empatté et solide, percé d'une petite fenêtre, s'élèvent deux étages
ouverts destinés au beffroi. La flèche en pierre qui couronne le dernier
étage n'est déjà plus élevée, comme à Morienval, sur plan carré, mais
sur un octogone dont les quatre faces diagonales sont portées sur quatre
trompillons intérieurs. Quatre pinacles à base carrée, pleins, chargent
les angles de la tour et la queue des claveaux des trompillons. Ce
monument, d'une petite dimension, est remarquablement étudié dans son
ensemble comme dans ses détails. On remarquera comme les corniches A et
B se marient adroitement aux têtes des contre-forts d'angles, qui ne
sont que des colonnes engagées. La sculpture est fine, sobre, et n'est
appliquée qu'aux chapiteaux. Les archivoltes sont simplement décorées de
dents-de-scie. Les profils sont délicats, d'un excellent style; partout
la construction est apparente et est intimement liée à la décoration. Il
n'est pas besoin de dire que le rez-de-chaussée seul est voûté. Le
clocher de l'église de Nesle est construit d'après les données romanes.
Mais déjà, au commencement du XIIe siècle, les architectes de cette
province, cherchant à s'affranchir de ces traditions, essayaient
certaines dispositions neuves, originales, qui devaient se développer
rapidement et les amener à produire des oeuvres mieux raisonnées, plus
savantes, plus gracieuses et moins uniformes que celles des siècles
précédents. L'esprit d'innovation se fit jour avec plus de hardiesse,
peut-être, dans la construction des clochers pendant le XIIe siècle que
dans les autres édifices, car l'imagination des architectes n'était pas
soumise à des programmes impérieux; il ne s'agissait pour eux que de
trouver la place des cloches et d'élever un monument qui se distinguât
de ses voisins par un aspect plus léger, plus hardi, par des
dispositions inusitées, imprévues. Alors, l'architecture romane avait
produit tout ce qu'elle devait produire; elle était arrivée à ses
dernières limites et ne pouvait ou que se traîner dans la même voie, ou
que décroître en se chargeant de détails superflus. Le génie occidental,
toujours enclin à marcher en avant, rompit brusquement avec les
traditions, et ses premiers essais sont des chefs-d'oeuvre[228]. Nos
lecteurs vont en juger.
Dans la même province, à Tracy-le-Val (Oise), il existe une petite
église qui conserve encore un de ces clochers voisins des sanctuaires,
dont la construction est peu postérieure à celle du clocher de Nesle
(première moitié du XIIe siècle). Sa base est carrée, pleine, détachée
de l'abside qui est dépourvue de bas-côtés. Sur cette base carrée[229]
s'élève un étage à jour qui se dégage au-dessus des combles. Un beffroi,
à base octogone, couronné par une pyramide en pierre, est bâti sur ce
premier étage. Voici (49) une élévation perspective de ce clocher, dont
le système de construction indique déjà, de la part de l'architecte, le
désir de s'affranchir des traditions romanes, et un premier pas vers
l'art français de la fin du XIIe siècle. Les archivoltes des baies sont
tracées en tiers-point peu prononcé; et, par une disposition aussi
ingénieuse que rationnelle, les angles du beffroi octogone portent sur
les clefs des huit archivoltes du premier étage. Pour remplir les
triangles qui restent entre l'étage carré et l'octogone, l'architecte a
placé des figures d'anges assis. La sculpture de cette jolie
construction est barbare, mais les profils sont fins, multipliés, tracés
avec talent; ceux des archivoltes retombent bien sur les pieds-droits.
Ainsi que notre dessin l'indique, les proportions du clocher de
Tracy-le-Val sont élégantes, les détails parfaitement à l'échelle du
monument; qualité qui manque dans la plupart des clochers romans
antérieurs à cette époque. Un petit escalier, en tour ronde, placé en
dehors, monte au premier étage; de là on ne pouvait arriver au beffroi,
comme dans presque tous les clochers romans, que par des échelles
placées intérieurement.
