_6 avril._--La nuit dernière nous avons eu une vue admirable d'Alpha

Lyre, dont le disque, dans la lunette de notre capitaine, sous-tend un

angle d'un demi-degré, offrant tout à fait l'apparence de notre soleil à

l'oeil nu par un jour brumeux. Alpha Lyra, quoique beaucoup plus grand

que notre soleil, lui ressemble tout à fait quant à ses taches, son

atmosphère, et beaucoup d'autres particularités. Ce n'est que dans

le siècle dernier, me dit Pundit, que l'on commença à soupçonner la

relation binaire qui existe entre ces deux globes. Chose étrange, on

rapportait le mouvement apparent de notre système céleste à un orbite

autour d'une prodigieuse étoile située au centre de la voie lactée.

Autour de cette étoile, affirmait-on, ou tout au moins, autour d'un

centre de gravité commun à tous les globes de la voie lactée, que l'on

supposait près des Alcyons dans les Pléïades, chacun de ces globes

faisait sa révolution, le nôtre achevant son circuit dans une période

de 117,000,000 d'années! Aujourd'hui, avec nos lumières actuelles, les

grands perfectionnements de nos télescopes, et le reste, nous éprouvons

naturellement quelque difficulté à saisir sur quel fondement repose une

pareille idée. Le premier qui la propagea fut un certain Mudler[46].

Il fut amené, sans doute, à cette singulière hypothèse par une pure

analogie qui se présenta à lui dans le premier cas observé; mais au

moins aurait-il dû poursuivre cette analogie dans ses développements.

Elle lui suggérait, de fait, un grand orbe central; jusque-là Mudler

était logique. Cet orbe central, toutefois, devait être dynamiquement

plus grand que tous les orbes qui l'environnaient pris ensemble. Mudler

pouvait alors se poser cette question:--«Pourquoi ne le voyons-nous

pas?» nous, en particulier, qui occupons la région moyenne du groupe,

l'endroit même le plus rapproché de cet inconcevable soleil central.

Peut-être, à ce point de son argumentation, l'astronome s'est-il réfugié

dans la supposition que cet orbe pourrait bien n'être pas lumineux; et

ici l'analogie lui faisait soudainement défaut. Mais même en admettant

un orbe central non lumineux, comment s'y serait-il pris pour expliquer

cette invisibilité rendue visible par une incalculable multitude de

glorieux soleils rayonnant dans toutes les directions autour de lui?

Sans doute il s'en tenait finalement à admettre un centre de gravité

commun à tous les globes évolutionnants.--Mais ici encore l'analogie

devait lui faire défaut.

Notre système, il est vrai, opère sa révolution autour d'un centre

commun de gravité, mais cette révolution n'est que la conséquence de sa

relation avec un soleil matériel dont la masse contrebalance et au delà

le reste du système. Le cercle mathématique est une courbe composée

d'une infinité de lignes droites; mais cette idée du cercle--idée que,

par rapport à la géométrie terrestre, nous ne considérons que comme une

pure idée mathématique en contradiction avec l'idée pratique--est en

réalité la seule conception _pratique_ que nous soyons en droit de

nous faire par rapport à ces cercles gigantesques auxquels nous avons

affaire, au moins en imagination, quand nous supposons notre système

avec ses annexes évoluant autour d'un point situé au centre de la voie

lactée. Que les plus vigoureuses des imaginations humaines essaient

seulement de se faire la moindre idée d'un circuit ainsi inexprimable!

Ce serait à peine un paradoxe de dire qu'une lueur d'éclair elle-même,

parcourant éternellement la circonférence de cet inconcevable cercle, la

parcourrait éternellement en ligne droite. Que le trajet de notre soleil

le long de cette circonférence--que la direction de notre système dans

un tel orbite puisse, pour une perception humaine, dévier dans la

moindre mesure de la ligne droite, même dans l'espace d'un million

d'années, c'est là une proposition insoutenable: et cependant ces

anciens astronomes semblent avoir été absolument induits à croire qu'une

courbe visible s'était manifestée durant la courte période de leur

histoire astronomique--dans la durée de ce point imperceptible, dans un

pur néant de deux ou trois mille ans! Il est vraiment incompréhensible

que des considérations telles que celles-ci ne les aient jamais éclairés

sur le véritable état des choses--celui d'une révolution binaire de

notre soleil et d'Alpha Lyra autour d'un centre commun de gravité!

