dame du grand _ton_ a laissé glisser dans la rue une bague de diamant
d'un prix exceptionnel. Elle offre à celui qui la retrouvera quarante
ou cinquante dollars de récompense--elle fait dans son annonce une
description détaillée de la pierre et de sa monture, et déclare qu'elle
paiera _instantanément_ la récompense promise à celui qui la rapportera
au n° tant, dans telle avenue, sans lui poser la moindre question. Un
jour ou deux après, la dame étant absente de son logis, on sonne au n°
tant dans l'avenue indiquée. Une servante paraît; l'inconnu demande la
dame de la maison; en apprenant qu'elle est absente, il s'étonne et
manifeste le plus poignant regret. C'est une affaire d'importance qui
concerne personnellement la maîtresse du logis. En effet il a eu la
bonne fortune de trouver sa bague de diamant. Mais peut-être fera-t-il
bien de revenir une autrefois. «Pas du tout!» dit la servante: «pas du
tout!» disent en choeur la soeur et la belle-soeur de la dame qu'on a
appelées sur les entrefaites. L'identité de la bague est bruyamment
constatée, la récompense payée, et l'homme de détaler au plus vite.
La dame rentre, et manifeste à sa soeur et à sa belle-soeur quelque
mécontentement de ce qu'elles aient payé quarante ou cinquante dollars
un fac-simile de sa bague--un fac-simile fait de vrai similor et d'un
infâme strass.
Mais comme les filouteries n'ont pas de fin, cet essai ne finirait
jamais, si je voulais seulement indiquer les variétés et les formes
infinies dont cette science est susceptible. Il faut cependant conclure,
et je ne saurais mieux le faire, qu'en racontant sommairement une
filouterie fort décente et assez bien étudiée dont notre ville a été
dernièrement le théâtre, et qui s'est reproduite depuis avec succès dans
d'autres localités de plus en plus florissantes de l'Union.
Un homme entre deux âges arrive dans une ville, venant on ne sait d'où.
Il paraît remarquablement précis, cauteleux, posé, réfléchi dans ses
démarches. Sa tenue est scrupuleusement irréprochable, mais simple et
sans ostentation. Il porte une cravate blanche, une ample redingote, qui
ne vise qu'au confort, de sérieuses chaussures à épaisses semelles, et
des pantalons sans sous-pied. Il a tout l'air, en réalité, d'un aisé,
économe, exact et respectable _homme d'affaires_--l'homme d'affaires
_par excellence_, un de ces hommes durs et âpres à l'extérieur, mais
doux à l'intérieur, tels que nous en voyons dans la haute comédie
--personnages dont les paroles sont autant d'engagements, et qui sont
connus pour répandre d'une main les guinées en charités, tandis que
de l'autre, quand il s'agit de transaction commerciale, ils se font
escompter jusqu'à la dernière fraction d'un farthing.
Il fait beaucoup de bruit pour découvrir une pension à son gré. Il
déteste les enfants. Il est accoutumé à la tranquillité. Ses habitudes
sont méthodiques--il s'établirait de préférence dans une petite famille
respectable, et ayant de pieuses inclinations. Les conditions ne sont
pas une question--il n'insiste que sur un point: c'est qu'on lui
présentera sa quittance le premier de chaque mois (on est alors au deux
du mois), et lorsqu'enfin il a trouvé ce qu'il lui faut, il prie sa
propriétaire de ne pas oublier ses instructions sur ce point, de lui
envoyer sa facture et son reçu à dix heures précises le _premier_ jour
de chaque mois, et jamais le second sous aucun prétexte.
Ces arrangements pris, notre homme d'affaires loue un bureau dans un
quartier plutôt respectable que fashionable de la ville. Il ne méprise
rien tant que les prétentions. «Quand il y a tant de montre,» dit-il,
«il est rare qu'il y ait quelque chose de solide dessous,»--observation
qui fait une si profonde impression sur l'esprit de sa propriétaire,
qu'elle l'écrit au crayon en guise de memorandum dans sa grande Bible de
famille, sur la large marge des Proverbes de Salomon.
