CLOÎTRE, s. m. _Cloistre, clouastre_. Cour entourée de murs et de

galeries établies à côté des églises cathédrales, collégiales et

monastiques. Dès les premiers temps du christianisme, des cloîtres

furent élevés dans le voisinage immédiat des églises. La forme des

cloîtres en plan est généralement celle d'un carré[243]. Les abbayes

possédaient deux cloîtres: l'un près de l'entrée occidentale de

l'église; l'autre à l'Orient, derrière l'abside. Le premier donnait

accès dans les réfectoires, les dortoirs, la salle capitulaire, la

sacristie, le chauffoir et les prisons; c'était le cloître des religieux

dans lequel tous pouvaient circuler. Le second était particulièrement

réservé à l'abbé, aux dignitaires et aux copistes; plus retiré, plus

petit que le premier, il était bâti dans le voisinage de la

bibliothèque, de l'infirmerie et du cimetière. Les cathédrales avaient

toutes un cloître accolé à l'un des flancs de la nef, soit au nord, soit

au sud; celui-ci était entouré par les habitations des chanoines qui

vivaient sous une règle commune. Souvent les écoles étaient élevées dans

le voisinage des cloîtres des abbayes et des cathédrales. Dès le IXe

siècle, les synodes s'étaient occupés de la clôture des chapitres des

cathédrales[244]. «Il est nécessaire, disent ces assemblées, que les

évêques établissent des cloîtres à proximité des églises cathédrales,

afin que les clercs vivent suivant la règle canonique, que les prêtres

s'y astreignent, ne délaissent pas l'église et n'aillent point habiter

ailleurs.» Il est dit aussi qu'un réfectoire et un dortoir doivent être

bâtis dans l'enceinte de ces cloîtres.

«La diversité des demeures et des offices dans le cloître, dit Guillaume

Durand[245], signifie la diversité des demeures et des récompenses dans

le royaume céleste: «Car, dans la maison de mon Père, il y a beaucoup de

«demeures,» dit le Seigneur. Et, dans le sens moral, «le cloître

représente la contemplation dans laquelle l'âme se replie sur elle-même,

et où elle se cache après s'être séparée de la foule des pensées

charnelles, et où elle médite les seuls biens célestes. Dans ce cloître,

il y a quatre murailles, qui sont le mépris de soi-même, le mépris du

monde, l'amour du prochain et l'amour de Dieu. Et chaque côté a sa

rangée de colonnes... La base de toutes les colonnes est la patience.

Dans le cloître, la diversité des demeures, c'est celle des vertus.»

La disposition la plus habituelle du cloître d'abbaye est celle-ci: une

galerie adossée à l'un des murs de la nef, avec une entrée sous le

porche et une entrée dans le voisinage de l'un des transsepts; une

galerie à l'ouest, à laquelle viennent s'accoler les bâtiments des

étrangers, ou des magasins et celliers ayant des entrées sur le dehors;

une galerie à l'est donnant entrée dans la sacristie, dans la salle

capitulaire et les services ecclésiastiques; la dernière galerie,

opposée à celle longeant l'église, communique au dortoir et au

réfectoire. Les cloîtres des cathédrales étaient entourés de maisons

servant de demeure aux chanoines; quelquefois ceux-ci mangeaient en

commun. Les écoles étaient adossées à la galerie de l'ouest proche de

l'entrée de l'église. Nous devons ajouter ici qu'habituellement les

cloîtres des abbayes sont bâtis du côté méridional de l'église, tandis

que ceux des cathédrales sont le plus souvent au nord[246].

L'orientation du midi est de beaucoup la plus agréable dans notre

climat, et il n'est pas surprenant que les religieux l'aient adoptée

pour leur cloître. Mais, dès une époque très-reculée, les évêchés

avaient naturellement pris cette situation comme la meilleure, et le

côté nord des cathédrales restait seul pour bâtir les cloîtres.