_7 avril._--Nous avons continué la nuit dernière nos amusements

astronomiques. Nous avons eu une vue magnifique des 5 astéroïdes

Nepturiens, et nous avons assisté avec le plus grand intérêt à la pose

d'une énorme imposte sur deux linteaux dans le nouveau temple situé à

Daphnis dans la lune. Rien de plus amusant que de voir des créatures

aussi minuscules que celles de la lune, et ressemblant si peu à la race

humaine, déployer une habileté mécanique si supérieure à la nôtre. Il

nous est difficile aussi de concevoir que les énormes masses qu'elles

manient si aisément soient en réalité aussi légères que notre raison

nous dit qu'elles sont.

_8 avril._--Eureka! Pundit triomphe! Un ballon venant du Canada nous

a parlé aujourd'hui, et nous a jeté quelques anciens papiers; ils

contiennent des informations excessivement curieuses touchant les

antiquités Canadiennes ou plutôt Amriccanes. Vous savez, je présume, que

des terrassiers ont passé plusieurs mois à préparer l'emplacement pour

l'érection d'une nouvelle fontaine à Paradis, le principal jardin

de plaisance de l'empereur. Paradis, paraît-il, était à une époque

immémoriale, une île--c'est-à-dire, qu'il était borné au nord par un

petit ruisseau, ou plutôt par un bras de mer fort étroit. Ce bras

s'élargit graduellement jusqu'à ce qu'il eût atteint sa largeur

actuelle--un mille. La longueur totale de l'île est de neuf milles; sa

largeur varie d'une façon sensible. L'étendue entière de l'île (selon

Pundit,) était, il y a quelque huit cents ans, encombrée de maisons,

dont quelques-unes avaient vingt étages de haut: la terre (pour quelque

raison fort inexplicable) étant considérée comme très précieuse dans ces

parages. Le désastreux tremblement de terre de l'an 2050 engloutit si

totalement la ville (elle était trop étendue pour l'appeler un village)

que jusqu'ici les plus infatigables de nos antiquaires n'avaient pu

recueillir sur les lieux des données suffisantes (en fait de monnaies,

de médailles ou d'inscriptions) pour construire l'ombre même d'une

théorie touchant les moeurs, les coutumes, etc. etc. etc. des premiers

habitants. Tout ce que nous savions d'eux à peu près, c'est qu'ils

faisaient partie des Knickerbockers, tribu de sauvages qui infestaient

le continent lors de sa première découverte par Recorder Riker,

chevalier de la Toison d'or. Cependant ils ne manquaient pas d'une

certaine civilisation; ils cultivaient différents arts et même

différentes sciences à leur manière. On raconte qu'ils étaient sous

beaucoup de rapports fort ingénieux, mais affligés de la singulière

monomanie de bâtir ce que, dans l'ancien amriccan, on appelait des

_églises_--des espèces de pagodes instituées pour le culte de deux

idoles connues sous le nom de Richesse et de Mode. Si bien qu'à la fin,

dit-on, les quatre-vingt dixièmes de l'île n'étaient plus qu'églises.

Les femmes aussi, paraît-il, étaient singulièrement déformées par une

protubérance naturelle de la région située juste au dessous du dos--et,

chose inexplicable, cette difformité passait pour une merveilleuse

beauté. Une ou deux peintures de ces singulières femmes ont été

miraculeusement conservées. C'est quelque chose de vraiment

drôle--quelque chose entre le dindon et le dromadaire.

