guère de clochers isolés. Dans la France proprement dite, les clochers
tiennent aux façades des églises; ils participent à leur composition
générale et ne deviennent réellement clochers qu'au-dessus du niveau des
collatéraux et des murs des nefs; cependant, jusque vers la fin du XIIIe
siècle, les architectes ont le soin de reculer les pignons des
charpentes des hautes nefs au delà de l'épaisseur des clochers, de
manière à leur permettre de se détacher plus librement au-dessus des
grandes voûtes. Ainsi sont disposés les deux clochers de la façade de la
cathédrale de Paris; une galerie à jour les réunit à la hauteur de la
base du beffroi. Même disposition à la cathédrale de Laon. Les clochers
de la façade de la cathédrale de Paris, connus de tous sous la
dénomination des tours de Notre-Dame, n'ont été élevés que jusqu'à la
base des flèches en pierre qui les devaient couronner; leur construction
peut être comprise entre les années 1225 et 1235, de la base de la
grande galerie à jour au sommet. Ces tours demeurent carrées jusqu'à la
souche de la flèche; leurs angles sont renforcés de contre-forts, et des
baies jumelles occupent, sur chaque face, toute la hauteur comprise
entre la grande galerie à jour et la corniche supérieure. Des
encorbellements intérieurs, passant du carré à l'octogone, devaient
porter les flèches. On ne saurait trop admirer la grandeur et la
simplicité de cette belle construction, si bien disposée pour recevoir
des cloches et laisser passer au dehors l'éclat de leur son. Le beffroi
en charpente, assis sur une retraite ménagée au niveau de la grande
galerie à jour, portant sur une maçonnerie épaisse et déchargée par des
arcs, ne peut causer aucun ébranlement aux piliers des tours qui font
comme une enveloppe parfaitement indépendante autour de ce beffroi
[235]. Cette disposition du plan carré des tours jusqu'à la base de la
pyramide de couronnement, au commencement du XIIIe siècle; appartient
exclusivement à l'Ile-de-France. Sur les bords de l'Oise, on avait
adopté déjà le plan octogone pour les parties supérieures des beffrois
dès le commencement du XIIIe siècle[236], avec de grands pinacles à jour
sur les angles des souches carrées. La cathédrale de Laon, contemporaine
de celle de Paris, et dont le style d'architecture a la plus grande
affinité avec celui de Notre-Dame, possède quatre tours terminées par
des beffrois octogones, flanqués, sur les faces parallèles aux
diagonales du carré, de pinacles à deux étages ajourés.
Voici (73) l'élévation d'un des clochers de la façade de la cathédrale
de Laon prise au-dessus de la voûte de la nef. Des flèches en pierre,
qui n'existent plus et dont nous indiquons l'amorce dans notre figure,
surmontaient ces tours. Sur le second étage des pinacles à jour sont
placés des animaux de dimension colossale qui représentent des boeufs;
on croit que le chapitre de Notre-Dame de Laon fit sculpter et poser ces
figures en reconnaissance du labeur des animaux qui avaient monté
péniblement les matériaux de la cathédrale au sommet de la montagne
qu'elle couronne [237]. La légende (car il y a toujours quelque légende
attachée à la construction des grands édifices du moyen âge) prétend que
plusieurs boeufs s'attelèrent d'eux-mêmes à des matériaux d'un poids
considérable laissés en bas de l'escarpement et les montèrent
courageusement jusque dans le chantier. Nous ne garantissons pas le
fait; mais la pensée du chapitre et du maître de l'oeuvre de la
cathédrale de Laon est trop dans l'esprit de l'époque, pour que nous
puissions voir, dans la présence de ces bêtes colossales au sommet des
tours, autre chose que la consécration d'événements tenant à la
construction du monument. Il y a, dans cet hommage rendu à la patience
et à la force des utiles animaux qui ont contribué à l'édification de
l'église, l'expression naïve d'un sentiment de justice assez touchant.