Les dispositions des cloîtres d'abbayes ne furent guère modifiées

jusqu'au XVIe siècle; tandis que les cloîtres des cathédrales, au

contraire, subirent de notables changements, par suite des usages des

chapitres, plus variables que ceux des religieux réguliers. On

continuait à désigner sous la dénomination de cloître des cathédrales

des amas de constructions qui n'avaient plus rien, dans leur ensemble ou

leurs détails, des dispositions que nous avons indiquées en commençant

cet article. Ainsi, par exemple, le cloître de Notre-Dame de Paris, du

temps de Louis le Gros, se composait de maisons canoniales bâties dans

son enceinte et de plusieurs autres au dehors. Ce prince, avant de

monter sur le trône, fit abattre une partie de ces maisons sises hors du

cloître, mais qui jouissaient cependant des mêmes franchises que celles

de l'intérieur; il répara ce tort fait au chapitre le jour de son

mariage. Au commencement du XIVe siècle, le cloître de Notre-Dame de

Paris, qui s'étendait, au nord et à l'est de la cathédrale, jusqu'aux

bords de la Seine, renfermait trente-sept maisons canoniales. «Lorsqu'un

chanoine venait à mourir[247], la maison, si elle était dans le cloître,

pouvait être occupée par la famille pendant quinze jours; ensuite elle

était visitée par le chapitre, et réparée, s'il y avait lieu, aux frais

de la succession du défunt; puis elle était vendue par licitation à un

autre chanoine, sur la mise à prix fixée par le chapitre. Dans le cas où

l'adjudicataire aurait eu déjà une maison dans le cloître, il pouvait la

vendre, toujours à un chanoine, et disposer du prix à sa volonté; mais

le prix de la maison du chanoine défunt devait être converti en rentes

pour la célébration de son anniversaire... Tout chanoine qui recevait

une maison dans le cloître était tenu de jurer que, dans l'année

précédant le jour où il l'avait reçue, il avait fait son stage à Paris

pendant vingt semaines, en passant une heure par jour soit au chapitre,

soit dans l'église, et qu'il se proposait d'agir de même dans la suite.

Il s'engageait en outre, par serment, à entretenir la maison et ses

dépendances en aussi bon état, sinon en meilleur état qu'elles lui

avaient été remises; enfin, à acquitter exactement la pension et les

autres charges auxquelles la maison était imposée[248].» Ces maisons

étaient dotées de terres et de rentes, mais elles étaient en même temps

grevées de charges nombreuses et très-variées; aussi les chanoines

cherchaient-ils les moyens de diminuer, autant que faire se pouvait,

l'étendue de ces charges par des bénéfices étrangers à leur état. Ils

vendaient du vin en détail, ouvraient même des tavernes, louaient partie

des locaux qui leur étaient affectés; aussi les statuts capitulaires

suppriment expressément ces abus, ce qui prouve qu'ils existaient. Ils

défendent aussi à tout chanoine de laisser passer la nuit dans la maison

claustrale «à aucune femme, religieuse ou autre, à l'exception de sa

mère, de sa soeur, de sa parente au troisième degré, ou d'une femme de

haut rang qu'on ne peut éconduire sans scandale[249].» Ces statuts

s'élèvent à plusieurs reprises, pendant les XIIIe et XIVe siècles,

contre les abus résultant de la présence des femmes dans le cloître des

chanoines. Le cloître de Notre-Dame de Paris, comme la plupart de ceux

des grandes cathédrales, était donc plutôt une agglomération de maisons

comprises dans une enceinte fermée qu'un cloître proprement dit.

