celui qui flanque la façade de la cathédrale de Senlis, du côté
méridional. Nous en donnons la vue perspective (63). Bâti d'un seul jet,
pendant les premières années du XIIIe siècle, en matériaux d'excellente
qualité, ce clocher nous montre déjà les tendances des architectes du
XIIIe siècle à chercher les effets surprenants. S'élevant sur une base
carrée à peu près pleine, mais sous laquelle s'ouvre une charmante porte
donnant sur le bas-côté sud de la cathédrale (voy. PORTE), ce clocher
latéral, contrairement aux habitudes des constructeurs antérieurs, n'est
plus un monument isolé; il participe intimement au plan de l'église; son
rez-de-chaussée sert de vestibule à l'un des collatéraux. Déjà les
clochers latéraux de l'église abbatiale de Saint-Denis, élevés par
l'abbé Suger, présentaient cette disposition, qui paraît avoir été
adoptée dans l'Île-de-France dès le XIIe siècle. Au-dessus du
rez-de-chaussée est un étage voûté, éclairé, sur chaque face, par des
baies jumelles; puis, immédiatement au-dessus de cet étage, s'élève le
beffroi sur plan octogone. Un escalier A, pris dans un angle renforcé,
et non plus indépendant comme dans les exemples précédents, donne entrée
dans l'étage du beffroi. De grands pinacles à jour posés sur les angles
du carré servent de transition entre cette base carrée et l'étage
octogonal. L'un de ces pinacles contient une tour ronde B qui renferme
le sommet de l'escalier. Quatre longues baies, ouvertes dans toute la
hauteur du beffroi sur les quatre faces parallèles au carré, laissent
sortir le son des cloches. Trois autres baies plus petites s'ouvrent
dans les autres faces, sous les pinacles, ainsi que l'indique la fig.
64. Cette figure nous fait voir la disposition des pyramides à jour qui
couronnent ces pinacles; leur axe ne correspond pas à l'axe des
pinacles, mais ces pyramides s'appuient sur les faces de l'étage
octogone vertical, comme pour leur servir de contre-forts. Cette
déviation de l'axe des pyramides, bien qu'assez bizarre quand on examine
les pinacles isolément, produit, dans l'ensemble, un très-bon effet, car
elle conduit l'oeil de la base carrée à l'inclinaison des côtés de la
grande pyramide de couronnement, ainsi que le fait voir notre fig. 63.
La pyramide supérieure, à huit pans comme la tour qui la reçoit, porte
sur chacune de ses faces une grande lucarne, dont l'ouverture laisse une
issue au son des cloches. Ces lucarnes sont d'un beau style; les
découpures qui ornent leurs écoinçons et leurs tympans, taillées à vives
arêtes, produisent beaucoup d'effet à la hauteur où elles se trouvent
placées. On remarquera que les petits combles en pierre qui couronnent
ces lucarnes sont taillés en croupes du côté de la flèche pour la
dégager (voy. fig. 63). La flèche et les combles des lucarnes ont leurs
parements taillés en écailles, et les arêtiers de la grande pyramide
sont fournis de nombreux crochets. C'est là encore une innovation qui
appartient au XIIIe siècle, et qui tendait à détruire la sécheresse de
ces longues lignes inclinées des flèches. Avant d'en venir à garnir les
arêtiers des flèches par des crochets feuillus, sorte de crête rampante,
les architectes avaient fait d'autres tentatives. À
Saint-Leu-d'Esserent, non loin de Senlis, est un clocher bâti vers 1160,
dont la pyramide présente cette singularité d'arêtiers détachés de la
flèche, et ne s'y reliant, comme des colonnettes inclinées, que par des
bagues. Mais ce moyen étrange, employé pour éviter la sécheresse d'une
ligne droite se détachant sur le ciel sans transition entre le plein et
le vide, ne fut pas imité. Au-dessus des lucarnes, huit meurtrières,
percées au milieu des faces de la pyramide, allégissent encore la partie
supérieure du clocher. Ce qu'on ne saurait trop admirer dans ces
compositions, c'est l'adresse avec laquelle les architectes conduisent
l'oeil du spectateur d'une base massive, carrée, à un couronnement aigu
et léger, tout en réservant des points saillants qui, se profilant en
dehors de la silhouette générale, détruisent la monotonie des grandes
lignes, sans cependant les altérer. À ce point de vue, le clocher de la
cathédrale de Senlis est une oeuvre digne d'être étudiée avec soin; ceux
qui ont eu l'occasion d'élever des édifices de ce genre savent combien
il est difficile d'obtenir d'heureux effets. Et les clochers modernes
dans lesquels on a cherché cette harmonie générale, cette parfaite
concordance des lignes, en même temps que l'effet pittoresque, sont là
pour nous démontrer que l'on n'atteint que rarement à cette perfection.
