Monsieur,--Dans votre numéro d'avril, où vous rendez compte de la

traduction par M. Walsh des «Esquisses des hommes remarquables de France

actuellement vivants», vous invitez vos lecteurs à vous adresser une

note chiffrée, «dont la phrase-clef serait empruntée aux langues

française, italienne, espagnole, allemande, latine ou grecque», et vous

vous engagez à la résoudre. Vos remarques ayant appelé mon attention sur

ce genre de cryptographie, j'ai composé pour mon propre amusement les

exercices suivants. Dans le premier la phrase-clef est en anglais--dans

le second, en latin. Comme je n'ai pas vu (par le numéro de Mai) que

quelqu'un de vos correspondants ait répondu à votre offre, je prends la

liberté de vous envoyer ces chiffres, sur lesquels, si vous jugez qu'ils

en vaillent la peine, vous pourrez exercer votre sagacité.

Respectueusement à vous,

S.D.L.

Nº 1.

Cauhiif aud ftd sdftirf ithot tacd wdde rdchtdr tiu fuaefshffheo

fdoudf hetiusafhie tuis ied herh-chriai fi aeiftdu wn sdaef it iuhfheo

hiidohwid fi aen deodsf ths tiu itis hf iaf iuhoheaiin rdff hedr; aer

ftd auf it ftif fdoudfin oissiehoafheo hefdiihodeod taf wdd eodeduaiin

fdusdr ouasfiouastn. Saen fsdohdf it fdoudf iuhfheo idud weiie fi ftd

aeohdeff; fisdfhsdf a fiacdf tdar iaf fiacdr aer ftd ouiie iubffde

isie ihft fisd herdihwid oiiiiuheo tiihr, atfdu ithot ftd tahu wdheo

sdushffdr fi ouii aoahe, hetiu-safhie oiiir wd fuaefshffdr ihft ihffid

raeodu ftaf rhfoicdun iiir defid iefhi ftd aswiiafiun dshffid fatdin

udaotdrhff rdffheafhie. Ounsfiouastn tiidcou siud suisduin dswuaodf

ftifd sirdf it iuhfheo ithot aud uderdudr idohwid iein wn sdaef it

fisd desia-cafium wdn ithot sawdf weiie ftd udai fhoehthoa-fhie it ftd

ohstduf dssiindr fi hff siffdffiu.

N° 2.

Ofoiioiiaso ortsii sov eodisdioe afduiostifoi ft iftvi sitrioistoiv

oiniafetsorit ifeov rsri afotiiiiv ri-diiot irio rivvio eovit

atrotfetsoria aioriti iitri tf oitovin tri aerifei ioreitit sov usttoi

oioittstifo dfti afdooitior trso ifeov tri dfit otftfeov softriedi ft

oistoiv oriofiforiti suiteii viireiiitifoi it tri iarfoi-siti iiti trir

uet otiiiotiv uitfti rid io tri eoviieeiiiv rfasiieostr ft rii dftrit

tfoeei.

La solution du premier de ces chiffres nous a donné assez de peine. Le

second nous a causé une difficulté extrême, et ce n'est qu'en mettant en

jeu toutes nos facultés que nous avons pu en venir à bout. Le premier se

lit ainsi[65]:

«Various are the methods which have been devised for transmitting

secret information from one individual to another by means of writing,

illegible to any except him for whom it was originally destined; and

the art of thus secretly communicating intelligence has been generally

termed _cryptography_. Many species of secret writing were known to the

ancients. Sometimes a slave's head was shaved and the crown written

upon with some indelible colouring fluid; after which the hair being

permitted to grow again, information could be transmitted with little

danger that discovery would ensue until the ambulatory epistle safely

reached its destination. Cryptography, however pure, properly embraces

those modes of writing which are rendered legible only by means of some

explanatory key which makes known the real signification of the ciphers

employed to its possessor.»

La phrase-clef de cette cryptographie est:

--«A word to the wise is sufficient[66].»

La seconde se traduit ainsi[67]:

«Nonsensical phrases and unmeaning combinations of words, as the

learned lexicographer would have confessed himself, when hidden under

cryptographic ciphers, serve to _perplex_ the curious enquirer, and

baffle penetration more completely than would the most profound

_apophtegms_ of learned philosophers. Abstruse disquisitions of the

scoliasts were they but presented before him in the undisguised

vocabulary of his mother tongue....»

