Je faisais de l'argent dans cette affaire, lorsque, un jour de malheur,

je me laissai aller à me perdre dans l'_Eclaboussure-du-chien_--quelque

chose d'analogue, mais bien moins respectable comme profession. Je

m'étais posté dans un endroit excellent, un endroit central, et j'avais

un cirage et des brosses première qualité. Mon petit chien était tout

engraisse, et parfaitement dégourdi. Il avait été longtemps dans le

commerce, et, je puis le dire, il le connaissait à fond. Voici quel

était notre procédé ordinaire: Pompey, après s'être bien roulé dans

la boue, s'asseyait sur son derrière à la porte d'une boutique, et

attendait qu'il vînt un dandy en bottes éblouissantes. Alors il allait

à sa rencontre, et se frottait une ou deux fois à ses Wellingtons. Sur

quoi le dandy jurait par tous les diables, et cherchait des yeux un

cire-bottes. J'étais là, bien en vue, avec mon cirage et mes brosses.

C'était l'affaire d'une minute, et j'empochais un sixpence. Cela alla

assez bien pendant quelque temps--de fait, je n'étais pas cupide, mais

mon chien l'était. Je lui cédais le tiers de mes profits, mais il voulut

avoir la moitié. Je ne pus m'y résoudre--nous nous querellâmes et nous

séparâmes.

Je m'essayai ensuite pendant quelque temps à _moudre de l'orgue_, et je

puis dire que j'y réussis assez bien. C'est un genre d'affaires fort

simple, qui va de soi, et ne demande pas des aptitudes spéciales. Vous

prenez un moulin à musique à un seul air, et vous l'arrangez de manière

à ouvrir le mouvement d'horlogerie, et vous lui donnez trois ou quatre

bons coups de marteau. Vous ne pouvez vous imaginer combien cette

opération améliore l'harmonie et l'effet de l'instrument. Cela fait,

vous n'avez qu'à marcher devant vous avec le moulin sur votre dos,

jusqu'à ce que vous aperceviez une enseigne de tanneur dans la rue, et

quelqu'un qui frappe habillé de peau de daim. Alors vous vous arrêtez,

avec la mine d'un homme décidé à rester là et à moudre jusqu'au jour du

jugement dernier. Bientôt une fenêtre s'ouvre, et quelqu'un vous jette

un sixpence en vous priant de vous taire et de vous en aller, etc ...

Je sais que quelques mouleurs[57] d'orgue ont réellement consenti à

déguerpir pour cette somme, mais pour moi, je trouvais que la mise de

fonds était trop importante pour me permettre de m'en aller à moins d'un

shilling.

Je m'adonnai assez longtemps à cette occupation; mais elle ne me

satisfit pas complètement, et finalement je l'abandonnai. La vérité est

que je travaillais avec un grand désavantage: je n'avais pas d'âne--et

les rues en Amérique sont si boueuses, et la cohue démocratique si

encombrante, et ces scélérats d'enfants si terribles!

Je fus pendant quelques mois sans emploi; mais je réussis enfin, sous le

coup de la nécessité, à me procurer une situation dans la _Poste-Farce_.

Rien de plus simple que les devoirs de cette profession, et ils ne sont

pas sans profit. Par exemple:--De très bon matin j'avais à faire mon

paquet de fausses lettres. Je griffonnais ensuite à l'intérieur

quelques lignes--sur le premier sujet venu qui me semblait suffisamment

mystérieux--signant toutes les lettres Tom Dobson, ou Bobby Tompkins, ou

autre nom de ce genre. Après les avoir pliées, cachetées et revêtues de

faux timbres--Nouvelle-Orléans, Bengale, Botany Bay, ou autre lieu fort

éloigné,--je me mettais en train de faire ma tournée quotidienne, comme

si j'étais le plus pressé du monde. Je m'adressais toujours aux grosses

maisons pour délivrer les lettres et recevoir le port. Personne n'hésite

à payer le port d'une lettre--surtout un double port--les gens sont si

bêtes!--et j'avais tourné le coin de la rue avant qu'on ait eu le temps

d'ouvrir les lettres. Le grand inconvénient de cette profession c'est

qu'il me fallait marcher beaucoup et fort vite, et varier souvent mon

itinéraire. Et puis, j'avais de sérieux scrupules de conscience. Je ne

puis entendre dire qu'on a abusé de l'innocence des gens--et c'était

pour moi un supplice d'entendre de quelle façon toute la ville chargeait

de ses malédictions Tom Dobson et Bobby Tompkins. Je me lavai les mains

de l'affaire et lâchai tout de dégoût.

