_Personne_ ne trouvera donc un système de locomotion plus expéditif?

Ce train de petit trot est, à mon avis, une véritable torture. Sur ma

parole, depuis que nous sommes partis, nous n'avons pas fait plus de

cent milles à l'heure. Les oiseaux mêmes nous battent, quelques-uns

au moins. Je vous assure qu'il n'y a là aucune exagération. Notre

mouvement, sans doute, semble plus lent qu'il n'est réellement--et cela,

parce que nous n'avons autour de nous aucun point de comparaison qui

puisse nous faire juger de notre rapidité, et que nous marchons avec le

vent. Assurément, toutes les fois que nous rencontrons un autre ballon,

nous avons alors quelque chance de nous rendre compte de notre vitesse,

et je dois reconnaître qu'en somme cela ne va pas trop mal. Tout

accoutumé que je suis à ce mode de voyage, je ne puis m'empêcher de

ressentir une espèce de vertige, toutes les fois qu'un ballon nous

devance en passant dans un courant directement au-dessus de notre tête.

Il me semble toujours voir un immense oiseau de proie prêt à fondre sur

nous et à nous emporter dans ses serres. Il en est venu un sur nous ce

matin même au lever du soleil, et il rasa de si près le nôtre que sa

corde-guide frôla le réseau auquel est suspendu notre char, et nous

causa une sérieuse panique. Notre capitaine remarqua que si ce réseau

avait été composé de cette vieille soie d'il y a cinq cents ou mille

ans, nous aurions inévitablement souffert une avarie. Cette soie, comme

il me l'a expliqué, était une étoffe fabriquée avec les entrailles d'une

espèce de ver de terre. Ce ver était soigneusement nourri de mûres--une

espèce de fruit ressemblant à un melon d'eau--et, quand il était

suffisamment gras, on l'écrasait dans un moulin. La pâte qu'il formait

alors était appelée dans son état primitif _papyrus_, et elle devait

passer par une foule de préparations diverses pour devenir finalement

de la _soie_. Chose singulière! cette soie était autrefois fort prisée

comme article de _toilette de femmes_! Généralement elle servait aussi

à construire les ballons. Il paraît qu'on trouva dans la suite une

meilleure espèce de matière dans l'enveloppe inférieure du péricarpe

d'une plante vulgairement appelée _euphorbium_, et connue aujourd'hui en

botanique sous le nom d'herbe de lait. On appela cette dernière espèce

de soie _soie-buckingham_, à cause de sa durée exceptionnelle, et on

la rendait prête à l'usage en la vernissant d'une solution de gomme de

caoutchouc--substance qui devait ressembler sous beaucoup de rapports

à la _gutta percha_, ordinairement employée aujourd'hui. Ce caoutchouc

était quelquefois appelé gomme arabique indienne ou gomme de whist, et

appartenait sans doute à la nombreuse famille des _fungi_. Vous ne me

direz plus maintenant que je ne suis pas un zélé et profond antiquaire.

A propos de cordes-guides, la nôtre, paraît-il, vient de renverser

par dessus bord un homme d'un de ces petits bateaux électriques qui

pullulent au dessous de nous dans l'océan--un bateau d'environ 600

tonnes, et, d'après ce qu'on dit, scandaleusement chargé. Il devrait

être interdit à ces diminutifs de barques de transporter plus d'un

nombre déterminé de passagers. On ne laissa pas l'homme remonter à bord,

et il fut bientôt perdu de vue avec son sauveur. Je me félicite, mon

cher ami, de vivre dans un temps assez éclairé pour qu'un simple

individu ne compte pas comme existence. Il n'y a que la masse dont la

véritable Humanité doive se soucier. En parlant d'Humanité, savez-vous

que notre immortel Wiggins n'est pas aussi original dans ses vues sur la

condition sociale et le reste, que ses contemporains sont disposés à le

croire? Pundit m'assure que les mêmes idées ont été émises presque

dans les mêmes termes il y a à peu près mille ans, par un philosophe

irlandais nommé Fourrier, dans l'intérêt d'une boutique de détail pour

peaux de chat et autres fourrures. Pundit est _savant_, vous le savez;

il ne peut y avoir d'erreur à ce sujet. Qu'il est merveilleux de voir se

réaliser tous les jours la profonde observation de l'Indou Aries Tottle

(citée par Pundit):--«Il faut reconnaître que ce n'est pas une ou deux

fois, mais à l'infini que les mêmes opinions reviennent en tournant

toujours dans le même cercle parmi les hommes.»