Voilà donc presque tout ce qui nous était parvenu touchant les anciens

Knickerbockers. Or, il paraît qu'en creusant au centre du jardin de

l'empereur (qui, comme vous le savez, couvre toute l'étendue de l'île)

quelques-uns des ouvriers déterrèrent un bloc de granit cubique et

visiblement sculpté, pesant plusieurs centaines de livres. Il était

parfaitement conservé, et semblait avoir peu souffert de la convulsion

qui l'avait enseveli. Sur une de ses surfaces était une plaque de

marbre, revêtue (et c'est ici la merveille des merveilles) _d'une

inscription--d'une inscription lisible_. Pundit est dans l'extase. Quand

on eut détaché la plaque, on découvrit une cavité, renfermant une boîte

de plomb remplie de différentes monnaies, une longue liste de noms,

quelques documents qui ressemblent à des journaux, et d'autres objets du

plus haut intérêt pour les antiquaires! Il ne peut y avoir aucun

doute sur leur origine; ce sont des reliques amriccanes authentiques

appartenant à la tribu des Knickerbockers. Les papiers jetés à bord de

notre ballon sont couverts des fac-simile des monnaies, manuscrits,

topographie, etc., etc. Je vous envoie pour votre amusement une copie de

l'inscription en knickerbocker qui se trouve sur la plaque de marbre:

_Cette pierre angulaire d'un monument à la

Mémoire de

GEORGES WASHINGTON

a été posée avec les cérémonies appropriées

le 19e jour d'octobre 1847,

l'anniversaire de la reddition de

Lord Cornwallis

au Général Washington à Yorktown,

A.D. 1781,

sous les auspices de l'

Association pour le monument de Washington

de la cité de New-York._

C'est une traduction littérale de l'inscription, faite par Pundit

lui-même, de telle sorte que vous pouvez être sûr de sa fidélité. Du

petit nombre de mots qui nous sont ainsi conservés, nous pouvons tirer

plus d'un renseignement important; et l'un des plus intéressants est

assurément ce fait, qu'il y a mille ans, les monuments _réels_ étaient

déjà tombés en désuétude: on se contentait, comme nous aujourd'hui,

d'indiquer simplement l'intention d'élever un monument--quelque jour

à venir; une pierre angulaire était posée «solitaire et seule» (vous

m'excuserez de vous citer le grand poète amriccan Benton!) comme

garantie de cette magnanime intention. Cette admirable inscription nous

apprend en outre d'une façon très précise le comment, le lieu et le

sujet de la grande reddition en question. Pour le _lieu_, ce fut

Yorktown (qui se trouvait quelque part;) quant au sujet, ce fut le

Général Cornwallis (sans doute quelque riche négociant en blé[47]).

C'est lui qui se rendit. L'inscription mentionne celui à qui se

rendit--qui? Lord Cornwallis. Resterait à savoir pourquoi les sauvages

pouvaient désirer qu'il se rendît. Mais quand nous nous souvenons que

ces sauvages étaient sans aucun doute des cannibales, nous arrivons

naturellement à cette conclusion: qu'ils voulaient en faire un

saucisson. Quant au _comment_, rien ne saurait être plus explicite que

cette inscription. Lord Cornwallis se rendit (pour devenir un saucisson)

«sous les auspices de l'association du monument de Washington»,--sans

doute une institution de charité pour le dépôt des pierres angulaires.

Mais grands Dieux! qu'arrive-t-il? Ah! je vois ce que c'est: le ballon

vient d'en rencontrer un autre; il y a eu collision, et nous allons

piquer une tête dans la mer.

Je n'ai donc plus que le temps d'ajouter ceci: que d'après une hâtive

inspection des fac-simile des journaux, etc., etc. je découvre que les

grands hommes de cette époque parmi les Amriccans furent un certain

John, forgeron, et un certain Zacharie, tailleur.

Adieu, jusqu'au revoir. Recevrez-vous oui ou non cette lettre? c'est là

un point de peu d'importance, puisque je l'écris uniquement pour mon

propre amusement. Je vais mettre le manuscrit dans une bouteille bien

bouchée et la jeter à la mer.

