La partie la plus importante, l'âme de tout le procédé, demande encore
votre attention--je veux dire: le _remplissage_. On ne saurait supposer
qu'une lady ou un gentilhomme a passé sa vie à dévorer les livres. Et
cependant il est nécessaire avant tout que votre article ait un air
d'érudition, ou qu'il offre au moins des signes évidents d'une
lecture étendue. Or je vais vous mettre à même de vous tirer de
cette difficulté. Regardez ici!» (Il prit trois ou quatre livres qui
paraissaient fort ordinaires et les ouvrit au hasard.)
«Vous n'avez qu'à jeter les yeux sur la première page venue du premier
livre venu, pour y découvrir mille bribes d'érudition ou de bel esprit,
et c'est là le véritable assaisonnement d'un article à la _Blackwood_.
Vous pouvez en noter quelques-unes, pendant que je vous les lis.
Je ferai deux divisions: 1° _Faits piquants pour la confection des
comparaisons_; et 2° _Expressions piquantes à introduire selon
l'occasion_. Ecrivez.» Et j'écrivis sous sa dictée.
1° FAITS PIQUANTS POUR COMPARAISONS:
«_Il n'y eut originellement que trois Muses--Melete, Mneme, Aoede--la
méditation, la mémoire et le chant._» Vous pouvez tirer un grand parti
de ce petit fait, si vous savez vous en servir. Vous voyez qu'il n'est
pas généralement connu, et qu'il semble _recherché_. Mais il faut avoir
soin de donner à la chose un air parfaitement improvisé.
»Autre exemple. _Le fleuve Alphée passa sous la mer, et en sortit sans
que la pureté de ses eaux en reçut aucune atteinte._ Il est bien un peu
vieilli; mais bien habillé et bien présenté, il paraîtra aussi frais que
jamais.
»Voici quelque chose de mieux:--_L'Iris de Perse semble posséder pour
quelques personnes un doux et puissant parfum, tandis que pour d'autres
il est tout à fait sans odeur._
Voilà qui est fin, et vraiment délicat! En le tournant un peu, vous en
tirerez des merveilles. Nous trouverons encore quelque chose dans la
botanique. Il n'y a rien qui fasse si bien, surtout avec l'addition
d'une ligne de latin. Ecrivez!
»_L'Epidendrum Flos Aeris de Java porte une très belle fleur, et vit
encore même quand il est déraciné. Les indigènes le suspendent par
une corde au plafond et jouissent pendant des années de son
parfum_.--Morceau capital! Voilà pour les comparaisons. Passons aux
expressions piquantes.
2° EXPRESSIONS PIQUANTES.
»_Le vénérable roman chinois Ju-Kiao-Li._ Excellent. En introduisant
adroitement ces quelques mots, vous faites preuve d'une connaissance
approfondie de la langue et de la littérature chinoise. Avec cela vous
pouvez vous passer d'arabe, de sanscrit, ou de chickasaw. Mais aucun
sujet ne saurait se passer d'espagnol, d'italien, d'allemand, de latin
et de grec. Je dois vous donner un petit spécimen de chacune de ces
langues. Toutes ces citations seront bonnes et atteindront le but; ce
sera à votre ingéniosité de les approprier à votre sujet. Ecrivez!
»_Aussi tendre que Zaïre._ Français. Allusion à la fréquente répétition
de la phrase _la tendre Zaïre_, dans la tragédie française de ce nom.
Bien employée, cette citation prouvera non seulement votre connaissance
de la langue, mais encore votre lecture étendue et votre esprit. Vous
pouvez dire, par exemple, que le poulet que vous mangiez (dans un
article où vous raconteriez que vous êtes morte étranglée par un os de
poulet) n'était pas aussi tendre que Zaïre. Ecrivez!
»Van muerte tan escondida,
Que non te sienta venir,
Porque el plazer del morir
No me torne a dar la vida.
»C'est de l'espagnol--de Miguel de Cervantes.--Viens vite, ô mort!
mais ne me laisse pas voir que tu viens, de peur que le plaisir que
je ressentirai en te voyant paraître ne me rende malheureusement à la
vie.--Vous pouvez glisser cette citation fort à propos, quand vous vous
débattez avec votre os de poulet dans la dernière agonie. Ecrivez!
»Il pover'uomo che non s'en era accorto,
Andava combattendo, ed era morto.