Le sens de la dernière phrase, on le voit, est suspendu. Nous nous

sommes attaché à une stricte épellation. Par mégarde, la lettre _d_ a

été mise à la place de _l_ dans le mot _perplex_.

La phrase-clef est celle-ci: «_Suaviter in modo, fortiter in re._»

Dans la cryptographie ordinaire, comme on le verra par la plupart

de celles dont j'ai donné des exemples, l'alphabet artificiel dont

conviennent les correspondants s'emploie lettre pour lettre, à la place

de l'alphabet usuel. Par exemple--deux personnes veulent entretenir une

correspondance secrète. Elles conviennent avant de se séparer que le

signe

) signifiera a

( » b

-- » c

* » d

. » e

, » f

; » g

: » h

? » i ou j

! » k

& » l

o » m

' » n

+ » o

[I] » p

[P] » q

-> » r

] » s

[ » t

£ » u ou v

[S] » w

¿ » x

¡ » y

<- » z

Il s'agit de communiquer cette note:

«We must see you immediately upon a matter of great importance.

Plots have been discovered, and the conspirators are in our hands.

Hasten[68]!»

On écrirait ces mots:

[chiffre]

Voilà qui a certainement une apparence fort compliquée, et paraîtrait

un chiffre fort difficile à quiconque ne serait pas versé, en

cryptographie. Mais on remarquera que _a_, par exemple, n'est jamais

représenté par un autre signe que ), _b_ par un autre signe que ( et

ainsi de suite. Ainsi, par la découverte, accidentelle ou non, d'une

seule des lettres, la personne interceptant la missive aurait déjà un

grand avantage, et pourrait appliquer cette connaissance à tous les cas

où le signe en question est employé dans le chiffre.

D'autre part, les cryptographies, qui nous ont été envoyées par notre

correspondant de Stonington, identiques en construction avec le chiffre

résolu par Berryer, n'offrent pas ce même avantage.

Examinons par exemple la seconde de ces énigmes. Sa phrase-clef est:

«_Suaviter in modo, fortiter in re._»

Plaçons maintenant l'alphabet sous cette phrase, lettre sous lettre;

nous aurons:

suaviterinmodofortiterinre

abcdefghijklmnopqrstuvwxyz

où l'on voit que: a est pris pour c

d » » » m

e » » » g, u et z

f » » » o

i » » » e, i, s et w

m » » » k

n » » » j et x

o » » » l, n et p

r » » » h, q, v et y

s » » » a

t » » » f, r et t

u » » » b

v » » » d

De cette façon _n_ représente deux lettres et _e_, _o_ et _t_ en

représentent chacune trois, tandis que _i_ et _r_ n'en représentent pas

moins de quatre. Treize caractères seulement jouent le rôle de tout

l'alphabet. Il en résulte que le chiffre a l'air d'être un pur mélange

des lettres _e_, _o_, _t_, _r_ et _i_, cette dernière lettre prédominant

surtout, grâce à l'accident qui lui fait représenter les lettres qui par

elles-mêmes prédominent extraordinairement dans la plupart des langues--

à savoir _e_ et _i_.

Supposons une lettre de ce genre interceptée et la phrase-clef inconnue,

on peut imaginer que l'individu qui essaiera de la déchiffrer arrivera,

en le devinant, ou par tout autre moyen, à se convaincre qu'un certain

caractère (_i_ par exemple) représente la lettre _e_. En parcourant la

cryptographie pour se confirmer dans cette idée, il n'y rencontrera rien

qui n'en soit au contraire la négation. Il verra ce caractère placé de

telle sorte qu'il ne peut représenter un _e_. Par exemple, il sera fort

embarrassé par les quatre _i_ formant un mot entier, sans l'intervention

d'aucune autre lettre, cas auquel, naturellement, ils ne peuvent tous

être des _e_. On remarquera que le mot _wise_ peut ainsi être formé.

Nous le remarquons, nous, qui sommes en possession de la clef; mais à

coup sûr on peut se demander comment, sans la clef, sans connaître une

seule lettre du chiffre, il serait possible à celui qui a intercepté la

lettre de tirer quelque chose d'un mot tel que _iiii_.

Mais voici qui est plus fort. On pourrait facilement construire une

phrase-clef, où un seul caractère représenterait six, huit ou dix

lettres. Imaginons-nous le mot _iiiiiiiiii_ se présentant dans une

cryptographie à quelqu'un qui n'a pas la clef, ou si cette supposition

est par trop scabreuse, supposons en présence de ce mot la personne

même à qui le chiffre est adressé, et en possession de la clef. Que

fera-t-elle d'un pareil mot? Dans tous les manuels d'Algèbre on trouve

la _formule_ précise pour déterminer le nombre d'arrangements selon

lesquels un certain nombre de lettres _m_ et _n_ peuvent être placées.