Eternellement vôtre,

PUNDITA.

COMMENT S'ÉCRIT UN ARTICLE A LA BLACKWOOD

_«Au nom du prophète--des figues!»_

CRI DU MARCHAND DE FIGUES TURC

Je présume que tout le monde a entendu parler de moi. Je m'appelle la

Signora Psyché Zénobia. Voilà un fait dont je suis sûre. Il n'y a que

mes ennemis qui m'appellent Suky Snobbs.[48] Je sais de source certaine

que Suky n'est que la corruption vulgaire du mot _Psyché_, qui est de

l'excellent grec, et signifie _l'âme_, (c'est-à-dire Moi, car je suis

_tout_ âme) et quelquefois aussi _une abeille_, sens qui fait évidemment

allusion à mon aspect extérieur, dans ma nouvelle toilette de satin

cramoisi, avec le mantelet arabe bleu de ciel, la parure d'_agrafes_

vertes, et les sept volants en _oreillettes_ couleur orange. Quant à

_Snobbs_, on n'a qu'à me regarder pour reconnaître tout de suite que je

ne m'appelle pas Snobbs. C'est miss Tabitha Turnip[49] qui a répandu ce

bruit par pure envie. Oui, Tabitha Turnip! O la petite misérable! Mais

que peut-on attendre d'un navet? Ne se souvient-elle pas de l'adage sur

«le sang d'un navet, etc...?» (Mémorandum: le lui rappeler à la première

occasion. Autre Mémorandum: lui tirer le nez.) Mais où en étais-je? Ah!

je sais aussi que _Snobbs_ est une pure corruption de Zénobia, et que

Zénobia était une reine, (Moi aussi: le Dr Moneypenny m'appelle toujours

la Reine des Coeurs) et que Zénobia, comme Psyché, est de l'excellent

grec, et que mon père était Grec, et que par conséquent j'ai droit à

cette appellation patronymique qui est Zénobia, et pas du tout Snobbs.

Il n'y a que Tabitha Turnip qui m'appelle Suky Snobbs. Je suis la

Signora Psyché Zénobia.

Comme je l'ai déjà dit, tout le monde a entendu parler de moi. Je suis

cette Signora Psyché Zénobia, si justement célèbre comme secrétaire

correspondant du «_Philadelphia, Regular, Exchange, Tea, Total, Young,

Belles, Lettres, Universal, Experimental, Bibliographical, Association,

To, Civilise, Humanity._» C'est le docteur Moneypenny qui nous a composé

ce titre, et il l'a choisi, dit-il, parce qu'il est aussi sonore qu'un

baril de rhum vide. (Le Dr est quelquefois un homme vulgaire--mais il

est profond.) Nous accompagnons notre signature des initiales de la

société, à la mode de la R.S.A. (Royale Société des Arts), de la

S.D.U.K, (société pour la diffusion des connaissances utiles, etc.,

etc.) Le Dr Moneypenny dit que dans ce dernier titre S est là pour

_Stale_, que D.U.K. signifie _Duck_, et que S.D.U.K. représente _Stale

Duck_[50], et non la société de Lord Brougham.--Mais le Dr Moneypenny

est un si drôle d'homme que je ne suis jamais sûre s'il me dit la

vérité. Quoi qu'il en soit, nous ne manquons pas d'ajouter à nos noms

les initiales P.R.E.T.T.Y.B.L.U.E.B.A.T.C.H.--ce qui veut dire:

Philadelphia, Regular, Exchange, Tea, Total, Young, Belles, Lettres,

Universal, Experimental, Bibliographical, Association, To, Civilise,

Humanity, une lettre pour chaque mot; ce qui est décidément un progrès

sur lord Brougham. Le Dr Moneypenny prétend que nos initiales indiquent

notre vrai caractère--mais, sur ma vie, je ne vois pas ce qu'il veut

dire.