Puis il fait faire des annonces dans le genre de celle qui suit, dans
les principales maisons de publicité à six pennies--celles à un sou,
il les dédaigne comme peu respectables, et comme se faisant payer leurs
annonces à l'avance. Un des points de la profession de foi de notre
homme d'affaires, c'est que rien ne doit se payer avant d'être fait.
DEMANDE.--Les soussignés, sur le point de commencer des opérations
d'affaires très étendues dans cette ville, réclament les services de
trois ou quatre secrétaires intelligents et compétents, à qui il sera
fait de larges appointements. On exige les meilleures recommandations,
plus encore pour l'honnêteté que pour la capacité. Comme les affaires
en question impliquent de hautes responsabilités, et que des sommes
considérables doivent nécessairement passer par les mains de ces
employés, il a semblé opportun de demander à chacun des secrétaires
engagés un dépôt de cinquante dollars. Inutile donc de se présenter,
si l'on ne peut verser cette somme entre les mains des soussignés,
ni fournir les témoignages de moralité les plus satisfaisants. On
préférerait des jeunes gens ayant de pieuses inclinations. On pourra se
présenter entre dix et onze heures du matin, et entre quatre et cinq de
l'après-midi, chez Messieurs
Bogs, Hogs, Logs, Frogs et Co.
n° 110, Dog Street.
Au 31 du mois, cette annonce avait amené à l'office de MM. Bogs, Hogs,
Logs, Frogs et Compagnie, quinze ou vingt jeunes gens ayant de pieuses
inclinations. Mais notre homme d'affaires n'est pas pressé de conclure
avec l'un ou avec l'autre--un homme d'affaires ne se presse jamais--et
ce n'est qu'après le plus sévère examen des pieuses inclinations de
chacun des postulants que ses services sont agréés, et les cinquante
dollars reçus, uniquement à titre de sage précaution, sous la
respectable signature de MM. Bogs, Logs, Frogs et Compagnie. Le matin
du premier jour du mois suivant, la propriétaire ne présente pas
sa quittance selon sa promesse--grave négligence pour laquelle le
respectable chef de la maison qui finit en _Ogs_ l'aurait sans doute
sévèrement réprimandée, s'il avait pu se laisser entraîner à rester dans
la ville un ou deux jours de plus dans ce dessein.
Quoi qu'il en soit, les constables ont un mauvais quart d'heure à
passer, bien des pas à faire en tout sens, et tout ce qu'ils peuvent
faire, c'est de déclarer que l'homme d'affaires, était dans toute la
force du terme, un «hen knee high,» locution que quelques personnes
traduisent par N.E.I. initiales sous lesquelles il faudrait lire la
phrase classique _Non Est Inventus_[56].
En attendant, les jeunes secrétaires se sentent un peu peu moins
inclinés à la piété qu'auparavant, pendant que la propriétaire achète
un morceau de la meilleure gomme élastique Indienne de la valeur d'un
shilling, et met tous ses soins à effacer le mémorandum au crayon écrit
par quelque folle dans sa grande Bible de famille, sur la large marge
des Proverbes de Salomon.
L'HOMME D'AFFAIRES
«_La Méthode est l'âme des Affaires._»
Vieux Dicton.
Je suis un homme d'affaires. Je suis un homme méthodique. Il n'y a
rien au dessus de la méthode. Il n'y a pas de gens que je méprise plus
cordialement que ces fous excentriques qui jasent de méthode sans savoir
ce que c'est; qui ne s'attachent qu'à la lettre, et ne cessent d'en
violer l'esprit. Ces gens-là ne manquent pas de commettre les plus
énormes sottises en suivant ce qu'ils appellent une méthode régulière.
C'est là, à mon avis, un véritable paradoxe. La vraie méthode ne
s'applique qu'aux choses ordinaires et naturelles, et nullement à
l'extraordinaire ou à l'_outré_. Quelle idée nette, je le demande,
peut-on attacher à des expressions telles que celles-ci; «un dandy
méthodique», ou «un feu-follet systématique?»
