Nous prenons comme type le cloître de l'abbaye de Thoronet. Ce cloître,

conformément à l'usage général, possède quatre galeries bâties au nord

de l'église. Celle qui longe le mur de la nef est à un niveau plus élevé

que les autres galeries et n'a qu'un rez-de-chaussée, tandis qu'un

premier étage surmonte les trois autres. Ce premier étage se compose

d'un portique portant autrefois une simple charpente, et donnant entrée

dans les dortoirs et divers services. Les galeries de rez-de-chaussée

présentent une suite de grosses piles de 0,50 c. de face sur 1m,50

d'épaisseur, réunies par des archivoltes. Une seule colonne, posée entre

les piles, porte une petite arcature jumelle au-dessus de laquelle, dans

le tympan, s'ouvre un oeil. Un berceau plein cintre, renforcé de

distance en distance d'arcs doubleaux portés sur les corbeaux, couvre la

galerie longeant l'église. Ce sont des berceaux en tiers-point qui

couvrent les trois autres galeries. La galerie septentrionale, dont le

sol est encore plus bas que celui des deux galeries est et ouest, est

accompagnée au milieu d'une salle hexagonale donnant sur le préau et

servant autrefois de lavoir.

Nous donnons (7) une portion des galeries du cloître de Thoronet[253].

Aux deux angles de rencontre des trois galeries de niveau, la

pénétration des berceaux donne deux voûtes d'arêtes renforcées d'arcs

ogives.

Les chapiteaux des colonnes isolées sont sans sculptures. Des griffes

très-simples garnissent les angles des bases, plutôt par mesure de

solidité que comme décoration. La première assise de la galerie en

pierres équarries sans moulures sépare le pavé du cloître du préau et

sert de banc; un autre banc existe sur une portion du mur du fond.

Quelle que soit la rudesse de cette architecture, elle ne laisse pas

d'avoir un grand caractère, et, comme construction, elle est bien

entendue, car le berceau ne saurait pousser des piles de cette épaisseur

chargées par le second portique en maçonnerie du premier étage. Absence

complète de moulures, de profils; seulement quelques bandeaux

indispensables taillés en biseau, pour garantir les parements extérieurs

et pour recevoir les cintres ayant servi à bander les arcs et les

voûtes. Nulle apparence de fermetures ni de vitraux; les fenêtres

supérieures elles-mêmes en étaient souvent dépourvues, surtout dans les

contrées méridionales.

Cependant cette affectation de simplicité dans la construction des

cloîtres cisterciens était déjà tempérée, à la fin du XIIe siècle; par

l'influence des établissements monastiques de Cluny, qui étaient bien

loin de professer la même rigueur dans leurs édifices. Alors, par toute

la France, l'architecture tendait au contraire à s'enrichir de plus en

plus en dépit des principes professés par saint Bernard. Nous trouvons

dans la province même de ce célèbre abbé, non loin de Montbard, dans

l'abbaye de Fontenay (voyez ARCHITECTURE MONASTIQUE, fig. 9 bis), un

cloître qui, tout en conservant encore les dispositions d'ensemble

cisterciennes que nous venons de donner, présente cependant déjà une

certaine élégance et une construction moins primitive. Ce cloître n'est

pas surmonté d'un premier étage et se compose d'une galerie de

rez-de-chaussée, couverte par des voûtes d'arêtes romaines, et dont les

travées, composées d'archivoltes plein cintre, sont divisées par une

arcature jumelle portée sur des colonnes accouplées. Sa galerie sud,

s'ouvrant sur le réfectoire, était accompagnée d'une belle salle

ouverte, au milieu de laquelle était le lavoir ou _lavatoire_. Cette

salle est détruite aujourd'hui, mais on en retrouve les amorces et de

beaux fragments. Au centre s'élevait une colonne portant le sommier des

quatre voûtes d'arête et autour de laquelle régnait la vasque du

_lavatoire_.