»C'est de l'italien, vous le devinez--de l'Arioste. Cela veut dire que
dans la chaleur du combat un héros ne s'apercevant pas qu'il est bel
et bien tué, continua de combattre vaillamment, tout mort qu'il était.
L'application de ce passage à votre cas va de soi--car, j'espère bien,
miss Psyché, que vous ne négligerez pas de gigotter des jambes au moins
une heure et demie après que vous serez morte de votre os de poulet.
Veuillez écrire!
»Und sterb' ich doch, si sterb'ich denn
Durch sie--durch sie!
»C'est de l'allemand, de Schiller.--Et si je meurs, au moins je mourrai
pour toi... pour toi!--Il est clair ici que vous apostrophez la cause
de votre malheur, le poulet. Et quel gentilhomme en vérité, (ou quelle
dame) de sens, ne consentirait pas, je voudrais bien le savoir, à mourir
pour un chapon bien engraissé d'après le vrai système Molucca, farci
de câpres et de champignons, et servi dans un saladier avec une gelée
d'orange en _mosaïque_? (vous trouverez ce plat chez Tortoni)--Ecrivez,
je vous prie!
»Voici une charmante petite phrase latine, et peu commune (on ne peut
être trop _recherché_ ni trop bref dans une citation latine; c'est
chose si vulgaire)--_Ignoratio elenchi._ Il a commis une _ignoratio
elenchi_--c'est-à-dire: il a compris les mots de votre proposition, mais
non l'idée. Vous voyez qu'il s'agit d'un imbécile, d'un pauvre diable à
qui vous vous adressez tout en vous débattant avec votre os de poulet
et qui n'a pas bien compris ce que vous lui disiez. Jetez-lui votre
_ignoratio elenchi_ à travers la figure, et d'un seul coup vous l'avez
anéanti. S'il ose répliquer, vous pouvez lui citer du Lucain, l'endroit
(le voici) où il parle de pures _anemonae verborum_, de mots anémones.
L'anémone, qui à un grand éclat, n'a pas d'odeur. Ou, s'il veut faire
le rodomont, vous pouvez le pourfendre avec les _Insomnia Jovis_,
les rêveries de Jupiter--mots que Silius Italicus (voici le passage)
applique aux pensées pompeuses et enflées. Cette citation est
infaillible et lui percera le coeur. Après cela il ne peut plus que
tourner sur lui-même et mourir. Voulez-vous avoir la bonté d'écrire?
»En grec, nous avons quelque chose d'assez joli--du Démosthène, par
exemple--Anaer o pheugon chai palin machesetai. Il y a une assez bonne
traduction de cette phrase dans Hudibras:
For he that flies may flight again,
Which he can never do that's slain.[53]
»Dans un article à la _Blackwood_, rien ne produit meilleur effet que
votre grec. Les lettres mêmes vous ont un certain air de profondeur.
Regardez seulement, Madame, l'air fûté de cet _Epsilon_! Et ce _Phi_,
certainement ce doit être un évêque! Quelle mine plus spirituelle que
celle de cet _Omicron_! Et ce _Tau_ avec quelle grâce il se bifurque!
Bref, il n'y a rien de pareil au grec pour un véritable article à
sensation. Dans le cas présent, l'application de cette citation est la
plus naturelle du monde. Relevez la sentence par un énorme juron, en
guise d'_ultimatum_ à l'adresse du mal appris, de la tête dure incapable
de comprendre votre bon anglais au sujet de cet os de poulet. Il saisira
l'allusion et il ne sera plus question de lui, vous pouvez y compter.»
Ce furent là toutes les instructions que je pus tirer de M. Blackwood
sur le sujet en question; mais je compris qu'elles étaient bien
suffisantes. J'étais donc enfin capable d'écrire un véritable article à
la Blackwood, et je résolus de m'y mettre sur-le-champ. En prenant congé
de moi, M. Blackwood me fit la proposition de m'acheter l'article quand
il serait écrit; mais comme il ne pouvait m'offrir que cinquante guinées
la feuille, je crus qu'il valait mieux en faire profiter notre société,
que de le sacrifier pour une somme aussi chétive. Malgré sa lésinerie,
M. Blackwood me témoigna d'ailleurs toute sa considération, et me traita
véritablement avec la plus grande civilité. Les paroles qu'il m'adressa
à mon départ firent sur mon coeur une profonde impression, et je m'en
souviendrai toujours, je l'espère, avec reconnaissance.