Mais assurément aucun de mes lecteurs ne peut ignorer quelles

innombrables combinaisons on peut faire avec ces dix _i_. Et cependant,

à moins d'un heureux accident, le correspondant qui recevra ce chiffre

devra parcourir toutes les combinaisons avant d'arriver au vrai mot,

et encore quand il les aura toutes écrites, sera-t-il singulièrement

embarrassé pour choisir le vrai mot dans le grand nombre de ceux qui se

présenteront dans le cours de son opération.

Pour obvier à cette extrême difficulté en faveur de ceux qui sont en

possession de la clef, tout en la laissant entière pour ceux à qui le

chiffre n'est pas destiné, il est nécessaire que les correspondants

conviennent d'un certain _ordre_, selon lequel on devra lire les

caractères qui représentent plus d'une lettre; et celui qui écrit la

cryptographie devra avoir cet _ordre_ présent à l'esprit. On peut

convenir, par exemple, que la première fois que l'_i_ se présentera dans

le chiffre, il représentera le caractère qui se trouve sous le premier

_i_ dans la phrase-clef, et la seconde fois, le second caractère

correspondant au second _i_ de la clef, etc., etc. Ainsi il faudra

considérer quelle place chaque caractère du chiffre occupe par rapport

au caractère lui-même pour déterminer sa signification exacte.

Nous disons qu'un tel _ordre_ convenu à l'avance est nécessaire pour que

le chiffre n'offre pas de trop grandes difficultés même à ceux qui en

possèdent la clef. Mais on n'a qu'à regarder la cryptographie de notre

correspondant de Stonington pour s'apercevoir qu'il n'y a observé aucun

ordre, et que plusieurs caractères y représentent, dans la plus absolue

confusion, plusieurs autres. Si donc, au sujet du gant que nous avons

jeté au publié en avril, il se sentait quelque velléité de nous accuser

de fanfaronnade, il faudra cependant bien qu'il admette que nous avons

fait honneur et au delà à notre prétention. Si ce que nous avons

dit alors n'était pas dit _suaviter in modo_, ce que nous faisons

aujourd'hui est au moins fait _fortiter in re_.

Dans ces rapides observations nous n'avons nullement essayé d'épuiser le

sujet de la cryptographie; un pareil sujet demanderait un in-folio. Nous

n'avons voulu que mentionner quelques-uns des systèmes de chiffres les

plus ordinaires. Il y a deux mille ans, Aeneas Tacticus énumérait vingt

méthodes distinctes, et l'ingéniosité moderne a fait faire à cette

science beaucoup de progrès. Ce que nous nous sommes proposé surtout,

c'est de suggérer des idées, et peut-être n'avons-nous réussi qu'à

fatiguer le lecteur. Pour ceux qui désireraient de plus amples

informations à ce sujet, nous leur dirons qu'il existe des traités sur

la matière par Trithemius, Cap. Porta, Vignère, et le P. Nicéron.

Les ouvrages des deux derniers peuvent se trouver, je crois, dans la

bibliothèque de Harvard University. Si toutefois on s'attendait à

rencontrer dans ces Essais des _règles pour la solution du chiffre_,

on pourrait se trouver fort désappointé. En dehors de quelques aperçus

touchant la structure générale du langage, et de quelques essais

minutieux d'application pratique de ces aperçus, le lecteur n'y trouvera

rien à retenir qu'il ne puisse trouver dans son propre entendement.

DU PRINCIPE POÉTIQUE[69]

En parlant du Principe poétique, je n'ai pas la prétention d'être ou

complet ou profond. En discutant à l'aventure de ce qui constitue

l'essence de ce qu'on appelle Poésie, le principal but que je me propose

est d'appeler l'attention sur quelques-uns des petits poèmes anglais

ou américains qui sont le plus de mon goût, ou qui ont laissé sur mon

imagination l'empreinte la plus marquée. Par _petits poèmes_ j'entends,

naturellement, des poèmes de peu d'étendue. Et ici qu'on me permette, en

commençant, de dire quelques mots d'un principe assez particulier, qui,

à tort ou à raison, a toujours exercé une certaine influence sur les

jugements critiques que j'ai portés sur la poésie. Je soutiens qu'il

n'existe pas de long poème; que cette phrase «un long poème» est tout

simplement une contradiction dans les termes.