Au point de vue de l'art, la présence de ces sculptures colossales donne
aux sommets des tours de Laon un aspect étrange qui ne manque ni
d'originalité ni de grandeur. Il n'est pas besoin de faire ressortir la
beauté de cette composition. La manière dont les pinacles posés
diagonalement sont portés sur les contre-forts d'angle, les riches
encorbellements établis au niveau A et qui servent de transition entre
la forme de ces contre-forts et celle des pinacles à jour, la sobriété
des détails, les proportions si heureuses des étages de la tour, ces
rappels de lignes horizontales à certaines hauteurs, font de cet
ensemble un magnifique monument. Malheureusement, les constructions
faites à la hâte, élevées en matériaux de médiocre qualité et avec trop
peu de soin, ne répondent pas à la grandeur magistrale de cette
conception. Il a fallu, de notre temps, en venir à des restaurations
importantes et nécessitées par l'état de ruine de la façade de la
cathédrale de Laon. Ces restaurations, dirigées avec intelligence et
savoir par un de nos plus habiles confrères, permettront aux clochers de
Laon de traverser plusieurs siècles.
Désormais, dans les églises du XIIIe siècle, le plan adopté à Laon pour
les clochers devait l'emporter sur le plan des architectes de
l'Ile-de-France. Vers 1260, on commençait à élever les deux clochers de
la façade de la cathédrale de Reims, qui n'ont, comparativement à la
hauteur de cette façade, qu'une médiocre importance. L'étage de leur
beffroi seul se dégage des constructions inférieures [238]. Mais le plan
de ces clochers, pris à la base des beffrois, est remarquable. Nous le
donnons ici (74), en A au niveau de la souche du beffroi, et en B
au-dessous de la voûte d'arêtes à huit pans qui ferme la tour au-dessous
de la flèche. Ces flèches, projetées en pierre, ne furent point
terminées; les désastres du XIVe siècle en arrêtèrent l'exécution. Si
l'on compare ce plan à tous ceux que nous avons donnés précédemment dans
le cours de cet article, on y trouvera un progrès sensible. Les pinacles
d'angles ne sont plus là un hors-d'oeuvre, un édicule accolé aux quatre
coins du clocher; ils s'y lient intimement, ils forment des couvertures
voûtées sur les angles E du beffroi de charpente qui pénètrent
l'octogone de la tour. Ces pinacles ne sont plus divisés en étages comme
ceux des tours de la cathédrale de Laon, mais montent de fond comme les
fenêtres munies de meneaux servant d'ouïes au beffroi. L'un d'eux C
contient un escalier à jour qui permet d'arriver au-dessus de la voûte.
Ce plan est fort bien étudié, ainsi que toutes les dispositions
d'ensemble et de détail de la cathédrale de Reims; il présente une
particularité toute nouvelle à cette époque; en ce qu'à l'intérieur il
donne une cage carrée au beffroi, nécessaire au jeu des cloches et à la
solidité de la charpente, et qu'à l'extérieur il forme une tour
octogonale flanquée de quatre pinacles servant de transition entre la
base carrée et la pyramide à huit pans. C'est la solution complète du
problème posé par les architectes de la fin du XIIe siècle, et qui à
Laon n'était qu'imparfaitement résolu. Comme construction, les clochers
de la façade de la cathédrale de Reims sont traités par un maître savant
et habile; l'inspection seule du plan fait connaître cette qualité
essentielle; aussi ces clochers, sauf les dégradations causées par les
intempéries, sont d'une parfaite solidité.
Vers la même époque, à la fin du XIIIe siècle, un architecte rémois d'un
rare mérite, Libergier, construisait, dans la ville de Reims, une église
dont la démolition est à jamais regrettable; c'est l'église de l'abbaye
de Saint-Nicaise. À la cathédrale, les deux tours de la façade sortent
de son sommet sans se lier visiblement avec elle. Les contre-forts qui
épaulent les clochers sont si bien enveloppés d'ornements, de galeries
se reliant avec le portail, qu'il faut faire un effort de raisonnement
pour comprendre comment ces tours portent sur cet amas de colonnettes,
de pinacles, d'ajours et de sculptures. À nos yeux, il y a là un défaut
capital, et la richesse ou la beauté des détails ne compense pas la
confusion des lignes principales, le manque de points d'appui visibles.
