»Quand il fut près de nous, nous pûmes le voir fort distinct

ROMANS ÉTRANGERS MODERNES

EDGAR ALLAN POE

DERNIERS CONTES

TRADUITS PAR F. RABBE

AVEC UN PORTRAIT PAR TH. BÉRENGIER

1887

INTRODUCTION

La vie d'Edgar Allan Poe n'est plus à raconter: ses derniers traducteurs

français, s'inspirant des travaux définitifs de son nouvel éditeur J.H.

Ingram, l'ont éloquemment vengé des calomnies trop facilement acceptées

sur la foi de son ami et _exécuteur_ testamentaire, Rufus Griswold. En

dépit de ses mensonges, Edgar Poe reste pour nous et restera pour la

postérité, de plus en plus admiratrice de son génie, ce que l'a si bien

défini notre Baudelaire:

«Ce n'est pas par ses miracles matériels, qui pourtant ont fait sa

renommée, qu'il lui sera donné de conquérir l'admiration des gens qui

pensent, c'est par son amour du Beau, par sa connaissance des conditions

harmoniques de la beauté, par sa poésie profonde et plaintive, ouvragée

néanmoins, transparente et correcte comme un bijou de cristal,--par

son admirable style, pur et bizarre,--serré comme les mailles d'une

armure,--complaisant et minutieux,--et dont la plus légère intention

sert à pousser doucement le lecteur vers un but voulu,--et enfin surtout

par ce génie tout spécial, par ce tempérament unique, qui lui a permis

de peindre et d'expliquer d'une manière impeccable, saisissante,

terrible, _l'exception dans l'ordre moral_.--Diderot, pour prendre un

exemple entre cent, est un auteur sanguin; Poe est l'écrivain des nerfs,

et même de quelque chose de plus--et le meilleur que je connaisse.»

Ajoutons que ce fut une bonne fortune exceptionnelle pour Edgar Poe

de rencontrer un traducteur tel que Baudelaire, si bien fait par les

tendances de son propre esprit pour comprendre son génie, et le rendre

dans un style qui a toutes les qualités de son modèle. Pour notre part,

nous ne parcourons jamais son admirable traduction sans regretter

vivement qu'il n'ait pas assez vécu pour achever toute sa tâche.

La voie ouverte avec tant d'éclat par l'auteur des _Fleurs du Mal_

ne pouvait manquer de tenter après lui bien des amateurs du génie

si original et si singulier que la France avait adopté avec tant de

curiosité et d'enthousiasme. A mesure que de nouveaux Contes de Poe

paraissaient, ils étaient avidement lus et traduits. Quelques-uns même

osaient, sous prétexte d'une littéralité trop scrupuleuse, refaire

certaines parties de l'oeuvre de Baudelaire. C'est ainsi que parurent

tour à tour les _Contes inédits_, traduits par William Hughes (1862),

les _Contes grotesques_, traduits par Emile Hennequin (1882), et les

_Oeuvres choisies_, retraduites après Baudelaire par Ernest Guillemot

(1884).

Les _Contes et Essais_ de Poe, dont nous publions aujourd'hui la

traduction, sont à peu près inédits pour le lecteur français. Si nous

nous sommes permis d'en reproduire deux: _L'inhumation prématurée_ et

_Bon-Bon_, déjà excellemment traduits par M. Hennequin, c'est que, de

son propre aveu du reste, il y a dans sa traduction des lacunes qui nous

ont paru assez importantes pour qu'on pût regretter cette mutilation, et

la réparer au profit du lecteur.

Les morceaux critiques, tels que _La Cryptographie, le Principe

poétique_, que nous traduisons pour la première fois, complèteront la

série des _Essais_, si heureusement commencée par Baudelaire.

Cet Essai de Poétique, sous forme de Lecture, en nous révélant le Poe

improvisateur et conférencier, nous initie à l'originale et contestable

théorie qui lui tenait tant au coeur, et qu'il a essayé de mettre en

pratique dans un grand nombre de petites pièces dont quelques-unes, sans

compter _Le Corbeau_ si connu, peuvent rivaliser avec ce qu'il y a de

plus parfait en ce genre. L'exposition de cette théorie nous a valu

l'Anthologie la plus exquise, la plus rare, qu'un dilettante aussi

délicat que Poe pouvait recueillir parmi les petits chefs-d'oeuvre de la

poésie Anglaise ou Américaine.

Pour que l'Oeuvre de Poe fût parfaitement connue, il resterait à

traduire ses _Essais et Critiques littéraires_ proprement dits, qui

renferment, avec des vues originales et profondes, tant de pages

étincelantes de bon sens, de verve malicieuse, de sagacité critique--et

forment à coup sûr la meilleure histoire qui ait été écrite de la

Littérature Américaine. Puis il faudrait y ajouter en entier les

_Marginalia_, ou pensées détachées de Poe, dont l'excellente traduction

partielle qu'en a tentée M. Hennequin nous a donné un précieux

avant-goût.--Nous espérons, avec le temps, remplir cette tâche

intéressante.

Il serait superflu de faire ici l'éloge des Contes et Essais qui

composent ce volume. S'ils n'ont pas au même degré les caractères

d'intérêt et de pathétique poignant, les hautes qualités pittoresques

ou dramatiques de certains récits plus connus que l'on est convenu

d'appeler les chefs-d'oeuvre de Poe, ils se recommandent singulièrement

pour la plupart, à notre avis, par une veine d'humour et de malice

incomparable, et par une originalité de composition et de forme d'autant

plus frappante que les sujets semblaient moins prêter à l'inattendu et

à la fantaisie. Le fantastique et le grotesque y revêtent un air de

gravité et de sang-froid qui est du plus haut comique, et donne à la

satire ou à la leçon morale un relief des plus saisissants.

A côté de ces qualités vraiment caractéristiques du procédé littéraire

de Poe, on retrouvera dans quelques-uns de ces morceaux--le _Mellonta

tauta, le Mille et deuxième Conte de Schéhérazade_, par exemple,--les

profondes vues philosophiques, l'érudition étendue et surtout

l'enthousiasme éclairé pour les merveilleuses découvertes de la science

moderne qui ont inspiré l'admirable _Eureka_. En allant d'un essai

à l'autre, le lecteur sera émerveillé de l'étonnante souplesse avec

laquelle l'auteur sait passer de l'examen des problèmes les plus ardus

des sciences physiques ou morales à la critique légère des filous et des

Reviewers, ou à la charge épique d'un dandy français ou d'un bas-bleu

américain.