Il est à peine besoin d'observer qu'un poème ne mérite ce nom qu'autant

qu'il émeut l'âme en l'élevant. La valeur d'un poème est en raison

directe de sa puissance d'émouvoir et d'élever. Mais toutes les

émotions, en vertu d'une nécessité psychique, sont transitoires. La dose

d'émotion nécessaire à un poème pour justifier ce titre ne saurait

se soutenir dans une composition d'une longue étendue. Au bout d'une

demi-heure au plus, elle baisse, tombe;--une révulsion s'opère--et dès

lors le poème, de fait, cesse d'être un poème.

Ils ne sont pas rares, sans doute, ceux qui ont trouvé quelque

difficulté à concilier cet axiome critique, «que le Paradis Perdu est à

admirer religieusement d'un bout à l'autre» avec l'impossibilité absolue

où nous sommes de conserver, durant la lecture entière, le degré

d'enthousiasme que cet axiome suppose. En réalité, ce grand ouvrage ne

peut être réputé poétique, que si, perdant de vue cette condition vitale

exigée de toute oeuvre d'art, l'Unité, nous le considérons simplement

comme une série de petits poèmes détachés. Si, pour sauver cette

Unité,--la totalité d'effet ou d'impression qu'il produit--nous le

lisons (comme il le faudrait alors) tout d'un trait, le seul résultat

de cette lecture, c'est de nous faire passer alternativement de

l'enthousiasme à l'abattement. A certain passage, où nous sentons une

véritable poésie, succèdent, inévitablement, des platitudes qu'aucun

préjugé critique ne saurait nous forcer d'admirer; mais si, après avoir

parcouru l'ouvrage en son entier, nous le relisons, laissant de côté le

premier livre pour commencer par le second, nous serons tout surpris

de trouver maintenant admirable ce qu'auparavant nous condamnions--et

condamnable ce qu'auparavant nous ne pouvions trop admirer. D'où il

suit, que l'effet final, total et absolu du poème épique, le meilleur

même qui soit sous le soleil, est nul--c'est là un fait incontestable.

Si nous passons à l'Iliade, à défaut de preuves positives, nous avons

au moins d'excellentes raisons de croire que, dans l'intention de son

auteur, elle ne fut qu'une série de pièces lyriques; si l'on veut y voir

une intention épique, tout ce que je puis dire alors, c'est que l'oeuvre

repose sur un sentiment imparfait de l'art. L'épopée moderne est une

imitation de ce prétendu modèle épique ancien, mais une imitation

maladroite et aveugle. Mais le temps de ces méprises artistiques est

passé. Si, à certaine époque, un long poème a pu être réellement

populaire--ce dont je doute--il est certain du moins qu'il ne peut plus

l'être désormais.

Que l'étendue d'une oeuvre poétique soit, toutes choses égales

d'ailleurs, la mesure de son mérite, c'est là sans doute une proposition

assez absurde--quoique nous en soyons redevables à nos Revues

trimestrielles. Assurément, il ne peut y avoir dans la pure étendue,

abstractivement considérée dans le pur volume d'un livre, rien qui ait

pu exciter une admiration si prolongée de la part de ces taciturnes

pamphlets! Une montagne, sans doute, par le seul sentiment de grandeur

physique qu'elle éveille, peut nous inspirer l'émotion du sublime; mais

quel est l'homme qui soit impressionné de cette façon par la grandeur

matérielle de _la Colombiade_ même? Les Revues du moins ne nous ont pas

encore appris le moyen de l'être. Il est vrai qu'elles ne nous disent

pas crûment que nous devons estimer Lamartine au pied carré, ou Pollock

à la livre;--et cependant quelle autre conclusion tirer de leurs

continuelles rodomontades sur «l'effort soutenu du génie»? Si par «un

effort soutenu» un petit monsieur a accouché d'un épique, nous sommes

tout disposés à lui tenir franchement compte de l'effort--si toutefois

cela en vaut la peine; mais qu'il nous soit permis de ne pas juger de

l'oeuvre sur l'effort. Il faut espérer que le sens commun, à l'avenir,

aimera mieux juger une oeuvre d'art par l'impression et l'effet

produits, que par le temps qu'elle met à produire cet effet ou la somme

d'«effort soutenu» qu'il a fallu pour réaliser cette impression. La

vérité est que la persévérance est une chose, et le génie une autre,

et toutes les _Quarterlies_ de la Chrétienté ne parviendront pas à les

confondre. En attendant, on ne peut se refuser à reconnaître l'évidence

de ma proposition et celle des considérations qui l'appuient. En tous

cas, si elles passent généralement pour des erreurs condamnables, il n'y

a pas là de quoi compromettre gravement leur vérité.