«Ma chère miss Zénobia,» me dit-il, des larmes dans les yeux, «y a-t-il
encore quelque chose que je puisse faire pour aider au succès de votre
louable entreprise? Laissez-moi réfléchir! Il est bien possible que vous
ne puissiez à votre convenance vous ... vous noyer, ou étouffer d'un os
de poulet, ou être pendue ou mordue par un ... Mais attendez! J'y pense:
il y a dans ma cour deux excellents boule-dogues--des drôles distingués,
je vous assure--sauvages, et qui vous en donneront pour votre
argent--ils vous auront dévorée, vous, vos oreillettes, et tout, en
moins de cinq minutes (voici ma montre!)--ne songez qu'aux sensations!
Ici! Allons!--Tom! Péter!--Dick, oh! le drôle! lâchez-les.» Mais comme
j'étais réellement très pressée, et que je n'avais pas une minute à
perdre, je me vis forcée malgré moi de m'en aller, et de prendre congé
un peu plus brusquement, je l'avoue, que ne l'aurait demandé la stricte
politesse.
Mon premier soin, en quittant M. Blackwood, fut de m'engager
immédiatement dans quelque mauvais pas, conformément à ses avis, et
dans cette vue, je passai la plus grande partie de la journée à errer
à travers Edinburgh, en quête d'aventures désespérées--capables de
répondre à l'intensité de mes sentiments, et de s'adapter au grand effet
de l'article que je voulais écrire. J'étais accompagnée dans cette
excursion de mon domestique nègre Pompey, et de ma petite chienne Diane,
que j'avais amenée avec moi de Philadelphie. Ce ne fut que tard dans
l'après-midi que je réussis dans ma difficile entreprise. Il m'arriva
alors un grand événement, dont l'article à la Blackwood qui suit,--dans
le ton hétérogène, est la substance et le résultat.
ARTICLE A LA BLACKWOOD DE MISS ZENOBIA
«Quel malheur, bonne dame, vous
a ainsi privée de la vie?»
Comus.
Par une après-midi tranquille et silencieuse, je m'acheminai dans
l'agréable cité d'Edina. Il régnait dans les rues une confusion et un
tumulte effroyables. Les hommes causaient. Les femmes criaient. Les
enfants s'égosillaient. Les cochons sifflaient. Les chariots grondaient.
Les boeufs soufflaient. Les vaches beuglaient. Les chevaux hennissaient.
Les chats faisaient le sabbat. Les chiens dansaient.--_Dansaient_!
Etait-ce donc possible? Oui, _dansaient_! Hélas! pensai-je, le temps
de danser est passé pour moi! Il n'est plus. Quelle cohue de souvenirs
obscurs se réveilleront de temps en temps dans un esprit doué de génie
et de contemplation imaginative,--d'un génie surtout condamné à la
durable, éternelle, continuelle, et pourrait-on dire--continue--oui,
_continue et continuelle_, à l'amère, harassante, troublante, et, si je
puis me permettre cette expression, à la très troublante influence du
serein, divin, céleste, exaltant, élevé et purifiant effet de ce
qu'on peut justement appeler la plus enviable, la plus _vraiment_
enviable--oui! la plus suavement belle, la plus délicieusement éthérée,
et, pour ainsi dire, la plus _jolie_ (si je puis me servir d'une
expression aussi hardie) des _choses_ (pardonne-moi, gentil lecteur) du
monde;--mais je me laisse toujours entraîner par mes sentiments. Dans un
tel esprit, je le répète, quelle cohue de souvenirs sont remués par une
bagatelle! Les chiens dansaient! Et _moi_--moi, je ne le _pouvais_
pas! Ils sautaient--et moi je pleurais. Ils cabriolaient--et moi je
sanglotais bien fort. Circonstances touchantes! qui ne peuvent manquer
de rappeler au souvenir du lecteur lettré le passage exquis sur la
convenance des choses, qui se trouve au commencement du troisième volume
de cet admirable et vénérable roman chinois, le _Jo-go-Slow_.
Dans ma promenade solitaire à travers la cité, j'avais deux humbles,
mais fidèles compagnons, Diane, ma petite chienne! la plus douce des
créatures! Elle avait une touffe de poils qui lui descendait sur un de
ses yeux, et un ruban bleu était élégamment attaché autour de son cou.
Diane n'avait pas plus de cinq pouces de haut, mais sa tête était
presque à elle seule plus grosse que le reste de son corps, et sa
queue coupée tout à fait court donnait à l'intéressant animal un air
d'innocence outragée qui la faisait bien venir de tous.
