Mon propre cas ne différait en aucune particularité importante des

cas mentionnés dans les livres de médecine. Quelquefois, sans cause

apparente, je tombais peu à peu dans un état de demi-syncope ou de

demi-évanouissement; et je demeurais dans cet état sans douleur, sans

pouvoir remuer, ni même penser, mais conservant une conscience obtuse et

léthargique de ma vie et de la présence des personnes qui entouraient

mon lit, jusqu'à ce que la crise de la maladie me rendît tout à coup

à un état de sensation parfaite. D'autres fois j'étais subitement et

impétueusement atteint. Je devenais languissant, engourdi, j'avais des

frissons, des étourdissements, et me sentais tout d'un coup abattu.

Alors, des semaines entières, tout était vide pour moi, noir et

silencieux; un néant remplaçait l'univers. C'était dans toute la force

du terme un total anéantissement. Je me réveillais, toutefois, de ces

dernières attaques peu à peu et avec une lenteur proportionnée à la

soudaineté de l'accès. Aussi lentement que point l'aurore pour le

mendiant sans ami et sans asile, errant dans la rue pendant une longue

nuit désolée d'hiver, aussi tardive pour moi, aussi désirée, aussi

bienfaisante la lumière revenait à mon âme.

A part cette disposition aux attaques, ma santé générale paraissait

bonne; et je ne pouvais m'apercevoir qu'elle était affectée par ce

seul mal prédominant, à moins de considérer comme son effect une

idiosyncrasie qui se manifestait ordinairement pendant mon sommeil. En

me réveillant, je ne parvenais jamais à reprendre tout de suite pleine

et entière possession de mes sens, et je restais toujours un certain

nombre de minutes dans un grand égarement et une profonde perplexité;

mes facultés mentales en général, mais surtout ma mémoire, étant

absolument en suspens.

Dans tout ce que j'endurais ainsi il n'y avait pas de souffrance

physique, mais une infinie détresse morale. Mon imagination devenait

un véritable charnier. Je ne parlais que «de vers, de tombes et

d'épitaphes.» Je me perdais dans des songeries de mort, et l'idée d'être

enterré vivant ne cessait d'occuper mon cerveau. Le spectre du danger

auquel j'étais exposé me hantait jour et nuit. Le jour, cette pensée

était pour moi une torture, et la nuit, une agonie. Quand l'affreuse

obscurité se répandait sur la terre, l'horreur de cette pensée me

secouait--me secouait comme le vent secoue les plumes d'un corbillard.

Quand la nature ne pouvait plus résister au sommeil, ce n'était qu'avec

une violente répulsion que je consentais à dormir--car je frissonnais en

songeant qu'à mon réveil, je pouvais me trouver l'habitant d'une tombe.

Et lorsqu'enfin je succombais au sommeil, ce n'était que pour être

emporté dans un monde de fantômes, au dessus duquel, avec ses ailes

vastes et sombres, couvrant tout de leur ombre, planait seule mon idée

sépulcrale.

Parmi les innombrables et sombres cauchemars qui m'oppressèrent ainsi en

rêves, je ne rappellerai qu'une seule vision. Il me sembla que j'étais

plongé dans une crise cataleptique plus longue et plus profonde que

d'ordinaire. Tout à coup je sentis tomber sur mon front une main glacée,

et une voix impatiente et mal articulée murmura à mon oreille ce mot:

«Lève-toi!»

Je me dressai sur mon séant. L'obscurité était complète. Je ne pouvais

voir la figure de celui qui m'avait réveillé; je ne pouvais me rappeler

ni l'époque à laquelle j'étais tombé dans cette crise, ni l'endroit où

je me trouvais alors couché. Pendant que, toujours sans mouvement, je

m'efforçais péniblement de rassembler mes idées, la main froide me

saisit violemment le poignet, et le secoua rudement, pendant que la voix

mal articulée me disait de nouveau:

«Lève-toi! Ne t'ai-je pas ordonné de te lever?»

«Et qui es-tu?» demandai-je.

«Je n'ai pas de nom dans les régions que j'habite», reprit la voix,

lugubrement. «J'étais mortel, mais je suis un démon. J'étais sans pitié,

mais je suis plein de compassion. Tu sens que je tremble. Mes dents

claquent, pendant que je parle, et cependant ce n'est pas du froid de la

nuit--de la nuit sans fin. Mais cette horreur est intolérable. Comment

peux-tu dormir en paix? Je ne puis reposer en entendant le cri de

ces grandes agonies. Les voir, c'est plus que je ne puis supporter.