A y regarder de près, il y a plus de philosophie dans un conte de Poe

que dans les gros livres de nos métaphysiciens.

F. RABBE.

LE DUC DE L'OMELETTE

«_Il arriva enfin dans un climat plus frais._»

COWPER.

Keats est mort d'une critique. Qui donc mourut de l'_Andromaque_[1]?

Ames pusillanimes! De l'Omelette mourut d'un ortolan. _L'histoire en est

brève_[2]. Assiste-moi, Esprit d'Apicius!

Une cage d'or apporta le petit vagabond ailé, indolent, languissant,

énamouré, du lointain Pérou, sa demeure, à la Chaussée d'Antin. De

la part de sa royale maîtresse la Bellissima, six Pairs de l'Empire

apportèrent au duc de l'Omelette l'heureux oiseau.

Ce soir-là, le duc va souper seul. Dans le secret de son cabinet, il

repose languissamment sur cette ottomane pour laquelle il a sacrifié sa

loyauté en enchérissant sur son roi,--la fameuse ottomane de Cadet.

Il ensevelit sa tête dans le coussin. L'horloge sonne! Incapable de

réprimer ses sentiments, Sa Grâce avale une olive. Au même moment, la

porte s'ouvre doucement au son d'une suave musique, et!... le plus

délicat des oiseaux se trouve en face du plus énamouré des hommes! Mais

quel malaise inexprimable jette soudain son ombre sur le visage du

Duc?--«_Horreur!--Chien! Baptiste!--l'oiseau! ah, bon Dieu! cet oiseau

modeste que tu as déshabillé de ses plumes, et que tu as servi sans

papier!»

Inutile d'en dire davantage--Le Duc expire dans le paroxisme du

dégoût....

* * * * *

«Ha! ha! ha!» dit sa Grâce le troisième jour après son décès.

«Hé! hé! hé!» répliqua tout doucement le Diable en se renversant avec un

air de hauteur.

«Non, vraiment, vous n'êtes pas sérieux!» riposta De l'Omelette. «J'ai

péché--_c'est vrai_--mais, mon bon monsieur, considérez la chose!--Vous

n'avez pas sans doute l'intention de mettre actuellement à exécution de

si.... de si barbares menaces.»

«Pourquoi pas?» dit sa Majesté--«Allons, monsieur, déshabillez-vous.»

«Me déshabiller?--Ce serait vraiment du joli, ma foi!--Non, monsieur, je

ne me déshabillerai pas. Qui êtes-vous, je vous prie, pour que moi, Duc

de l'Omelette, Prince de Foie-gras, qui viens d'atteindre ma majorité,

moi, l'auteur de la Mazurkiade, et Membre de l'Académie, je doive

me dévêtir à votre ordre des plus suaves pantalons qu'ait jamais

confectionnés Bourdon, de la plus délicieuse robe de chambre qu'ait

jamais composée Rombert--pour ne rien dire de ma chevelure qu'il

faudrait dépouiller de ses papillottes, ni de la peine que j'aurais à

ôter mes gants?»

«Qui je suis?» dit sa Majesté.--«Ah! vraiment! Je suis Baal-Zebub,

prince de la Mouche. Je viens à l'instant de te tirer d'un cercueil en

bois de rose incrusté d'ivoire. Tu étais bien curieusement embaumé,

et étiqueté comme un effet de commerce. C'est Bélial qui t'a

envoyé--Bélial, mon Inspecteur des Cimetières. Les pantalons, que

tu prétends confectionnés par Bourdon, sont une excellente paire de

caleçons de toile, et ta robe de chambre est un linceul d'assez belle

dimension.»

«Monsieur!» répliqua le Duc, «je ne me laisserai pas insulter

impunément!--Monsieur! à la première occasion je me vengerai de cet

outrage!--Monsieur! vous entendrez parler de moi! En attendant _au

revoir!_»--et le Duc en s'inclinant allait prendre congé de sa Satanique

Majesté, quand il fut arrêté au passage par un valet de chambre qui le

fit rétrograder. Là-dessus, sa Grâce se frotta les yeux, bâilla, haussa

les épaules, et réfléchit. Après avoir constaté avec satisfaction son

identité, elle jeta un coup d'oeil sur son entourage.

L'appartement était superbe. De l'Omelette ne put s'empêcher de déclarer

qu'il était _bien comme il faut_. Ce n'était ni sa longueur, ni sa

largeur--mais sa hauteur!--ah! c'était quelque chose d'effrayant!--Il

n'y avait pas de plafond--pas l'ombre d'un plafond--mais une masse

épaisse de nuages couleur de feu qui tournoyaient. Pendant que sa Grâce

regardait en l'air, la tête lui tourna. D'en haut pendait une chaîne

d'un métal inconnu, rouge-sang, dont l'extrémité supérieure se perdait,

comme la ville de Boston, _parmi les nues_. A son extrémité inférieure,

se balançait un large fanal. Le Duc le prit pour un rubis; mais ce rubis

versait une lumière si intense, si immobile, si terrible! une lumière

telle que la Perse n'en avait jamais adoré--que le Guèbre n'en avait

jamais imaginé--que le Musulman n'en avait jamais rêvé--quand, saturé

d'opium, il se dirigeait en chancelant vers son lit de pavots,

s'étendait le dos sur les fleurs, et la face tournée vers le Dieu

Apollon. Le Duc murmura un léger juron, décidément approbateur.

Les coins de la chambre s'arrondissaient en niches. Trois de ces niches

étaient remplies par des statues de proportions gigantesques. Grecques

par leur beauté, Egyptiennes par leur difformité, elles formaient un

_ensemble_ bien français. Dans la quatrième niche, la statue était

voilée; elle n'était pas colossale. Elle avait une cheville effilée, des

sandales aux pieds. De l'Omelette mit sa main sur son coeur, ferma les

yeux, les leva, et poussa du coude sa Majesté Satanique--en rougissant.

Mais les peintures!--Cypris! Astarté! Astoreth! elles étaient mille et

toujours la même! Et Raphaël les avait vues! Oui, Raphaël avait passé

par là; car n'avait-il pas peint la---? et par conséquent n'était-il

pas damné?--Les peintures! Les peintures! O luxure! O amour!--Qui donc,

à la vue de ces beautés défendues, pourrait avoir des yeux pour les

délicates devises des cadres d'or qui étoilaient les murs d'hyacinthe et

de porphyre?