Ma huitième et dernière spéculation fut l'_Elevage des Chats_. J'ai

trouvé là un genre d'affaires très agréable et très lucratif, et pas la

moindre peine. Le pays, comme on le sait, était infesté de chats,--si

bien que pour s'en débarrasser on avait fait une pétition signée d'une

foule de noms respectables, présentée à la Chambre dans sa dernière et

mémorable session. L'assemblée, à cette époque, était extraordinairement

bien informée, et après avoir promulgué beaucoup d'autres sages et

salutaires institutions, couronna le tout par la loi sur les chats. Dans

sa forme primitive, cette loi offrait une prime pour tant de _têtes_

de chats (quatre sous par tête); mais le Sénat parvint à amender cette

clause importante, et à substituer le mot _queues_ au mot _têtes_. Cet

amendement était si naturel et si convenable que la Chambre l'accepta à

l'unanimité.

Aussitôt que le gouverneur eut signé le bill, je mis tout ce que j'avais

dans l'achat de Toms et de Tabbies[58]. D'abord, je ne pus les nourrir

que de souris (les souris sont à bon marché); mais ils remplirent le

commandement de l'Ecriture d'une façon si merveilleuse, que je finis par

comprendre que ce que j'avais de mieux à faire, c'était d'être libéral,

et ainsi je leur accordai huîtres et tortues. Leurs queues, au taux

législatif, me procurent aujourd'hui un honnête revenu; car j'ai

découvert une méthode avec laquelle, sans avoir recours à l'huile de

Macassar, je puis arriver à quatre coupes par an. Je fus enchanté de

découvrir aussi, que ces animaux s'habituaient bien vite à la chose, et

préféraient avoir la queue coupée qu'autrement. Je me considère donc

comme un homme arrivé, et je suis en train de marchander un séjour de

plaisance sur l'Hudson.

L'ENSEVELISSEMENT PRÉMATURÉ

Il y a certains thèmes d'un intérêt tout à fait empoignant, mais qui

sont trop complètement horribles pour devenir le sujet d'une fiction

régulière. Ces sujets-là, les purs romanciers doivent les éviter, s'ils

ne veulent pas offenser ou dégouter. Ils ne peuvent convenablement

être mis en oeuvre, que s'ils sont soutenus et comme sanctifiés par la

sévérité et la majesté de la vérité. Nous frémissons, par exemple, de

la plus poignante des «voluptés douloureuses» au récit du passage de

la Bérésina, du tremblement de terre de Lisbonne, du massacre de la

Saint-Barthélemy, ou de l'étouffement des cent vingt-trois prisonniers

dans le trou noir de Calcutta. Mais dans ces récits, c'est le

fait--c'est-à-dire la réalité--la vérité historique qui nous émeut. En

tant que pures inventions, nous ne les regarderions qu'avec horreur.

Je viens de citer quelques-unes des plus frappantes et des plus fameuses

catastrophes dont l'histoire fasse mention; mais c'est autant leur

étendue que leur caractère, qui impressionne si vivement notre

imagination. Je n'ai pas besoin de rappeler au lecteur, que j'aurais pu,

dans le long et magique catalogue des misères humaines, choisir beaucoup

d'exemples individuels plus remplis d'une véritable souffrance qu'aucune

de ces vastes catastrophes collectives. La vraie misère--le comble de la

douleur--est quelque chose de particulier, non de général. Si l'extrême

de l'horreur dans l'agonie est le fait de l'homme unité, et non de

l'homme en masse--remercions-en la miséricorde de Dieu!

Etre enseveli vivant, c'est à coup sûr la plus terrible des extrémités

qu'ait jamais pu encourir une créature mortelle.