Le passage des parties verticales aux plans inclinés des flèches est un
écueil contre lequel viennent presque toujours se briser les efforts des
constructeurs. Les architectes, à dater de la fin du XIIe siècle, ont
étudié avec grand soin et exécuté avec adresse ces parties importantes
de leurs clochers, et tous les exemples précédents que nous avons donnés
montrent que, s'ils ont enfin réussi d'une manière complète, ce n'a pas
été sans de longs tâtonnements qui n'ont pas toujours été couronnés d'un
plein succès. Ils avaient derrière eux des traditions, des exemples plus
ou moins heureux, mais en grand nombre, qui pouvaient leur servir de
guide; tandis que nous, aujourd'hui, il nous faut aller chercher des
modèles épars, dont nous ne pouvons retrouver les types originaux, et
nous baser sur des exemples qui ne nous présentent que des
superfétations de styles différents ou de diverses époques. Trop souvent
alors on se laisse séduire par l'apparence d'harmonie que le temps a
jetée sur ces constructions formées d'éléments dissemblables, et on est
fort surpris, lorsqu'on a élevé un clocher copié sur ces édifices, de
n'avoir produit qu'un assemblage disgracieux, incohérent, donnant des
silhouettes malheureuses. Toute partie d'architecture qui se découpe
immédiatement sur le ciel demande des calculs, et, plus encore, un
sentiment exquis de la forme, car rien n'est indifférent dans une
pareille situation; le moindre détail prend des proportions autres que
celles obtenues sur le papier ou sur l'épure géométrale, et il faut une
bien longue expérience, une habitude pratique des effets pour préjuger
de l'aspect perspectif d'une combinaison géométrique.
Après avoir cherché à produire des effets surprenants par des moyens
compliqués, les architectes, comme il arrive toujours, s'aperçurent
bientôt que les combinaisons générales les plus simples sont les plus
propres à donner l'idée de la grandeur. Le clocher de la cathédrale de
Senlis, qui paraît si grand, bien qu'il soit d'une dimension
très-ordinaire, dont l'effet perspectif est si élégant et d'une heureuse
silhouette, est, comme combinaison, d'une simplicité parfaite.
L'octogone de l'étage du beffroi et les pinacles sont exactement
inscrits dans le carré de la base: quatre longues baies servant d'ouïes
et huit lucarnes semblables sur les huit faces de la pyramide. La
combinaison géométrique, le tracé des divers membres de ce clocher, sont
indiqués dans notre fig. 65, en A, au niveau des pinacles, avec leur
petite voûte d'arête, dont l'arc ogive C retombe sur une tête incrustée
au-dessus de l'ouverture D; en B, au-dessus de la pyramide, à vol
d'oiseau: ce plan B fait voir la direction des arêtiers des pinacles et
les pénétrations des lucarnes, avec leurs croupes, dans la pyramide de
la flèche.
Nous devons laisser de côté, pour un instant, les clochers de
l'Île-de-France ou des provinces voisines, pour examiner comment, vers
la même époque, c'est-à-dire du XIIe au XIIIe siècle, les contrées
éloignées de ce centre d'architecture se transformèrent et passèrent des
formes romanes aux formes gothiques. Dans ces contrées, la transition
fut plus longue, plus indécise, et la révolution ne fut complète que
quand les écoles purement françaises réagirent sur les provinces les
plus éloignées de ce foyer de la belle et bonne architecture gothique.