Malgré les bons offices du docteur, et le zèle ardent déployé par la

Société pour se faire connaître, elle n'eut pas grand succès jusqu'à ce

que j'en fisse partie. La vérité est que ses membres se laissaient aller

dans la discussion à un ton trop léger. Les feuilles qui paraissaient

chaque samedi soir se recommandaient moins par la profondeur que par la

bouffonnerie. Ce n'était que de la crême fouettée. Aucune recherche des

premières causes, des premiers principes. Aucune recherche de rien du

tout. Pas la moindre attention donnée à ce point capital: «la convenance

des choses.» En un mot, il n'y avait pas d'écrit aussi tranchant. Tout y

était bas--absolument bas!

Aucune profondeur, aucune lecture, aucune métaphysique--rien de ce que

les savants appellent _idéalisme_, et que les ignorants aiment mieux

stigmatiser du nom de _cant_. (Le Dr Moneypenny dit que je devrais

écrire _cant_ avec un K capital--mais je m'entends.) Aussitôt entrée

dans la société, j'essayai d'y introduire une meilleure méthode de

pensée et de style, et tout le monde sait si j'y ai réussi. Nous donnons

maintenant dans la P.R.E.T.T.Y.B.L.U.E.B.A.T.C.H. d'aussi bons articles

qu'on peut en rencontrer dans le _Blackwood_. Je dis le Blackwood, parce

que je suis convaincue que les meilleurs écrits, sur toute sorte de

sujets, peuvent se trouver dans les pages de ce Magazine si justement

célèbre. Nous le prenons maintenant pour modèle en tout, ce qui nous met

en passe d'acquérir une rapide notoriété. Après tout, il n'est pas si

difficile de composer un article dans le goût du vrai Blackwood, pourvu

qu'on sache bien s'y prendre. Bien entendu, je ne parle pas des articles

politiques. Tout le monde sait comment ils se fabriquent, depuis que

le Dr Moneypenny l'a expliqué. M. Blackwood a une paire de ciseaux de

tailleur, et trois apprentis qui se tiennent près de lui pour exécuter

ses ordres. Un lui tend le _Times_, un autre l'_Examiner_, un troisième

le _Gulley's New Compendium of Slang-Whang_,[51] M. Blackwood ne fait

que couper et distribuer. C'est bientôt fait--rien que Examiner,

Slang-Whang, et Times--puis Times, Slang-Whang et Examiner--puis Times,

Examiner, et Slang-Whang.

Mais le principal mérite du Magazine est dans ses articles de Mélanges;

et les meilleurs de ces articles rentrent dans la catégorie de ce que

le Dr Moneypenny appelle les _excentricités_ (qu'elles aient du sens ou

non) et ce que tous les autres appellent des _articles à sensation_.

C'est une espèce d'écrit que depuis longtemps j'avais appris à

apprécier; mais ce n'est que depuis ma dernière visite à M. Blackwood

(chez qui j'avais été députée par la société) que j'ai pu me rendre

parfaitement compte de l'exacte méthode de sa composition. Cette méthode

est fort simple, mais cependant moins que celle de la politique.

Introduite auprès de M. Blackwood, je lui fis connaître les désirs de la

société; il me reçut avec une grande civilité, me fit entrer dans son

cabinet, et m'exposa clairement tout le procédé.

«Ma chère dame,» dit-il, évidemment frappé par mon extérieur majestueux,

car j'avais ma toilette de satin cramoisi, avec les agrafes vertes, et

les oreillettes couleur orange. «Ma chère dame, asseyez-vous. Voici

comment il faut s'y prendre. En premier lieu, votre écrivain d'articles

à sensation doit avoir de l'encre très noire, et une plume très grosse

avec un bec bien émoussé. Et, remarquez bien, miss Psyché Zénobia!»

continua-t-il, après une pause, avec une énergie et une solennité de ton

fort impressives, «remarquez bien!--_cette plume--ne doit--jamais

être taillée_! Là, madame, est tout le secret, l'âme de l'article à

sensation. J'oserai vous affirmer que jamais un individu, de quelque

génie qu'il fût doué, n'a écrit avec une bonne plume--comprenez-moi

bien--un bon article. Vous pouvez être sûre, qu'un manuscrit lisible

n'est jamais digne d'être lu. C'est là un des principaux articles de

notre foi, et si vous éprouvez quelque difficulté à l'accepter, nous

pouvons lever la séance.»