Lève-toi! Viens avec moi dans la nuit extérieure, et laisse-moi te

dévoiler les tombes. N'est-ce pas un spectacle lamentable?--Regarde.»

Je regardai; et la figure invisible, tout en me tenant toujours par le

poignet, avait fait ouvrir au grand large les tombes de l'humanité, et

de chacune d'elles sortit une faible phosphorescence de décomposition,

qui me permit de pénétrer du regard les retraites les plus secrètes, et

de contempler les corps enveloppés de leur linceul, dans leur triste et

solennel sommeil en compagnie des vers! Mais hélas! ceux qui dormaient

d'un vrai sommeil étaient des millions de fois moins nombreux que ceux

qui ne dormaient pas du tout. Il se produisit un léger remuement, puis

une douloureuse et générale agitation; et des profondeurs des fosses

sans nombre il venait un mélancolique froissement de suaires; et parmi

ceux qui semblaient reposer tranquillement, je vis qu'un grand nombre

avaient plus ou moins modifié la rigide et incommode position dans

laquelle ils avaient été cloués dans leur tombe. Et pendant que je

regardais, la voix me dit encore: «N'est-ce pas, oh! n'est-ce pas une

vue pitoyable?» Mais avant que j'aie pu trouver un mot de réponse, le

fantôme avait cessé de me serrer le poignet; les lueurs phosphorescentes

expirèrent, et les tombes se refermèrent tout à coup avec violence,

pendant que de leurs profondeurs sortait un tumulte de cris désespérés,

répétant: «N'est-ce pas--ô Dieu! n'est-ce pas une vue bien pitoyable?»

Ces apparitions fantastiques qui venaient m'assaillir la nuit étendirent

bientôt jusque sur mes heures de veille leur terrifiante influence. Mes

nerfs se détendirent complètement, et je fus en proie à une horreur

perpétuelle. J'hésitai à aller à cheval, à marcher, à me livrer à un

exercice qui m'eût fait sortir de chez moi. De fait, je n'osais plus

me hasarder hors de la présence immédiate de ceux qui connaissaient ma

disposition à la catalepsie, de peur que, tombant dans un de mes

accès habituels, je ne fusse enterré avant qu'on ait pu constater mon

véritable état. Je doutai de la sollicitude, de la fidélité de mes plus

chers amis.

Je craignais que, dans un accès plus prolongé que de coutume, ils ne se

laissassent aller à me regarder comme perdu sans ressources. J'en vins

au point de m'imaginer que, vu la peine que je leur occasionnais, ils

seraient enchantés de profiter d'une attaque très prolongée pour se

débarrasser complètement de moi. En vain essayèrent-ils de me rassurer

par les promesses les plus solennelles. Je leur fis jurer par le plus

sacré des serments que, quoi qu'il pût arriver, ils ne consentiraient à

mon inhumation, que lorsque la décomposition de mon corps serait assez

avancée pour rendre impossible tout retour à la vie; et malgré tout, mes

terreurs mortelles ne voulaient entendre aucune raison, accepter aucune

consolation.

Je me mis alors à imaginer toute une série de précautions soigneusement

élaborées. Entre autres choses, je fis retoucher le caveau de famille,

de manière à ce qu'il pût facilement être ouvert de l'intérieur. La plus

légère pression sur un long levier prolongé bien avant dans le caveau

faisait jouer le ressort des portes de fer. Il y avait aussi des

arrangements pris pour laisser libre entrée à l'air et à la lumière,

des réceptacles appropriés pour la nourriture et l'eau, à la portée

immédiate du cercueil destiné à me recevoir. Ce cercueil était

chaudement et moëlleusement matelassé, et pourvu d'un couvercle arrangé

sur le modèle de la porte, c'est-à-dire muni de ressorts qui permissent

au plus faible mouvement du corps de le mettre en liberté. De plus

j'avais fait suspendre à la voûte du caveau une grosse cloche, dont la

corde devait passer par un trou dans le cercueil, et être attachée à

l'une de mes mains. Mais, hélas! que peut la vigilance contre notre

destinée! Toutes ces sécurités si bien combinées devaient être

impuissantes à sauver des dernières agonies un malheureux condamné à

être enterré vivant!