On enlèverait à la façade de la cathédrale de Reims ses deux tours,
c'est-à-dire ses deux étages de beffrois, qu'on ne s'apercevrait pas, en
voyant les constructions restantes, qu'il leur manque un complément
nécessaire et prévu. L'architecte de l'église de Saint-Nicaise sut
éviter ce grave défaut de composition, et, bien que ses deux clochers,
conformément au mode adopté vers le milieu du XIIIe siècle, fassent
partie de la façade et portent sur la première travée des collatéraux,
ils marquent carrément leur place dès la base de l'édifice.
Nous donnons (75) l'un de ces deux clochers, semblables entre eux[239].
Au-dessus du collatéral était un étage voûté, ajouré, laissant passer la
lumière à travers la fenêtre de la première travée de la nef. De la
place située en avant du portail, on apercevait, à travers les fenêtres
A de cette salle de premier étage, les arcs-boutants de la nef. La voûte
de la salle de premier étage était élevée exactement à la hauteur de la
voûte du vaisseau principal, et permettait ainsi d'éclairer la première
travée de la nef. Rien n'est plus simple et mieux écrit qu'une pareille
disposition, qui fait parfaitement voir la structure de l'église et qui
laisse à la tour son caractère d'annexe. Des contre-forts, dépourvus
d'ornements inutiles, montent jusqu'à la corniche B qui régnait de
niveau avec celle de la nef. C'est sur ces contre-forts que sont portés
les pinacles qui accompagnent quatre des côtés de l'octogone du beffroi.
Ces pinacles sont à deux étages, l'un carré posé diagonalement comme
ceux de la tour de Laon donnée ci-dessus, fig. 73, l'autre à huit pans.
Une grande flèche surmonte l'étage octogone et quatre petites pyramides
couronnent les pinacles. Deux galeries à jour C passant, l'une
immédiatement derrière le grand pignon de la nef, et l'autre en arrière,
reliaient les deux tours à mi-étage des beffrois. Les clochers de
Saint-Nicaise nous paraissent être la plus complète expression du
clocher gothique attenant aux façades: légèreté et solidité, disposition
simple, programme exactement rempli, construction bien entendue, rien ne
manque à cette oeuvre de Libergier; il ne lui manque que d'être encore
debout pour nous permettre de l'étudier dans ses détails. La gravure de
la façade de l'église de Saint-Nicaise est assez parfaite pour permettre
de restituer le plan de l'étage du beffroi, et ce plan n'est pas moins
adroitement conçu que celui des clochers de Notre-Dame de Reims. Il
présente même, dans ses dispositions, les qualités de simplicité qui
manquent aux clochers de la cathédrale.
Le plan (75 bis) fait voir en A la section horizontale de la tour au
niveau de l'étage inférieur, et en B au niveau de l'étage supérieur des
pinacles. L'octogone de la tour, formé de quatre grands côtés et de
quatre plus petits à l'extérieur, inscrit la cage carrée du beffroi, et,
comme à la cathédrale, les pinacles couvrent les angles de la charpente.
Comme à la cathédrale aussi, ces pinacles sont des portions d'octogones
en plan, mais épaulés à l'étage inférieur par les colonnes C qui
inscrivent ces portions d'octogones dans des parallélogrammes
rectangles. En G, on voit les retraites successives des contre-forts
projetées sur plan horizontal, et en H l'une des galeries de réunion
entre les deux tours. Tout cela est fort adroitement combiné, fort
solide, et se comprend facilement, ce qui est une belle qualité (voy.
