En attendant, la lourde et terrible _faux du Temps_ (je comprenais

maintenant la force littérale de cette locution classique) ne s'était

point arrêtée, et ne paraissait point disposée à s'arrêter dans sa

carrière. Elle descendait et descendait toujours. Déjà elle avait

enfoncé sa tige tranchante d'un pouce entier dans ma chair, et mes

sensations devenaient indistinctes et confuses. Tantôt je m'imaginais

être à Philadelphie avec le puissant Dr Moneypenny, tantôt dans le

cabinet de Mr Blackwood, recevant ses inestimables instructions. Puis le

doux souvenir d'anciens jours meilleurs se présenta à mon esprit, et je

songeai à cet heureux temps ou le monde n'était qu'un désert, et Pompey

pas encore entièrement cruel. Le tic-tac de la machine m'amusait.

_M'amusait_, dis-je, car maintenant mes sensations confinaient au

bonheur parfait, et les plus insignifiantes circonstances me causaient

du plaisir. L'éternel _clic-clac clic-clac, clic-clac_ de l'horloge

était pour mes oreilles la plus mélodieuse musique, à certains instants

même me rappelait les délicieux sermons du Dr Ollapod. Puis les grands

signes du cadran--qu'ils semblaient intelligents! comme ils faisaient

penser! Les voilà qui dansent la mazurka, et c'est le signe V qui la

danse à ma plus grande satisfaction. C'est évidemment une dame de grande

distinction. Elle n'a rien de nos éhontées, rien d'indélicat dans ses

mouvements. Elle faisait la pirouette à merveille,--tournant en rond sur

sa tête. J'essayai de lui tendre un siège, voyant quelle était fatiguée

de ses exercices--et ce ne fut qu'en ce moment que je sentis pleinement

ma lamentable situation. Lamentable en vérité! la barre était entrée

de deux pouces dans mon cou. J'étais arrivée à un sentiment de douleur

exquise. J'appelai la mort, et dans ce moment d'agonie, je ne pus

m'empêcher de répéter les vers exquis du poète Miguel de Cervantes:

«Vanny Buren, tan escondida

Query no te senty venny

Pork and pleasure, delly morry

Nommy, torny, darry, widdy!»

Un nouveau sujet d'horreur se présenta alors à moi,--une horreur,

suffisante pour faire frissonner les nerfs les plus solides. Mes yeux,

sous la cruelle pression de la machine, sortaient littéralement de leurs

orbites. Comme je songeais au moyen de m'en tirer sans eux, l'un se mit

à tomber hors de ma tête, et roulant sur la pente escarpée du clocher,

alla se loger dans la gouttière qui courait le long des bords de

l'édifice. Mais la perte de cet oeil ne me fit pas autant d'effet que

l'air insolent d'indépendance et de mépris avec lequel il me regarda une

fois parti. Il était là gisant dans la gouttière précisément sous mon

nez, et les airs qu'il se donnait auraient été risibles, s'ils n'avaient

pas été révoltants.

On n'avait jamais rien vu d'aussi miroitant ni d'aussi clignotant. Cette

attitude de la part de mon oeil dans la gouttière n'était pas seulement

irritante par son insolence manifeste et sa honteuse ingratitude, mais

elle était encore excessivement inconvenante au point de vue de la

sympathie qui doit toujours exister entre les deux yeux de la même tête,

quelque séparés qu'ils soient. Je me vis forcée bon gré, mal gré, de

froncer les sourcils et de clignoter en parfait concert avec cet oeil

scélérat qui gisait juste sous mon nez. Je fus bientôt soulagée par la

fuite de mon autre oeil. Il prit en tombant la même direction (c'était

peut-être un plan concerté) que son camarade. Tous deux roulèrent

ensemble de la gouttière, et, en vérité je fus enchantée d'être

débarrassée d'eux.

La barre était entrée maintenant de quatre pouces et demi dans mon

cou, et il n'y avait plus qu'un petit lambeau de peau à couper. Mes

sensations furent alors celles d'un bonheur complet, car je sentis

que dans cinq minutes au plus je serais délivrée de ma désagréable

situation. Je ne fus pas tout à fait déçue dans cette attente. Juste à

cinq heures, vingt-cinq minutes de l'après-midi, l'énorme aiguille avait

accompli la partie de sa terrible révolution suffisante pour couper le

peu qui restait de mon cou. Je ne fus pas fâchée de voir la tête qui

m'avait occasionné un si grand embarras se séparer enfin de mon corps.