Nos lecteurs ont vu que les clochers centrals de la Saône, de
Saône-et-Loire, lesquels appartiennent au style bourguignon, étaient un
composé des traditions carlovingiennes du Rhin et des influences locales
produites par la présence de monuments romains: c'est pourquoi nous
avons, sur notre carte (fig. 58), placé le foyer de cette école à Autun.
Mais, à Autun même, il n'existe pas de clocher antérieur au XVe siècle
qui ait quelque valeur; il nous faut aller trouver les types
bourguignons du commencement du XIIe siècle à Beaune, à Saulieu. À
Beaune, un clocher central présente un étage primitif qui possède tous
les caractères du type bourguignon romain. L'église de Saulieu conserve
ses deux clochers de façade à peu près entiers, dans le même caractère.
Nous trouvons le type bourguignon très-développé, quoique un peu
mélangé, à la Charité-sur-Loire. L'église abbatiale de la
Charité-sur-Loire, dépendant de l'ordre de Cluny, bâtie dans la première
moitié du XIIe siècle, était précédée, comme toutes les églises de cet
ordre, d'un vaste narthex, sur les collatéraux duquel s'élevaient deux
gros clochers; l'une de ces deux tours existe encore en entier, sauf le
couronnement, qui est en charpente et d'une époque plus récente.
Voici (66) une vue perspective de ce clocher, prise de l'intérieur du
narthex, détruit aujourd'hui, et dont on voit la naissance des voûtes en
A. Ici, comme dans l'architecture de cette époque et de la province de
Bourgogne, les pilastres cannelés remplacent presque partout les
colonnes portant les archivoltes. Les bandeaux sont ou à modillons, ou
décorés de ces petites arcatures si fréquentes dans l'architecture
carlovingienne du Rhin. L'arcature aveugle de l'étage inférieur en B et
la construction montée en pierres de grand appareil, sorte de placage
sur un massif, sont surtout franchement bourguignonnes. Mais ce qu'il ne
faut pas omettre, c'est ce bandeau D, plaqué de rosaces et de
bas-reliefs d'ornements qui semblent être des fragments antiques
incrustés dans la bâtisse. Nous en donnons un détail (67). Du reste,
l'aspect de cette tour est majestueux; ce qu'on pourrait lui reprocher,
c'est une certaine lourdeur et cette division du beffroi en deux étages
égaux comme hauteur et semblables comme décoration. Mais il ne faut pas
oublier qu'à cette époque on ne posait pas des abat-sons aux baies des
beffrois, et que les architectes cherchaient à garantir les charpentes
intérieures portant les cloches, en divisant les vides autant que faire
se pouvait, tout en suppléant par leur nombre à l'étroitesse de leur
ouverture. Cependant, sur les bords du Rhin, dès le XIIe siècle, ainsi
que nous l'avons vu plus haut, les architectes cherchaient à rendre les
sommets des clochers plus légers en les terminant par des étages à huit
pans. La Bourgogne suivait ce progrès, qui se faisait jour, d'ailleurs,
dans les autres provinces ses voisines.
À Auxerre, nous trouvons deux clochers intéressants au point de vue des
diverses influences qui réagissaient sur les confins de la Bourgogne, et
tendaient à modifier son architecture native. L'un, le clocher vieux de
l'église abbatiale de Saint-Germain, bâti pendant la première moitié du
XIIe siècle, abandonne presque complétement les traditions
bourguignonnes pour adopter un style mixte qui tient de l'Ile-de-France
ou plutôt de la Champagne; l'autre, le clocher de l'église de
Saint-Eusèbe, bâti cependant plus tard, vers 1160, reste franchement
bourguignon. Le vieux clocher de l'église de Saint-Germain d'Auxerre,
dit clocher de Saint-Jean, est bâti d'un seul jet de la base au sommet
de la flèche, et il est rare de trouver des clochers de cette époque et
de cette partie de la France conservant leur couverture primitive. Il
flanquait l'ancienne façade de l'église abbatiale et porte de fond sur
une tour carrée dépourvue d'ouvertures, sauf une arcade, donnant entrée
au rez-de-chaussée.