CONSTRUCTION). Les trumeaux D, laissés pleins entre les ouïes du beffroi
et les pinacles, conduisent l'oeil des contre-forts de la base aux
surfaces pleines de la flèche par une heureuse transition; ils ont
encore cet avantage de permettre de placer des abat-sons dans les
grandes baies; on voit partout dominer la construction, l'ossature dans
cet édifice, et cela sans efforts comme sans pédanterie. Les architectes
du moyen âge eussent dû s'en tenir là; c'était la dernière limite à
laquelle l'art de l'architecture pouvait arriver avant de tomber dans
l'exagération et la recherche, et cette limite ne tarda pas à être
franchie. La passion de la légèreté apparente des constructions, le
désir d'élever des édifices surprenants, entraîna bientôt les
architectes dans une voie fausse et qui, malgré la science qu'ils
déployèrent, les fit sortir des limites du bon sens. Ce fut
principalement vers les provinces de l'Est, voisines de l'Allemagne, que
l'abus se fit sentir; car longtemps encore, dans le domaine royal, les
architectes conservèrent une certaine modération en appliquant les
principes posés vers la fin du XIIIe siècle. Le clocher de la cathédrale
de Strasbourg, fondé en 1277 et achevé sur les dessins dressés pendant
le XIVe siècle par Jean de Steinbach, est le résumé le plus
extraordinaire de l'abus du principe gothique. Chef-d'oeuvre de science
et de calcul, le clocher de Strasbourg ne produit qu'une silhouette
assez disgracieuse, malgré les efforts de l'architecte, les combinaisons
les plus hardies et les plus ingénieuses; et n'était sa hauteur énorme,
qui fait en grande partie sa réputation, on le regarderait avec raison
plutôt comme une aberration savante que comme une oeuvre d'art. Nous
aurons l'occasion de parler de l'étage le plus important de ce clocher,
la flèche, au mot CONSTRUCTION.
Nous ne croyons pas nécessaire de nous étendre longuement sur les
clochers élevés pendant les XIVe et XVe siècles; comme principe de
construction et disposition générale, ils se conforment aux beaux
exemples laissés par les architectes de la fin du XIIIe siècle, et n'en
diffèrent que par les détails des moulures et de la sculpture, par
l'excès de la légèreté. D'ailleurs, en France, les XIVe et XVe siècles
n'eurent guère le loisir d'élever des constructions dispendieuses. Le
XIIIe siècle n'avait laissé que peu de choses à faire en fait de
monuments religieux, et les deux siècles suivants n'eurent qu'à
compléter des constructions inachevées. Nous ne possédons pas un seul
grand clocher complet élevé d'un seul jet pendant cette, époque, tandis
que l'Allemagne et l'Angleterre, à l'abri des guerres désastreuses qui
ruinèrent alors notre pays, construisirent des tours d'église assez
importantes. L'une des plus belles est le clocher de la cathédrale de
Fribourg, bâti sur le porche de cette église. La flèche, fort aiguë, est
complètement ajourée. Les architectes gothiques devaient nécessairement
en venir là; ils n'y manquèrent pas.
Nous devons mentionner, avant de passer aux campaniles et petits
clochers d'églises paroissiales, certains grands clochers élevés sur les
bords de la Haute-Garonne. Ces contrées, de Muret à Agen, ne possédant
pas de matériaux calcaires, la brique fut presque exclusivement employée
pendant les XIIe, XIIIe, XIVe et XVe siècles, par les architectes.
Toulouse possède encore un certain nombre de clochers bâtis en brique et
dans la construction desquels cette nature de matériaux est employée
avec un parfait discernement. Le principe de l'architecture gothique,
soumis à la nature des matériaux mis en oeuvre, devait nécessairement
obliger les maîtres à donner aux constructions de brique des formes
différentes de celles élevées en pierre; c'est ce qui eut lieu à
Toulouse. L'église des Jacobins, de cette ville, bâtie vers la fin du
XIIIe siècle, se compose d'un seul vaisseau divisé en deux nefs par une
rangée de longues colonnes posées sur l'axe de ce vaisseau. Des
chapelles rayonnent autour de l'abside unique (voy. ARCHITECTURE
MONASTIQUE, fig. 24 bis). Sur le flanc nord de l'église, en avant des
travées rayonnantes, s'élève un grand clocher sur une base épaisse et ne
communiquant avec la nef que par une arcade.