_2 avril._--Parlé aujourd'hui du cutter électrique chargé de la section

moyenne des fils télégraphiques flottants. J'apprends que lorsque cette

espèce de télégraphe fut essayée pour la première fois par Horse, on

regardait comme tout à fait impossible de conduire les fils sous la

mer; aujourd'hui nous avons peine à comprendre où l'on pouvait voir une

difficulté! Ainsi marche le monde. _Tempora mutantur_--vous m'excuserez

de vous citer de l'Étrusque. Que _ferions-nous_ sans le télégraphe

Atlantique? (Pundit prétend qu'Atlantique est l'ancien adjectif).

Nous nous arrêtâmes quelques minutes pour adresser au cutter quelques

questions, et nous apprîmes, entre autres glorieuses nouvelles, que

la guerre civile sévit en Afrique, tandis que la peste travaille

admirablement tant en Europe qu'en Ayesher. N'est-il pas vraiment

remarquable qu'avant les merveilleuses lumières versées par l'Humanité

sur la philosophie, le monde ait été habitué à considérer la guerre et

la peste comme des calamités? Savez-vous qu'on adressait des prières

dans les anciens temples dans le but d'écarter ces _maux_ (!) de

l'humanité? N'est-il pas vraiment difficile de s'imaginer quel principe

d'intérêt dirigeait nos ancêtres dans leur conduite? Etaient-ils donc

assez aveugles pour ne pas comprendre que la destruction d'une myriade

d'individus n'est qu'un avantage positif proportionnel pour la masse?