Nous donnons l'élévation géométrale de ce clocher (68). La construction
est pleine jusqu'à l'étage du beffroi, et n'est décorée que par une
arcature aveugle au niveau A. Huit contre-forts flanquent les quatre
angles jusqu'à la naissance des trompillons intérieurs qui portent
l'étage B sur plan octogonal. Sur chaque face, trois baies ouvertes dans
l'étage du beffroi permettent au son des cloches de se répandre au
dehors, et sur chaque angle du carré sont posés des pinacles pleins qui
raffermissent les quatre angles du clocher par leur poids. Une pyramide
à huit pans s'élève sur le dernier étage et est décorée, à sa base, par
quatre pignons pleins. Les faces de la pyramide en pierre sont
légèrement convexes, comme pour mieux conduire l'oeil de l'étage
octogone vertical à la pointe supérieure. De la base au sommet de la
flèche, ce clocher porte 49m,00, soit cent cinquante pieds. La
construction du clocher de Saint-Jean d'Auxerre est exécutée avec grand
soin, en petits matériaux tendres; elle est parfaitement conservée. Le
passage du carré à l'octogone est assez adroitement ménagé, mais on ne
trouve pas, entre les hauteurs relatives des étages de cet édifice, les
proportions heureuses que nous présentent les clochers de
l'Ile-de-France. L'étage du beffroi n'a pas assez d'importance; celui de
l'arcature aveugle en a trop, ou plutôt il y a un défaut choquant de
proportions dans l'égalité de hauteur de ces deux étages. Les quatre
gâbles à la base de la pyramide sont assez médiocrement arrangés;
l'étage octogone au-dessous est pauvre et les quatre pinacles mesquins.
Cependant l'ensemble de l'édifice produit, en exécution, un effet
très-heureux, et ce qui rachète les défauts de détail, c'est la
silhouette générale finement étudiée. Les lignes horizontales, si
nécessaires dans tout édifice de pierre, pour donner l'idée de la
stabilité et rappeler une construction élevée en assises, ne dérangent
pas le galbe qui, de la base au sommet, donne une ligne se retraitant
successivement sans ressauts brusques. Les quatre pinacles, dont les
sommets dépassent l'arase de la corniche supérieure, plus encore par
l'effet de la perspective que sur le tracé géométral, relient la base
carrée à la pyramide. On sent ici un art très-délicat, une étude
sérieuse des effets. Ce clocher de Saint-Germain d'Auxerre dut servir de
type à beaucoup d'autres élevés dans les environs vers la fin du XIIe
siècle. À Vermanton, il existe encore un charmant clocher qui date des
premières années du XIIIe siècle, bâti suivant les mêmes données, mais
beaucoup plus élégant; déjà les pinacles sont ajourés, les archivoltes
des baies portent sur des colonnettes. La flèche en pierre de ce clocher
n'existe plus depuis longtemps. La base du clocher de Vermanton n'est
pas pleine, comme celle du clocher de Saint-Jean, mais forme vestibule
en avant du collatéral de l'église.
Dans la même ville, à Auxerre, il existe encore un autre clocher, bâti
quelques années après celui de Saint-Jean (vers 1160), mais qui
cependant appartient plus franchement à l'école bourguignonne. C'est le
petit clocher de l'église de Saint-Eusèbe. Nous en donnons (69)
l'élévation géométrale et en A la coupe. Ce clocher était autrefois
placé près du choeur du côté nord et portait de fond; son plan est un
carré parfait. Aujourd'hui, il se trouve engagé dans le collatéral d'un
choeur du XVIe siècle, à l'extrémité d'une nef de la fin du XIIe siècle.
Au-dessus du rez-de-chaussée, percé d'une seule petite fenêtre, s'élève
une jolie arcature aveugle formée de pilastres et de colonnettes
prismatiques, avec arcs en tiers-points dentelés. Cette arcature sert de
soubassement au beffroi, très-heureusement ajouré. À l'intérieur, du
niveau de la voûte du rez-de-chaussée à la base de la flèche, les
parements s'élèvent verticalement sans ressauts ni saillies; en B, on
aperçoit seulement des corbeaux, sur lesquels s'appuyait probablement le
plancher supérieur en bois. Quatre trompillons portent le dernier étage
octogone qui devait recevoir une flèche en pierre refaite au XVe siècle.