Voici (8) le plan de la partie du cloître de l'abbaye de Fontenay à

laquelle le lavoir se trouvait accolé. La disposition est monumentale,

l'architecture sévère, la construction formée de matériaux admirables;

en A est le réfectoire rebâti au XIIIe siècle, en B la galerie, en C la

vasque.

Nous présentons (9) une des travées du cloître. Ce cloître, dont chaque

galerie est composée de huit travées, donne en plan un carré parfait.

Les grandes archivoltes des entrées dans le lavoir sont décorées de

moulures, et les piles elles-mêmes sont assez riches. Ces piles sont

épaulées par des contre-forts descendant jusqu'au sol, et les

archivoltes des galeries sont sans moulures. Ces archivoltes sont la

pénétration des voûtes d'arêtes intérieures, de sorte que la

construction est parfaitement écrite à l'extérieur. Les sommiers des

voûtes d'arêtes reposent, du côté du mur, sur des colonnes isolées. La

construction de ce cloître est bien entendue, élevée en matériaux de

grande dimension; les piles entre les bases et les chapiteaux sont d'un

seul bloc, ce qui donne un grand air de puissance à la bâtisse. Pour

compléter l'ensemble du cloître de Fontenay, voici (10) l'arrangement de

la pile d'angle, avec la rencontre des archivoltes se pénétrant

d'équerre.

Il semblerait que les cloîtres des établissements cisterciens aient

servi de type (au point de vue de la construction) à la plupart des

cloîtres élevés pendant le XIIIe siècle. Dès l'instant qu'on admettait

les voûtes d'arêtes pour couvrir les galeries, il n'était pas, en effet,

de parti meilleur et plus sage que celui adopté par l'ordre de Cîteaux.

Il fallait des points d'appui résistants au droit des poussées

régulièrement espacées de ces sortes de voûtes, et l'intervalle entre

ces points d'appui était réservé pour la claire-voie. Les formerets des

voûtes d'arêtes figuraient naturellement les archivoltes extérieurs

d'une pile à l'autre. Les cloîtres primitifs, composés d'arcades

semblables, continues, comme les cloîtres de Moissac, de Saint-Michel de

Cuxa près Prades, convenaient à des couvertures en charpente, mais ne

pouvaient s'arranger avec la disposition par travées des voûtes

d'arêtes. Quoique le cloître de l'abbaye de Fontenay soit encore tout

roman, que ses voûtes soient romaines, sans arcs ogives, que ses arcs

grands et petits soient plein cintre, on sent là déjà poindre la

transition entre le système de construction du XIe siècle et celui du

XIIIe. À Fontfroide, la transition est plus avancée encore, bien que le

mode adopté soit le même qu'à Fontenay. Fontfroide est une petite abbaye

voisine de Narbonne [254]; son cloître est assez bien conservé.

Nous donnons (11) le plan d'une travée des galeries voisine de l'un des

angles. Ce cloître date des premières années du XIIIe siècle; il forme

un parallélogramme rectangle comprenant cinq travées sur chacun de deux

de ses côtés, quatre sur les deux autres; ces travées sont voûtées en

arcs d'ogives, et les voûtes sont d'un grand intérêt pour l'histoire de

la construction (voy. CONSTRUCTION). Comme à Fontenay, les galeries se

composent de piles entre lesquelles s'ouvrent trois ou quatre arcades

soutenues sur des colonnettes jumelles en marbre blanc veiné, avec

chapiteaux de même matière; le reste de la bâtisse est en pierre. Les

formerets des voûtes en arcs d'ogives sur plan carré traversent la

claire-voie et forment archivoltes en tiers-point à l'extérieur, tandis

que les archivoltes de l'arcature sont encore plein cintre. La

claire-voie n'est franchement ici qu'un remplissage indépendant de la

construction, une sorte de cloison ajourée.