Il s'arrêta. Mais comme naturellement je tenais à ne pas suspendre la

conférence, je donnai mon assentiment à une proposition si naturelle, et

dont j'avais depuis longtemps reconnu la vérité. Il parut satisfait, et

continua ses instructions.

«Peut-être paraîtra-t-il prétentieux de ma part, miss Psyché Zénobia, de

vous renvoyer à un article ou à une collection d'articles, comme modèles

d'étude; cependant il me semble bon d'appeler votre attention sur

quelques cas. Voyons. Il y a eu _le Mort vivant_, article capital!--la

relation des sensations éprouvées par un gentilhomme dans sa tombe avant

qu'il ait rendu l'âme--article plein de goût, de terreur, de sentiment,

de métaphysique et d'érudition. Vous jureriez que l'écrivain est né et

a été élevé dans un cercueil. Puis nous avons eu les _Confessions

d'un mangeur d'opium_--remarquable, bien remarquable! splendide

imagination--philosophie profonde--spéculation subtile--beaucoup de

feu et de verve--avec un assaisonnement suffisant de choses carrément

inintelligibles--une exquise bouillie qui coula délicieusement dans

le gosier du lecteur. On voulait que Coleridge fut l'auteur de cet

article,--mais non. Il a été composé par mon petit babouin favori,

Juniper, après une rasade de gin hollandais et d'eau chaude sans sucre.»

(J'aurais eu de la peine à le croire, si tout autre que M. Blackwood

m'eût assuré le fait). «Puis il y a eu l'_Expérimentaliste

involontaire_, qui roule en entier sur un gentilhomme cuit dans un four,

et qui en sortit sain et sauf, non sans avoir eu une terrible peur.

Puis le _Journal d'un médecin défunt_, dont le mérite est de mêler à un

langage d'énergumène un Grec indifférent,--deux choses qui attachent

le public. Il y eut ensuite l'_Homme dans la Cloche_, un article, miss

Zénobia, que je ne saurais trop recommander à votre attention. C'est

l'histoire d'un jeune homme qui s'endort sous la cloche d'une église,

et est réveillé par ses tintements funèbres. Il en devient fou, et en

conséquence, tirant ses tablettes, il y consigne ses sensations. Les

sensations, voilà le grand point. Si jamais vous étiez noyée ou pendue,

prenez note de vos sensations--elles vous rapporteront dix guinées la

feuille. Si vous voulez faire de l'effet en écrivant, miss Zénobia,

soignez, soignez les sensations.»

«Je n'y manquerai pas, M. Blackwood», dis-je.

«Très bien,» répliqua-t-il. Mais je dois vous mettre au fait des détails

de la composition de ce qu'on peut appeler un véritable _Blackwood_

à sensations--et vous comprendrez comment je considère ce genre de

composition comme le meilleur sous tous rapports.

«La première chose à faire, c'est de vous mettre vous-même dans une

situation anormale où personne ne s'est encore trouvé avant vous. Le

four, par exemple, c'était un excellent truc. Mais si vous n'avez pas

de four ou de grosse cloche sous la main, si vous ne pouvez pas à votre

convenance culbuter d'un ballon, ou être engloutie dans un tremblement

de terre, ou dégringoler dans une cheminée, il faudra vous contenter

d'imaginer simplement quelque mésaventure analogue. J'aimerais mieux

cependant que vous ayez un fait réel à faire valoir. Rien n'aide aussi

bien l'imagination que d'avoir fait soi-même l'expérience de son

sujet.--La vérité, vous le savez, est plus étrange que la fiction,--tout

en allant plus sûrement au but.»