Que cette extrémité soit arrivée souvent, très souvent, c'est ce que ne

saurait guère nier tout homme qui réfléchit. Les limites qui séparent la

vie de la mort sont tout au moins indécises et vagues. Qui pourra dire

où l'une commence et où l'autre finit? Nous savons qu'il y a des cas

d'évanouissement, où toute fonction apparente de vitalité semble cesser

entièrement, et où cependant cette cessation n'est, à proprement parler,

qu'une pure suspension--une pause momentanée dans l'incompréhensible

mécanisme de notre vie. Au bout d'un certain temps, quelque mystérieux

principe invisible remet en mouvement les ressorts enchantés et les

roues magiciennes. La corde d'argent n'est pas détachée pour toujours,

ni la coupe d'or irréparablement brisée. Mais en attendant, où était

l'âme?

Mais en dehors de l'inévitable conclusion _a priori_, que telles causes

doivent produire tels effets--et que par conséquent ces cas bien connus

de suspension de la la vie doivent naturellement donner lieu de temps

en temps à des inhumations prématurées--en dehors, dis-je, de cette

considération, nous avons le témoignage direct de l'expérience médicale

et ordinaire, qui démontre qu'un grand nombre d'inhumations de ce

genre ont réellement eu lieu. Je pourrais en rapporter, si cela était

nécessaire, une centaine d'exemples bien authentiques.

Un de ces exemples, d'un caractère fort remarquable, et dont les

circonstances peuvent être encore fraîches dans le souvenir de

quelques-uns de mes lecteurs, s'est présenté il n'y a pas longtemps dans

la ville voisine de Baltimore, et y a produit une douloureuse, intense

et générale émotion. La femme d'un de ses plus respectables citoyens--un

légiste éminent, membre du Congrès,--fut atteinte subitement d'une

inexplicable maladie, qui défia complètement l'habileté des médecins.

Après avoir beaucoup souffert, elle mourut, ou fut supposée morte.

Il n'y avait aucune raison de supposer qu'elle ne le fût pas. Elle

présentait tous les symptômes ordinaires de la mort. La face avait

les traits pincés et tirés. Les lèvres avaient la pâleur ordinaire du

marbre. Les yeux étaient ternes. Plus aucune chaleur. Le pouls avait

cessé de battre. On garda pendant trois jours le corps sans l'ensevelir,

et dans cet espace de temps il acquit une rigidité de pierre. On se

hâta alors de l'enterrer, vu l'état de rapide décomposition où on le

supposait.

La dame fut déposée dans le caveau de famille, et rien n'y fut dérangé

pendant les trois années suivantes. Au bout de ces trois ans, on ouvrit

le caveau pour y déposer un sarcophage.--Quelle terrible secousse

attendait le mari qui lui-même ouvrit la porte! Au moment où elle se

fermait derrière lui, un objet vêtu de blanc tomba avec fracas dans ses

bras. C'était le squelette de sa femme dans son linceul encore intact.

Des recherches minutieuses prouvèrent évidemment qu'elle était

ressuscitée dans les deux jours qui suivirent son inhumation,--que les

efforts qu'elle avait faits dans le cercueil avaient déterminé sa

chute de la saillie sur le sol, où en se brisant il lui avait permis

d'échapper à la mort. Une lampe laissée par hasard pleine d'huile dans

le caveau fut trouvée vide; elle pouvait bien, cependant avoir

été épuisée par l'évaporation. Sur la plus élevée des marches qui

descendaient dans cet horrible séjour, se trouvait un large fragment du

cercueil, dont elle semblait s'être servi pour attirer l'attention en

en frappant la porte de fer. C'est probablement au milieu de cette

occupation qu'elle s'évanouit, ou mourut de pure terreur; et dans sa

chute, son linceul s'embarrassa à quelque ouvrage en fer de l'intérieur.

Elle resta dans cette position et se putréfia ainsi, toute droite.

L'an 1810, un cas d'inhumation d'une personne vivante arriva en France,

accompagné de circonstances qui prouvent bien que la vérité est

souvent plus étrange que la fiction. L'héroïne de l'histoire était une

demoiselle Victorine Lafourcade, jeune fille d'illustre naissance,

riche, et d'une grande beauté. Parmi ses nombreux prétendants se

trouvait Julien Bossuet, un pauvre littérateur ou journaliste de Paris.