Voici (12) une élévation des travées voisines des angles et une coupe

des galeries. Une belle salle capitulaire s'ouvre sur ce cloître; nous

avons l'occasion d'en parler à l'article SALLE _capitulaire_. Si le

parti adopté à Fontfroide est le même, comme principe, que celui adopté

dans le cloître de Fontenay, les détails de l'architecture sont beaucoup

plus riches; les archivoltes sont moulurées, ainsi que les oeils percés

dans les tympans des travées; les chapiteaux de l'arcature sont finement

sculptés; les colonnettes, grâce à la matière employée, grêles et bien

dégagées de la construction. Il y a un grand pas de fait vers le système

admis au XIIIe siècle, car les claires-voies font déjà pressentir les

meneaux appliqués un peu plus tard entre les travées des cloîtres. Le

cloître de Fondfroide ne fut jamais surmonté d'un premier étage, mais

couvert en terrasses par des dalles, de manière à prendre le moins de

hauteur possible au-dessus des voûtes et à permettre ainsi d'ouvrir des

jours au-dessus de ces couvertures pour éclairer les salles voisines

(voy. DALLAGE). En effet, le bas-côté de l'église accolé à la galerie

sud du cloître prend ses jours par des fenêtres cintrées dont les appuis

sont posés immédiatement au-dessus des terrasses. Les oeils qui

s'ouvrent dans les tympans des archivoltes du cloître de Fontfroide

n'ont jamais été destinés à être vitrés; mais il est facile de

comprendre que dans un climat plus humide et plus froid, en laissant

ouverte l'arcature, on pouvait vitrer ces oeils et garantir ainsi les

moines de la pluie ou du vent, sinon modifier la température extérieure,

car les arcatures sont si peu élevées et ses galeries comparativement si

profondes, qu'en supposant les oeils vitrés, le vent ne pouvait chasser

la pluie sur le pavé de ces galeries. Or il existe encore, le long du

flanc sud de la nef de la cathédrale de Laon, un cloître qui remplit

exactement ces dernières conditions. L'espace étroit dont pouvait

disposer l'architecte ne lui permit pas de donner à ce cloître la forme

d'un carré en plan; ce n'est qu'une galerie composée de sept travées

faisant face à l'église et s'y réunissant par une seule travée, de sorte

que le préau donne un parallélogramme ayant en longueur sept fois sa

largeur.

La fig. 13 présente le plan d'une portion de ce cloître. Il est voûté en

arcs d'ogives et date des premières années du XIIIe siècle. Mais, à

Laon, les voûtes sont dépourvues de formerets; ceux-ci, par conséquent,

ne traversent pas la construction et ne présentent pas à l'extérieur une

suite de grandes archivoltes d'une pile à l'autre, comme à Fontenay et à

Fontfroide. Ces piles sont buttées par des contre-forts saillants, et

(14) l'arcature est surmontée de roses inscrites sous les voûtes. Ces

roses étaient vitrées, et l'arcature ne l'était pas; on obtenait ainsi

un abri convenable et des jours suffisants pour éclairer la galerie. Les

colonnettes de l'arcature sont en calcaire schisteux aussi résistants

que le marbre, ce qui a permis aux constructeurs de les faire grêles;

les piles et contre-forts sont bâtis en assises et portent tout le poids

de la construction, car on remarquera, en examinant la coupe (fig. 14),

que le mur percé de roses qui surmonte, l'arcature est très-mince, O,35

c., et n'est réellement qu'une cloison évidée qui ne charge pas les

trois colonnettes destinées à la porter. L'unique galerie du cloître de

la cathédrale de Laon est fort rapprochée de l'église, et ses baies sont

ouvertes au nord; le cloître eût donc été triste et obscur, si

l'architecte n'avait eu la précaution d'y faire entrer le soleil par des

fenêtres carrées percées dans le mur de clôture du côté de la rue, au

sud. Ce mur, épais à sa base, sans ressauts, afin d'éviter les dépôts

d'immondices, se retraite au-dessus de la naissance des voûtes et laisse

paraître alors de petits contre-forts au droit des poussées.