_3 avril._--Rien de plus amusant que de monter l'échelle de corde

qui conduit au sommet du ballon, et de contempler de là le monde

environnant. Du char au-dessous vous savez que la vue n'est pas si

étendue--on ne peut guère regarder verticalement. Mais de cette place

(où je vous écris) assis sur les somptueux coussins de la salle ouverte

au sommet, on peut tout voir dans toutes les directions. En ce moment

il y a en vue une multitude de ballons, qui présentent un tableau très

animé, pendant que l'air retentit du bruit de plusieurs millions de voix

humaines. J'ai entendu affirmer que lorsque Jaune ou (comme le veut

Pundit) Violet, le premier aéronaute, dit-on, soutint qu'il était

pratiquement possible de traverser l'atmosphère dans toutes les

directions, et qu'il suffisait pour cela de monter et de descendre

jusqu'à ce qu'on eût atteint un courant favorable, c'est à peine si

ses contemporains voulurent l'entendre, et qu'ils le regardèrent tout

simplement comme une sorte de fou ingénieux, les philosophes (!) du jour

déclarant que la chose était impossible. Il me semble aujourd'hui _tout

à fait_ inexplicable qu'une chose aussi simple et aussi pratique ait pu

échapper à la sagacité des anciens _savants_. Mais dans tous les temps,

les plus grands obstacles au progrès de l'art sont venus des prétendus

hommes de science. Assurément, _nos_ hommes de science ne sont pas tout

à fait aussi bigots que ceux d'autrefois;--et à ce sujet j'ai à vous

raconter quelque chose de bien drôle. Savez-vous qu'il n'y a pas plus de

mille ans que les métaphysiciens consentirent à faire revenir les gens

de cette singulière idée, qu'il n'existait que _deux routes possibles

pour atteindre à la vérité_? Croyez-le si vous pouvez! Il paraît qu'il y

a longtemps, bien longtemps, dans la nuit des âges, vivait un philosophe

turc (ou peut-être Indou) appelé Aries Tottle[37]. Ce philosophe

introduisit, ou tout au moins propagea ce qu'on appelait la méthode

d'investigation déductive ou _à priori_. Il partait de principes qu'il

regardait comme des axiomes ou _vérités évidentes_ par elles-mêmes, et

descendait _logiquement_ aux conséquences. Ses plus grands disciples

furent un nommé Neuclid[38] et un nommé Cant[39]. Cet Aries Tottle

fleurit sans rival jusqu'à l'apparition d'un certain Hogg[40], surnommé

le _Berger d'Ettrick_, qui prêcha un système complètement différent, que

l'on appela la méthode _à posteriori_ ou méthode inductive. Tout son

système se réduisait à la sensation. Il procédait par l'observation,

l'analyse et la classification des faits--_instantiae naturae_

(phénomènes naturels), comme on affectait de les nommer, ramenés ensuite

à des lois générales. La méthode d'Aries Tottle, en un mot, était basée

sur les _noumènes_; celle de Hogg sur les _phénomènes_. L'admiration

excitée par ce dernier système fut si grande, qu'à sa première

apparition, Aries Tottle tomba en discrédit; mais il finit par recouvrer

du terrain, et on lui permit de partager le royaume de la vérité avec

son rival plus moderne. Dès lors les _savants_ soutinrent que les

méthodes Aristotélicienne et _Baconienne_ étaient les seules voies qui

conduisaient à la science. Le mot _Baconienne_, vous devez le savoir,

fut un adjectif inventé comme équivalent à _Hoggienne_, comme plus

euphonique et plus noble.

Ce que je vous dis là, mon cher ami, est la fidèle expression du fait et

s'appuie sur les plus solides autorités; vous pouvez donc vous imaginer

combien une opinion aussi absurde au fond a dû contribuer à retarder

le progrès de toute vraie science qui ne marche guère que par bonds

intuitifs. L'idée ancienne condamnait l'investigation à _ramper_, et

pendant des siècles les esprits furent si infatués de Hogg surtout, que

ce fut un temps d'arrêt pour la pensée proprement dite. Personne n'osa

émettre une vérité dont il ne se sentît redevable qu'à son _âme_. Peu

importait que cette vérité fût _démontrable_; les _savants_ entêtés

du temps ne regardaient que la route au moyen de laquelle on l'avait

atteinte. Ils ne voulaient pas même considérer la fin. «Les moyens,

criaient-ils, les moyens, montrez-nous les moyens!» Si, après examen des

moyens, on trouvait qu'ils ne rentraient ni dans la catégorie d'Aries

(c'est-à-dire de Bélier) ni dans celle de Hogg, les _savants_ n'allaient

pas plus loin, ils prononçaient que le théoriste était un fou, et ne

voulaient rien avoir à faire avec sa vérité.

Or, on ne peut pas même soutenir que par le système _rampant_ il eût été

possible d'atteindre en une longue série de siècles la plus grande somme

de vérité; la suppression de l'_Imagination_ était un mal qui ne pouvait

être compensé par aucune certitude supérieure des anciennes méthodes

d'investigation. L'erreur de ces Jurmains, de ces Vrinch, de ces

Inglitch, et de ces Amriccans (nos ancêtres immédiats, pour le dire en

passant) était une erreur analogue à celle du prétendu connaisseur qui

s'imagine qu'il doit voir d'autant mieux un objet qu'il l'approche plus

près de ses yeux. Ces gens étaient aveuglés par les détails. Quand ils

procédaient d'après Hogg, leurs _faits_ n'étaient jamais en résumé que

des faits, matière de peu de conséquence, à moins qu'on ne se crût très

avancé en concluant que _c'étaient_ des faits, et qu'ils devaient être

des faits, parce qu'ils apparaissaient tels. S'ils suivaient la méthode

de Bélier, c'est à peine si leur procédé était aussi droit qu'une corne

de cet animal, car ils n'ont jamais émis un axiome qui fût un véritable

axiome dans toute la force du terme. Il fallait qu'ils fussent

véritablement aveugles pour ne pas s'en apercevoir, même de leur temps;

car à leur époque même, beaucoup d'axiomes longtemps _reçus comme tels_

avaient été abandonnés. Par exemple: «_Ex nihilo nihil fit_»; «un

corps ne peut agir où il n'est pas»; «il ne peut exister d'antipodes»;

