporté avec elle la lumière de nos jours,
Les sourires qui nous étaient si chers,
Avec les rougeurs du matin sur sa joue
Et les perles sur son sein.
Oh, reviens, belle Inès,
Avant la tombée de la nuit,
De peur que la lune ne rayonne seule,
Et que les étoiles ne brillent sans rivale;
Heureux sera l'amoureux
Qui se promènera sous leur rayon,
Et exhalera l'amour sur ta joue,
Je n'ose pas même l'écrire!
Que n'étais-je, belle Inès,
Ce galant cavalier,
Qui chevauchait si gaîment à ton côté,
Et te murmurait à l'oreille de si près!
N'y avait-il donc point là-bas de gentilles dames
Ou de vrais amoureux ici,
Qu'il dût traverser les mers pour obtenir
La plus aimée des bien-aimées!
Je t'ai vue, charmante Inès,
Descendre le long du rivage
Avec un cortège de nobles gentilshommes.
Et des bannières ondoyant en tête
D'aimables jeunes hommes et de joyeuses vierges;
Ils portaient des plumes de neige;
C'eût été un beau rêve--
Si ce n'avait été qu'un rêve!
Hélas! hélas! la belle Inès,
Elle est partie avec le chant,
Avec la musique suivant ses pas,
Et les clameurs de la foule;
Mais quelques-uns étaient tristes, et ne sentaient pas de joie,
Mais seulement la torture d'une musique.
Qui chantait: Adieu, Adieu
A celle que vous avez aimée si longtemps.
Adieu, adieu, belle Inès,
Ce vaisseau jamais ne porta
Si belle dame sur son pont,
Ni ne dansa jamais si léger--
Hélas! pour le plaisir de la mer
Et le chagrin du rivage!
Le sourire qui a ravi le coeur d'un amoureux
En a brisé bien d'autres!
_La Maison hantée_, du même auteur, est un des poèmes les plus
véritablement poèmes, les plus exceptionnels, les plus profondément
artistiques, tant pour le sujet que pour l'exécution. Il est puissamment
idéal--imaginatif. Je regrette que sa longueur m'empêche de le citer
ici. Qu'on me permette de donner à sa place le poème si universellement
goûté: le _Pont des Soupirs_.
Une plus infortunée,
Fatiguée de respirer,
Follement desespérée,
Est allée au devant de la mort!
Prenez-la tendrement,
Soulevez-la avec soin:--
Son enveloppe est si frêle,
Elle est jeune, et si belle!
Voyez ses vêtements
Qui collent à son corps comme des bandelettes;
Pendant que l'eau continuellement
Dégoutte de sa robe;
Prenez-la bien vite
Amoureusement, et sans dégoût.
Ne la touchez pas avec mépris;
Pensez à elle tristement,
Doucement, humainement;
Ne songez pas à ses taches.
Tout ce qui reste d'elle
Est maintenant fémininement pur.
Ne scrutez pas profondément
Sa révolte
Téméraire et coupable;
Tout déshonneur est passé,
La mort ne lui a laissé
Que la beauté.
Silence pour ses chutes,
Elle est de la famille d'Eve--
Essuyez ses pauvres lèvres
Qui suintent si visqueuses.
Relevez ses tresses
Echappées au peigne,
Ses belles tresses châtaines,
Pendant qu'on se demande, dans l'étonnement:
Où était sa demeure?
Qui était son père?
Qui était sa mère?
Avait-elle une soeur?
Avait-elle un frère?
Ou avait-elle quelqu'un de plus cher
Encore, et qui lui tenait de plus près
Encore que tous les autres?
Hélas! O rareté
De la chrétienne charité.
Sous le soleil!
Oh! Quelle pitié!
Dans toute une cité populeuse
Elle n'avait point de foyer!
Sentiments de soeur, de frère,
De père, de mère
Avaient changé pour elle;
L'amour, par une cruelle clarté,
Etait tombé de son faîte;
La providence de Dieu même
Semblait se détourner.
En face des lampes qui tremblotent
Si loin sur la rivière,
Avec ces mille lumières,
Qui luisent aux fenêtres des maisons
De la mansarde au sous-sol,
Elle se tenait debout, dans l'effarement,
Sans abri pour la nuit.
Le vent glacial de mars
La faisait trembler et frissonner,
Mais non l'arche sombre,
Ou la rivière qui coule noire.
Affolée de l'histoire de la vie,
Heureuse d'affronter le mystère de la mort,
Impatiente d'être emportée,--
N'importe où, n'importe où,
Loin du monde!