Mes idées sur ce sujet n'auraient sans doute pas été aussi claires
qu'elles le sont, sans un bienheureux accident qui m'arriva quand
j'étais encore un simple marmot. Une vieille nourrice irlandaise de
bon sens, (que je n'oublierai jamais s'il plaît à Dieu) un jour que je
faisais plus de bruit qu'il ne fallait, me prit par les talons, me fit
tourner deux ou trois fois en rond, pour m'apprendre à crier, puis me
cogna la tête à m'en faire venir des cornes, contre la colonne du lit.
Cet événement, dis-je, décida de ma destinée et fit ma fortune. Une
bosse se déclara sur mon sinciput, et se transforma en un charmant
organe d'_ordre_, comme on peut le voir un jour d'été.
De là cette passion absolue pour le système et la régularité, qui m'a
fait l'homme d'affaires distingué que je suis.
S'il y a quelque chose que je hais sur terre, c'est le génie. Vos hommes
de génie sont tous des ânes bâtés--le plus grand génie n'est que le plus
grand âne--et à cette règle il n'y a aucune exception. Ce qu'il y a de
certain, c'est que vous ne pouvez pas plus faire d'un génie un homme
d'affaires, que tirer de l'argent d'un Juif, ou des muscades d'une pomme
de pin. On ne voit que des gens qui s'échappent toujours par la tangente
dans quelque entreprise fantastique ou quelque spéculation ridicule, en
contradiction absolue avec la convenance naturelle des choses, et ne
font que des affaires qui n'en sont pas. Vous pouvez immédiatement
deviner ces sortes de caractères à la nature de leurs occupations.
Si, par exemple, vous voyez un homme s'établir comme marchand ou
manufacturier, ou se lancer dans le commerce du coton ou du tabac, ou
dans quelque autre de ces carrières excentriques, ou s'engager dans
la fabrique des tissus, des savons, etc., ou vouloir être légiste,
forgeron, ou médecin--ou toute autre chose en dehors des voies
ordinaires--vous pouvez du premier coup le taxer de génie, et dès lors,
selon la règle de trois, c'est un âne.
Or, je ne suis pas du tout un génie, mais un homme d'affaires régulier.
Mon journal et mon grand livre en feront foi en un instant. Ils sont
bien tenus, quoique ce ne soit pas à moi à le dire; et dans mes
habitudes générales d'exactitude et de ponctualité, je ne crains pas
d'être battu par une horloge. En outre, j'ai toujours su faire cadrer
mes occupations avec les habitudes ordinaires de mes semblables. Non
pas que sous ce rapport je me sente le moins du monde redevable à mes
parents; avec leur esprit excessivement borné, ils auraient sans aucun
doute fini par faire de moi un génie fieffé, si mon ange gardien n'était
pas venu y mettre bon ordre. En fait de biographie la vérité est quelque
chose, mais surtout en fait d'autobiographie--et cependant on aura
peut-être de la peine à me croire, quand je déclarerai, avec toute la
solennité possible, que mon pauvre père me plaça, vers l'âge de quinze
ans, dans la maison de ce qu'il appelait «un respectable marchand au
détail et à la commission faisant un gros chiffre d'affaires!»--Un gros
chiffre de rien du tout! La conséquence de cette folie fut qu'au bout
de deux ou trois jours j'étais renvoyé à mon obtuse famille, avec une
fièvre de cheval, et une douleur très violente et très dangereuse au
sinciput, qui se faisait sentir tout autour de mon organe d'ordre.
Peu s'en fallut que je n'y restasse--j'en eus pour six semaines--les
médecins prétendant que j'étais perdu et le reste. Mais, quoique je
souffrisse beaucoup, je n'en étais pas moins un enfant plein de coeur.
Je me voyais sauvé de la perspective de devenir «un respectable marchand
au détail et à la commission, faisant un gros chiffre d'affaires», et je
me sentais rempli de reconnaissance pour la protubérance qui avait
été l'instrument de mon salut, ainsi que pour la généreuse femme, qui
m'avait originairement gratifié de cet instrument.