Ses talents et son amabilité l'avaient recommandé à l'attention de la

riche héritière, qui semble avoir eu pour lui un véritable amour. Mais

son orgueil de race la décida finalement à l'évincer, pour épouser un

monsieur Renelle, banquier, et diplomate de quelque mérite. Une

fois marié, ce monsieur la négligea, ou peut-être même la maltraita

brutalement. Après avoir passé avec lui quelques années misérables, elle

mourut--ou au moins son état ressemblait tellement à la mort, qu'on

pouvait s'y méprendre. Elle fut ensevelie--non dans un caveau,--mais

dans une fosse ordinaire dans son village natal. Désespéré, et toujours

brûlant du souvenir de sa profonde passion, l'amoureux quitte la

capitale et arrive dans cette province éloignée où repose sa belle,

avec le romantique dessein de déterrer son corps et de s'emparer de

sa luxuriante chevelure. Il arrive à la tombe. A minuit il déterre le

cercueil, l'ouvre, et se met à détacher la chevelure, quand il est

arrêté, en voyant s'entr'ouvrir les yeux de sa bien-aimée.

La dame avait été enterrée vivante. La vitalité n'était pas encore

complètement partie, et les caresses de son amant achevèrent de la

réveiller de la léthargie qu'on avait prise pour la mort. Celui-ci la

porta avec des transports frénétiques à son logis dans le village.

Il employa les plus puissants révulsifs que lui suggéra sa science

médicale. Enfin, elle revint à la vie. Elle reconnut son sauveur, et

resta avec lui jusqu'à ce que peu à peu elle eût recouvré ses premières

forces. Son coeur de femme n'était pas de diamant; et cette dernière

leçon d'amour suffit pour l'attendrir. Elle en disposa en faveur

de Bossuet. Elle ne retourna plus vers son mari, mais lui cacha sa

résurrection, et s'enfuit avec son amant en Amérique. Vingt ans après,

ils rentrèrent tous deux en France, dans la persuasion que le temps

avait suffisamment altéré les traits de la dame, pour qu'elle ne fût

plus reconnaissable à ses amis. Ils se trompaient; car à la première

rencontre monsieur Renelle reconnut sa femme et la réclama. Elle

résista; un tribunal la soutint dans sa résistance, et décida que les

circonstances particulières jointes au long espace de temps écoulé,

avaient annulé, non seulement au point de vue de l'équité, mais à celui

de la légalité, les droits de son époux.

Le «Journal Chirurgical» de Leipsic--périodique de grande autorité et

de grand mérite, que quelque éditeur américain devrait bien traduire

et republier--rapporte dans un de ses derniers numéros un cas analogue

vraiment terrible.

Un officier d'artillerie, d'une stature gigantesque et de la plus

robuste santé, ayant été jeté à bas d'un cheval intraitable, en reçut

une grave contusion à la tête, qui le rendit immédiatement insensible.

Le crâne était légèrement fracturé, mais on ne craignait aucun danger

immédiat. On lui fit avec succès l'opération du trépan. On le saigna, on

employa tous les autres moyens ordinaires en pareil cas. Cependant, peu

à peu, il tomba dans un état d'insensibilité de plus en plus désespéré,

si bien qu'on le crut mort.

Comme il faisait très chaud, on l'ensevelit avec une précipitation

indécente dans un des cimetières publics. Les funérailles eurent lieu un

jeudi. Le dimanche suivant, comme d'habitude, grande foule de visiteurs

au cimetière; et vers midi, l'émotion est vivement excitée, quand on

entend un paysan déclarer qu'étant assis sur la tombe de l'officier, il

avait distinctement senti une commotion du sol, comme si quelqu'un se

débattait sous terre. D'abord on n'attacha que peu d'attention au dire

de cet homme; mais sa terreur évidente, et son entêtement à soutenir son

histoire produisirent bientôt sur la foule leur effet naturel. On se

procura des bêches à la hâte, et le cercueil qui était indécemment à

fleur de terre, fut si bien ouvert en quelques minutes que la tête du

défunt apparut. Il avait toutes les apparences d'un mort, mais il était

presque dressé dans son cercueil, dont il avait, à force de furieux

efforts, en partie soulevé le couvercle.

On le transporta aussitôt à l'hospice voisin, où l'on déclara qu'il

était encore vivant, quoique en état d'asphyxié. Quelques heures après

il revenait à la vie, reconnaissait ses amis, et parlait dans un langage

sans suite des agonies qu'il avait endurées dans le tombeau.