Elle se plongea hardiment,--
Sans s'inquiéter si, froidement,
L'âpre rivière coule--
De sa berge.
Représente-toi cette rivière--penses-y,
Homme dissolu!
Baigne-t-y, bois de ses eaux,
Si tu l'oses!
Prenez-la tendrement;
Soulevez-la avec soin;
Son enveloppe est si frêle,
Elle est jeune et si belle!
Avant que ses membres glacés,
Ne soient trop rigidement raidis,
Décemment--tendrement
Aplanissez-les et arrangez-les;
Et ses yeux, fermez-les;
Ces yeux tout grands ouverts sans voir!
Epouvantablement ouverts et regardant
A travers l'impureté fangeuse,
Comme avec le dernier regard
Audacieux du désespoir
Fixé sur l'avenir.
Elle est morte sombrement,
Poussée par l'outrage,
La froide inhumanité,
La brûlante folie,
Dans son repos.
Croisez ses mains humblement,
Comme si elle priait en silence,
Sur sa poitrine!
Avouant sa faiblesse,
Sa coupable conduite,
Et abandonnant, avec douceur,
Ses péchés à son Sauveur!
Ce poème n'est pas moins remarquable par sa vigueur que par son
pathétique. La versification, tout en poussant la fantaisie jusqu'au
fantastique, n'en est pas moins admirablement adaptée à la furieuse
démence qui est la thèse du poème.
Parmi les petits poèmes de lord Byron il en est un qui n'a jamais reçu
de la critique les hommages qu'il mérite incontestablement[77].
Quoique le jour de ma destinée fût arrivé,
Et que l'étoile de mon destin fût sur son déclin,
Ton tendre coeur a refusé de découvrir
Les fautes que tant d'autres ont su trouver;
Quoique ton âme fût familiarisée avec mon chagrin,
Elle n'a pas craint de le partager avec moi,
Et l'amour que mon esprit s'était fait en peinture,
Je ne l'ai jamais trouvé qu'en _toi_.
Quand la nature sourit autour de moi,
Le seul sourire qui réponde au mien,
Je ne crois pas qu'il soit trompeur,
Parce qu'il me rappelle le tien;
Et quand les vents sont en guerre avec l'océan,
Comme les coeurs auxquels je croyais le sont avec moi,
Si les vagues qu'ils soulèvent excitent une émotion,
C'est parce qu'elles me portent loin de _toi_.
Quoique le roc de mon espérance soit fracassé,
Et que ses débris soient engloutis dans la vague,
Quoique je sente que mon âme est livrée
A la douleur--elle ne sera pas son esclave.
Mille angoisses peuvent me poursuivre;
Elles peuvent m'écraser, mais non me mépriser--
Elles peuvent me torturer, mais non me soumettre--
C'est à _toi_ que je pense--non à elles.
Quoique humaine, tu ne m'as pas trompé;
Quoique femme, tu ne m'as point délaissé;
Quoique aimée, tu as craint de m'affliger;
Quoique calomniée, jamais tu ne t'es laissée ébranler;
Quoique ayant ma confiance, tu ne m'as jamais renié;
Si tu t'es séparée de moi, ce n'était pas pour fuir;
Si tu veillas sur moi, ce n'était pas pour me diffamer;
Si tu restas muette, ce n'était pas pour donner au monde
le droit de me condamner.
Cependant je ne blâme pas le monde, ni ne le méprise,
Pas plus que la guerre déclarée par tous à un seul.
Si mon âme n'était pas faite pour l'apprécier,
Ce fut une folie de ne pas le fuir plus tôt:
Et si cette erreur m'a coûté cher,
Et plus que je n'aurais jamais pu le prévoir,
J'ai trouvé que malgré tout ce qu'elle m'a fait perdre,
Elle n'a jamais pu me priver de _toi_.
Du naufrage du passé, disparu pour moi,
Je puis au moins retirer une grande leçon,
Il m'a appris que ce que je chérissais le plus
Méritait d'être chéri de moi par dessus tout;
Dans le désert jaillit une source,
Dans l'immense steppe il y a encore un arbre,
Et un oiseau qui chante dans la solitude
Et parle à mon âme de toi.
Quoique le rythme de ces vers soit un des plus difficiles, on pourrait
à peine trouver quelque chose à redire à la versification. Jamais plus
noble _thème_ n'a tenté la plume d'un poète. C'est l'idée, éminemment
propre à élever l'âme, qu'aucun homme ne peut s'attribuer le droit de
se plaindre de la destinée dans le malheur, dès qu'il lui reste l'amour
inébranlable d'une femme[78].