Cependant nous verrons tout à l'heure que les maisons capitulaires

n'excluaient pas les galeries de cloîtres dans certaines églises

cathédrales. Les cloîtres de cathédrales conservaient ainsi souvent la

physionomie d'un quartier ayant son enceinte particulière, ses rues et

ses places. L'abbé Lebeuf[250] nous apprend que le cloître de la

cathédrale d'Auxerre n'était, vers 1350, «qu'un amas de maisons voisines

de l'église Saint-Étienne, dont la plupart appartenoient au Chapitre par

donation des particuliers, par échange ou par acquisition... Qu'il n'y

avoit que deux portes à ce cloître, vers la rivière de l'Yonne... L'on

n'est pas bien certain, ajoute-t-il, quelles étoient les bornes du

cloître dans le quartier d'en haut. Il y avoit seulement quelques

marques qui en désignoient les limites, comme de grandes fleurs de lis

et des croix de fer. Mais cet espace, quoique non fermé de ce côté-là,

contenoit environ la moitié de l'ancien Auxerre. Il y avait franchise et

immunité dans tout ce territoire pour tous les laïques même qui y

demeuroient et qui la vouloient reconnaître et la requéroient. L'évêque

y avoit seul toute seigneurie et justice temporelle haute, moyenne et

basse, excepté dans les maisons des chanoines que l'évêque Érard avoit

exemptées de sa juridiction temporelle... Le comte qui avoit disputé

cette justice à l'évêque avoit succombé. Il avoit aussi reconnu que ce

que l'évêque Érard en avoit cédé au Chapitre pour les maisons

canoniales, et que ce qui en dépend au delà des anciens murs,

c'est-à-dire ce qui constituoit dès lors les jardins de quelques-uns,

appartenoit légitimement au Chapitre. En conséquence, un de ces comtes

avoit accordé à l'évêque et au Chapitre de pouvoir faire des murs et des

portes dans les endroits où se terminoit le cloître vers le milieu de la

cité, à condition de les tenir ouvertes depuis le point du jour jusqu'au

couvre-feu, comme on le faisoit à l'égard des deux anciennes portes: et

ce traité avoit été confirmé par le roi, qui avoit permis la clôture

aussi bien que l'évêque; mais cette clôture, quoique bien autorisée;

n'avoit point été consommée. Le Chapitre avoit seulement fait pour cela

des préparatifs de matériaux. Ainsi, les bourgeois avoient toujours

passé librement de nuit comme de jour dans les rues du cloître

Saint-Étienne, et y avoient fait passer leurs voitures... Les chanoines

étoient cependant toujours en droit d'user de la permission qu'ils

avoient obtenue. Ils s'appuyoient sur le pouvoir de l'évêque qui la leur

avoit accordée, disant qu'un seigneur haut justicier peut se fermer

quand il le juge à propos; que l'abbé de Saint-Germain avoit bien fait

bâtir nouvellement, dans sa justice, une tour pour les prisonniers qui

occupoit une partie de la rue, et que les habitants d'Auxerre, qui s'y

étoient opposés d'abord, avoient ensuite quitté prise; que l'on avoit

plusieurs exemples de rues du cloître Saint-Étienne qui avoient été

fermées avec la permission de l'évêque, et dans lesquelles on avoit

construit des arcades ou allées, pour passer d'une maison à l'autre

par-dessus le chemin..... etc.» Les chanoines fondaient leur demande de

clôture principalement sur ce que des accidents étaient arrivés

récemment pendant la nuit. Un chanoine avait été tué en allant à

matines; des cavaliers avaient enfoncé des portes; un autre chanoine

avait été blessé par des sergents du comte; le prévôt et les châtelains

d'Auxerre étaient venus une autre fois, au point du jour, chez un

chanoine collecteur des décimes du roi, avaient brisé ses portes, abattu

un escalier, maltraité ce chanoine et pillé la maison. Une autre fois,

le bailli et le prévôt d'Auxerre avec leurs gens, au nombre de plus de

quatre-vingts, avaient assiégé le chanoine Raoul Jouvain dans sa maison.

Des cavaliers étaient venus, la nuit, dans le cloître, pour s'emparer

des chevaux des chanoines. Enfin, les insultes étaient devenues si

communes que, quand on voulait menacer un chanoine ou un clerc de

l'église, on disait: «Je te trouverai quand tu iras à matines.» Au mois

d'octobre 1351, cinq ou six cents des plus notables de la ville

d'Auxerre, immédiatement après complies, se fondant sur ce que le bailli

de Sens, ignorant ces insultes récentes, avait rendu une sentence qui

maintenait aux bourgeois le droit de passer quand bon leur semblait par

le cloître Saint-Étienne, vinrent se promener par toutes les rues du

cloître en menaçant les chanoines d'abattre leurs maisons et de _leur

faire leurs couronnes rouges_; ils ne se retirèrent qu'après avoir

rempli d'immondices les rues du cloître en plein jour et par dérision.

L'affaire fut portée à la cour du parlement, et le chapitre de

Saint-Étienne se dessaisit de ses droits de clôture moyennant une somme

de deux mille livres, que la ville paya en quatre termes. Nous avons

résumé cette longue discussion, afin de faire connaître à nos lecteurs

l'extension qu'avaient prise certains cloîtres de cathédrales, et aussi

les graves désordres que faisaient naître dans une ville populeuse les

priviléges accordés ainsi à des quartiers tout entiers formant comme une

cité dans la cité.