La plupart des enfants quittent la maison paternelle à dix ou douze ans;
j'attendis jusqu'à seize. Et je ne crois pas que je l'aurais encore
quittée, si je n'avais un jour entendu parler à ma vieille mère de
m'établir à mon propre compte dans l'épicerie. L'épicerie!--Rien que d'y
penser! Je résolus de me tirer de là, et d'essayer de m'établir moi-même
dans quelque occupation _décente_, pour ne pas dépendre plus longtemps
des caprices de ces vieux fous, et ne pas courir le risque de finir par
devenir un génie. J'y réussis parfaitement du premier coup, et le temps
aidant, je me trouvai à dix-huit ans faisant de grandes et profitables
affaires dans la carrière d'_annonce ambulante_ pour tailleur.
Je n'étais arrivé à remplir les onéreux devoirs de cette profession qu'à
force de fidélité rigide à l'instinct systématique qui formait le trait
principal de mon esprit. Une _méthode_ scrupuleuse caractérisait mes
actions aussi bien que mes comptes. Pour moi, c'était la méthode--et
non l'argent--qui faisait l'homme, au moins tout ce qui dans l'homme ne
dépendait pas du tailleur que je servais. Chaque matin à neuf heures, je
me présentais chez lui pour prendre le costume du jour. A dix heures,
je me trouvais dans quelque promenade à la mode ou dans un autre lieu
d'amusement public. La régularité et la précision avec lesquelles je
tournais ma charmante personne de manière à mettre successivement en vue
chaque partie de l'habit que j'avais sur le dos, faisaient l'admiration
de tous les connaisseurs en ce genre. Midi ne passait jamais sans que
j'eusse envoyé une pratique à la maison de mes patrons, MM. Coupe
et Revenez-Demain. Je le dis avec des larmes dans les yeux--car ces
messieurs se montrèrent à mon égard les derniers des ingrats. Le petit
compte au sujet duquel nous nous querellâmes, et finîmes par nous
séparer, ne peut, en aucun de ses articles, paraître surchargé à qui
que ce soit tant soit peu versé dans les affaires. Cependant je veux me
donner l'orgueilleuse satisfaction de mettre le lecteur en état de juger
par lui-même. Voici le libellé de ma facture:
_MM. Coupe et Revenez-Demain, Marchands
Tailleurs.
A Pierre Profit, annonce ambulante._
Doivent:
10 Juillet.--Pour promenade habituelle, et pratique
envoyée à la maison L. 00, 25
11 Juillet.--Pour it. it. it. 25
12 Juillet.--Pour un mensonge, seconde classe;
habit noir passé vendu pour vert invisible. 25
13 Juillet.--Pour un mensonge, première classe,
qualité et dimension extra; recommandé une
satinette de laine pour du drap fin. 75
20 Juillet.--Acheté un col de papier neuf, ou
dicky, pour faire valoir un Pétersham gris. 2
15 Août.--Pour avoir porté un habit à queue doublement
ouaté (76 degrés thermométriques à l'ombre) 25
16 Août.--Pour m'être tenu sur une jambe pendant
trois heures, pour montrer une bande de pantalons
nouveau modèle, à 12-1/2 centimes par jambe
et par heure 37-1/2
17 Août.--Pour promenade ordinaire, et grosse
pratique envoyée à la maison (un homme fort gras) 50
18 Août.--Pour it. it. (taille moyenne) 25
19 Août.--Pour it. it. (petit homme et mauvaise paye.) 6
L. 2, 96-1/2
L'article le plus contesté dans cette facture fut l'article bien modéré
des deux pennies pour le col en papier. Ma parole d'honneur, ce n'était
pas un prix déraisonnable. C'était un des plus propres, des plus jolis
petits cols que j'aie jamais vus; et j'avais d'excellentes raisons de
croire qu'il allait faire vendre trois Petershams. L'aîné des associés,
cependant, ne voulut m'accorder qu'un penny, et alla jusqu'à démontrer
de quelle manière on pouvait tailler quatre cols de la même dimension
dans une feuille de papier ministre. Inutile de dire que je maintins la
chose en principe. Les affaires sont les affaires, et doivent se faire à
la façon des affaires. Il n'y avait aucune espèce de _système_, aucune
_méthode_ à m'escroquer un penny--un pur vol de cinquante pour cent. Je
quittai sur-le-champ le service de MM. Coupe et Revenez-Demain, et je
me lançai pour mon propre compte dans l'_Offusque l'oeil_--une des
plus lucratives, des plus respectables, et des plus indépendantes des
occupations ordinaires.