Ce clocher, dont nous donnons une vue perspective (76), est bâti sur
plan octogonal de la base au faîte; toute sa construction est de brique,
sauf les bandeaux, les gargouilles, les chapiteaux et les pinacles, qui
sont en pierre, et les colonnettes de la balustrade supérieure qui sont
en marbre. Le rez-de-chaussée seul est voûté. Du dessus de cette voûte,
élevée de 24m,75 au-dessus du pavé de l'église, la construction est
d'une seule venue, sans voûtes ni planchers. Chaque étage se retraite de
0,08 c. à l'intérieur.
Nous donnons (77) le quart du plan de l'étage supérieur. Si ce n'est
cette retraite qui diminue le diamètre de la tour à chaque étage,
ceux-ci sont tous semblables comme hauteur et comme ordonnance; le
premier étage seul, compris entre le dessus de la voûte et la corniche
du vaisseau, est plus élevé que les autres et présente sur chaque face
de l'octogone des arcades jumelles aveugles. Les quatre autres étages,
semblables entre eux, sont ajourés d'arcatures fermées, non point par
des archivoltes, mais par des imbrications formant des angles droits au
sommet.
Le détail du dernier étage de la tour (78) fera saisir cette
construction singulière, parfaitement motivée par la nature des
matériaux mis en oeuvre. Il est évident que l'architecte a employé un
seul échantillon de brique et n'a pas voulu faire mouler des claveaux,
ce qu'il eût été forcé d'ordonner s'il eût fermé les arcatures par de
petites archivoltes cintrées. Cependant les colonnes engagées des piles
sont cylindriques et ont été moulées exprès; mais il est beaucoup plus
aisé de donner une forme particulière à la brique, avant la cuisson, sur
sa tranche que sur son plat. Seules, les briques des arcs de la
balustrade supérieure sont moulées en claveaux. Il est clair aussi que
la pierre, étant fort rare, n'a été employée qu'exceptionnellement dans
cette bâtisse et pour l'exécution des membres d'architecture qui ne
pouvaient être faits d'une autre matière. Dans la fig. 78, les assises
de pierre sont indiquées. Un escalier à vis accolé au clocher monte
jusqu'à la hauteur de la corniche de l'église; de là, au sommet de la
tour, on montait par des échelles. Le clocher des Jacobins de Toulouse
n'a jamais dû être couronné par une flèche; cependant, nous trouvons des
clochers analogues à Toulouse, à Caussade, à Montauban, qui sont
terminés par des pyramides aiguës, à huit pans, en brique; mais cette
dernière disposition est d'une époque plus récente.
Les clochers de la Haute-Garonne sont, en France, une exception qui
appartient uniquement à cette contrée; exception justifiée par la rareté
de la pierre à bâtir, et tous ont entre eux une telle analogie, que
l'exemple donné ici, le plus beau et le plus complet, nous dispensera de
nous étendre plus longuement sur ce mode de construction.
Il nous faut encore revenir en arrière afin de trouver l'origine d'une
certaine disposition de clochers, disposition dont il ne reste que peu
d'exemples antérieurs au XIVe siècle, mais qui cependant doit être fort
ancienne. Nous voulons parler des clochers terminés par deux pignons et
un comble à deux égouts. C'est dans l'Île-de-France, sur les bords de
l'Oise et de la Marne, que nous rencontrons un certain nombre de ces
clochers appartenant toujours à de petites églises. C'était là, en
effet, un moyen économique de couronner les clochers, et nous avons déjà
fait voir qu'antérieurement au XIIe siècle, ces provinces, moins riches
que les provinces de l'Ouest et du centre, n'avaient donné à leurs tours
d'églises que des dimensions relativement restreintes. Sur les bords de
la Seine, de la basse Marne, de l'Oise et de l'Aisne, il existe un
nombre prodigieux d'églises paroissiales, des XIe et XIIe siècles, ayant
conservé leurs clochers; modestes constructions ne se composant guère
que d'un soubassement plein et d'un étage de beffroi; mais presque tous
ces clochers ont perdu leurs couronnements primitifs, qui ont été
remplacés par des flèches en pierre ou en bois pendant les XIIIe, XIVe
et XVe siècles. Bon nombre de ces clochers devaient être terminés
primitivement par des pyramides en pierre peu élevées; mais un plus
grand nombre encore étaient couverts par des pignons et un toit, ce
moyen de construction étant le moins dispendieux de tous ceux que l'on
peut adopter. À défaut de monuments de quelque importance existant
aujourd'hui et dans lesquels nous pourrions étudier ce genre de
couronnement, il nous faut avoir recours aux représentations de ces
monuments sur les bas-reliefs. Or il existe, à la porte Sainte-Anne de
la cathédrale de Paris, un grand tympan du XIIe siècle, représentant la
Vierge assise sous un dais magnifique. Ce dais se compose d'une sorte de
coupole flanquée de deux clochers qui nous donnent, exécuté avec un soin
minutieux, l'un de ces couronnements que nous chercherions vainement sur
les monuments mêmes. Et il ne s'agit pas ici de ces pignons d'une
simplicité telle qu'on ne saurait leur assigner une date, mais bien
d'une composition riche et qui d'ailleurs doit éclaircir à nos yeux
plusieurs points importants touchant la terminaison de certains clochers
de l'Île-de-France pendant la période romane.