Les dispositions générales des cloîtres de cathédrales ou de monastères

étant connues, nous nous occuperons seulement des édifices auxquels ce

nom est particulièrement resté, c'est-à-dire des galeries couvertes

bâties dans le voisinage des églises.

Il est à croire que les premiers cloîtres n'étaient que des portiques

dans le genre des portiques antiques, c'est-à-dire des appentis en

charpente portés sur des colonnes dont la base reposait sur le sol. Nous

avons cherché vainement à découvrir à quelle époque la disposition si

connue de l'_impluvium_ romain fut modifiée pour adopter celle que nous

voyons admise dans les cloîtres les plus anciens. Il dut y avoir une

transition qui nous échappe, faute de monuments décrits ou bâtis

existant encore. Car il est une démarcation bien tranchée entre

l'_impluvium_ romain et le cloître chrétien de nos contrées, c'est que,

dans le premier, les rangées de colonnes portent directement sur le sol

et que l'on peut passer de la galerie dans le préau entre chaque

entre-colonnement; tandis que, dans le second, les piles ou colonnes

sont toujours posées sur un socle, bahut ou appui continu qui sépare la

galerie du préau et qui n'est interrompu que par de rares coupures

servant d'issues. Cette disposition et le peu de hauteur des colonnes

caractérisent nettement le cloître en Occident, et en font un monument

particulier qui n'a plus de rapport avec les cours entourées de

portiques des Romains.

Un des cloîtres les plus anciens que nous possédions en France est le

cloître de la cathédrale du Puy-en-Vélay, dont la construction remonte

en partie au Xe siècle. Au XIIe siècle, ce cloître fut reconstruit sur

trois côtés; mais une des galeries anciennes existe encore. Les cloîtres

primitifs ne sont pas voûtés, mais sont couverts par des charpentes

apparentes disposées en appentis, ou, si le cloître est surmonté d'un

étage, par un plafond formé de solives posées en travers de la galerie.

Ces cloîtres primitifs, dans le midi de la France aussi bien que dans le

nord, ne sont pas vitrés et se composent d'une suite d'arcades portant

sur des colonnes simples ou accouplées, avec des points d'appui plus

résistants et plus épais aux angles. Cependant le cloître de la

cathédrale du Puy-en-Vélay ne se conforme point à ces dispositions. Il

est couvert par une suite de voûtes d'arêtes romaines portant sur les

murs extérieurs, et, du côté de la cour, sur de grosses piles flanquées

de colonnettes dégagées. Ce cloître est tracé conformément au plan (1)

vers ses angles. Les piles portent sur un bahut épais élevé de 0,45 c.

au-dessus du pavé des galeries, et forment ainsi un banc continu A à

l'intérieur aussi bien que sur le préau; un autre banc B pourtourne le

mur et sert de socle aux colonnes adossées à ce mur. On observera la

disposition singulière de la pile d'angle C, dont le plan est donné par

les écartements que l'on voulait maintenir égaux entre les colonnes D,

afin de pouvoir construire des voûtes d'arêtes régulières.

Voici l'élévation et la coupe de ce cloître prises sur la ligne EG (2).

Les piles sont construites en assises et les colonnes sont monolithes;

les archivoltes extradossées sont composées de claveaux noirs et blancs

alternés, et doublées d'incrustations de brique et pierre formant une

suite de losanges. Les tympans sont incrustés de la même manière;

au-dessus est posée une frise également incrustée de morceaux de lave

noire et de briques. Une corniche sculptée termine le tout et portait le

comble avant la construction de la galerie supérieure, qui date du XIVe

siècle. Afin de mieux faire comprendre le mode de construction et de

décoration de ce curieux monument, nous présentons (3) l'élévation

géométrale de l'une des arcades à l'échelle de 0,025 millimètres pour

mètre.