Mais le Duc sent défaillir son coeur. Ce n'est pas, comme on pourrait le

supposer, la magnificence qui lui donne le vertige; il n'est point ivre

des exhalaisons extatiques de ces innombrables encensoirs. _Il est vrai

que tout cela lui a donné à penser--mais!_ Le Duc de l'Omelette est

frappé de terreur; car, à travers la lugubre perspective que lui ouvre

une seule fenêtre sans rideaux, là! flamboie la lueur du plus spectral

de tous les feux!

_Le pauvre Duc!_ Il ne put s'empêcher de reconnaître que les glorieuses,

voluptueuses et éternelles mélodies qui envahissaient la salle,

transformées en passant à travers l'alchimie de la fenêtre enchantée,

n'étaient que les plaintes et les hurlements des désespérés et des

damnés! Et là! oui, là! sur cette ottomane!--qui donc pouvait-ce

être?--lui, le _petit-maître_--non, la Divinité!--assise et comme

sculptée dans le marbre, et _qui sourit_ avec sa figure pâle si

_amèrement_!

_Mais il faut agir_--c'est-à-dire, un Français ne perd jamais

complètement la tête. Et puis, sa Grâce avait horreur des scènes. De

l'Omelette redevient lui-même. Il y avait sur une table plusieurs

fleurets et quelques épées. Le Duc a étudié l'escrime sous B.....--_Il

avait tué ses six hommes._ Le voilà sauvé. Il mesure deux épées, et

avec une grâce inimitable, il offre le choix à sa Majesté.--Horreur! sa

Majesté ne fait pas d'armes!

_Mais elle joue?_ Quelle heureuse idée! Sa Grâce a toujours une

excellente mémoire. Il a étudié à fond le «Diable» de l'abbé Gaultier.

Or il y est dit «_que le Diable n'ose pas refuser une partie d'écarté._»

Oui, mais les chances! les chances!--Désespérées, sans doute; mais à

peine plus désespérées que le Duc. Et puis, n'était-il pas dans le

secret? N'avait-il pas écrémé le père Le Brun? N'était-il pas membre du

Club Vingt-un? «_Si je perds_, se dit-il, _je serai deux fois perdu_--je

serai deux fois damné--_voilà tout!_ (Ici sa Grâce haussa les épaules).

_Si je gagne, je retournerai à mes ortolans--que les cartes soient

préparées!_»

Sa Grâce était tout soin, tout attention--sa Majesté tout abandon. A les

voir, on les eût pris pour François et Charles. Sa Grâce ne pensait qu'à

son jeu; sa Majesté ne pensait pas du tout. Elle battit; le Duc coupa.

Les cartes sont données. L'atout est tourné;--c'est--c'est--le Roi!

Non--c'était la Reine. Sa Majesté maudit son costume masculin. De

l'Omelette mit sa main sur son coeur.

Ils jouent. Le Duc compte. Il n'est pas à son aise. Sa Majesté compte

lourdement, sourit et prend un coup de vin. Le Duc escamote une carte.

«_C'est à vous à faire_», dit sa Majesté, coupant. Sa Grâce s'incline,

donne les cartes et se lève de table _en présentant le Roi_.

Sa Majesté parut chagrinée.

Si Alexandre n'avait pas été Alexandre, il eût voulu être Diogène. Le

Duc, en prenant congé de son adversaire, lui assura «_que s'il n'avait

pas été De l'Omelette, il eût volontiers consenti à être le Diable._»

LE MILLE ET DEUXIÈME CONTE DE SCHÉHÉRAZADE

«_La vérité est plus étrange que la fiction._» (Vieux dicton.)

J'eus dernièrement l'occasion dans le cours de mes recherches

Orientales, de consulter le _Tellmenow Isitsoornot_, ouvrage à peu près

aussi inconnu, même en Europe, que le _Zohar_ de Siméon Jochaïdes, et

qui, à ma connaissance, n'a jamais été cité par aucun auteur américain,

excepté peut-être par l'auteur des _Curiosités de la Littérature

américaine_. En parcourant quelques pages de ce très remarquable

ouvrage, je ne fus pas peu étonné d'y découvrir que jusqu'ici le monde

littéraire avait été dans la plus étrange erreur touchant la destinée

de la fille du vizir, Schéhérazade, telle qu'elle est exposée dans les

_Nuits Arabes_, et que le _dénoûment_, s'il ne manque pas totalement

d'exactitude dans ce qu'il raconte, a au moins le grand tort de ne pas

aller beaucoup plus loin.

Le lecteur, curieux d'être pleinement informé sur cet intéressant sujet,

devra recourir à l'_Isitsoornot_ lui-même; mais on me pardonnera de

donner un sommaire de ce que j'y ai découvert.

On se rappellera que, d'après la version ordinaire des _Nuits Arabes_,

un certain monarque, ayant d'excellentes raisons d'être jaloux de la

reine son épouse, non seulement la met à mort, mais jure par sa barbe

et par le prophète d'épouser chaque nuit la plus belle vierge de son

royaume, et de la livrer le lendemain matin à l'exécuteur.

Après avoir pendant plusieurs années accompli ce voeu à la lettre,

avec une religieuse ponctualité et une régularité méthodique, qui lui

valurent une grande réputation d'homme pieux et d'excellent sens, une

après-midi il fut interrompu (sans doute dans ses prières) par la visite

de son grand vizir, dont la fille, paraît-il, avait eu une idée.

Elle s'appelait Schéhérazade, et il lui était venu en idée de délivrer

le pays de cette taxe sur la beauté qui le dépeuplait, ou, à l'instar de

toutes les héroïnes, de périr elle-même à la tâche.

En conséquence, et quoique ce ne fût pas une année bissextile (ce qui

rend le sacrifice plus méritoire), elle députa son père, grand vizir,

au roi, pour lui faire l'offre de sa main. Le roi l'accepta avec

empressement: (il se proposait bien d'y venir tôt ou tard, et il ne

remettait de jour en jour que par crainte du vizir) mais tout en

l'acceptant, il eut soin de faire bien comprendre aux intéressés, que,

pour grand vizir ou non, il n'avait pas la moindre intention de renoncer

à un iota de son voeu ou de ses privilèges. Lors donc que la belle

Schéhérazade insista pour épouser le roi, et l'épousa réellement en

dépit des excellents avis de son père, quand, dis-je, elle l'épousa

bon gré mal gré, ce fut avec ses beaux yeux noirs aussi ouverts que le

permettait la nature des circonstances.

Mais, paraît-il, cette astucieuse demoiselle (sans aucun doute elle

avait lu Machiavel) avait conçu un petit plan fort ingénieux.