Ici ma stricte intégrité, mon économie, mes rigoureuses habitudes
sytématiques en affaires furent de nouveau en jeu. Je me trouvai bientôt
faisant un commerce florissant, et devins un homme qui comptait sur la
_Place_. La vérité est que je ne barbotais jamais dans des affaires
d'éclat, mais j'allais tout doucement mon petit train dans la bonne
vieille routine sage de la profession--profession, dans laquelle, sans
doute, je serais encore à l'heure qu'il est sans un petit accident qui
me survint dans une des opérations d'affaires ordinaires au métier.
Un riche et vieux harpagon, un héritier prodigue, une corporation en
faillite se mettent-ils dans la tête d'élever un palais, il n'y a pas
de meilleure affaire que d'arrêter l'entreprise; c'est ce que sait tout
homme intelligent. Le procédé en question est la base fondamentale du
commerce de l'_Offusque-l'oeil_. Aussitôt donc que le projet de bâtisse
est en pleine voie d'exécution, nous autres hommes d'affaires, nous nous
assurons un joli petit coin du terrain réservé, ou un excellent petit
emplacement attenant à ce terrain, ou directement en face. Cela fait,
nous attendons que le palais soit à moitié bâti, et nous payons un
architecte de bon goût, pour nous bâtir à la vapeur, juste contre ce
palais, une baraque ornementée,--une pagode orientale ou hollandaise, ou
une étable à cochons, ou quelque ingénieux petit morceau d'architecture
fantastique dans le goût Esquimaux, Rickapoo, ou Hottentot.
Naturellement, nous ne pouvons consentir à faire disparaître ces
constructions à moins d'un boni de cinq cents pour cent sur le prix
d'achat et de plâtre. Le pouvons-nous? Je pose la question. Je la
pose aux hommes d'affaires. Il serait absurde de supposer que nous le
pouvons. Et cependant il se trouva une corporation assez scélérate pour
me demander de le faire--de commettre une pareille énormité. Je ne
répondis pas à son absurde proposition, naturellement; mais je crus
qu'il était de mon devoir d'aller la nuit suivante couvrir le susdit
palais de noir de fumée. Pour cela, ces stupides coquins me firent
fourrer en prison; et ces Messieurs de l'_Offusque-l'oeil_ ne purent
s'empêcher de rompre avec moi, quand je fus rendu à la liberté.
Les affaires d'_Assauts et Coups_, dans lesquelles je fus alors forcé de
m'aventurer pour vivre, étaient assez mal adaptées à la nature délicate
de ma constitution; mais je m'y employai de grand coeur, et y trouvai
mon compte, comme ailleurs, grâce aux rigides habitudes d'exactitude
méthodique qui m'avaient été si rudement inculquées par cette délicieuse
vieille nourrice--que je ne pourrais oublier sans être le dernier des
hommes. En observant, dis-je, la plus stricte méthode dans toutes mes
opérations, et en tenant bien régulièrement mes livres, je pus venir à
bout des plus sérieuses difficultés, et finis par m'établir tout à fait
convenablement dans la profession. Il est de fait que peu d'individus
ont su, dans quelque profession que ce soit, faire de petites affaires
plus serrées que moi. Je vais précisément copier une page de mon
Livre-Journal; ce qui m'épargnera la peine de trompeter mon propre
éloge--pratique méprisable, dont un esprit élevé ne saurait se rendre
coupable. Et puis, le Livre-Journal est une chose qui ne sait pas
mentir.
--_1 janvier._ Jour du nouvel an. Rencontré Brusque dans la rue--gris.
Mémorandum:--il fera l'affaire. Rencontré Bourru peu de temps après,
soûl comme un âne. Mem: Excellente affaire. Couché mes deux hommes sur
mon grand livre, et ouvert un compte avec chacun d'eux.
_2 janvier._--Vu Brusque à la Bourse, l'ai rejoint et lui ai marché sur
l'orteil. Il est tombé sur moi à coups de poing et m'a terrassé. Merci,
mon Dieu!--Je me suis relevé. Quelque petite difficulté pour m'entendre
avec Sac, mon attorney. Je faisais monter les dommages et intérêts à
mille; mais il dit que pour une simple bousculade, nous ne pouvons pas
exiger plus de cinq cents. Mem: Il faudra se débarrasser de Sac:--pas le
moindre _système_.