Et Pompey, mon nègre!--doux Pompey! Pourrai-je t'oublier jamais? J'avais
pris le bras de Pompey. Il avait trois pieds de haut (j'aime mettre
les points sur les _i_) et était âgé de soixante-dix ou peut-être
quatre-vingts ans. Il avait les jambes cagneuses, et était obèse. Sa
bouche n'était pas précisément petite, ni ses oreilles courtes. Ses
dents toutefois ressemblaient à des perles, et ses grands yeux largement
ouverts étaient délicieusement blancs. La Nature ne lui avait point
donné de cou et avait posté ses chevilles (selon l'usage chez cette
race) au milieu de la partie supérieure du pied. Il était habillé avec
une remarquable simplicité. Il avait pour tout vêtement un col de neuf
pouces de haut et un pardessus de drap brun presque neuf, qui avait
autrefois servi au grand, robuste et illustre docteur Moneypenny.
C'était un excellent pardessus. Il était bien taillé. Il était bien
fait. Il était presque neuf. Pompey le relevait de ses deux mains pour
ne pas le laisser traîner dans la boue.
Notre société se composait donc de trois personnes, dont deux sont déjà
connues. Il y en avait une troisième--cette troisième personne, c'était
moi. Je suis la signora Psyché Zénobi_. Je _ne_ suis _pas_ Suky Snobbs.
Mon extérieur est imposant. Dans la mémorable occasion dont je parle,
j'étais vêtue d'une robe de satin cramoisi et d'un mantelet arabe bleu
de ciel. La robe était agrémentée d'agrafes vertes, et de sept gracieux
volants de couleur orange. Je formais donc là troisième personne de la
société. Il y avait le caniche. Il y avait Pompey. Il y avait moi. Nous
étions trois. Ainsi, dit-on, il n'y avait originellement que trois
Furies--Melty, Nimmy, et Hetty--la Méditation, la Mémoire, et le Violon.
Appuyée sur le bras du galant Pompey, et suivie de Diane à distance
respectueuse, je descendis l'une des plus populeuses et des plus
plaisantes rues d'Edina, alors déserte. Tout à coup se présenta à ma
vue une église--une cathédrale gothique--vaste, vénérable, avec un haut
clocher qui se perdait dans le ciel. Quelle folie s'empara alors de
moi? Pourquoi courus-je au devant de mon destin? Je fus saisie du désir
irrésistible de monter à cette tour vertigineuse et de contempler de
là l'immense panorama de la cité. La porte de la cathédrale ouverte
semblait m'inviter. Ma destinée l'emportai. J'entrai sous la fatale
voûte. Où donc était mon ange gardien?--si toutefois il y a de tels
anges. _Si!_ Monosyllabe troublant! Quel monde de mystère, de science,
de doute, d'incertitude est contenu dans tes deux lettres! J'entrai
sous la fatale voûte! J'entrai, et sans endommager mes volants, couleur
orange, je passai sous le portail, et pénétrai dans le vestibule. Ainsi,
dit-on, l'immense rivière Alfred passa intacte, à sec, sous la mer.
Je crus que les escaliers ne finiraient jamais. _Ils tournaient!_ Oui,
ils tournaient et montaient toujours, si bien que je ne pus m'empêcher
d'appeler à mon aide l'ingénieux Pompey, et je m'appuyai sur son
bras avec toute la confiance d'une ancienne affection.--Je ne _pus_
m'empêcher de m'imaginer que le dernier échelon de cette éternelle
échelle en spirale avait été accidentellement ou peut-être à dessein
enlevé. Je m'arrêtai pour respirer, et au même moment il se présenta un
incident trop important au point de vue moral ainsi qu'au point de
vue métaphysique pour être passé sous silence. Il me sembla--j'avais
entièrement conscience du fait--non, je ne pouvais m'être trompée!
J'avais pendant quelques instants soigneusement et anxieusement
observé les mouvements de ma Diane--non, dis-je, je ne pouvais m'être
trompée!--Diane _sentait un rat_! Aussitôt j'appelai l'attention de
Pompey sur ce point, et Pompey--oui, Pompey fut de mon avis. Il n'y
avait plus aucun motif raisonnable de douter. Le rat avait été senti--et
senti par Diane. Ciel! pourrai-je jamais oublier l'intense émotion de ce
moment? Hélas! Qu'est-ce que l'intelligence tant vantée de l'homme? Le
rat--il était là--c'est-à-dire quelque part. Diane avait senti le rat.