Voici (79) une copie de ce petit modèle de clocher. Nos monuments romans
s'arrêtent généralement au niveau marqué en A sur notre gravure. On voit
ici, à partir de ce niveau A, une pyramide tronquée formée de quatre
assises de pierres couvertes de dents-de-scie, puis une loge composée de
colonnes isolées reliées par de petits arcs et portant une corniche à
modillons sur laquelle s'élève un pignon décoré d'une double arcature et
terminé par une croix. La place des cloches est bien marquée par la
disposition très-ajourée de la loge et du pignon supérieur. Les derniers
étages de ce clocher se retraitent, ainsi que nous l'avons supposé dans
la restauration du gros clocher de Saint-Benoît-sur-Loire, et la base,
comparativement large, se distingue, par une forte saillie, du reste de
la construction. Le système de loges adopté pour l'étage supérieur
destiné au beffroi nous a toujours paru devoir être la disposition
primitive du couronnement des clochers romans au nord de la Loire. Le
modèle reproduit fig. 79, quantité de bas-reliefs et certaines vignettes
de manuscrits, ne font que fortifier notre opinion. Les loges bâties au
sommet des tours des églises devaient nécessiter la construction de
toits à double égout et à pignons, ou tout au moins de pavillons en
charpente. Il ne faut pas oublier d'ailleurs ce que nous avons dit au
commencement de cet article relativement à la dimension des cloches
anciennes et au peu d'espace nécessaire à leur suspension. Nous avons
fait remarquer que des murs percés d'arcades, élevés sur les façades des
églises, devaient suffire à loger des cloches dont le diamètre était
fort petit. Nous trouvons en effet, à une époque fort ancienne, des
clochers, en grand nombre, ainsi disposés dans le midi de la France et
même dans les provinces du Nord. La petite église de Rue-Saint-Pierre
(Oise), dont la façade date du commencement du XIe siècle, possède un
clocher de ce genre.
Afin de mieux faire comprendre la disposition de ce clocher, nous
donnons (80) l'ensemble de cette façade en A, et son élévation latérale
en B. Deux contre-forts CC, montant de fond et formant au
rez-de-chaussée les jambages de la porte, viennent épauler le mur percé
de deux arcades réservées au placement des cloches. La tête de ce mur
est couverte par des assises de pierre en talus. On sonnait les cloches
de l'intérieur, au moyen de potences en fer attachées aux moutons, ainsi
qu'il est indiqué en D, et de cordes passant à travers le comble. Il est
difficile de suspendre des cloches à moins de frais. Mais ces clochers,
qui n'étaient exactement qu'une construction remplissant un besoin, sans
nulle décoration, se trouvaient plus souvent élevés dans le voisinage de
la sacristie, sur un des murs goutterots de l'église ou sur un
contre-fort. Dans de petites églises de villages dont le gouvernement
spirituel était entre les mains d'un seul prêtre, celui-ci n'avait pas à
ses ordres un personnel nombreux, et était obligé, avant de monter à
l'autel, de sonner lui-même la cloche; il était naturel dès lors de
placer le clocher à proximité de la sacristie.