La nuit du mariage, je ne sais plus sous quel spécieux prétexte, elle

obtint que sa soeur occuperait une couche assez rapprochée de celle du

couple royal pour permettre de converser facilement de lit à lit; et

quelque temps avant le chant du coq elle eut soin de réveiller le bon

monarque, son mari (qui du reste n'était pas mal disposé à son endroit,

quoiqu'il songeât à lui tordre le cou au matin)--elle parvint, dis-je,

à le réveiller (bien que, grâce à une parfaite conscience et à une

digestion facile, il fût profondément endormi) par le vif intérêt d'une

histoire (sur un rat et un chat noir, je crois), qu'elle racontait à

voix basse, bien entendu à sa soeur. Quand le jour parut, il arriva que

cette histoire n'était pas tout à fait terminée, et que Schéhérazade

naturellement ne pouvait pas l'achever, puisque, le moment était venu

de se lever pour être étranglée--ce qui n'est guère plus plaisant que

d'être pendu, quoique un tantinet plus galant.

Cependant la curiosité du roi, plus forte (je regrette de le dire)

que ses excellents principes religieux mêmes, lui fit pour cette fois

remettre l'exécution de son serment jusqu'au lendemain matin, dans

l'espérance d'entendre la nuit suivante comment finirait l'histoire du

chat noir (oui, je crois que c'était un chat noir) et du rat.

La nuit venue, madame Schéhérazade non seulement termina l'histoire du

chat noir et du rat (le rat était bleu), mais sans savoir au juste

où elle en était, se trouva profondément engagée dans un récit fort

compliqué où il était question (si je ne me trompe) d'un cheval rose

(avec des ailes vertes), qui donnant tête baissée dans un mouvement

d'horlogerie, fut blessé par une clef indigo. Cette histoire intéressa

le roi plus vivement encore que la précédente; et le jour ayant paru

avant qu'elle fût terminée (malgré tous les efforts de la reine pour la

finir à temps) il fallut encore remettre la cérémonie à vingt-quatre

heures. La nuit suivante, même accident et même résultat, puis l'autre

nuit, et l'autre encore;--si bien que le bon monarque, se voyant dans

l'impossibilité de remplir son serment pendant une période d'au moins

mille et une nuits, ou bien finit par l'oublier tout à fait, ou se

fit relever régulièrement de son voeu, ou (ce qui est plus probable)

l'enfreignit brusquement, en cassant la tête à son confesseur. Quoi

qu'il en soit, Schéhérazade, qui, descendant d'Eve en droite ligne,

avait hérité peut-être des sept paniers de bavardage que cette dernière,

comme personne ne l'ignore, ramassa sous les arbres du jardin d'Eden,

Schéhérazade, dis-je, finit par triompher, et l'impôt sur la beauté fut

aboli.

Or cette conclusion (celle de l'histoire traditionnelle) est, sans

doute, fort convenable et fort plaisante: mais, hélas! comme la

plupart des choses plaisantes, plus plaisante que vraie; et c'est à

l'Isitsoornot que je dois de pouvoir corriger cette erreur. «Le mieux»,

dit un Proverbe français, «est l'ennemi du bien»; et en rappelant que

Schéhérazade avait hérité des sept paniers de bavardage, j'aurais dû

ajouter qu'elle sut si bien les faire valoir, qu'ils montèrent bientôt à

soixante-dix-sept.

«Ma chère soeur,» dit-elle à la mille et deuxième nuit, (je cite ici

littéralement le texte de l'Isitsoornot) «ma chère soeur, maintenant

qu'il n'est plus question de ce petit inconvénient de la strangulation,

et que cet odieux impôt est si heureusement aboli, j'ai à me reprocher

d'avoir commis une grave indiscrétion, en vous frustrant vous et le roi

(je suis fâchée de le dire, mais le voilà qui ronfle--ce que ne devrait

pas se permettre un gentilhomme) de la fin de l'histoire de Sinbad

le marin. Ce personnage eut encore beaucoup d'autres aventures

intéressantes; mais la vérité est que je tombais de sommeil la nuit où

je vous les racontais, et qu'ainsi je dus interrompre brusquement ma

narration--grave faute qu'Allah, j'espère, voudra bien me pardonner.

Cependant il est encore temps de réparer ma coupable négligence, et

aussitôt que j'aurai pincé une ou deux fois le roi de manière à le

réveiller assez pour l'empêcher de faire cet horrible bruit, je vous

régalerai vous et lui (s'il le veut bien) de la suite de cette très

remarquable histoire.»

Ici la soeur de Schéhérazade, ainsi que le remarque l'Isitsoornot, ne

témoigna pas une bien vive satisfaction; mais quand le roi, suffisamment

pincé, eut fini de ronfler, et eut poussé un «Hum!» puis un «Hoo!»--mots

arabes sans doute, qui donnèrent à entendre à la reine qu'il était tout

oreilles, et allait faire de son mieux pour ne plus ronfler,--la reine,

dis-je, voyant les choses s'arranger à sa grande satisfaction, reprit la

suite de l'histoire de Sinbad le marin:

«Sur mes vieux ans,» (ce sont les paroles de Sinbad lui-même, telles

qu'elles sont rapportées par Schéhérazade) «après plusieurs années de

repos dans mon pays, je me sentis de nouveau possédé du désir de visiter

des contrées étrangères; et un jour, sans m'ouvrir de mon dessein à

personne de ma famille, je fis quelques ballots des marchandises les

plus précieuses et les moins embarrassantes, je louai un crocheteur pour

les porter, et j'allai avec lui sur le bord de la mer attendre l'arrivée

d'un vaisseau de hasard qui pût me transporter dans quelque région que

je n'aurais pas encore explorée.

»Après avoir déposé les ballots sur le sable, nous nous assîmes sous un

bouquet d'arbres et regardâmes au loin sur l'océan, dans l'espoir de

découvrir un vaisseau; mais nous passâmes plusieurs heures sans rien

apercevoir. A la fin, il me sembla entendre comme un bourdonnement ou

un grondement lointain, et le crocheteur, après avoir longtemps prêté

l'oreille, déclara qu'il l'entendait aussi. Peu à peu le bruit devint de

plus en plus fort, et ne nous permit plus de douter que l'objet qui le

causait s'approchât de nous. Nous finîmes par apercevoir sur le bord

de l'horizon un point noir, qui grandit rapidement; nous découvrîmes

bientôt que c'était un monstre gigantesque, nageant, la plus grande

partie de son corps flottant au-dessus de la surface de la mer. Il

venait de notre côté avec une inconcevable rapidité, soulevant autour de

sa poitrine d'énormes vagues d'écume et illuminant toute la partie de la

mer qu'il traversait d'une longue traînée de feu.