Cette bâtisse est d'ailleurs grossièrement exécutée, et les chapiteaux

sont d'un travail barbare qui rappelle la décadence romaine. Son aspect

général et le système de décoration employé ne laissent pas cependant

d'avoir un certain air de solidité et de grandeur empreint encore des

traditions antiques. Les constructeurs romans voulaient obtenir, dans la

composition des cloîtres, des galeries assez larges et basses, pour que

les religieux ne fussent pas incommodés par le soleil ou le vent. Ils ne

se départirent jamais de ce programme fort sensé, et même dans les

provinces septentrionales, lorsque l'on se décida à vitrer les galeries

des cloîtres en totalité ou en partie, on continua de leur donner une

grande largeur comparativement à leur hauteur. Les cloîtres étant

toujours entourés de bâtiments, cette disposition permettait encore

d'éclairer les salles voisines au-dessus des combles des galeries.

Dès le XIe siècle, les abbayes construisirent des cloîtres d'une grande

richesse, car c'était, après l'église, la partie la plus importante de

ces établissements, celle dans laquelle les religieux passaient les

heures que l'on ne consacrait pas à la prière en commun ou aux travaux

extérieurs et intérieurs, les cloîtres servant non-seulement de galeries

de service, mais de promenoirs, de lieu de méditation. Quelquefois, dans

l'un des angles du préau ou sur l'une des parois des galeries, était

placée une fontaine avec une grande cuve pour les ablutions. Un petit

portique; sorte de loge couverte, protégeait la cuve et mettait ainsi

les religieux qui venaient s'y laver à l'abri des intempéries. Cependant

il faut dire que cette disposition, fréquente dans les cloîtres

d'Italie, de Sicile et d'Espagne, est assez rare en France[251]. Dans

notre pays, les cuves étaient souvent placées au milieu ou dans l'un des

angles du préau sans abri, ou dans le voisinage du réfectoire (voy. le

_Dictionnaire du Mobilier_, au mot LAVOIR).

On décorait les cloîtres le plus souvent de peintures appliquées sur les

murs et représentant, dans l'origine, des scènes de l'Ancien et du

Nouveau-Testament, les légendes de saint Antoine et de saint Benoît;

plus tard, la danse Macabre ou des légendes plus modernes.

Lorsque, vers le XIIe siècle, les établissements monastiques furent

arrivés à leur apogée de grandeur et de richesse, les galeries des

cloîtres furent soutenues par des colonnes de marbre apportées à grands

frais; et les sculptures des chapiteaux, exécutées avec un soin tout

particulier, retracèrent aux yeux des religieux des scènes de l'histoire

sainte ou des légendes.

Nos monastères du Nord n'ont guère conservé de cloîtres romans d'une

certaine valeur; car, pendant les XIIIe et XIVe siècles, les religieux

de ces contrées détruisirent presque partout leurs anciens cloîtres

ouverts pour les remplacer par des galeries vitrées ou à peu près

closes. D'ailleurs, le mouvement de rénovation de l'architecture qui,

dans le Nord, avait commencé, vers le milieu du XIIe siècle, par la

reconstruction des cathédrales, fut suivi par un grand nombre de

monastères. La reconstruction des églises des abbayes exigeant des

sommes énormes, les édifices anciens furent conservés; mais les

cloîtres, constructions assez légères et exigeant des dépenses

comparativement moins considérables, furent presque tous rebâtis dans le

goût nouveau. À défaut de cloîtres romans du Nord, nous irons chercher

nos exemples dans le Midi, d'autant que les établissements monastiques,

régis par une règle commune indépendante de la nature du climat ou des

matériaux, adoptaient en Occident des formes à peu près identiques dans

leurs constructions ordinaires, quant à l'ensemble des dispositions,

sinon dans les détails de l'architecture.