On remarquera ici que l'étage supérieur est sur plan octogonal
irrégulier, ayant quatre grandes faces et quatre plus petites sur les
trompillons. On retrouve encore, au sommet de la tour, la corniche
composée de petites arcatures que nous voyons à la Charité-sur-Loire, au
clocher de Saint-Jean d'Auxerre et dans les clochers rhénans.
Le clocher de Saint-Eusèbe est admirablement construit, et ses points
d'appui, la disposition des étages, les détails, profils et sculptures,
indiquent la main d'un architecte habile et d'un homme de goût. Il est
regrettable que la flèche de ce clocher ait été détruite, car il serait
intéressant de savoir comment l'auteur de ce clocher avait planté une
pyramide sur un octogone irrégulier: était-elle irrégulière elle-même,
ou l'architecte avait-il racheté les différences des faces par quelque
arrangement particulier? Ce dernier système nous semble présenter plus
de vraisemblance.
Nous devons avouer à nos lecteurs qu'il règne une grande incertitude sur
la forme et les dimensions données aux flèches des clochers pendant le
XIIe siècle, car la plupart des clochers de cette époque ont été
couronnés par des constructions plus récentes. Nous avons vu que, dans
l'Ouest, l'une des deux écoles de ces contrées bâtissait, au XIe siècle,
des flèches en moellons formant un angle assez ouvert au sommet, et que
l'autre école élevait des flèches coniques ou à pans, en assises de
pierre squammées, assez aiguës. Dans les provinces carlovingiennes de
l'Est, les flèches qui datent de la même époque, carrées ou à pans, sont
de même construites en pierre et passablement aiguës: au XIIe siècle, la
Bourgogne surmonte déjà ses tours d'églises de flèches très-aiguës,
témoin le clocher de Saint-Jean d'Auxerre. En Normandie, les clochers
d'une petite dimension semblent n'avoir été couronnés, au XIe siècle,
que de flèches en pierre ne donnant guère au sommet qu'un angle droit,
comme celle du joli clocher de Than près Caen; les gros clochers sont
construits, évidemment (surtout ceux élevés sur la croisée des églises)
pour recevoir des pyramides en bois. Ce n'est qu'au XIIIe siècle que
cette province couvre ses tours d'églises de flèches en pierre
très-aiguës. Dans l'Ile-de-France, la méthode adoptée en Normandie
paraît avoir été suivie; les clochers les plus anciens ne possèdent que
des flèches en pierre trapues, et c'est pendant le XIIe siècle que les
pyramides aiguës apparaissent. La seule conclusion que l'on puisse tirer
de ces renseignements divers, c'est que, vers 1150, dans le centre, en
Bourgogne, en Normandie et dans les provinces du domaine royal,
l'aiguïté des flèches était considérée comme le complément nécessaire de
tout clocher, gros ou petit.
Mais revenons à la Bourgogne. Il s'était formé, dès le commencement du
XIIIe siècle, dans cette province, une école _gothique_ qui marchait de
pair avec celles de l'Ile-de-France et de la Champagne; si les principes
généraux qu'elle avait adoptés appartenaient complétement à la nouvelle
révolution qui s'était opérée dans l'architecture, elle possédait
cependant son caractère propre, distinct, résultat de ses traditions
romanes, de la qualité des matériaux, et, il faut le dire, de la nature
d'esprit des habitants de cette province. Le Bourguignon était et est
encore hardi sans témérité, il va droit au but, évite les difficultés
qui peuvent l'arrêter dans sa marche plutôt que de discuter leur valeur
ou leur étendue; moins fin que le Champenois et l'habitant des bords de
la Seine, il pèche plutôt par excès de force; cette disposition va chez
lui souvent jusqu'à la brutalité; il est poussé par sa nature à paraître
puissant, résolu, entreprenant; mais il possède un sens droit et ne
sacrifie jamais le vrai, le solide, à l'apparence du faste. Ces qualités
et même ces défauts percent de la manière la plus évidente dans les
monuments élevés pendant le XIIIe siècle en Bourgogne; car la nouvelle
architecture, inaugurée au commencement de ce siècle, a cet avantage,
lorsqu'elle est sincèrement et savamment appliquée, de mettre au jour
toutes les qualités et les défauts de ceux qui l'emploient. C'est pour
cela que nous regardons cette architecture comme appartenant
véritablement à notre pays.