_3 janvier._--Allé au théâtre, pour m'occuper de Bourru. Je l'ai vu
assis dans une loge de côté au second rang, entre une grosse dame et une
maigre. Lorgné toute la société jusqu'à ce que j'aie vu la grosse dame
rougir et murmurer quelque chose à l'oreille de B. Je tournai alors
autour de la loge, et y entrai, le nez à la portée de sa main. Allait-il
me le tirer?--Non: me souffleter? J'essayai encore--pas davantage.
Alors je m'assis, et fis de l'oeil à la dame maigre, et à ma grande
satisfaction, le voilà qui m'empoigne par la nuque et me lance au beau
milieu du parterre. Cou disloqué, et jambe droite gravement endommagée.
Rentré triomphant à la maison, bu une bouteille de champagne, et inscrit
mon jeune homme pour cinq mille.--Sac dit que cela peut aller.
_15 février._--Fait un compromis avec M. Brusque. Somme entrée dans le
journal: cinquante centimes--voir.
_16 février._--Chassé par ce vilain drôle de Bourru, qui m'a fait
présent de cinq dollars. Coût du procès: quatre dollars, 25 centimes.
Profit net--voir Journal--soixante-cinq centimes.
Voilà donc, en fort peu de temps, un gain net d'au moins un dollar et 25
centimes--et rien que pour le cas de Brusque et de Bourru; et je puis
solennellement assurer le lecteur que ce ne sont là que des extraits
pris au hasard dans mon Journal.
Il y a un vieux dicton, qui n'en est pas moins vrai pour cela, c'est
que l'argent n'est rien en comparaison de la santé. Je trouvais que les
exigences de la profession étaient trop grandes pour mon état de santé
délicate; et finissant par m'apercevoir que les coups reçus m'avaient
défiguré au point que mes amis, quand ils me rencontraient dans la rue,
ne reconnaissaient plus du tout Peter Profit, je conclus que je n'avais
rien de mieux à faire que de m'occuper dans un autre genre. Je songeai
donc à travailler dans _la Boue_, et j'y travaillai pendant plusieurs
années.
Le plus grand inconvénient de cette occupation, c'est que trop de gens
se prennent d'amour pour elle, et que par conséquent la concurrence est
excessive. Le premier ignorant venu qui s'aperçoit qu'il n'a pas assez
d'étoffe pour faire son chemin comme Annonce-ambulante, ou comme compère
de l'Offusque-l'oeil, ou comme chair à pâté, s'imagine qu'il réussira
parfaitement comme travailleur dans la _Boue_.
Mais il n'y a jamais eu d'idée plus erronée que de croire qu'on n'a pas
besoin de cervelle pour ce métier. Surtout, on ne peut rien faire en ce
genre sans méthode. Je n'ai opéré, il est vrai qu'en détail; mais grâce
à mes vieilles habitudes de _système_, tout marcha sur des roulettes. Je
choisis tout d'abord mon carrefour, avec le plus grand soin, et je n'ai
jamais donné dans la ville un coup de balai ailleurs que _là_. J'eus
soin, aussi, d'avoir sous la main une jolie petite flaque de boue, que
je pusse employer à la minute. A l'aide de ces moyens, j'arrivai à être
connu comme un homme de confiance; et, laissez-moi vous le dire, c'est
la moitié du succès, dans le commerce. Personne n'a jamais manqué de me
jeter un sou, et personne n'a traversé mon carrefour avec des pantalons
propres. Et, comme on connaissait parfaitement mes habitudes en
affaires, personne n'a jamais essayé de me tromper. Du reste, je ne
l'aurais pas souffert. Comme je n'ai jamais trompé personne, je n'aurais
pas toléré qu'on se jouât de moi. Naturellement je ne pouvais empêcher
les fraudes des chaussées. Leur érection m'a causé un préjudice ruineux.
Toutefois ce ne sont pas là des individus, mais des corporations--et des
corporations--cela est bien connu--n'ont ni coups de pied à craindre
quelque part, ni âme à damner.