D'autre part, il est clair qu'un poème peut pécher par excès de

brièveté. Une brièveté excessive dégénère en épigramme. Un poème trop

court peut produire çà et là un vif et brillant effet; mais non un effet

profond et durable. Il faut à un sceau un temps de pression suffisant

pour s'imprimer sur la cire. Béranger a écrit quantité de choses

piquantes et émouvantes, mais en général ce sont choses trop légères

pour s'imprimer profondément dans l'attention publique, et ainsi, les

créations de son imagination, comme autant de plumes aériennes, n'ont

apparu que pour être emportées par le vent.

Un remarquable exemple de ce que peut produire une brièveté exagérée

pour compromettre un poème et l'empêcher de devenir populaire, c'est

l'exquise petite _Sérénade_ que voici:

Je m'éveille de rêver de toi

Dans le premier doux sommeil de la nuit,

Lorsque les vents respirent tout bas,

Et que rayonnent les brillantes étoiles.

Je m'éveille de rêver de toi,

Et un esprit dans mes pieds

M'a conduit--qui sait comment?

Vers la fenêtre de ta chambre, douce amie!

Les brises vagabondes se pâment

Sur ce sombre, ce silencieux courant;

Les odeurs du champac s'évanouissent

Comme de douces pensées dans un rêve;

La complainte du rossignol

Meurt sur son coeur,

Comme je dois mourir sur le tien,

O bien-aimée que tu es!

Oh! soulève-moi du gazon!

Je meurs, je m'évanouis, je succombe!

Laisse ton amour en baisers pleuvoir

Sur mes lèvres et mes paupières pâles!

Ma joue est froide et blanche, hélas!

Mon coeur bat fort et vite;

Oh! presse-le encore une fois tout contre le tien,

Où il doit se briser enfin.

Ces vers ne sont peut-être familiers qu'à peu de lecteurs; et cependant

ce n'est pas moins qu'un poète comme Shelley qui les a écrits[70]. Tout

le monde appréciera cette chaleur d'une imagination en même temps si

délicate et si éthérée; mais personne ne la sentira aussi pleinement

que celui qui vient de sortir des doux rêves de la bien-aimée pour se

baigner dans l'air parfumé d'une nuit d'été australe.

Un des poèmes les plus achevés de Willis[71], le meilleur assurément

à mon avis qu'il ait jamais écrit, a dû sans doute à ce même excès de

brièveté de ne pas occuper la place qui lui est due tant aux yeux des

critiques que devant l'opinion populaire.

Les ombres s'étendaient le long de Broadway,

Proche était l'heure du crépuscule,

Et lentement une belle dame

S'y promenait dans son orgueil.

Elle se promenait seule; mais invisibles,

Des esprits marchaient à son côté.

Sous ses pieds la Paix charmait la terre,

Et l'Honneur enchantait l'air;

Tous ceux qui passaient la regardaient avec complaisance,

Et l'appelaient bonne autant que belle,

Car tout ce que Dieu lui avait donné

Elle le conservait avec un soin jaloux.

Elle gardait avec soin ses rares beautés

Des amoureux chauds et sincères--

Son coeur pour tout était froid, excepté pour l'or,

Et les riches ne venaient pas lui faire la cour;--

Mais quel honneur pour des charmes à vendre,

Si les prêtres se chargent du marché!

Maintenant elle marchait, vierge encore plus belle.

Vierge éthérée, pâle comme un lis:

Et elle avait maintenant une compagnie invisible

Capable de désespérer l'âme--

Entre le besoin et le mépris elle marchait délaissée,

Et rien ne pouvait la sauver.

Aucun pardon maintenant ne peut rasséréner son front

De la paix de ce monde, pour prier;

Car pendant que la prière égarée de l'amour s'est dissipée dans l'air,

Son coeur de femme s'est donné libre carrière!

Mais le péché pardonné par Christ dans le ciel

Sera toujours maudit par l'homme!

Nous avons quelque peine à reconnaître dans cette composition le Willis

qui a écrit tant de «vers de société.» Non seulement elle est richement

idéale; mais les vers en sont pleins d'énergie, et respirent une

chaleur, une sincérité de sentiment évidente, que nous chercherions en

vain dans tous les autres ouvrages de l'auteur.