Elle roula d'abord le long de la paroi du clocher, puis alla se loger

pendant quelques secondes dans la gouttière, et enfin fit un plongeon

dans le milieu de la rue.

J'avouerai candidement que les sensations que j'éprouvai alors

revêtirent le caractère le plus singulier--ou plutôt le plus mystérieux,

le plus inquiétant, le plus incompréhensible. Mes sens changeaient de

place à chaque instant. Quand j'avais ma tête, tantôt je m'imaginais que

cette tête était moi, la vraie signora Psyché Zénobia--tantôt j'étais

convaincue que c'était le corps qui formait ma propre identité. Pour

éclaircir mes idées sur ce point, je cherchai ma tabatière dans ma

poche; mais en la prenant, et en essayant d'appliquer selon la

méthode ordinaire une pincée de son délicieux contenu, je m'aperçus

immédiatement qu'il me manquait un objet essentiel, et je jetai aussitôt

la boîte à ma tête. Elle huma une prise avec une grande satisfaction,

et m'envoya en retour un sourire de reconnaissance. Peu après elle

m'adressa une allocution, que je ne pus entendre que vaguement, faute

d'oreilles. J'en saisis assez, cependant, pour savoir qu'elle était

étonnée de me voir encore vivante dans de pareilles conditions. Elle

cita en finissant les nobles paroles de l'Arioste:

«Il pover hommy che non sera corty

And have a combat tenty erry morty;»

me comparant ainsi à ce héros, qui dans la chaleur du combat, ne

s'apercevant pas qu'il était mort, continuait de se battre avec une

inépuisable valeur. Il n'y avait plus rien maintenant qui pût m'empêcher

de tomber du haut de mon observatoire, et c'est ce que je fis. Je

n'ai jamais pu découvrir ce que Pompey aperçut de si particulièrement

singulier dans mon extérieur. Mais il ouvrit sa bouche d'une oreille à

l'autre, et ferma ses deux yeux, comme s'il avait voulu briser des noix

avec ses paupières. Finalement, retroussant son pardessus, il ne fit

qu'un saut dans l'escalier et disparut. J'envoyai aux trousses du

misérable ces véhémentes paroles de Démosthène:

«_Andrew O'Phlegeton, you really wake haste to fly._»

Puis je me tournai du côté de la chérie de mon coeur, la mignonne à un

seul oeil, Diane au poil touffu. Hélas! quelle horrible vision frappa

mes yeux! _Etait-ce_ un rat que je vis rentrant dans son trou? _Sont-ce_

là les os rongés de ce cher petit ange cruellement dévoré par le

monstre? Grands Dieu! Ce que je _vois_--_est-ce_ l'âme partie, l'ombre,

le spectre de ma petite chienne bien-aimée, que j'aperçois assise avec

grâce et mélancolie là, dans ce coin? Ecoutons! car elle parle, et,

Dieux du ciel! c'est dans l'allemand de Schiller.--

«Unt stobby duk, so stubby dun

Duk she! Duk she!»

Hélas! Ses paroles ne sont que trop vraies!

«Et si je meurs, je meurs

Pour toi!--pour toi!»

Douce créature! Elle aussi s'est sacrifiée pour moi. Sans chien, sans

nègre, sans tête, que reste-t-il _maintenant_ à l'infortunée signora

Psyché Zénobia? Hélas--_rien_! J'ai dit.

LA FILOUTERIE CONSIDÉRÉE COMME SCIENCE EXACTE

_Hé! filoutons, filoutons,

Le chat et le violon._

Depuis que le monde a commencé, il y a eu deux Jérémie. L'un a écrit une

Jérémiade sur l'usure, et s'appela Jérémie Bentham. Il a été fort admiré

de M. John Neal[54], et fut un grand homme dans un petit genre. L'autre

a donné son nom à la plus importante des sciences exactes et fut un

grand homme dans un grand genre--je puis dire: dans le plus grand des

genres.

La filouterie--ou l'idée abstraite exprimée par le verbe _filouter_ est

assez claire. Cependant le fait, l'action, la chose est quelque peu

difficile à définir. Nous pouvons toutefois arriver à une conception

passable du sujet, en définissant, non la chose elle-même, mais l'homme,

comme un animal qui filoute. Si Platon avait songé à cela, il se fut

épargné l'affront du poulet déplumé.