Et moi--_moi_ je ne _pouvais_ pas le sentir. Ainsi, dit-on, l'Isis
Prussienne a pour quelques personnes un doux et suave parfum, tandis que
pour d'autres elle est complètement sans odeur.
Nous étions venus à bout de l'escalier, et il n'y avait plus que trois
ou quatre marches qui nous séparaient du sommet. Nous montâmes encore,
et il ne resta plus qu'une marche! Une marche! Une petite, petite
marche! Combien de fois d'une semblable petite marche dans le grand
escalier de la vie humaine dépend une destinée entière de bonheur ou de
misère humaine! Je songeai à moi-même, puis à Pompey, puis au mystérieux
et inexplicable destin qui nous entourait. Je songeai à Pompey!--Hélas!
Je songeai à l'amour! Je songeai à tous les faux pas qui ont été faits
et qui peuvent être faits encore. Je résolus d'être plus prudente, plus
réservée.
J'abandonnai le bras de Pompey, et sans son assistance, je franchis la
dernière marche qui restait et gagnai la chambre du beffroi. Mon caniche
me suivit immédiatement. Pompey restait seul en arrière. Je m'arrêtai au
dessus de l'escalier, et l'encourageai à monter. Il me tendit la main,
et malheureusement en faisant ce geste, il fut forcé de lâcher sa
redingote. Les Dieux ne cesseront-ils de nous persécuter? La redingote
tomba, et un des pieds de Pompey marcha sur le long et traînant pan de
l'habit. Il trébucha et tomba.--Cette conséquence était inévitable.
Il tomba en avant, et sa tête maudite, venant me frapper en pleine
poitrine, me précipita tout de mon long avec lui sur le dur, sale et
détestable plancher du beffroi. Mais ma vengeance fut assurée, soudaine
et complète. Le saisissant furieusement des deux mains par sa laine,
je lui arrachai une énorme quantité de cette matière noire, crépue et
bouclée, et la jetai loin de moi avec tous les signes du dédain. Elle
tomba au milieu des cordes du beffroi et y resta. Pompey se leva sans
dire un mot. Mais il me regarda piteusement avec ses grands yeux et
soupira. Grands Dieux!--quel soupir! Il pénétra jusqu'au fond de mon
coeur. Et la chevelure--la laine! Si j'avais pu rattraper cette laine,
je l'aurais baignée de mes larmes en témoignage de regret. Mais hélas!
elle était maintenant bien loin. Comme elle pendillait au cordage de
la cloche, je m'imaginai qu'elle était encore vivante. Je m'imaginai
qu'elle allait mourir d'indignation. Ainsi l'_happidandy Flos Aeris_
de Java porte, dit-on, une belle fleur, qui vit encore quand elle est
déracinée. Les indigènes la suspendent avec une corde au plafond, et
jouissent de son parfum des années entières.
Notre différend terminé, nous cherchâmes dans la chambre une ouverture
qui nous permît de contempler la cité d'Edina. Il n'y avait pas de
fenêtre. La seule lumière qui pénétrât dans ce réduit obscur venait
d'une ouverture carrée ayant à peu près un pied de diamètre, et à une
hauteur d'environ sept pieds au-dessus du plancher. Mais que ne peut
réaliser l'énergie du véritable génie? Je résolus d'atteindre à ce trou.
Un énorme attirail de roues, de pignons, et autres machines à l'air
cabalistique se trouvaient en face du trou, tout près de lui, et à
travers le trou passait une baguette de fer venant du mécanisme. Entre
les roues et le mur il y avait juste de la place pour mon corps; mais
j'étais exaspérée, et déterminée à aller jusqu'au bout. J'appelai Pompey
près de moi.
«Vous voyez cette ouverture, Pompey. Je voudrais y passer la tête pour
regarder. Vous allez vous tenir tout droit juste sous le trou,--comme
cela. Maintenant, Pompey, tendez une de vos mains, que je puisse y
monter--très bien. Maintenant l'autre main, Pompey, et avec son aide,
j'arriverai sur vos épaules.»