Les traditions, les tendances du clergé vers un art hiératique, les
formules n'y peuvent rien; cet art marche tout seul et peint dans ses
allures diverses le caractère des populations et même des individus. Or
les clochers, par les motifs déduits plus haut, monuments d'inspiration
autant au moins que d'utilité, font ressortir, plus vivement que tout
autre édifice, les qualités propres à chaque province au moment où l'art
peut se passer de ses langes romans.
La Bourgogne, malheureusement pour l'art, ne possède qu'un très-petit
nombre de clochers du XIIIe siècle. Les églises de l'ordre de Cîteaux
étaient influentes et très-nombreuses dans cette province, et l'on sait
que cet ordre n'admettait dans ses édifices sacrés, pour placer des
cloches, que les dispositions rigoureusement nécessaires. Saint Bernard
avait exclu des églises de son ordre non-seulement la sculpture, mais
les clochers, comme étant des monuments de vanité sans utilité réelle
[234]. Le jugement de saint Bernard vient encore appuyer notre opinion
sur l'importance donnée aux clochers pendant le moyen âge, savoir:
qu'ils étaient bien plutôt des édifices fastueux, l'orgueil des cités ou
des monastères, que des tours destinées à recevoir des cloches. Si le
sentiment religieux faisait bâtir les églises, le sentiment de la
richesse ou de la puissance érigeait les clochers, et l'anathème
prononcé par saint Bernard contre les clochers suffirait, à défaut
d'autres preuves, pour justifier, notre appréciation. Nous pouvons nous
plaindre toutefois de la rigueur de saint Bernard, qui nous a privés de
conceptions belles et originales comme toutes celles qui, au XIIIe
siècle, sont sorties de l'école des architectes bourguignons. Vézelay
appartenait à l'ordre de Cluny, fort opposé au rigorisme de l'ordre de
Cîteaux, comme chacun sait: or, près de Vézelay, est une petite église
qui dépendait de ce monastère; c'est l'église de Saint-Père ou plutôt de
Saint-Pierre. Il semble que, dans ce petit édifice, élevé vers 1240,
l'architecte qui travaillait sous la dépendance de l'abbé de Vézelay ait
voulu protester contre les tendances cisterciennes de la Bourgogne à
cette époque; car il a élevé, des deux côtés du portail de l'église de
Saint-Père, deux clochers énormes, si on les compare à la grandeur de
l'église. De ces deux clochers, un seul est achevé, sauf la flèche, qui
fut faite en bois au XIVe siècle et couverte en bardeaux. À voir cette
élégante construction, belle par ses heureuses proportions et par les
charmants détails qui la couvrent, on doit croire que l'école
bourguignonne, malgré les Cisterciens, n'en était pas alors à son coup
d'essai; ce n'est pas du premier jet que l'on arrive à de semblables
conceptions. Il devait exister dans ces contrées d'autres clochers
formant la transition entre les clochers romans de la Bourgogne ou du
Nivernais et le clocher de Saint-Père. Cette transition, faute
d'exemples existants et malgré nos recherches, nous échappe
complétement, et si l'on trouve encore dans la tour de Saint-Père
quelques traces des traditions romanes de ces provinces, il faut avouer
qu'elles sont à peine appréciables.
La fig. 70 présente la vue perspective de ce clocher tel que
l'architecte primitif le laissa, c'est-à-dire sans flèche et avant la
construction du porche qui masque sa base. En E, on voit l'amorce des
constructions de la nef de l'église contemporaines du clocher. À peine
celui-ci était-il élevé, qu'on y accolait un pignon couvert de statues
et de sculptures dont la hauteur considérable engage une partie de
l'angle de la tour jusqu'au niveau F. Notre vue donne le clocher de
Saint-Père tel qu'il était avant ces adjonctions successives. Quoiqu'il
soit élevé sur la première travée du collatéral nord de l'église, et
qu'un de ses angles porte sur une pile isolée, cependant sa base ne
donnait pas entrée dans le collatéral; il conservait, à l'extérieur du
moins, l'apparence d'une tour partant de fond comme les clochers romans.