Il arriva un moment--comme cela était déjà arrivé--où, sortant d'une

inconscience totale, je ne recouvrai qu'un faible et vague sentiment de

mon existence. Lentement--à pas de tortue--revenait la faible et grise

lueur du jour de l'intelligence. Un malaise engourdissant. La sensation

apathique d'une douleur sourde. L'absence d'inquiétude, d'espérance et

d'effort.

Puis, après un long intervalle, un tintement dans les oreilles; puis,

après un intervalle encore plus long, une sensation de picotement ou de

fourmillement aux extrémités; puis une période de quiétude voluptueuse

qui semble éternelle, et pendant laquelle mes sentiments en se

réveillant essaient de se transformer en pensée; puis une courte rechute

dans le néant, suivie d'un retour soudain. Enfin un léger tremblotement

de paupières, et immédiatement après, la secousse électrique d'une

terreur mortelle, indéfinie, qui précipite le sang en torrents des

tempes au coeur.

Puis le premier effort positif pour penser, la première tentative de

souvenir. Succès partiel et fugitif. Mais bientôt la mémoire recouvre

son domaine, au point que, dans une certaine mesure, j'ai conscience de

mon état. Je sens que je ne me réveille pas d'un sommeil ordinaire. Je

me souviens que je suis sujet à la catalepsie. Et bientôt enfin, comme

par un débordement d'océan, mon esprit frémissant est submergé par

la pensée de l'unique et effroyable danger--l'unique idée spectrale,

envahissante.

Pendant les quelques minutes qui suivirent ce cauchemar, je restai sans

mouvement. Je ne me sentais pas le courage de me mouvoir. Je n'osais

pas faire l'effort nécessaire pour me rendre compte de ma destinée; et

cependant il y avait quelque chose dans mon coeur qui me murmurait que

_c'était vrai_. Le désespoir--un désespoir tel qu'aucune autre espèce de

misère n'en peut inspirer à un être humain--le désespoir seul me poussa

après une longue irrésolution à soulever les lourdes paupières de mes

yeux. Je les soulevai. Il faisait noir--tout noir. Je reconnus que

l'accès était passé. Je reconnus que ma crise était depuis longtemps

terminée. Je reconnus que j'avais maintenant recouvré l'usage de mes

facultés visuelles.--Et cependant il faisait noir--tout noir--l'intense

et complète obscurité de la nuit qui ne finit jamais.

J'essayai de crier, mes lèvres et ma langue desséchées se murent

convulsivement à la fois dans cet effort;--mais aucune voix ne sortit

des cavernes de mes poumons, qui, oppressées comme sous le poids d'une

montagne, s'ouvraient et palpitaient avec le coeur, à chacune de mes

pénibles et haletantes aspirations.

Le mouvement de mes mâchoires dans l'effort que je fis pour crier me

montra qu'elles étaient liées, comme on le fait d'ordinaire pour les

morts. Je sentis aussi que j'étais couché sur quelque chose de dur,

et qu'une substance analogue comprimait rigoureusement mes flancs.

Jusque-là je n'avais pas osé remuer aucun de mes membres;--mais alors

je levai violemment mes bras, qui étaient restés étendus les poignets

croisés. Ils heurtèrent une substance solide, une paroi de bois, qui

s'étendait au dessus de ma personne, et n'était pas séparée de ma face

de plus de six pouces. Je ne pouvais plus en douter, je reposais bel et

bien dans un cercueil.

Cependant au milieu de ma misère infinie l'ange de l'espérance vint me

visiter;--je songeai à mes précautions si bien prises. Je me tordis, fis

mainte évolution spasmodique pour ouvrir le couvercle; il ne bougea

pas. Je tâtai mes poignets pour y chercher la corde de la cloche; je

ne trouvai rien. L'espérance s'enfuit alors pour toujours, et le

désespoir--un désespoir encore plus terrible--régna triomphant; car je

ne pouvais m'empêcher de constater l'absence du capitonnage que j'avais

si soigneusement préparé; et soudain mes narines sentirent arriver à

elles l'odeur forte et spéciale de la terre humide. La conclusion était

irrésistible. Je n'étais pas dans le caveau. J'avais sans doute eu une

attaque hors de chez moi--au milieu d'étrangers;--quand et comment, je

ne pus m'en souvenir; et c'étaient eux qui m'avaient enterré comme un

chien--cloué dans un cercueil vulgaire--et jeté profondément, bien

profondément, et pour toujours, dans une fosse ordinaire et sans nom.