»Quand il fut près de nous, nous pûmes le voir fort distinctement. Sa

longueur égalait celle des plus hauts arbres, et il était aussi large

que la grande salle d'audience de votre palais, ô le plus sublime et le

plus magnifique des califes! Son corps, tout à fait différent de celui

des poissons ordinaires, était aussi dur qu'un roc, et toute la partie

qui flottait au-dessus de l'eau était d'un noir de jais, à l'exception

d'une étroite bande de couleur rouge-sang qui lui formait une ceinture.

Le ventre qui flottait sous l'eau, et que nous ne pouvions qu'entrevoir

de temps en temps, quand le monstre s'élevait ou descendait avec les

vagues, était entièrement couvert d'écailles métalliques, d'une couleur

semblable à celle de la lune par un ciel brumeux. Le dos était plat et

presque blanc, et donnait naissance à plus de six vertèbres formant à

peu près la moitié de la longueur totale du corps.

»Cette horrible créature n'avait pas de bouche visible; mais, comme

pour compenser cette défectuosité, elle était pourvue d'au moins

quatre-vingts yeux, sortant de leurs orbites comme ceux de la demoiselle

verte, alignés tout autour de la bête en deux rangées l'une au-dessus de

l'autre, et parallèles à la bande rouge-sang, qui semblait jouer le rôle

d'un sourcil. Deux ou trois de ces terribles yeux étaient plus larges

que les autres, et avaient l'aspect de l'or massif.

»Le mouvement extrêmement rapide avec lequel cette bête s'approchait de

nous devait être entièrement l'effet de la sorcellerie--car elle n'avait

ni nageoires comme les poissons, ni palmures comme les canards, ni ailes

comme la coquille de mer, qui flotte à la manière d'un vaisseau: elle ne

se tordait pas non plus comme font les anguilles. Sa tête et sa queue

étaient de forme parfaitement semblable, sinon que près de la dernière

se trouvaient deux petits trous qui servaient de narines, et par

lesquels le monstre soufflait son épaisse haleine avec une force

prodigieuse et un vacarme fort désagréable.

»La vue de cette hideuse bête nous causa une grande terreur; mais notre

étonnement fut encore plus grand que notre peur, quand, la considérant

de plus près, nous aperçûmes sur son dos une multitude d'animaux à peu

près de la taille et de la forme humaines, et ressemblant parfaitement

à des hommes, sinon qu'ils ne portaient pas (comme les hommes) des

vêtements, la nature, sans doute, les ayant pourvus d'une espèce

d'accoutrement laid et incommode, qui s'ajustait si étroitement à la

peau qu'il rendait ces pauvres malheureux ridiculement gauches, et

semblait les mettre à la torture. Le sommet de leurs têtes était

surmonté d'une espèce de boîtes carrées; à première vue je les pris pour

des turbans, mais je découvris bientôt qu'elles étaient extrêmement

lourdes et massives, d'où je conclus qu'elles étaient destinées, par

leur grand poids, à maintenir les têtes de ces animaux fermes et solides

sur leurs épaules. Autour de leurs cous étaient attachés des colliers

noirs (signes de servitude sans doute) semblables à ceux de nos chiens,

seulement beaucoup plus larges et infiniment plus raides--de telle sorte

qu'il était tout à fait impossible à ces pauvres victimes de mouvoir

leurs têtes dans une direction quelconque sans mouvoir le corps en même

temps; ils étaient ainsi condamnés à la contemplation perpétuelle de

leurs nez,--contemplation prodigieusement, sinon désespérément bornée et

abrutissante.

»Quand le monstre eut presque atteint le rivage où nous étions, il

projeta tout à coup un de ses yeux à une grande distance, et en fit

sortir un terrible jet de feu, accompagné d'un épais nuage de fumée, et

d'un fracas que je ne puis comparer qu'au tonnerre. Lorsque la fumée se

fut dissipée, nous vîmes un de ces singuliers animaux-hommes debout près

de la tête de l'énorme bête, une trompette à la main; il la porta à sa

bouche et en émit à notre adresse des accents retentissants, durs et

désagréables que nous aurions pu prendre pour un langage articulé, s'ils

n'étaient pas entièrement sortis du nez.

»Comme c'était évidemment à moi qu'il s'adressait, je fus fort

embarrassé pour répondre, n'ayant pu comprendre un traître mot de ce qui

avait été dit. Dans cet embarras, je me tournai du côté du crocheteur,

qui s'évanouissait de peur près de moi, et je lui demandai son opinion

sur l'espèce de monstre à qui nous avions affaire, sur ce qu'il voulait,

et sur ces créatures qui fourmillaient sur son dos. A quoi le crocheteur

répondit, aussi bien que le lui permettait sa frayeur, qu'il avait en

effet entendu parler de ce monstre marin; que c'était un cruel démon,

aux entrailles de soufre, et au sang de feu, créé par de mauvais génies

pour faire du mal à l'humanité; que ces créatures qui fourmillaient sur

son dos étaient une vermine, semblable à celle qui quelquefois tourmente

les chats et les chiens, mais un peu plus grosse et plus sauvage; que

cette vermine avait son utilité, toute pernicieuse, il est vrai: la

torture que causaient à la bête ses piqûres et ses morsures l'excitait à

ce degré de fureur qui lui était nécessaire pour rugir et commettre le

mal, et accomplir ainsi les desseins vindicatifs et cruels des mauvais

génies.

»Ces explications me déterminèrent à prendre mes jambes à mon cou, et

sans même regarder une fois derrière moi, je me mis à courir de toutes

mes forces à travers les collines, tandis que le crocheteur se sauvait

aussi vite dans une direction opposée, emportant avec lui mes ballots,

dont il eut, sans doute, le plus grand soin: cependant je ne saurais

rien assurer à ce sujet, car je ne me souviens pas de l'avoir jamais

revu depuis.

»Quant à moi, je fus si chaudement poursuivi par un essaim des

hommes-vermine (ils avaient gagné le rivage sur des barques) que je fus

bientôt pris, et conduit pieds et poings liés, sur la bête, qui se remit

immédiatement à nager au large.