On demandait fort pertinemment à Platon pourquoi un poulet déplumé,

ou ce qui revient très clairement au même, «un bipède sans plumes» ne

serait pas, selon sa propre définition, un homme? Mais je n'ai pas à

craindre de m'entendre poser une semblable question. L'homme est un

animal qui filoute, et il n'y a pas d'autre animal qui filoute que

l'homme. Une cage entière de poulets déplumés n'entamerait pas ma

définition.

Ce qui constitue l'essence, la nature, le principe de la filouterie

est, de fait, un caractère tout particulier à l'espèce de créatures

qui portent jaquettes et pantalons. Une corneille dérobe, un renard

escroque, une belette friponne; un homme filoute. Filouter est sa

destinée. «L'homme a été fait pour pleurer», dit le poète. Mais non; il

a été fait pour filouter. C'est là son but, son objet, sa _fin_. C'est

pour cela, que lorsqu'un homme a été filouté, on dit qu'il est _refait_.

La filouterie, bien analysée, est un composé, dont les ingrédients sont:

la minutie, l'intérêt, la persévérance, l'ingéniosité, l'audace, la

nonchalance, l'originalité, l'impertinence et la grimace.

_Minutie_.--Notre filou est méticuleux. Il opère sur une petite échelle.

Son affaire, c'est le détail; il lui faut de l'argent comptant ou un

papier bien en règle. Si par hasard il est tenté de se lancer dans

quelque grande spéculation, alors il perd aussitôt ses traits

distinctifs, et devient ce que l'on appelle «un financier.» Ce dernier

mot implique tout ce qui constitue la filouterie, excepté que le

financier travaille en grand. Un filou peut donc être regardé comme un

banquier _in petto_--et une opération financière, comme une filouterie

à Brobdignag. L'un est à l'autre ce qu'Homère est à Flaccus,--un

mastodonte à une souris, la queue d'une comète à celle d'un cochon.

_Intérêt_.--Notre filou est uniquement guidé par l'intérêt. Il dédaigne

la filouterie pour le pur _amour_ de la filouterie. Il a toujours un

objet en vue;--sa poche--et la vôtre. Il est toujours à l'affût d'une

chance décisive. Il ne voit que le nombre un. Vous êtes le nombre deux,

vous devez prendre garde à vous.

_Persévérance_.--Notre filou est persévérant. Il ne se laisse pas

facilement décourager. La terre lui manquât-elle sous les pieds, il ne

s'en inquiète pas, il poursuit imperturbablement son but, et

«Ut canis a corio nunquam absterrebitur uncto[55]»,

ainsi ne laissera-t-il jamais aller sa partie.

_Ingéniosité_.--Notre filou est ingénieux. Il a la bosse de la

constructivité. Il saisit bien un plan. Il sait inventer et circonvenir.

Si Alexandre n'avait pas été Alexandre, il eût voulu être Diogène. S'il

n'était pas un filou, il serait fabricant de souricières brevetées, ou

pêcheur de truites à la ligne.

_Audace_.--Notre filou est audacieux. C'est un homme hardi. Il porte la

guerre en pleine Afrique. Il emporte tout d'assaut. Il ne craindrait pas

les poignards de Frei-Herren. Avec, un peu plus de prudence, Dick Turpin

aurait fait un excellent filou; Daniel O'Connel, avec un peu moins de

blague; et Charles XII, avec une livre ou deux de cervelle de plus dans

la tête.

_Nonchalance_.--Notre filou est nonchalant. Il n'est pas du tout

nerveux. Il n'a jamais _eu_ de nerfs. Il ne sait pas ce que c'est que

l'émoi. On peut le mettre hors de la maison par la porte, mais non

hors de lui-même. Il est froid--froid comme un concombre. Il est

calme--«calme comme un sourire de Lady Bury». Il est souple--souple

comme un vieux gant, ou les demoiselles de l'ancienne Baïes.

_Originalité_.--Notre filou est original--consciencieusement original.

Ses pensées sont bien à lui. Il dédaignerait d'employer celles d'un

autre. Il a en aversion les trucs éventés. Il rendrait plutôt une

bourse, j'en suis sûr, s'il découvrait qu'il la doit à une filouterie

qui ne soit pas originale.

_Impertinence_.--Notre filou est impertinent. Il fait le crâne. Il met

les poings sur les rognons. Il fourre ses mains dans les poches de son

pantalon. Il ricane à votre barbe. Il marche sur vos cors. Il mange

votre dîner, il boit votre vin, il vous emprunte votre argent, il vous

tire le nez, il donne des coups de pied à votre chienne, et il embrasse

vôtre femme.