Comme cette affreuse conviction pénétrait jusqu'aux plus secrètes

profondeurs de mon âme, une fois encore j'essayai de crier de toutes mes

forces; et dans cette seconde tentative je réussis. Un cri prolongé,

sauvage et continu, un hurlement d'agonie retentit à travers les

royaumes de la nuit souterraine.

«Holà! Holà! vous, là-bas!» dit une voix rechignée.

«Que diable a-t-il donc?» dit un second.

«Voulez-vous bien finir?» dit un troisième.

«Qu'avez-vous donc à hurler de la sorte comme une chatte amoureuse?» dit

un quatrième. Et là-dessus je fus saisi et secoué sans cérémonie pendant

quelques minutes par une escouade d'individus à mauvaise mine. Ils ne me

réveillèrent pas--car j'étais parfaitement éveillé quand j'avais poussé

ce cri--mais ils me rendirent la pleine possession de ma mémoire.

Cette aventure se passa près de Richmond, en Virginie. Accompagné d'un

ami, j'étais allé à une partie de chasse et nous avions suivi pendant

quelques milles les rives de James River. A l'approche de la nuit, nous

fûmes surpris par un orage. La cabine d'un petit sloop à l'ancre dans

le courant, et chargé de terreau, était le seul abri acceptable qui

s'offrît à nous. Nous nous en accommodâmes, et passâmes la nuit abord.

Je dormis dans un des deux seuls hamacs de l'embarcation--et les hamacs

d'un sloop de soixante-dix tonnes n'ont pas besoin d'être décrits. Celui

que j'occupai ne contenait aucune espèce de literie. La largeur extrême

était de dix-huit pouces; et la distance du fond au pont qui le couvrait

exactement de la même dimension. J'éprouvai une extrême difficulté à

m'y faufiler. Cependant, je dormis profondément; et l'ensemble de

ma vision--car ce n'était ni un songe, ni un cauchemar--provint

naturellement des circonstances de ma position--du train ordinaire de

ma pensée, et de la difficulté, à laquelle j'ai fait allusion, de

recueillir mes sens, et surtout de recouvrer ma mémoire longtemps

après mon réveil. Les hommes qui m'avaient secoué étaient les gens de

l'équipage du sloop, et quelques paysans engagés pour le décharger.

L'odeur de terre m'était venue de la cargaison elle-même. Quant au

bandage de mes mâchoires, c'était un foulard que je m'étais attaché

autour de la tête à défaut de mon bonnet de nuit accoutumé.

Toutefois, il est indubitable que les tortures que j'avais endurées

égalèrent tout à fait, sauf pour la durée, celles d'un homme réellement

enterré vif. Elles avaient été épouvantables--hideuses au delà de toute

conception. Mais le bien sortit du mal; leur excès même produisit en

moi une révulsion inévitable. Mon âme reprit du ton, de l'équilibre.

Je voyageai à l'étranger. Je me livrai à de vigoureux exercices. Je

respirai l'air libre du ciel. Je songeai à autre chose qu'à la mort. Je

laissai de côté mes livres de médecine. Je brûlai _Buchan_. Je ne lus

plus les _Pensées Nocturnes_--plus de galimatias sur les cimetières,

plus de contes terribles _comme celui-ci_. En résumé je devins un homme

nouveau, et vécus en homme. A partir de cette nuit mémorable, je

dis adieu pour toujours à mes appréhensions funèbres, et avec elles

s'évanouit la catalepsie, dont peut-être elles étaient moins la

conséquence que la cause.

Il y a certains moments où, même aux yeux réfléchis de la raison,

le monde de notre triste humanité peut ressembler à un enfer; mais

l'imagination de l'homme n'est pas une Carathis pour explorer impunément

tous ses abîmes. Hélas! Il est impossible de regarder cette légion de

terreurs sépulcrales comme quelque chose de purement fantastique; mais,

semblable aux démons qui accompagnèrent Afrasiab dans son voyage sur

l'Oxus, il faut qu'elle dorme ou bien qu'elle nous dévore--il faut la

laisser reposer ou nous résigner à mourir.

BON-BON

Quand un bon vin meuble mon estomac,

Je suis plus savant que Balzac,

Plus sage que Pibrac;

Mon bras seul, faisant l'attaque

De la nation cosaque,

La mettrait au sac;

De Charon je passerais le lac

En dormant dans son bac;

J'irais au fier Esque,

Sans que mon coeur fit tic ni tac,

Présenter du tabac.