Un des plus beaux cloîtres du Midi est certainement celui de

Saint-Trophyme d'Arles. Deux des galeries de ce cloître datent du

commencement du XIIe siècle; chacune d'elles se compose de trois travées

principales, divisées en quatre arcades portées sur des colonnettes

jumelles. Voici (4) le plan d'un des angles et d'une des travées du

cloître de Saint-Trophyme, et (5) sa coupe; on voit, d'après ce plan,

que les piles d'angles sont très-puissantes, ainsi que celles qui

séparent les travées. Les galeries étant voûtées en berceau continu, les

piles d'angles reçoivent deux arcs doubleaux et un arc diagonal qui

cache la pénétration des deux berceaux. Chaque pile de travée reçoit un

arc doubleau. Mais si l'on examine la coupe, fig. 5, on observera que la

section du berceau est un arc rampant et que les culs-de-lampe A,

portant les sommiers des arcs doubleaux du côté du mur, sont placés à

0,60 c. au-dessus des têtes des pilastres du côté de la claire-voie; on

remarquera encore, en C, à l'extérieur, un chéneau continu indiquant que

primitivement la couverture du cloître en dalles posée à cru sur

l'extrados du berceau, d'après le mode provençal, venait déverser les

eaux pluviales suivant la pente ponctuée CF, et que probablement les

têtes G des contre-forts étaient destinées à recevoir de larges

gargouilles. Cette disposition a été changée au XIIIe siècle, lorsque

l'on reconstruisit deux des galeries du cloître. Des terrasses furent

établies, suivant la ligne FK, ainsi que le fait voir notre coupe, et un

bahut L, avec banc pour s'asseoir et trous percés de distance en

distance destinés à laisser tomber les eaux dans l'ancien chéneau, fut

monté à 2m,00 au-dessus du niveau du premier égout. Ce cloître est d'une

grande richesse comme sculpture: les colonnettes, les chapiteaux, le

revêtement des piles sont en marbre gris; le long du mur, une riche

arcature reçoit le berceau. On sent, dans les sculptures aussi bien que

dans les profils du cloître de Saint-Trophyme, l'influence des arts de

l'antiquité romaine. Les piliers, décorés de statues, sont composés avec

un grand art et ont fort bon air. Nous donnons (6) une vue d'une portion

de la galerie et d'un pilier, prise sous la voûte.

Dans le cloître de l'abbaye de Moissac, couvert par une charpente et non

par une voûte, on remarque sur les piliers qui sont disposés aux angles

et interrompent l'arcature de distance en distance des figures en

bas-relief d'assez grande dimension, sculptées sur des plaques de

marbre; elles représentent onze apôtres, et l'abbé Durand qui fit la

dédicace de l'église en 1063. Cet abbé prend ainsi la place de l'un des

douze apôtres, saint Simon. Le cloître de l'abbaye de Moissac se compose

de fragments d'un monument du XIe siècle reposés lors de la

reconstruction des bâtiments claustraux vers le commencement du XIIe

siècle, quelques années avant l'époque où cet établissement religieux se

soumit à la règle de Cîteaux. C'est ce qui explique la richesse des

sculptures des chapiteaux et piliers de ce cloître, qui ne s'accorde pas

avec la réforme que saint Bernard imposa aux constructions monastiques.

Les cisterciens adoptèrent, dans la construction des cloîtres de leurs

abbayes, un caractère d'architecture particulier, propre à cet ordre, et

qui mérite d'être étudié. Ils renoncèrent à ces délicates galeries

recouvertes le plus souvent de charpente, et qui rappelaient encore

l'_impluvium_ antique, et, préférant les voûtes aux lambris dans toutes

leurs bâtisses, repoussant la sculpture et les vains ornements, ils

élevèrent des cloîtres remarquables par leur aspect de force et de

durée. Ceux-ci se composent (au moment où cet ordre naissant éleva en

peu d'années un nombre considérable de monastères sur toute la surface

de l'Europe occidentale) de gros piliers portant des berceaux ou des

voûtes d'arêtes, et entre lesquels est posée une claire-voie basse,

trapue, qui a plutôt l'aspect d'une suite de baies dans un mur épais que

d'un portique. Il ne reste plus trace des cloîtres des abbayes mères de

Cîteaux et de Clairvaux; mais nous en possédons un assez grand nombre

qui sont contemporains de ceux-ci et ont été bâtis au moment de la

ferveur des cisterciens. Dans le Midi, nous voyons encore debout ceux

des abbayes de Thoronet (Var), de Silvacane, sur les bords de la

Durance, de Sénanque (Vaucluse)[252], qui affectent ces formes sévères.

Afin d'expliquer clairement quel était le programme donné par l'abbaye

mère de Cîteaux à ses filles pour la construction des cloîtres car ces

établissements s'érigeaient sur des instructions précises données par la

tête de l'ordre (voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE), une figure est

nécessaire.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 33 / 40 段