_Grimace_.--Le vrai filou termine toutes ses opérations par une

grimace. Mais personne ne la voit que lui. Il grimace, lorsque sa tâche

du jour est remplie--quand ses divers travaux sont accomplis--le soir

dans sa chambre, et uniquement pour son amusement particulier. Il arrive

chez lui. Il ferme sa porte. Il se déshabille. Il éteint sa chandelle.

Il se met au lit. Il étend sa tête sur l'oreiller. Après quoi, notre

filou _fait sa grimace_. Ce n'est pas une hypothèse. Rien de plus

naturel. Je raisonne _à priori_, et dis qu'un filou ne serait pas un

filou sans sa grimace.

On peut faire remonter l'origine de la filouterie à l'enfance de la race

humaine. Adam fut peut-être le premier filou. En tout cas, nous pouvons

suivre les traces de cette science jusqu'à une très haute antiquité.

Il est vrai que les modernes l'ont amenée à un degré de perfection que

n'auraient jamais rêvée les têtes dures de nos ancêtres. Sans m'arrêter

à parler des «vieilles scies», je me contenterai de présenter un résumé

de quelques-uns «des cas les plus modernes.»

Voici une excellente filouterie. Une maîtresse de maison a besoin d'un

sofa. Elle va visiter plusieurs magasins de meubles. Elle arrive enfin

dans un magasin bien assorti. A la porte, un individu poli et ayant la

langue bien pendue l'accoste et l'invite à entrer. Elle trouve un sofa

qui fait parfaitement son affaire; elle en demande le prix, et se trouve

surprise et enchantée à la fois d'entendre articuler une somme de vingt

pour cent au moins au dessous de son attente. Elle se hâte de conclure

le marché, prend une facture et un reçu, laisse son adresse, en priant

d'envoyer l'article à la maison le plus tôt possible, et se retire

pendant que le marchand se confond en révérences et en salutations. La

nuit vient, et point de sofa. Le jour suivant se passe, et toujours

rien. Un domestique va s'enquérir des causes de ce retard. On n'a

connaissance d'aucun marché. Il n'y a point eu de sofa de vendu, point

d'argent de reçu--excepté par le filou, qui a fort bien joué le rôle du

marchand.

Nos magasins de meubles sont abandonnés sans surveillance à la merci

du premier venu; ce qui donne toute facilité pour des tours de cette

espèce. Les passants entrent, regardent les marchandises, et partent

sans qu'on les ait remarqués ni vus. Si quelqu'un désire faire une

acquisition, ou s'enquérir du prix d'un article, une cloche est là sous

la main, et cette précaution paraît amplement suffisante.

Autre filouterie fort respectable. Un individu bien mis entre dans une

boutique; il y fait une emplette de la valeur d'un dollar. Mais à son

grand regret, il s'aperçoit qu'il a laissé son portefeuille dans la

poche d'un autre habit. Il dit donc au boutiquier: «Cela ne fait rien,

mon cher monsieur; vous m'obligerez en envoyant le paquet à la maison.

Mais attendez. Je crois bien qu'il n'y a pas à la maison de monnaie

inférieure à une pièce de cinq dollars. Vous pouvez donc envoyer avec le

paquet quatre dollars pour le change.»--«Très bien, monsieur,»

répond le boutiquier, concevant aussitôt une grande idée de la haute

délicatesse de sa pratique. «J'en connais,» se dit-il à lui-même, «qui

auraient mis la marchandise sous leur bras, et seraient partis en

promettant de revenir payer le dollar en passant dans l'après-midi.»

Il envoie un garçon avec le paquet et la monnaie. En chemin, tout à fait

accidentellement, celui-ci est rencontré par l'acheteur, qui s'écrie:

«Ah! c'est mon paquet, n'est-ce pas?--Je croyais qu'il était depuis

longtemps à la maison. Allez, allez! Ma femme, mistress Trotter, vous

donnera les cinq dollars--je lui ai laissé des instructions à cet effet.

Mais vous pourriez aussi bien me donner la monnaie--j'aurai besoin

de quelque argent pour la poste. Très bien! Un, deux... cette pièce

est-elle bonne?--trois, quatre--Parfaitement bien! Dites à Mme Trotter

que vous m'avez rencontré et maintenant allez et ne vous amusez pas en

chemin.»