Pendant que la manie épique--l'idée que pour avoir du mérite en poésie,

la prolixité est indispensable--disparaissait peu à peu depuis quelques

années de l'esprit du public, en vertu même de son absurdité, nous

voyions lui succéder une autre hérésie d'une fausseté trop palpable pour

être longtemps tolérée; mais qui, pendant la courte période qu'elle

a déjà duré, a plus fait à elle seule pour la corruption de notre

littérature poétique que tous ses autres ennemis à la fois. Je veux dire

l'hérésie du _Didactique_. Il est reçu, implicitement et explicitement,

directement et indirectement, que la dernière fin de toute Poésie est

la Vérité. Tout poème, dit-on, doit inculquer une morale, et c'est par

cette morale qu'il faut apprécier le mérite poétique d'un ouvrage. Nous

autres Américains surtout, nous avons patronné cette heureuse idée,

et c'est particulièrement à nous, Bostoniens, qu'elle doit son entier

développement. Nous nous sommes mis dans la tête, qu'écrire un poème

uniquement pour l'amour de la poésie, et reconnaître que tel a été notre

dessein en l'écrivant, c'est avouer que le vrai sentiment de la dignité

et de la force de la poésie nous fait radicalement défaut--tandis qu'en

réalité, nous n'aurions qu'à rentrer un instant en nous-mêmes, pour

découvrir immédiatement qu'il n'existe et ne peut exister sous le soleil

d'oeuvre plus absolument estimable, plus suprêmement noble, qu'un vrai

poème, un poème _per se_, un poème, qui n'est que poème et rien de plus,

un poème écrit pour le pur amour de la poésie.

Avec tout le respect que j'ai pour la Vérité, respect aussi grand que

celui qui ait jamais pu faire battre une poitrine humaine, je voudrais

cependant limiter, en une certaine mesure, ses moyens d'inculcation. Je

voudrais les limiter pour les renforcer, au lieu de les affaiblir en les

multipliant. Les exigences de la Vérité sont sévères. Elle n'a aucune

sympathie pour les fleurs de l'imagination. Tout ce qu'il y a de plus

indispensable dans le Chant est précisément ce dont elle a le moins

affaire. C'est la réduire à l'état de pompeux paradoxe que de

l'enguirlander de perles et de fleurs. Une vérité, pour acquérir toute

sa force, a plutôt besoin de la sévérité que des efflorescences du

langage. Ce qu'elle veut, c'est que nous soyons simples, précis,

élégants; elle demande de la froideur, du calme, de l'impassibilité. En

un mot, nous devons être à son égard, autant qu'il est possible, dans

l'état d'esprit le plus directement opposé à l'état poétique. Bien

aveugle serait celui qui ne saisirait pas les différences radicales qui

creusent un abîme entre les moyens d'action de la vérité et ceux de la

poésie.

Il faudrait être irrémédiablement enragé de théorie, pour persister, en

dépit de ces différences, à essayer de réconcilier l'irréconciliable

antipathie de la Poésie et de la Vérité.

Si nous divisons le monde de l'esprit en ses trois parties les plus

visiblement distinctes, nous avons l'Intellect pur, le Goût et le Sens

moral. Je mets le Goût au milieu, parce que c'est précisément la place

qu'il occupe dans l'esprit. Il se relie intimement aux deux extrêmes, et

n'est séparé du Sens moral que par une si faible différence qu'Aristote

n'a pas hésité à mettre quelques-unes de ses opérations au nombre des

vertus mêmes. Cependant, l'_office_ de chacune de ces facultés se

distingue par des caractères suffisamment tranchés. De même que

l'Intellect recherche le Vrai, le Goût nous révèle le Beau, et le Sens

moral ne s'occupe que du Devoir. Pendant que la Conscience nous enseigne

l'obligation du Devoir, et que la Raison nous en montre l'utilité, le

Goût se contente d'en déployer les charmes, déclarant la guerre au Vice

uniquement sur le terrain de sa difformité, de ses disproportions, de sa

haine pour la convenance, la proportion, l'harmonie, en un mot pour la

Beauté.

Un immortel instinct, ayant des racines profondes dans l'esprit de

l'homme, c'est donc le sentiment du Beau. C'est ce sentiment qui est la

source du plaisir qu'il trouve dans les formes infinies, les sons, les

odeurs, les sensations.

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