«l'obscurité ne peut pas sortir de la lumière»--toutes ces propositions,

et une douzaine d'autres semblables, primitivement admises sans

hésitation comme des axiômes, furent regardées, à l'époque même dont je

parle, comme insoutenables. Quelle absurdité donc, de persister à croire

aux _axiômes_, comme à des bases infaillibles de vérité! Mais d'après

le témoignage même de leurs meilleurs raisonneurs, il est facile de

démontrer la futilité, la vanité des axiômes en général. Quel fut le

plus solide de leurs logiciens? Voyons! Je vais le demander à Pundit, et

je reviens à la minute.... Ah! nous y voici! Voilà un livre écrit il y a

à peu près mille ans et dernièrement traduit de l'Inglitch--langue qui,

soit dit en passant, semble avoir été le germe de l'amriccan. D'après

Pundit, c'est sans contredit le plus habile ouvrage ancien sur la

logique. L'auteur, (qui avait une grande réputation de son temps) est un

certain Miller, ou Mill[41]; et on raconte de lui, comme un détail de

quelque importance, qu'il avait un cheval de moulin qui s'appelait

Bentham. Mais jetons un coup d'oeil sur le Traité!

Ah!--«Le plus ou moins de conceptibilité», dit très bien M. Mill,

«ne doit être admis dans aucun cas comme critérium d'une vérité

axiomatique.» Quel moderne jouissant de sa raison songerait à contester

ce truisme? La seule chose qui nous étonne, c'est que M. Mill ait pu

s'imaginer qu'il était nécessaire d'appeler l'attention sur une vérité

aussi simple. Mais tournons la page. Que lisons-nous ici?--«Deux

contradictoires ne peuvent être vraies en même temps--c'est-à-dire, ne

peuvent coexister dans la réalité.» Ici M. Mill veut dire par exemple,

qu'un arbre doit être ou bien un arbre, ou pas un arbre--c'est-à-dire,

qu'il ne peut être en même temps un arbre et pas un arbre. Très bien,

mais je lui demanderai _pourquoi_. Voici sa réponse, et il n'en veut pas

donner d'autre:--«parce que, dit-il, il est impossible de concevoir que

les contradictoires soient vraies toutes deux à la fois.» Mais ce n'est

pas du tout répondre, d'après son propre aveu; car ne vient-il pas

précisément de reconnaître que «dans aucun cas le plus ou moins

de conceptibilité ne doit être admis comme critérium d'une vérité

axiomatique?»

Ce que je blâme chez ces anciens, c'est moins que leur logique soit, de

leur propre aveu, sans aucun fondement, sans valeur, quelque chose de

tout à fait fantastique, c'est surtout la sotte fatuité avec laquelle

ils proscrivent toutes les autres voies qui mènent à la vérité, tous

les _autres_ moyens de l'atteindre, excepté ces deux méthodes

absurdes--l'une qui consiste à se traîner, l'autre à ramper--où ils ont

osé emprisonner l'âme qui aime avant tout à _planer_.

En tout cas, mon cher ami, ne pensez-vous pas que ces anciens

dogmatistes n'auraient pas été fort embarrassée de décider à laquelle de

leurs deux méthodes était due la plus importante et la plus sublime de

_toutes_ leurs vérités, je veux dire, celle de la gravitation? Newton

la devait à Kepler. Kepler reconnaissait qu'il avait _deviné_ ses

trois lois--ces trois lois capitales qui amenèrent le plus grand des

mathématiciens Inglish à son principe, la base de tous les principes

de la physique--et qui seules nous introduisent dans le royaume de la

métaphysique.