Le garçon ne s'amuse pas du tout--mais il perd beaucoup de temps avant

de revenir de sa commission. Pas plus de Mme Trotter que sur la main. Il

se console toutefois en se disant qu'après tout il n'a pas été assez sot

pour laisser les marchandises sans l'argent; il rentre à la boutique

l'air fort satisfait de lui-même, et ne peut s'empêcher de se sentir

blessé et indigné quand son maître lui demande ce qu'il a fait de la

monnaie.

Voici une filouterie tout à fait simple. Un vaisseau est sur le point de

mettre à la voile. Un individu à l'air officiel se présente au capitaine

avec une facture des frais de ville extraordinairement modérée. Enchanté

de s'en tirer à si bon compte, et ne sachant auquel entendre, le

capitaine s'acquitte en toute hâte. Au bout d'un quart d'heure, une

seconde facture, et celle-ci moins raisonnable, lui est présentée par un

autre individu qui lui a bientôt fait comprendre que le premier receveur

était un filou, et la première recette une filouterie.

En voici une autre à peu près semblable.

Un bateau à vapeur est sur le point de larguer. Un voyageur, son

porte-manteau à la main, accourt de toutes ses forces du côté de

l'embarcadère. Tout à coup, il s'arrête tout court, et ramasse avec une

grande agitation quelque chose sur le sol. C'est un portefeuille. «Qui

a perdu un portefeuille?» se met-il à crier. Personne ne peut assurer

avoir perdu son portefeuille; mais l'émotion est vive, quand on apprend

que la trouvaille est de valeur. Le bateau, cependant, ne peut attendre.

«Le temps et la marée n'attendent personne,» crie le capitaine.

«Pour l'amour de Dieu, encore quelques minutes!» dit l'auteur de la

trouvaille; «le vrai propriétaire va se présenter.»

«On ne peut attendre!» réplique le capitaine; «larguez, entendez vous!»

«Que vais-je donc faire?» demande l'homme, en grande peine. «Je vais

quitter le pays pour quelques années, et je ne puis en conscience garder

cette somme énorme en ma possession.--Pardon, monsieur, (s'adressant à

un gentilhomme sur la rive) mais vous m'avez l'air d'un honnête homme.

Voulez-vous me rendre le service de vous charger de ce portefeuille--je

vois que je puis me fier à vous--et de le faire publier? Les billets,

vous le voyez, montent à une somme fort considérable. Le propriétaire,

sans aucun doute, tiendra à vous récompenser de votre peine.»

«Moi?--non, vous! C'est vous qui l'avez trouvé.»

«Oui, si vous y tenez.--Je veux bien accepter un léger

retour--uniquement pour faire taire vos scrupules. Voyons--ces billets

sont tous des billets de mille--Dieu me bénisse! un millier de dollars

serait trop--cinquante seulement, c'est bien assez!»

«Larguez!» dit le capitaine.

«Mais je n'ai pas la monnaie de cent, et en somme, vous feriez

mieux....»

«Larguez!» dit le capitaine.

«Attendez donc!» crie le gentilhomme qui vient d'examiner pendant la

dernière minute son propre portefeuille. «Attendez donc! J'ai

votre affaire. Voici un billet de cinquante sur la banque du North

America.--donnez-moi le portefeuille.»

Le toujours très consciencieux auteur de la trouvaille prend le billet

de cinquante avec une répugnance marquée, et jette au gentilhomme le

portefeuille, pendant que le steamboat fume et siffle en s'ébranlant.

Une demi-heure après son départ, le gentilhomme s'aperçoit que «les

valeurs considérables» ne sont que des billets faux, et toute l'histoire

une pure filouterie.

Voici une filouterie hardie. Un champ de foire, ou quelque chose

d'analogue doit se tenir dans un endroit où l'on n'a accès que par un

pont libre. Un filou s'installe sur ce pont, et informe respectueusement

tous les passants de la nouvelle loi qui vient d'établir un droit de

péage d'un centime par tête d'homme, de deux centimes par tête de cheval

ou d'âne, et ainsi de suite... Quelques-uns grondent, mais tous se

soumettent, et le filou rentre chez lui plus riche de quelque cinquante

ou soixante dollars bien gagnés. Il n'y a rien de plus fatigant que de

percevoir un droit de péage sur une grande foule.