Nous donnons (15) une portion de ce mur, vu de l'extérieur, qui explique

ce que nous venons de dire. Une belle corniche sculptée le couronne et

porte le comble en charpente couvert d'ardoises. Afin de dissimuler la

monotonie de ce mur qui venait masquer l'un des flancs de la cathédrale,

l'architecte eut l'idée de disposer à l'un de ses angles (celui qui se

détourne vers le portail du sud) une sorte de grand éperon servant de

pignon au comble du cloître, de décorer sa tête sur la rue par une

figure d'ange surmontée d'un dais, et de dégager l'angle dans sa partie

inférieure en le soutenant par deux colonnes posées de manière à

détruire son aiguité [255]. Ce motif, qui n'est qu'une pure décoration

et un arrangement de retour d'équerre, est fort beau; nous le

représentons (16). Il nous fournit l'occasion de faire ressortir encore

les qualités toujours neuves et imprévues qui distinguent l'architecture

de cette époque et avec quel art, d'une nécessité vulgaire, les

architectes savaient tirer un parti décoratif. Comment cette

originalité, cette fertilité d'invention se sont-elles éteintes chez

nous, pour être remplacées par des formes de convention, prévues avant

même d'être exécutées? C'est une grosse question qu'il n'est pas temps

de résoudre ici. Contentons-nous de signaler cet exemple, qui viendra,

ainsi que beaucoup d'autres, à l'appui de ce que nous aurons à dire sur

les causes de cette décadence du génie architectonique de notre pays

(voy. GOÛT, STYLE).

Presque toujours les murs extérieurs des cloîtres de cathédrales, murs

qui devaient conserver l'apparence sévère d'une clôture rigoureuse,

présentaient aux-yeux des passants des motifs de décoration qui

masquaient la recherche et la froideur de ces sortes de constructions.

Leurs angles, vus sous plusieurs aspects à l'extrémité des rues qui

entouraient ces grands monuments, étaient particulièrement ornés de

quelque statue de saint, devant laquelle était suspendu un fanal pendant

la nuit; et, pour gêner le moins possible la circulation, ces angles,

comme à Laon, étaient portés sur des trompillons, des colonnes ou des

encorbellements plus ou moins décorés de sculptures. Quant aux portes

des cloîtres de cathédrales, lorsqu'elles donnaient immédiatement sur la

voie publique, elles étaient habituellement d'une grande simplicité,

afin de laisser aux portes de l'église toute leur importance et leur

richesse.

Mais avant d'aller plus avant et de quitter les cloîtres romans des

provinces méridionales, nous devons observer que beaucoup de ces

cloîtres furent rebâtis pendant les XIIIe et XIVe siècles. Ces cloîtres

romans, comme nous l'avons dit, se composaient de galeries continues

formées de colonnettes portant les archivoltes qui soutenaient l'égout

du comble. Ce mode de construction était suffisant pour recevoir une

charpente apparente ou lambrissée. Un cloître du XIIe siècle dépendant

de l'église de Saint-Michel de Cuxa près Prades (Pyrénées-Orientales)

conserve la disposition primitive des galeries couvertes par des

charpentes. Il se compose de rangées de colonnettes simples et non

accouplées, interrompues seulement de distance en distance par des piles

carrées, afin de maintenir cette longue claire-voie dans son plan

vertical.

Voici (17) une portion du plan de ce cloître; dans la longueur de chaque

rangée de colonnes, il n'y a que les piles d'angles et deux piles

intermédiaires A qui maintiennent le dévers de l'arcature. Les

colonnettes, étant simples et non jumelles, sont courtes et trapues;

nous donnons (18) une portion de l'arcature bâtie entièrement en marbre

de Villefranche; en B est tracée la coupe de cette arcature avec la pile

d'angle.