»Je me repentis alors amèrement d'avoir fait la folie de quitter mon

confortable logis pour exposer ma vie dans de pareilles aventures; mais

le regret étant inutile, je m'arrangeai de mon mieux de la situation, et

travaillai à m'assurer les bonnes grâces de l'animal à la trompette, qui

semblait exercer une certaine autorité sur ses compagnons. J'y réussis

si bien, qu'au bout de quelques jours il me donna plusieurs témoignages

de sa faveur, et en vint à prendre la peine de m'enseigner les éléments

de ce qu'il y avait une certaine outrecuidance à appeler son langage. Je

finis par pouvoir converser facilement avec lui et lui faire comprendre

l'ardent désir que j'avais de voir le monde.

»_Washish squashish squeak, Sinbad, hey-diddle diddle, grunt unt

grumble, hiss, fiss, whiss_, me dit-il un jour après dîner--mais je

vous demande mille pardons, j'oubliais que Votre Majesté n'est pas

familiarisée avec le dialecte des _Coqs-hennissants_ (ainsi s'appelaient

les animaux-hommes; leur langage, comme je le présume, formant le lien

entre la langue des chevaux et celle des coqs.) Avec votre permission,

je traduirai: _Washish squashish_ et le reste. Cela veut dire: «Je suis

heureux, mon cher Sinbad, de voir que vous êtes un excellent garçon;

nous sommes en ce moment en train de faire ce qu'on appelle le tour du

globe; et puisque vous êtes si désireux de voir le monde, je veux faire

un effort, et vous transporter gratis sur le dos de la bête.»

Quand Lady Schéhérazade en fut à ce point de son récit, dit

l'Isitsoôrnot, le roi se retourna de son côté gauche sur son côté droit,

et dit:

«Il est en effet fort étonnant, ma chère reine, que vous ayez omis

jusqu'ici ces dernières aventures de Sinbad. Savez-vous que je les

trouve excessivement curieuses et intéressantes?»

Sur quoi, la belle Schéhérazade continua son histoire en ces termes:

«Sinbad poursuit ainsi son récit:--Je remerciai l'homme-animal de sa

bonté, et bientôt je me trouvai tout à fait chez moi sur la bête. Elle

nageait avec une prodigieuse rapidité à travers l'Océan, dont la surface

cependant, dans cette partie du monde, n'est pas du tout plate, mais

ronde comme une grenade, de sorte que nous ne cessions, pour ainsi dire,

de monter et de descendre.»

«Cela devait être fort singulier,» interrompit le roi.

«Et cependant rien n'est plus vrai,» répondit Schéhérazade.

«Il me reste quelques doutes,» répliqua le roi, «mais, je vous en prie,

veuillez continuer votre histoire.»

«Volontiers» dit la reine. «La bête, poursuivit Sinbad, nageait donc,

comme je l'ai dit, toujours montant et toujours descendant; nous

arrivâmes enfin à une île de plusieurs centaines de milles de

circonférence, qui cependant avait été bâtie au milieu de la mer par une

colonie de petits animaux semblables à des chenilles[3].»

«Hum!» fit le roi.

«En quittant cette île,» continua Schéhérazade (sans faire attention

bien entendu à cette éjaculation inconvenante de son mari) nous

arrivâmes bientôt à une autre où les forêts étaient de pierre massive,

et si dure qu'elles mirent en pièces les haches les mieux trempées avec

lesquelles nous essayâmes de les abattre[4].

«Hum!» fit de nouveau le roi; mais Schéhérazade passa outre, et continua

à faire parler Sinbad.

«Au delà de cette île, nous atteignîmes une contrée où il y avait une

caverne qui s'étendait à la distance de trente ou quarante milles dans

les entrailles de la terre, et qui contenait des palais plus nombreux,

plus spacieux et plus magnifiques que tous ceux de Damas ou de Bagdad.

A la voûte de ces palais étaient suspendues des myriades de gemmes,

semblables à des diamants, mais plus grosses que des hommes, et au

milieu des rues formées de tours, de pyramides et de temples, coulaient

d'immenses rivières aussi noires que l'ébène, et où pullulaient des

poissons sans yeux.[5]»

«Hum!» fit le roi.

«Nous parvînmes ensuite à une région où nous trouvâmes une autre

montagne; au bas de ses flancs coulaient des torrents de métal fondu,

dont quelques-uns avaient douze milles de large et soixante milles de

long[6]; d'un abîme creusé au sommet sortait une si énorme quantité de

cendres que le soleil en était entièrement éclipsé et qu'il régnait une

obscurité plus profonde que la nuit la plus épaisse, si bien que même

à une distance de cent cinquante milles de la montagne, il nous était

impossible de distinguer l'objet le plus blanc, quelque rapproché qu'il

fût de nos yeux[7].

«Hum!» fit le roi.

«Après avoir quitté cette côte, nous rencontrâmes un pays où la nature

des choses semblait renversée--nous y vîmes un grand lac, au fond

duquel, à plus de cent pieds au-dessous de la surface de l'eau, poussait

en plein feuillage une forêt de grands arbres florissants[8].»

«Hoo!» dit le roi.

«A quelque cent milles plus loin, nous entrâmes dans un climat où

l'atmosphère était si dense que le fer ou l'acier pouvaient s'y soutenir

absolument comme des plumes dans la nôtre[9].»

«Balivernes!» dit le roi.

«Suivant toujours la même direction, nous arrivâmes à la plus magnifique

région du monde. Elle était arrosée des méandres d'une glorieuse rivière

sur une étendue de plusieurs milliers de milles. Cette rivière était

d'une profondeur indescriptible, et d'une transparence plus merveilleuse

que celle de l'ambre. Elle avait de trois à six milles de large, et ses

berges qui s'élevaient de chaque côté à une hauteur perpendiculaire de

douze cents pieds étaient couronnées d'arbres toujours verdoyants et

de fleurs perpétuelles au suave parfum qui faisaient de ces lieux un

somptueux jardin; mais cette terre plantureuse s'appelait le royaume de

l'Horreur, et on ne pouvait y entrer sans y trouver la mort[10].»

«Ouf!» dit le roi.

«Nous quittâmes ce royaume en toute hâte, et quelques jours après, nous

arrivâmes à d'autres bords, où nous fûmes fort étonnés de voir des

myriades d'animaux monstrueux portant sur leurs têtes des cornes qui

ressemblaient à des faux. Ces hideuses bêtes se creusent de vastes

cavernes dans le sol en forme d'entonnoir, et en entourent l'entrée

d'une ligne de rocs entassés l'un sur l'autre de telle sorte qu'ils ne

peuvent manquer de tomber instantanément, quand d'autres animaux s'y

aventurent; ceux-ci se trouvent ainsi précipités dans le repaire du

monstre, où leur sang est immédiatement sucé, après quoi leur carcasse

est dédaigneusement lancée à une immense distance de la «caverne de la

mort[11].»