Une habile filouterie est celle-ci. L'ami d'un filou garde une promesse

de paiement, remplie et signée en due forme sur billet ordinaire imprimé

à l'encre rouge. Le filou se procure une ou deux douzaines de ces

billets en blanc, et chaque jour en trempe un dans sa soupe, le présente

à son chien qui saute après, et finit par le lui donner _en bonne

bouche_. Le temps de l'échéance arrivant, le filou et son chien vont

trouver l'ami, et l'engagement devient le sujet de la discussion. L'ami

tire le billet de son secrétaire, et fait le geste de le présenter au

filou, quand le chien saute sur le billet et le dévore. Le filou est non

seulement surpris, mais vexé et furieux de la conduite absurde de

son chien, et proteste qu'il est prêt à faire honneur à son

obligation--aussitôt qu'on pourra en fournir une preuve évidente.

Voici une filouterie assez mesquine. Une dame est insultée dans la rue

par le compère d'un filou. Le filou lui-même vole au secours de la dame,

et, après avoir rossé son ami d'importance, insiste pour accompagner la

dame jusqu'à sa porte. Il s'incline, la main sur son coeur, et lui dit

très respectueusement adieu. La dame invite son sauveur à la suivre,

disant qu'elle va le présenter à son grand frère et à son papa. Le

sauveur soupire et décline l'invitation. «N'y a-t-il donc aucun moyen,

murmure-t-elle, de vous prouver ma reconnaissance?»

«Si, madame, il y en a un. Veuillez être assez bonne pour me prêter une

couple de shillings.»

Dans la première émotion du moment, la dame songe à disparaître

sur-le-champ. Après y avoir pensé deux fois, cependant, elle ouvre sa

bourse et s'exécute. C'est là, dis-je, une filouterie mesquine--car il

faut que la moitié de la somme empruntée soit payée au monsieur qui a eu

la peine d'insulter la dame, et d'être rossé par dessus le marché pour

l'avoir insultée.

Autre filouterie mesquine, mais toujours scientifique. Le filou

s'approche du comptoir d'une taverne et demande deux cordes de tabac. On

les lui donne, quand tout à coup après les avoir rapidement examinées,

il se met à dire:

«Ce tabac n'est pas de mon goût. Reprenez-le et donnez-moi à la place un

verre de grog.»

Le grog servi et avalé, le filou gagne la porte pour s'en aller. Mais la

voix du tavernier l'arrête:

«Je crois, monsieur, que vous avez oublié de payer votre grog.»

«Payer mon grog!--Ne vous ai-je pas donné le tabac en retour? Que vous

faut-il de plus?»

«Mais, s'il vous plaît, monsieur je ne me souviens pas que vous ayez

payé le tabac.»

«Que voulez-vous dire par là, coquin?--Ne vous ai-je pas rendu votre

tabac? Attendez-vous que je vous paie ce que je n'ai pas pris?

«Mais, monsieur,» dit le marchand, ne sachant plus que dire, «mais,

monsieur...»

«Il n'y a pas de mais qui tienne, monsieur,» interrompt le filou,

faisant semblant d'entrer dans une grande colère, et fermant la porte

avec violence derrière lui, «il n'y a pas de mais qui tienne, nous

connaissons vos tours d'escamotage.»

Voici encore une très habile filouterie, qui se recommande surtout par

sa simplicité. Une bourse a été perdue; et celui qui l'a perdue fait

insérer dans les journaux du jour un avertissement accompagné d'une

description très détaillée.

Aussitôt notre filou de copier les détails de l'avertissement, en

changeant l'en-tête, la phraséologie générale, et l'adresse. Par

exemple, l'original, long et verbeux, porte cet en-tête: «Un

portefeuille perdu!» et invite à déposer l'argent, quand on l'aura

trouvé, au n° 1 de Tom Street.

La copie est brève; elle porte en tête ce seul mot «perdu» et indique le

n° 2 ou le n° 3 de Harry ou Dick Street, comme l'endroit où l'on peut

voir le propriétaire. Cette copie est insérée au moins dans cinq ou six

journaux du jour, de telle sorte qu'elle ne paraisse que peu d'heures

après l'original. Dût-elle tomber sous les yeux de celui qui a perdu la

bourse, c'est à peine s'il pourrait se douter qu'elle a quelque rapport

avec son infortune. Mais naturellement, il y a cinq ou six chances

contre une que celui qui l'aura trouvée se présente à l'adresse donnée

par le filou plutôt qu'à celle du légitime propriétaire. Le filou paie

la récompense, met l'argent dans sa poche et file.

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