De son récit il résulta clairement qu'il avait dû avoir la conscience de

son état pendant plus d'une heure après son inhumation, avant de tomber

dans l'insensibilité. Son cercueil était négligemment rempli d'une terre

excessivement poreuse, ce qui permettait à l'air d'y pénétrer. Il avait

entendu les pas de la foule sur sa tête, et avait essayé de se faire

entendre à son tour. C'était ce bruit de la foule sur le sol du

cimetière, disait-il, qui semblait l'avoir réveillé d'un profond

sommeil, et il n'avait pas plus tôt été réveillé, qu'il avait eu la

conscience entière de l'horreur sans pareille de sa position.

Ce malheureux, raconte-t-on, se rétablissait, et était en bonne voie de

guérison définitive, quand il mourut victime de la charlatanerie des

expériences médicales. On lui appliqua une batterie galvanique, et il

expira tout à coup dans une de ces crises extatiques que l'électricité

provoque quelquefois.

A propos de batterie galvanique, il me souvient d'un cas bien connu et

bien extraordinaire, dans lequel on en fit l'expérience pour ramener à

la vie un jeune attorney de Londres, enterré depuis deux jours. Ce

fait eut lieu en 1831, et souleva alors dans le public une profonde

sensation.

Le patient, M. Edward Stapleton, était mort en apparence d'une fièvre

typhoïde, accompagnée de quelques symptômes extraordinaires, qui avaient

excité la curiosité des médecins qui le soignaient. Après son décès

apparent, on requit ses amis d'autoriser un examen du corps _post

mortem_; mais ils s'y refusèrent. Comme il arrive souvent en présence

de pareils refus, les praticiens résolurent d'exhumer le corps et de le

disséquer à loisir en leur particulier. Ils s'arrangèrent sans peine

avec une des nombreuses sociétés de déterreurs de corps qui abondent à

Londres; et la troisième nuit après les funérailles le prétendu cadavre

fut déterré de sa bière enfouie à huit pieds de profondeur, et déposé

dans le cabinet d'opérations d'un hôpital privé.

Une incision d'une certaine étendue venait d'être pratiquée dans

l'abdomen quand, à la vue de la fraîcheur et de l'état intact des

organes, on s'avisa d'appliquer au corps une batterie électrique.

Plusieurs expériences se succédèrent, et les effets habituels se

produisirent, sans autres caractères exceptionnels que la manifestation,

à une ou deux reprises, dans les convulsions, de mouvements plus

semblables que d'ordinaire à ceux de la vie.

La nuit s'avançait. Le jour allait poindre, on jugea expédient de

procéder enfin à la dissection. Un étudiant, particulièrement désireux

d'expérimenter une théorie de son cru, insista pour qu'on appliquât la

batterie à l'un des muscles pectoraux. On fit au corps une violente

échancrure, que l'on mit précipitamment en contact avec un fil, quand le

patient, d'un mouvement brusque, mais sans aucune convulsion, se leva de

la table, marcha au milieu de la chambre, regarda péniblement autour de

lui pendant quelques secondes, et se mit à parler. Ce qu'il disait

était inintelligible; mais les mots étaient articulés, et les syllabes

distinctes. Après quoi, il tomba lourdement sur le plancher.

Pendant quelques moments la terreur paralysa l'assistance; mais

l'urgence de la circonstance lui rendit bientôt sa présence d'esprit.

Il était évident que M. Stapleton était vivant, quoique évanoui. Les

vapeurs de l'éther le ramenèrent à la vie; il fut rapidement rendu à la

santé et à la société de ses amis--à qui cependant on eut grand soin

de cacher sa résurrection, jusqu'à ce qu'il n'y eût plus de rechute à

craindre. Qu'on juge de leur étonnement--de leur transport!

Mais ce qu'il y a de plus saisissant dans cette aventure, ce sont les

assertions de M. Stapleton lui-même. Il déclare qu'il n'y a pas eu un

moment où il ait été complètement insensible--qu'il avait une conscience

obtuse et vague de tout ce qui lui arriva, à partir du moment où ses

médecins le déclarèrent _mort_, jusqu'à celui où il tomba évanoui sur le

plancher de l'hospice. «Je suis vivant», telles avaient été les paroles

incomprises, qu'il avait essayé de prononcer, en reconnaissant que la

chambre où il se trouvait était un cabinet de dissection.