Il fit tout ce que je désirais, et quand je fus hissée sur ses épaules,
je m'aperçus que je pouvais facilement passer ma tête et mon cou à
travers l'ouverture. Le panorama était sublime. Il ne se pouvait rien de
plus magnifique. Je ne m'arrêtai un instant que pour appeler Diane et
assurer Pompey que je serais discrète, et pèserais le moins possible sur
ses épaules. Je lui dis que je serais à l'égard de ses sentiments d'une
délicatesse tendre--_ossi tender qu'un beefsteak_. Après avoir rendu
cette justice à mon fidèle ami, je m'abandonnai sans réserve à l'ardeur
et à l'enthousiasme de la jouissance du panorama qui s'étendait sous mes
yeux.
Cependant je me dispenserai de m'appesantir sur ce sujet. Je ne décrirai
pas la cité d'Edinburgh. Tout le monde est allé à Edinburgh--la
classique Edina. Je m'en tiendrai aux principaux détails de ma
lamentable aventure. Après avoir jusqu'à un certain point satisfait ma
curiosité touchant l'étendue, la situation, et la physionomie générale
de la cité, j'eus le loisir d'examiner l'église où j'étais, et la
délicate architecture de son clocher. Je remarquai que l'ouverture à
travers laquelle j'avais passé la tête s'ouvrait dans le cadran d'une
horloge gigantesque, et devait de la rue faire l'effet d'un large trou
de clef, tel qu'on en voit sur le cadran des montres françaises. Sans
doute le véritable but de cette ouverture était de laisser passer le
bras d'un employé pour lui permettre d'ajuster quand il était nécessaire
les aiguilles de l'horloge. J'observai avec surprise l'immense dimension
de ces aiguilles, dont la plus longue ne pouvait avoir moins de dix
pieds de long, et dans sa plus grande largeur moins de huit à neuf
pouces. Elles étaient d'acier massif, et les bords paraissaient
tranchants. Après avoir noté ces particularités et quelques autres, je
tournai de nouveau mes yeux sur la glorieuse perspective qui s'étendait
devant moi, et bientôt je m'absorbai dans ma contemplation.
Quelques minutes après, je fus éveillée par la voix de Pompey, qui me
déclarait qu'il ne pouvait plus y tenir, et me priait de vouloir bien
être assez bonne pour descendre. C'était absurde, et je le lui dis assez
longuement. Il répliqua, mais évidemment en comprenant mal mes idées
à ce sujet. J'en conçus quelque colère, et je lui dis en termes
péremptoires, qu'il était un imbécile, qu'il avait commis un _ignoramus
eclench-eye_, que ses idées n'étaient que de pures _insommary Bovis_, et
que ses mots ne valaient guère mieux qu'une _ennemye-werry bor'em_. Il
parut satisfait, et je repris mes contemplations.
Il y avait à peu près une demi-heure, après cette altercation, que
j'étais profondément absorbée par la vue céleste que j'avais sous les
yeux, lorsque je fus réveillée en sursaut par quelque chose de tout à
fait froid qui me pressait doucement la partie supérieure du cou. Il est
inutile de dire que j'en ressentis une alarme inexprimable. Je savais
que Pompey était sous mes pieds et que Diane, selon mes instructions
expresses, était assise sur ses pattes de derrière dans le coin le plus
reculé de la chambre. Qu'est-ce que cela pouvait bien être? Hélas! je
ne le découvris que trop tôt. En tournant doucement ma tête de côté, je
m'aperçus, à ma plus grande horreur, que l'énorme, brillante, petite
aiguille de l'horloge, semblable à un cimeterre, dans le cours de sa
révolution horaire, était _descendue sur mon cou_. Je compris qu'il
n'y avait pas une seconde à perdre. Je cherchai à retirer ma tête en
arrière, mais il était trop tard. Il n'y avait plus d'espoir d'arracher
ma tête de la bouche de cette horrible trappe où elle était si bien
prise, et qui devenait de plus en plus étroite avec une rapidité qui
échappait à l'analyse. On ne peut se faire une idée de l'agonie d'un
pareil moment. J'élevai les mains et essayai de toutes mes forces de
soulever la lourde barre de fer. C'est comme si j'avais essayé de
soulever la cathédrale elle-même. Elle descendait, descendait,
descendait toujours, de plus en plus serrant. Je criai à Pompey de
venir à mon aide; mais il me répondit que je l'avais blessé dans ses
sentiments en l'appelant un _ignorant et un vieux louche_. Je poussai
un hurlement à l'adresse de Diane; elle ne me répondit que par un bow
wow-wow, ce qui voulait dire que je lui avais recommandé de ne pas
bouger de son coin. Je n'avais donc point de secours à attendre de mes
associés.