Kepler les _devina_--c'est-à-dire, les _imagina_. Il était avant tout

un _théoriste_--mot si sacré aujourd'hui et qui ne fut d'abord qu'une

épithète de mépris. N'auraient-ils pas été aussi fort en peine, ces

vieilles taupes, d'expliquer par laquelle de leurs deux méthodes un

cryptographe vient à bout de résoudre une écriture chiffrée d'une

difficulté plus qu'ordinaire, ou par laquelle de leurs deux méthodes

Champollion mit l'esprit humain sur la voie de ces immortelles et

presque innombrables découvertes, en déchiffrant les hiéroglyphes?

Encore un mot sur ce sujet, et j'aurai fini de vous assommer. N'est-il

pas plus qu'étrange, qu'avec leurs éternelles rodomontades sur les

méthodes pour arriver à la vérité, ces bigots aient laissé de côté celle

qu'aujourd'hui nous considérons comme la grande route du vrai--celle

de la concordance? Ne semble-t-il pas singulier qu'ils ne soient pas

arrivés à déduire de l'observation des oeuvres de Dieu ce fait vital,

qu'une concordance parfaite doit être le signe d'une vérité absolue?

Depuis qu'on a reconnu cette proposition, avec quelle facilité

avons-nous marché dans la voie du progrès! L'investigation scientifique

a passé des mains de ces taupes dans celle des vrais, des seules vrais

penseurs, des hommes d'ardente imagination. Ceux-ci _théorisent_.

Vous imaginez-vous les huées de mépris avec lesquelles nos pères

accueilleraient mes paroles, s'il leur était permis de regarder

aujourd'hui par dessus mon épaule? Oui, dis-je, ces hommes

_théorisent_; et leurs théories ne font que se corriger, se réduire, se

systématiser--s'éclaircir, peu à peu, en se dépouillant de leurs

scories d'incompatibilité, jusqu'à ce qu'enfin apparaisse une parfaite

concordance que l'esprit le plus stupide est forcé d'admettre, par

cela même qu'il y a concordance, comme l'expression d'une absolue et

incontestable _vérité_[42].

_4 avril._--Le nouveau gaz fait merveille avec les derniers

perfectionnements apportés à la gutta-percha. Quelle sûreté, quelle

commodité, quel facile maniement, quels avantages de toutes sortes

offrent nos ballons modernes! En voilà un immense qui s'approche de nous

avec une vitesse d'au moins 150 milles à l'heure. Il semble bondé

de monde--il y a peut-être bien trois ou quatre cents passagers--et

cependant il plane à une hauteur de près d'un mille, nous regardant;

nous pauvres diables, au dessous de lui, avec un souverain mépris. Mais

cent ou même deux cents milles à l'heure, c'est là, après tout, une

médiocre vitesse. Vous rappelez-vous comme nous volions sur le chemin de

fer qui traverse le continent du Canada?--Trois cents milles pleins à

l'heure. Voilà qui s'appelait voyager. Il est vrai qu'on ne pouvait

rien voir--il ne restait qu'à folâtrer, à festoyer et à danser dans les

magnifiques salons. Vous souvenez-vous de la singulière sensation que

l'on éprouvait, quand, par hasard, on saisissait une lueur des objets

extérieurs, pendant que les voitures poursuivaient leur vol effréné?

Tous les objets semblaient n'en faire qu'un--une seule masse. Pour moi,

j'avouerai que je préférais voyager dans un de ces trains lents qui ne

faisaient que cent milles à l'heure! Là on pouvait avoir des portières

vitrées,--même les tenir ouvertes--et arriver à quelque chose qui

ressemblait à une vue distincte du pays.... Pundit assure que _la route_

du grand chemin de fer du Canada doit avoir été en partie tracée il y

a neuf cents ans! Il va jusqu'à dire qu'on distingue encore les traces

d'une route--traces qui remontent certainement à une époque aussi

reculée. Il paraît qu'il n'y avait que deux voies; la nôtre, vous le

savez, en a douze, et trois ou quatre autres sont en préparation. Les

anciens rails étaient très minces; et si rapprochés les uns des autres

qu'à en juger d'après nos idées modernes, il ne se pouvait rien de plus

frivole, pour ne pas dire de plus dangereux. La largeur actuelle de la

voie--cinquante pieds--est même considérée comme offrant à peine une

sécurité suffisante. Quant à moi, je ne fais aucun doute qu'il a dû

exister quelque espèce de voie à une époque fort ancienne, comme

l'affirme Pundit; car rien n'est plus clair pour moi que ce fait:

qu'à une certaine période--pas moins de sept siècles avant nous,

certainement,--les continents du Canada nord et sud n'en faisaient

qu'un, et que dès lors les Canadiens durent nécessairement construire un

grand chemin de fer qui traversât le continent.

_5 avril._--Je suis presque dévoré d'_ennui_. Pundit est la seule

personne avec qui l'on puisse causer à bord, et lui, la pauvre âme! il

ne saurait parler d'autre chose que d'antiquités. Il a passé toute

la journée à essayer de me convaincre que les anciens Amriccans

_se gouvernaient eux-mêmes_!--A-t-on jamais entendu une pareille

absurdité?--qu'ils vivaient dans une espèce de confédération chacun pour

soi, à la façon des «chiens de prairie» dont il est parlé dans la fable.

Il dit qu'ils partaient de cette idée, la plus drôle qu'on puisse

imaginer--que tous les hommes naissent libres et égaux, et cela au nez

même des lois de _gradation_ si visiblement imprimées sur tous les êtres

de l'univers physique et moral.

Chaque individu votait--ainsi disait-on--c'est-à-dire participait aux

affaires publiques--et cela dura jusqu'au jour où enfin on s'aperçut que

ce qui était l'affaire de chacun n'était l'affaire de personne, et

que la _République_ (ainsi s'appelait cette chose absurde) manquait

totalement de gouvernement. On raconte, cependant, que la première

circonstance qui vint troubler, d'une façon toute spéciale, la

satisfaction des philosophes qui avaient construit cette république,

ce fut la foudroyante découverte que le suffrage universel n'était que

l'occasion de pratiques frauduleuses, au moyen desquelles un nombre

désiré de votes pouvait à un moment donné être introduit dans l'urne,

sans qu'il y eût moyen de le prévenir ou de le découvrir, par un parti

assez déhonté pour ne pas rougir de la fraude. Une légère réflexion sur

cette découverte suffit pour en tirer cette conséquence évidente--que

la coquinerie doit régner en république--en un mot, qu'un gouvernement

républicain ne saurait être qu'un gouvernement de coquins. Pendant que

les philosophes étaient occupés à rougir de leur stupidité de n'avoir

pas prévu ces inconvénients inévitables, et à inventer de nouvelles

théories, le dénouement fut brusqué par l'intervention d'un gaillard du

nom de _Mob_[43], qui prit tout en mains, et établit un despotisme, en

comparaison duquel ceux des Zéros[44] fabuleux et des Hellofagabales[45]

étaient dignes de respect, un véritable paradis. Ce Mob (un étranger,

soit dit en passant) était, dit-on, le plus odieux de tous les hommes

qui aient jamais encombré la terre. Il avait la stature d'un géant; il

était insolent, rapace, corrompu; il avait le fiel d'un taureau avec le

coeur d'une hyène, et la cervelle d'un paon. Il finit par mourir d'un

accès de sa propre fureur, qui l'épuisa. Toutefois, il eut son utilité,

comme toutes choses, même les plus viles; il donna à l'humanité une

leçon que jusqu'ici elle n'a pas oubliée--qu'il ne faut jamais aller en

sens inverse des analogies naturelles. Quant au républicanisme, on ne

pouvait trouver sur la surface de la terre aucune analogie pour le

justifier--excepté le cas des «chiens de prairie»,--exception qui,

si elle prouve quelque chose, ne semble démontrer que ceci, que la

démocratie est la plus admirable forme de gouvernement--pour les chiens.

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