Mais, dès le XIIIe siècle, les voûtes prévalurent dans la construction

des cloîtres, et à cette époque on démonta la plupart des galeries

romanes non voûtées (c'était le plus grand nombre) pour y substituer des

galeries couvertes par des voûtes d'arêtes. Toutefois, dans les

provinces méridionales, les colonnettes et chapiteaux étant le plus

souvent en marbre et d'un beau travail, on les conservait autant que

possible et on les faisait entrer dans la nouvelle ordonnance. Ce

remaniement est surtout visible dans le beau cloître de l'abbaye d'Elne,

située à quelques lieues de Perpignan. Il présente une grande quantité

de colonnettes et chapiteaux de marbre du XIIe siècle, entremêlés de

piles, chapiteaux et colonnettes du XIVe siècle. Reconstruit évidemment

à cette dernière époque, le cloître d'Elne fut alors voûté; mais les

formerets des voûtes ne traversent pas le mur de la galerie comme à

Fontenay et à Fontfroide. Les architectes se contentèrent de placer de

trois en trois arcades une pile cubique, soit prise parmi les piles du

cloître primitif, soit taillée pour cette nouvelle disposition; car il

faut remarquer qu'à Elne comme à Moissac, outre les colonnettes

jumelles, il devait exister, au XIIe siècle, des piles rectangulaires de

distance en distance pour donner plus de résistance à ces longues

galeries, comme aussi à Saint-Michel de Cuxa.

Voici (19) une portion du cloître d'Elne, dont le plan d'ensemble donne

un losange se rapprochant du carré. On voit en A les piles qui reçoivent

les retombées des arcs doubleaux et des arcs ogives des voûtes

construites avec beaucoup de soin. La fig. 20 présente la coupe de ce

cloître et une travée extérieure[256]. Comme sculpture, ce cloître est

le plus riche de tous ceux existant encore de nos jours dans cette

partie de la France. Les chapiteaux reposés appartenant au XIIe siècle

et même ceux du XIVe siècle sont d'un beau travail; les fûts des

colonnettes donnant du côté intérieur de la galerie sont tous couverts

de sculptures d'une grande délicatesse, et les deniers constructeurs

cherchèrent à se rapprocher autant qu'ils le pouvaient du style adopté

par les architectes du premier cloître. On se rendra compte de cet

effort et de l'influence des arts romans en plein XIVe siècle, dans ces

contrées, si l'on examine les colonnettes appartenant à ces deux époques

(XIIe et XIVe siècles), que nous donnons au mot COLONNETTE.

Nous avons encore un exemple de ces remaniements dans le cloître de

l'ancienne église de Saint-Papoul, près Castelnaudary. Celui-ci fut

rebâti au XIVe siècle avec des fragments du commencement du XIIIe. Mais

Saint-Papoul était pauvre; les galeries furent simplement couvertes par

une charpente, et les colonnettes jumelles furent refaites en petits

carreaux de briques octogonales, posés les uns sur les autres et réunis

par un lit de mortier.

Quant aux charpentes en appentis qui couvrent les cloîtres, elles sont

d'une grande simplicité; elles se composent habituellement d'une suite

de chevrons soulagés par des liens, et formant à l'intérieur un angle

obtus dont les rampants étaient quelquefois lambrissés et peints.