Je lui assurai alors que j'avais une excellente paire de jarretières, et

que je m'en servirais pour me pendre.

«Bon!» répondit-il «oui, faites-le;--quoique la pendaison soit quelque

chose de bien usé. Peut-être pourrez-vous trouver mieux. Prenez une dose

de pilules de Brandreth, et donnez-vous vos sensations. Toutefois mes

instructions s'appliqueront également bien à toutes les variétés de

mésaventure; ainsi en retournant chez vous, vous pouvez avoir la tête

cassée, ou être renversée d'un omnibus, ou mordue par un chien enragé,

ou noyée dans une gouttière. Mais venons au procédé.

»Une fois, votre sujet déterminé, vous avez à considérer le ton ou le

genre de la narration. Il y a le ton didactique, le ton enthousiaste,

le ton naturel, tous assez vulgaires. Mais il y ai le ton laconique, ou

bref, qui est devenu depuis peu à la mode. Il consiste à procéder par

courtes sentences. Par exemple celles-ci:--On ne peut être trop bref.

On ne saurait être trop hargneux. Rien que des points. Jamais de

paragraphe.

»Puis il y a le ton élevé, diffus, et procédant par interjections.

Ce ton est patronné par nos meilleurs romanciers. Les mots doivent

tourbillonner tous ensemble et bourdonner comme une toupie; ce

bourdonnement tient lieu de sens. C'est le meilleur de tous les styles

possibles, quand l'écrivain n'a pas le temps de penser.

»Le ton métaphysique est aussi un excellent ton. Si vous connaissez

quelques grands mots, c'est le cas de les employer. Parlez des écoles

Ionique et Eléatique--d'Archytas, de Gorgias, et d'Alcméon. Dites

quelque chose de l'objectivité et de la subjectivité. N'ayez pas peur

de dire beaucoup de mal d'un nommé Locke. Faites allusion aux choses en

général, et si vous avez laissé glisser une trop grosse absurdité, vous

n'avez pas besoin de vous mettre en peine de l'effacer; vous n'avez

qu'à ajouter une note au bas de la page, où vous direz que vous êtes

redevable de la susdite profonde observation à la _Kritik der

reinen Vernunft_ ou à la _Metaphysische Anfangsgrunde der

Naturwissenschaft_[52]. Cela paraîtra de l'érudition et ... et ...

et--de la franchise.

»Il y a plusieurs autres tons également célèbres, mais je ne vous en

mentionnerai plus que deux:--le ton transcendantal et le ton hétérogène.

Dans le premier, le mérite consiste à voir dans la nature des choses

beaucoup plus loin que les autres. Cette seconde vue fait beaucoup

d'effet, quand elle est bien mise en oeuvre. Quelques lectures du _Dial_

vous ouvriront la voie.

»Evitez, dans ce cas, les grands mots; employez les plus courts

possible, et écrivez-les à l'envers. Consultez les poèmes de Channing,

et citez ce qu'il dit «d'un petit homme gras avec la séduisante

apparence d'un pot.» Touchez quelque chose de la Divine Unité. Ne dites

pas un mot de l'Infernale Dualité. Avant tout, étudiez-vous à insinuer.

Donnez toujours à entendre--n'affirmez rien. Si vous avez à parler d'une

tartine de _pain et de beurre_, ne le dites pas en propres termes, mais

dites quelque chose d'approchant. Vous pouvez faire allusion à un gâteau

de blé noir; vous pouvez aller jusqu'à insinuer une pâte de gruau

d'avoine; mais si vous avez réellement en vue une tartine de pain et de

beurre, gardez-vous bien, ma chère miss Psyché, de dire: tartine de pain

et de beurre.»

Je lui assurai que je ne le dirais plus jamais de ma vie. Il m'embrassa

et continua:

«Quant au ton hétérogène, c'est tout simplement un mélange judicieux, en

égales proportions, de tous les autres tons, et par conséquent tout ce

qu'il y a de profond, de grand, de bizarre, de piquant, d'à propos, de

joli, entre dans sa composition.

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