«Peuh!» dit le roi.

«Continuant notre chemin, nous vîmes un district abondant en végétaux,

qui ne poussaient pas sur le sol, mais dans l'air[12]. Il y en avait

qui naissaient de la substance d'autres végétaux[13]; et d'autres qui

empruntaient leur propre substance aux corps d'animaux vivants[14].

Puis d'autres encore tout luisants d'un feu intense[15]; d'autres qui

changeaient de place à leur gré[16]; mais, chose bien plus merveilleuse

encore, nous découvrîmes des fleurs qui vivaient, respiraient et

agitaient leurs membres à volonté, et qui, bien plus, avaient la

détestable passion de l'humanité pour asservir d'autres créatures, et

les confiner dans d'horribles et solitaires prisons jusqu'à ce qu'elles

eussent rempli une tâche fixée[17].»

«Bah!» dit le roi.

«Après avoir quitté ce pays, nous arrivâmes bientôt à un autre, où les

oiseaux ont une telle science et un tel génie en mathématiques, qu'ils

donnent tous les jours des leçons de géométrie aux hommes les plus sages

de l'empire. Le roi ayant offert une récompense pour la solution de deux

problèmes très difficiles, ils furent immédiatement résolus--l'un, par

les abeilles, et l'autre par les oiseaux; mais comme le roi garda ces

solutions secrètes, ce ne fut qu'après les plus profondes et les plus

laborieuses recherches, et une infinité de gros livres écrits pendant

une longue série d'années, que les Mathématiciens arrivèrent enfin aux

mêmes solutions qui avaient été improvisées par les abeilles et par les

oiseaux[18].»

«Oh! oh!» dit le roi.

«A peine avions nous perdu de vue cette contrée, qu'une autre s'offrit

à nos yeux. De ses bords s'étendit sur nos têtes un vol d'oiseaux d'un

mille de large, et de deux cent quarante milles de long; si bien que

tout en faisant un mille à chaque minute, il ne fallut pas à cette bande

d'oiseaux moins de quatre heures pour passer au dessus de nous; il y

avait bien plusieurs millions de millions d'oiseaux[19].

«Oh!» dit le roi.

«Nous n'étions pas plus tôt délivrés du grand ennui que nous causèrent

ces oiseaux que nous fûmes terrifiés par l'apparition d'un oiseau

d'une autre espèce, infiniment plus grand que les corbeaux que j'avais

rencontrés dans mes premiers voyages; il était plus gros que le plus

vaste des dômes de votre sérail, ô le plus magnifique des califes!

Ce terrible oiseau n'avait pas de tête visible, il était entièrement

composé de ventre, un ventre prodigieusement gras et rond, d'une

substance molle, poli, brillant, et rayé de diverses couleurs. Dans ses

serres le monstre portait à son aire dans les cieux une maison dont

il avait fait sauter le toit, et dans l'intérieur de laquelle nous

aperçûmes distinctement des êtres humains, en proie sans doute au plus

affreux désespoir en face de l'horrible destin qui les attendait. Nous

fimes tout le bruit possible dans l'espérance d'effrayer l'oiseau et de

lui faire lâcher sa proie; mais il se contenta de pousser une espèce de

ronflement de rage, et laissa tomber sur nos têtes un sac pesant que

nous trouvâmes rempli de sable.»

«Sornettes!» dit le roi.

«Aussitôt après cette aventure, nous remontâmes un continent d'une

immense étendue et d'une solidité prodigieuse, et qui cependant était

entièrement porté sur le dos d'une vache bleu de ciel qui n'avait pas

moins de quatre cents cornes[20].»

«Cela, je le crois,» dit le roi, «parce que j'ai lu quelque chose de

semblable dans un livre.»

«Nous passâmes immédiatement sous ce continent (en nageant entre les

jambes de la vache) et quelques heures après nous nous trouvâmes dans

une merveilleuse contrée, et l'homme-animal m'informa que c'était son

pays natal, habité par des êtres de son espèce. Cette révélation fit

grandement monter l'homme-animal dans mon estime, et je commençai à

éprouver quelque honte de la dédaigneuse familiarité avec laquelle je

l'avais traité; car je découvris que les animaux-hommes étaient en

général une nation de très puissants magiciens qui vivaient avec des

vers dans leurs cervelles[21]; ces vers, sans doute, servaient à

stimuler par leurs tortillements et leurs frétillements les plus

miraculeux efforts de l'imagination.

«Balivernes!» dit le roi.

«Ces magiciens avaient apprivoisé plusieurs animaux de la plus

singulière espèce; par exemple, il y avait un énorme cheval dont les os

étaient de fer, et le sang de l'eau bouillante. En guise d'avoine, il

se nourrissait habituellement de pierres noires; et cependant, en dépit

d'un si dur régime, il était si fort et si rapide qu'il pouvait traîner

un poids plus lourd que le plus grand temple de cette ville, et avec une

vitesese surpassant celle du vol de la plupart des oiseaux[22].»

«Sornettes!» dit le roi.

«Je vis aussi chez ce peuple une poule sans plumes, mais plus grosse

qu'un chameau; au lieu de chair et d'os elle était faite de fer et de

brique: son sang, comme celui du cheval, (avec qui du reste elle avait

beaucoup de rapport) était de l'eau bouillante, et comme lui elle ne

mangeait que du bois ou des pierres noires. Cette poule produisait

souvent une centaine de petits poulets dans un jour, et ceux-ci après

leur naissance restaient plusieurs semaines dans l'estomac de leur

mère[23].»

«Inepte!» dit le roi.

«Un des plus grands magiciens de cette nation inventa un homme composé

de cuivre, de bois et de cuir, et le doua d'un génie tel qu'il aurait

battu aux échecs toute la race humaine à l'exception du grand calife

Haroun Al-Raschid[24]. Un autre construisit (avec les mêmes matériaux)

une créature capable de faire rougir de honte le génie même de celui

qui l'avait inventée; elle était douée d'une telle puissance de

raisonnement, qu'en une seconde elle exécutait des calculs, qui auraient

demandé les efforts combinés de cinquante mille hommes de chair et d'os

pendant une année[25]. Un autre plus prodigieux encore s'était fabriqué

une créature qui n'était ni homme ni bête, mais qui avait une cervelle

de plomb mêlée d'une matière noire comme de la poix, et des doigts

dont elle se servait avec une si grande rapidité et une si incroyable

dextérité qu'elle aurait pu sans peine écrire douze cents copies du

Coran en une heure; et cela avec une si exacte précision, qu'on n'aurait

pu trouver entre toutes ces copies une différence de l'épaisseur du plus

fin cheveu. Cette créature jouissait d'une force prodigieuse, au point

d'élever ou de renverser de son souffle les plus puissants empires; mais

ses forces s'exerçaient également pour le mal comme pour le bien.»