À l'intérieur, il se compose d'une salle voûtée au-dessus du collatéral,
éclairée par des fenêtres jumelles. Au-dessus de cette salle, la tour
est complétement vide. Le dessus de la voûte du premier étage, au niveau
A, est dallé en pavillon avec des caniveaux le long des quatre murs
aboutissant à une gargouille, pour l'écoulement des eaux que le vent
poussait dans le beffroi. Cette voûte, ainsi que celle du collatéral,
sont percées de lunettes pour le passage des cloches. Sur la base
carrée, à partir du bandeau B, l'octogone supérieur se dessine déjà au
moyen des colonnettes qui montent de fond et inscrivent les baies
centrales. Les espaces compris entre ces colonnettes et les quatre
angles sont pleins (car l'escalier C ne monte que jusqu'au-dessus de la
voûte du premier étage), et forment les quatre points d'appui
principaux, les piles d'angle de la tour. Le dernier étage, à base
octogone, porte ses faces parallèles aux diagonales du carré sur des
trompillons. Les angles de la tour carrée sont terminés par des pinacles
à jour. Sous l'étage octogone en D, on remarque des médaillons sculptés
incrustés dans une sorte de fausse balustrade et qui rappellent encore
les rosaces et les bas-reliefs que nous avons vus entre les bandeaux du
clocher de l'église de la Charité-sur-Loire. Il semble que ces
médaillons, au nombre de douze, représentent les signes du zodiaque;
nous pensons du moins que telle a été l'idée de l'architecte; mais le
sculpteur paraît s'être livré, dans l'exécution de quelques-uns de ces
petits bas-reliefs, à des conceptions de fantaisie. L'un des médaillons
n'est même qu'une de ces ammonites fossiles comme on en trouve
fréquemment dans les calcaires anciens des confins du Morvan. C'était
une sculpture naturelle toute trouvée qu'on a placée là. Quatre statues
d'anges sonnant de l'olifant, couronnées de dais, terminent heureusement
les angles du second étage du beffroi; et sur les flancs de l'étage
octogonal, huit statues plus petites, assises, accompagnent les
pinacles. Si la composition générale du clocher de Saint-Père est
remarquable, facile à comprendre, les détails, tels que les profils et
la sculpture, sont exécutés avec cette hardiesse et cette franchise qui
appartiennent au style bourguignon du XIIIe siècle. Les angles, avec
leurs colonnettes détachées de la masse et reliées aux piles par des
bagues et les tailloirs des chapiteaux, rompent la sécheresse de ces
angles et conduisent l'oeil aux silhouettes ajourées des pinacles. Mais
un des caractères particuliers à ce mode d'architecture, c'est que la
masse de la construction est indépendante de la décoration. Les piles et
les parties pleines sont bâties en assises basses qui peuvent passer
pour du moellon piqué, tandis que les bandeaux, archivoltes et
colonnettes, sont élevés en grands morceaux de pierre posés en délit,
d'une belle qualité et taillés avec soin. Le contraste entre la bâtisse
de la masse et la partie purement décorative ajoute singulièrement à
l'effet que produit celle-ci.
Le détail de l'un des angles de la tour (71) fera comprendre le mode de
construction adopté, ainsi que l'heureuse composition de ces angles
ajourés dans quelques parties, comme pour établir une transition entre
le plein des piles et le vide de l'atmosphère. C'était là, en effet, une
des préoccupations des architectes du XIIIe siècle; ils craignaient les
silhouettes pleines et rigides; il semblait qu'ils voulussent, dans les
constructions se détachant sur le ciel, éviter le brusque passage du
plein au vide. Ce principe, qui indique un sentiment très-fin des formes
extérieures de l'architecture, qui allégit et grandit les édifices en
les faisant se fondre, pour ainsi dire, dans le ciel, poussé à l'excès,
conduisit peu à peu les architectes à exécuter les dentelles de pierre
du XVe siècle.
Nous donnons (72) le quart du plan de l'étage supérieur du clocher de
Saint-Père sur lequel devait s'élever la flèche en pierre. Ce plan
indique, en A, la disposition des pinacles des quatre angles, celle des
quatre baies, et comment l'octogone s'inscrit dans le carré.