_Vaudeville français._

Que Pierre Bon-Bon ait été un _restaurateur_ de capacités peu communes,

personne de ceux qui, pendant le règne de .... fréquentaient le petit

café dans le cul-de-sac Le Fèbvre à Rouen, ne voudrait, j'imagine, le

contester. Que Pierre Bon-Bon ait été, à un égal degré, versé dans la

philosophie de cette époque, c'est, je le présume, quelque chose encore

de plus difficile à nier. Ses _pâtés de foie_ étaient sans aucun doute

immaculés; mais quelle plume pourrait rendre justice à ses _Essais

sur la nature_--à ses _Pensées sur l'âme_--à ses _Observations sur

l'esprit_? Si ses _fricandeaux_ étaient inestimables, quel littérateur

du jour n'aurait pas payé une _Idée de Bon-Bon_ le double de ce qu'il

aurait donné de tout l'étalage de toutes les _Idées_ de tout le reste

des savants? Bon-Bon avait fouillé des bibliothèques que nul autre

n'avait fouillées,--il avait lu plus de livres qu'on ne pourrait s'en

faire une idée,--il avait compris plus de choses qu'aucun autre n'eût

jamais conçu la possibilité d'en comprendre: et quoique au temps où il

florissait, il ne manquât pas d'auteurs à Rouen pour affirmer «que ses

écrits ne l'emportaient ni en pureté sur l'Académie, ni en profondeur

sur le Lycée»--quoique, (remarquez bien ceci) ses doctrines ne fussent

généralement pas comprises du tout, il ne s'ensuivait nullement qu'elles

fussent difficiles à comprendre. Ce n'est que leur évidence absolue,

je crois, qui détermina plusieurs personnes à les considérer comme

abstruses. C'est à Bon-Bon--n'allons pas plus loin--c'est à Bon-Bon que

Kant lui-même doit la plus grande partie de sa métaphysique. Bon-Bon

il est vrai, n'était ni un Platonicien, ni, à strictement parler, un

Aristotélicien--et il n'était pas homme, comme le moderne Leibnitz, à

perdre les heures précieuses qui pouvaient être employées à l'invention

d'une fricassée, et par une facile transition, à l'analyse d'une

sensation, en tentatives frivoles pour réconcilier l'éternelle

dissension de l'eau et de l'huile dans les discussions morales. Pas

du tout. Bon-Bon était ionique--Bon-Bon était également italique. Il

raisonnait _à priori_, il raisonnait aussi _à posteriori_. Ses idées

étaient innées--ou autre chose. Il avait foi en George de Trébizonde--il

avait foi aussi en Bessarion. Bon-Bon était avant tout un Bon-Boniste.

J'ai parlé des capacités de notre philosophe, en tant que

_restaurateur_. Je ne voudrais cependant pas qu'un de mes amis allât

s'imaginer, qu'en remplissant de ce côté ses devoirs héréditaires, notre

héros n'estimait pas à leur valeur leur dignité et leur importance.

Bien loin de là. Il serait impossible de dire de laquelle de ces deux

professions il était le plus fier. Dans son opinion, les facultés de

l'intellect avaient une liaison très étroite avec les capacités de

l'estomac. Je ne suis pas éloigné de croire qu'il était assez à ce

sujet de l'avis des Chinois, qui soutiennent que l'âme a son siège dans

l'abdomen. En tout cas, pensait-il, les Grecs avaient raison d'employer

le même mot pour l'esprit et le diaphragme[59]. En lui attribuant

cette opinion, je ne veux pas insinuer qu'il avait un penchant à la

gloutonnerie, ni autre charge sérieuse au préjudice du métaphysicien. Si

Pierre Bon-Bon avait ses faibles--et quel est le grand homme qui n'en

ait pas mille?--si Pierre Bon-Bon, dis-je, avait ses faibles, c'étaient

des faibles de fort peu d'importance--des défauts, qui, dans d'autres

tempéraments, auraient plutôt pu passer pour des vertus. Parmi ces

faibles, il en est un tout particulier, que je n'aurais même pas

mentionné dans son histoire, s'il n'y avait pas joué un rôle

prédominant, et ne faisait pour ainsi dire une saillie du plus _haut

relief_ sur le fond uni de son caractère général:--Bon-Bon ne pouvait

laisser échapper une occasion de faire un marché.