La fig. 21 donne une de ces charpentes [257]; en A nous avons reproduit

le profil de l'extrémité des chevrons. Ces charpentes, sans entraits,

poussaient les murs des galeries, surtout lorsque ces murs n'étaient pas

maintenus par des piles assez rapprochées, et lorsqu'ils étaient montés

sur de longues rangées de colonnettes accouplées. Aussi faut-il

attribuer en grande partie la reconstruction de presque tous les

cloîtres romans à la mauvaise combinaison de ces charpentes qui durent

hâter leur ruine. Nous devons faire remarquer que parfois, comme à

Moissac et à Saint-Lizier par exemple, les colonnettes des galeries des

cloîtres romans sont tantôt accouplées, tantôt simples: lorsqu'elles

sont simples, le chapiteau est beaucoup plus évasé, dans le sens de

l'épaisseur du mur que dans l'autre sens; lorsqu'elles sont jumelles,

souvent les chapiteaux doubles sont pris dans un seul morceau de pierre,

ainsi que les deux bases, afin de bien relier les fûts des colonnettes

et de les rendre solidaires. Si les chapiteaux doubles sont indépendants

l'un de l'autre, ce sont alors des tailloirs qui relient les colonnes

accouplées sous le sommier des archivoltes. Les déversements fréquents

des galeries des cloîtres romans, produits par la poussée des

charpentes, firent évidemment substituer d'abord les colonnes jumelles

aux colonnettes simples, puis obligèrent les constructeurs à prendre des

précautions particulières lors de la pose de ces colonnettes jumelles:

comme, par exemple, de tailler les chapiteaux accouplés dans un seul

morceau de pierre et de leur donner un fort volume comparativement au

diamètre et à la hauteur de la colonne; comme de poser ces colonnettes,

généralement peu ou point galbées, celle du dedans ayant son parement

intérieur vertical, et celle extérieure légèrement inclinée, ou, pour

employer un terme de bâtisse, ayant du fruit sur le dehors.

Une figure est nécessaire pour faire comprendre cette précaution des

constructeurs romans. Soit (22) la coupe d'une colonnade de cloître

portant des archivoltes; soit A l'intérieur de la galerie et B le préau,

la colonnette C sera posée verticale, tandis que la colonnette D sera

posée inclinée de 0,02 c. ou 0,03 c., de G en H. La base double I étant

prise dans un seul morceau de pierre, ainsi que le chapiteau double K,

les deux colonnettes forment ainsi un véritable chevalement résistant à

une poussée agissant suivant la ligne L M. Malgré ces précautions,

basées sur une observation très-juste, le temps, la négligence,

l'affaissement de charpentes mal entretenues et pourries, ont cependant

fait déverser la plupart des colonnades des cloîtres romans couverts par

des lambris. Mais ce qui nous a permis de constater ce fait intéressant,

ce sont les centres des bases, en plan, qui sont presque toujours plus

écartés que les centres des astragales des chapiteaux de 0,01 c., 0,02

c. ou même 0,03 c.; c'est encore l'alignement du parement intérieur des

bahuts O (qui n'a pu changer) comparé à l'alignement primitif intérieur

N des archivoltes, donné par les angles des cloîtres, lesquels n'ont pu

varier non plus. Mais nous avons l'occasion de nous étendre sur ces

précautions des constructeurs dans la pose des membres de l'architecture

au mot CONSTRUCTION.

Pour clore ce que nous avons à dire sur les cloîtres romans, nous

signalerons à nos lecteurs le cloître de Saint-Lizier (Ariége) (fin du

XIIe siècle). Sa construction est d'une extrême simplicité. Il se

compose de deux étages de galeries, l'une au rez-de-chaussée, en

maçonnerie, l'autre au premier, en charpente. La fig. 23 donne la moitié

du plan général de ce cloître, et la fig. 24 sa coupe avec l'élévation

des galeries. On ne saurait bâtir deux étages de portiques avec plus

d'économie. Les colonnettes et bases sont en marbre, n'ont que 0,11 c.

de diamètre (il faut dire que le marbre n'est pas, dans cette contrée,

une matière rare); elles posent sur une seule assise continue et si

basse qu'on ne peut guère la considérer comme un bahut. Les chapiteaux,

très-évasés, sont en pierre ainsi que les archivoltes, les murs

au-dessus en maçonnerie. Un plancher couvre cette galerie. Au-dessus, le

mur forme un appui sur lequel sont posées des piles en brique dans les

angles et sur les milieux de deux des côtés du cloître; puis des poteaux

à huit pans en bois avec base et chapiteau pris dans la masse, portant

de longs poitrails posés de champ, sur lesquels sont fixés les chevrons

dont la saillie abrite toute la construction[258]. On n'oserait

aujour'd'hui exécuter une bâtisse aussi légère, qui doit sa solidité à

l'extrême simplicité des moyens employés.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 34 / 40 段