«Ridicule!» dit le roi.

«Parmi ces nécromanciens, il y en avait un qui avait dans ses veines le

sang des salamandres; il ne se faisait aucun scrupule de s'asseoir et de

fumer son chibouc dans un four tout rouge en attendant que son dîner

y fût parfaitement cuit[26]. Un autre avait la faculté de changer

les métaux vulgaires en or, sans même les surveiller pendant

l'opération[27]. Un autre était doué d'une telle délicatesse du toucher,

qu'il avait fait un fil de métal si fin qu'il était invisible[28]. Un

autre avait une telle rapidité de perception qu'il pouvait compter les

mouvements distincts d'un corps élastique vibrant avec la vitesse de

neuf cents millions de vibrations en une seconde[29].»

«Absurde!» dit le roi.

«Un autre de ces magiciens, au moyen d'un fluide que personne n'a jamais

vu, pouvait faire brandir les bras à ses amis, leur faire donner des

coups de pied, les faire lutter, ou danser à sa volonté[30]. Un autre

avait donné à sa voix une telle étendue qu'il pouvait se faire entendre

d'un bout de la terre à l'autre[31]. Un autre avait un bras si long

qu'il pouvait, assis à Damas, rédiger une lettre à Bagdad, ou à quelque

distance que ce fût[32]. Un autre ordonnait à l'éclair de descendre du

ciel, et l'éclair descendait à son ordre, et une fois descendu, lui

servait de jouet. Un autre de deux sons retentissants réunis faisait

un silence. Un autre avec deux lumières étincelantes produisait une

profonde obscurité[33]. Un autre faisait de la glace dans une fournaise

chauffée au rouge[34]. Un autre invitait le soleil à faire son portrait,

et le soleil le faisait[35]. Un autre prenait cet astre avec la lune et

les planètes, et après les avoir pesés avec un soin scrupuleux,

sondait leurs profondeurs, et se rendait compte de la solidité de leur

substance. Mais la nation tout entière est douée d'une si surprenante

habileté en sorcellerie, que les enfants, les chats et les chiens

eux-mêmes les plus ordinaires n'éprouvent aucune difficulté à percevoir

des objets qui n'existent pas du tout, ou qui depuis vingt millions

d'années avant la naissance de ce peuple ont disparu de la surface du

monde[36].»

«Déraisonnable!» dit le roi.

«Les femmes et les filles de ces incomparables sages et sorciers»,

continua Schéhérazade, sans se laisser aucunement troubler par les

fréquentes et inciviles interruptions de son mari, «les filles et les

femmes de ces éminents magiciens sont tout ce qu'il y a d'accompli et de

raffiné, et seraient ce qu'il y a de plus intéressant et de plus beau,

sans une malheureuse fatalité qui pèse sur elles, et dont les pouvoirs

miraculeux de leurs maris et de leurs pères n'ont pas été capables

jusqu'ici de les préserver. Les fatalités prennent toutes sortes de

formes différentes; celle dont je parle prit la forme d'un caprice.»

«Un quoi?» dit le roi.

«Un caprice,» dit Schéhérazade. «Un des mauvais génies, qui ne cherchent

que l'occasion de faire du mal, leur mit dans la tête, à ces dames

accomplies, que ce qui constitue la beauté personnelle consiste

entièrement dans la protubérance de là région qui ne s'étend pas très

loin au-dessous du dos. La perfection de la beauté, d'après elles, est

en raison directe de l'étendue de cette protubérance. Cette idée leur

trotta longtemps par la tête, et comme les coussins sont à bon marché

dans ce pays, il ne fut bientôt plus possible de distinguer une femme

d'un dromadaire.»

«Assez», dit le roi--«je n'en saurais entendre davantage. Vous m'ayez

déjà donné un terrible mal de tête avec vos mensonges. Il me semble

aussi que le jour commence à poindre. Depuis combien de temps

sommes-nous mariés?--Ma conscience commence aussi à se sentir de nouveau

troublée. Et puis cette allusion au dromadaire ... me prenez-vous pour

un imbécile? En résumé, il faut vous lever et vous laisser étrangler.»

Ces paroles, m'apprend l'Isitsoörnot, affligèrent et étonnèrent à la

fois Schéhérazade. Mais comme elle savait que le roi était un homme

d'une intégrité scrupuleuse et incapable de forfaire à sa parole, elle

se soumit de bonne grâce à sa destinée. Elle trouva cependant (durant

l'opération) une grande consolation dans la pensée que son histoire

restait en grande partie inachevée, et que, par sa pétulance, sa brute

de mari s'était justement puni lui-même en se privant du récit d'un

grand nombre d'autres merveilleuses aventures.

MELLONTA TAUTA

(ce qui doit arriver)

_A bord du Ballon l'Alouette_,

1 avril, 2848.

Il faut aujourd'hui, mon cher ami, que vous subissiez, pour vos péchés,

le supplice d'un long bavardage. Je vous déclare nettement que je vais

vous punir de toutes vos impertinences, en me faisant aussi ennuyeux,

aussi décousu, aussi incohérent, aussi insupportable que possible.

Me voilà donc encaqué dans un sale ballon, avec une centaine ou deux de

passagers appartenant à la _canaille_, tous engagés dans une partie de

plaisir (quelle bouffonne idée certaines gens se font du plaisir!) et

ayant devant moi la perspective de ne pas toucher la _terre ferme_ avant

un mois au moins. Personne à qui parler. Rien à faire. Or quand on n'a

rien à faire, c'est le cas de correspondre avec ses amis. Vous comprenez

donc le double motif pour lequel je vous écris cette lettre:--mon ennui

et vos péchés.

Ajustez vos lunettes et préparez-vous à vous ennuyer. J'ai l'intention

de vous écrire ainsi chaque jour pendant cet odieux voyage.

Mon Dieu! quand donc quelque nouvelle _Invention_ germera-t-elle dans

le péricrâne humain? Serons-nous donc éternellement condamnés aux mille

inconvénients du ballon?

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