Il serait aisé de multiplier ces histoires; mais je m'en abstiendrai;

elles ne sont nullement nécessaires pour établir ce fait, qu'il y a des

cas d'inhumations prématurées. Et quand nous venons à songer combien

rarement, vu la nature du cas, il est en notre pouvoir de les découvrir,

il nous faut bien admettre, qu'elles peuvent arriver souvent sans que

nous en ayons connaissance. En vérité, il arrive rarement qu'on remue un

cimetière, pour quelque dessein que ce soit, dans une certaine étendue,

sans qu'on n'y trouve des squelettes dans des postures faites pour

suggérer les plus terribles soupçons.

Soupçons terribles en effet; mais destinée plus terrible encore! On peut

affirmer sans hésitation, qu'il n'y a pas d'événement plus terriblement

propre à inspirer le comble de la détresse physique et morale que d'être

enterré vivant. L'oppression intolérable des poumons--les exhalaisons

suffocantes de la terre humide--le contact des vêtements de mort collés

à votre corps--le rigide embrassement de l'étroite prison--la noirceur

de la nuit absolue--le silence ressemblant à une mer qui

vous engloutit--la présence invisible, mais palpable du ver

vainqueur--joignez à tout cela la pensée qui se reporte à l'air et

au gazon qui verdit sur votre tête, le souvenir des chers amis qui

voleraient à votre secours s'ils connaissaient votre destin, l'assurance

qu'ils n'en seront _jamais_ informés--que votre lot sans espérance est

celui des vrais morts--toutes ces considérations, dis-je, portent avec

elles dans le coeur qui palpite encore une horreur intolérable qui fait

pâlir et reculer l'imagination la plus hardie. Nous ne connaissons pas

sur terre de pareille agonie--nous ne pouvons rêver rien d'aussi hideux

dans les royaumes du dernier des enfers. C'est pourquoi tout ce qu'on

raconte à ce sujet offre un intérêt si profond--intérêt, toutefois, qui,

en dehors de la terreur mystérieuse du sujet, repose essentiellement et

spécialement sur la conviction où nous sommes de la _vérité_ des

choses racontées. Ce que je vais dire maintenant relève de ma propre

connaissance, de mon expérience positive et personnelle.

Pendant plusieurs années j'ai été sujet à des attaques de ce mal

singulier que les médecins se sont accordés à appeler la catalepsie, à

défaut d'un terme plus exact. Quoique les causes tant immédiates que

prédisposantes de ce mal, quoique ses diagnostics mêmes soient encore à

l'état de mystère, ses caractères apparents sont assez bien connus. Ses

variétés ne semblent guère que des variétés de degré. Quelquefois le

patient ne reste qu'un jour, ou même moins longtemps encore, dans

une espèce de léthargie excessive. Il a perdu la sensibilité, et est

extérieurement sans mouvement, mais les pulsations du coeur sont encore

faiblement perceptibles; il reste quelques traces de chaleur; une légère

teinte colore encore le centre des joues; et si nous lui appliquons

un miroir aux lèvres, nous pouvons découvrir une certaine action des

poumons, action lourde, inégale et vacillante. D'autres fois, la crise

dure des semaines entières,--même des mois; et dans ce cas, l'examen

le plus scrupuleux, les épreuves les plus rigoureuses des médecins ne

peuvent arriver à établir quelque distinction sensible entre l'état du

patient, et celui que nous considérons comme l'état de mort absolue.

Ordinairement il n'échappe à l'ensevelissement prématuré, que grâce à

ses amis qui savent qu'il est sujet à la catalepsie, grâce aux soupçons

qui sont la suite de cette connaissance, et, par dessus tout, à

l'absence sur sa personne de tout symptôme de décomposition. Les

progrès de la maladie sont, heureusement, graduels. Les premières

manifestations, quoique bien marquées, sont équivoques. Les accès

deviennent successivement de plus en plus distincts et prolongés. C'est

dans cette gradation qu'est la plus grande sécurité contre l'inhumation.

L'infortuné, dont la _première_ attaque revêtirait les caractères

extrêmes, ce qui se voit quelquefois, serait presque inévitablement

condamné à être enterré vivant.

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