Non pas qu'il fût avaricieux, non! Pour sa satisfaction de philosophe

il n'était nullement nécessaire que le marché tournât à son propre

avantage. Pourvu qu'il pût réaliser un marché,--un marché de quelque

espèce que ce fut, en n'importe quels termes, ou dans n'importe quelles

circonstances--un triomphant sourire s'étalait plusieurs jours de suite

sur sa face qu'il illuminait, et un clin d'oeil significatif annonçait

clairement qu'il avait conscience de sa sagacité.

En toute époque il n'eût pas été très étonnant qu'un trait d'humeur

aussi particulier que celui dont je viens de parler eût provoqué

l'attention et la remarque. A l'époque de notre récit, il aurait été

on ne peut plus étonnant qu'il n'eût pas donné lieu à de nombreuses

observations. On raconta bientôt que, dans toutes les occasions de ce

genre, le sourire de Bon-Bon était habituellement fort différent du

franc rire avec lequel il accueillait ses propres facéties ou saluait

un ami. On sema des insinuations propres à intriguer la curiosité, on

colporta des histoires de marchés scabreux conclus à la hâte, et dont il

s'était repenti à loisir; on parla, avec faits à l'appui, de facultés

inexplicables, de vagues aspirations, d'inclinations surnaturelles

inspirées par l'auteur de tout mal dans l'intérêt de ses propres

desseins.

Notre philosophe avait encore d'autres faibles, mais qui ne valent guère

la peine d'être sérieusement examinés. Par exemple il y a peu d'hommes

doués d'une profondeur extraordinaire à qui ait manqué une certaine

inclination pour la bouteille. Cette inclination est-elle une cause

excitante, ou plutôt une preuve irréfragable de la profondeur en

question? c'est chose délicate à décider. Bon-Bon, autant que je puis le

savoir, ne pensait pas que ce sujet fût suceptible d'une investigation

minutieuse--ni moi non plus. Cependant, dans son indulgence pour un

penchant aussi essentiellement classique, il ne faut pas supposer que le

_restaurateur_ perdît de vue les distractions intuitives qui devaient

caractériser, à la fois et dans le même temps, ses _essais_ et ses

_omelettes_. Grâce à ces distinctions, le vin de Bourgogne avait son

heure attitrée, et les Côtes du Rhône leur moment propice. Pour lui le

Sauterne était au Médoc ce que Catulle était à Homère. Il jouait avec un

syllogisme en sablant du Saint-Peray, mais il démêlait un dilemme sur du

Clos Vougeot et renversait une théorie dans un torrent de Chambertin.

Tout eût été bien si ce même sentiment de convenance l'eût suivi dans le

frivole penchant dont j'ai parlé; mais ce n'était pas du tout le cas.

A dire vrai, ce trait d'humeur chez le philosophique Bon-Bon finit par

revêtir un caractère d'étrange intensité et de mysticisme, et prit une

teinte prononcée de la _Diablerie_ de ses chères études germaniques.

Entrer dans le petit café du cul-de-sac Le Fèbvre, c'était, à l'époque

de notre conte, entrer dans le _Sanctuaire_ d'un homme de génie. Bon-Bon

était un homme de génie. Il n'y avait pas à Rouen un _sous-cuisinier_

qui n'ait pu vous dire que Bon-Bon était un homme de génie. Son énorme

terre-neuve était au courant du fait, et à l'approche de son maître

il trahissait le sentiment de son infériorité par une componction de

maintien, un abaissement des oreilles, une dépression de la mâchoire

inférieure, qui n'étaient pas tout à fait indignes d'un chien. Il est

vrai, toutefois, qu'on pouvait attribuer en grande partie ce respect

habituel à l'extérieur personnel du métaphysicien. Un extérieur

distingué, je dois l'avouer, fera toujours impression, même sur une

bête; et je reconnaîtrai volontiers que l'homme extérieur dans le

_restaurateur_ était bien fait pour impressionner l'imagination du

quadrupède. Il y a autour du petit grand homme--si je puis me permettre

une expression aussi équivoque--comme une atmosphère de majesté

singulière, que le pur volume physique seul sera toujours insuffisant à

produire. Toutefois, si Bon-Bon n'avait que trois pieds de haut, et

si sa tête était démesurément petite, il était impossible de voir la

rotondité de son ventre sans éprouver un sentiment de grandeur qui

touchait presque au sublime. Dans sa dimension chiens et hommes voyaient

le type de sa science--et dans son immensité une habitation faite pour

son âme immortelle.

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