Un des caractères qui distinguent les clochers romans de l'Île de
France, du Beauvoisis et même de la Normandie, jusqu'au moment de
l'avénement du style gothique, ce sont ces pyramides de pierre peu
élevées, trapues. Presque tous ces couronnements ont été détruits dans
ces climats humides; leurs pentes peu inclinées, recevant la pluie de
plein fouet, ont dû se dégrader rapidement et furent remplacées, dès le
commencement du XIIIe siècle, surtout en Normandie, par des pyramides
très-aiguës. Il existe dans cette province, près de Caen, un petit
clocher du XIe siècle, primitivement bâti sur le porche de l'église de
Thaon, qui a conservé sa pyramide trapue et carrée comme celles des
clochers romans de l'Ouest de la même époque. Ce clocher est pour nous
d'autant plus intéressant qu'il est encore empreint des traditions
défensives des tours primitives élevées sur les porches. Son escalier,
qui, du rez-de-chaussée jusqu'au-dessus de la voûte du porche, est pris
aux dépens de l'épaisseur d'une des quatre piles, ne reprend sa
révolution, à partir du premier étage, que le long de la pile opposée,
de manière à interrompre ainsi la circulation. De plus, le clocher
au-dessus du rez-de-chaussée s'élève en retraite sur les arcs doubleaux
intérieurs du porche, de façon à laisser, entre l'étage inférieur et le
clocher proprement dit, au niveau du dessus de la voûte de ce porche,
une sorte de chemin de ronde, qui pouvait bien être primitivement muni
d'un parapet de défense.
Voici (50) les plans superposés du rez-de-chaussée de ce clocher et du
premier étage qui expliquent ce que nous venons de dire. Nous donnons
(51) l'élévation de la tour de l'église de Thaon, et (52) sa coupe
[230]. C'est là, du reste, un charmant édifice. Dans notre coupe en A,
on voit l'escalier qui monte du dessus de la voûte à l'étage supérieur.
La pyramide est à base carrée, forme qui se retrouve beaucoup plus tard
dans les clochers normands, et se compose d'assises basses posées en
retraite les unes sur les autres. Elle n'est ornée à sa base et vers le
milieu de ses arêtiers que par des têtes saillantes d'animaux. Quatre
lucarnes, ou plutôt quatre baies carrées, l'ajourent au-dessus de la
corniche. On remarquera, dans notre coupe (fig. 52), la construction des
baies de l'étage supérieur. En constructeurs habiles, les architectes du
clocher de Thaon n'ont pas fait faire parpaing aux archivoltes de ces
baies dans tout leur développement, afin de ne point pousser sur les
angles. Cinq claveaux seuls font parpaing et forment ainsi un arc de
décharge au-dessus des arcs linteaux. Aux baies de l'étage au-dessous,
là où les contre-forts viennent encore épauler les angles de la bâtisse
et où la charge est puissante, les constructeurs, au contraire, ont fait
faire parpaing aux archivoltes des baies. Il est assez embarrassant de
savoir comment était disposé le beffroi de bois dans cette tour, dont un
des angles intérieurs est entamé par l'escalier. Nous serions assez
portés à croire qu'un plancher en bois était posé au niveau de l'appui
des baies supérieures, d'autant que les trous de scellement des poutres
de ce plancher existent encore, et que les cloches étaient suspendues à
ces poutres et peut-être à deux pièces de bois en croix dont les
extrémités étaient fixées dans les quatre petites baies carrées de la
flèche. Ce système de suspension eût été fort primitif; mais il ne faut
pas oublier qu'avant le XIIe siècle les cloches étaient d'un très-faible
poids.
Dans le Maine, l'Anjou et le pays chartrain, les pyramides de
couronnement des clochers atteignent déjà, dès le milieu du XIIe siècle,
une grande élévation relativement à la hauteur des tours. Nous avons vu
qu'à Loches les clochers de couronnement du XIIe siècle possèdent des
pyramides dont le sommet est très-aigu.
Il faut toujours en revenir aux divisions politiques du territoire,
lorsqu'il s'agit de reconnaître les différentes écoles d'architecture au
XIIe siècle. À cette époque, la Normandie, le Maine, l'Anjou, une partie
du Poitou et du pays chartrain, possédaient une école de constructeurs
qui ne le cédaient pas, comme habileté, à ceux de l'Île de France et de
la Normandie; mais ils étaient moins indépendants et subissaient
l'influence soit du style normand, soit du style des écoles de l'Ouest.
Pendant la première moitié du XIIe siècle, avant l'érection du vieux
clocher de la cathédrale de Chartres, on construisit un immense clocher
isolé, dépendant de l'église abbatiale de la Trinité de Vendôme. Au
point de vue de la construction, et sous le rapport du style, ce clocher
doit être examiné en détail; il subit l'influence de deux styles, du
style roman ancien né dans les provinces occidentales, et du style qui
se développait sur les bords de l'Oise et de la Seine dès le
commencement du XIIe siècle.
La coupe du clocher de la Trinité de Vendôme (53) nous explique les
dispositions de cette étrange construction, déjà très-parfaite, mais où
l'on sent encore les tâtonnements d'artistes qui cherchent des moyens
nouveaux et qui ne s'affranchissent pas entièrement des traditions
antérieures. Sa base est une salle carrée, voûtée par une calotte en
arcs de cloître, avec quatre trompillons aux angles donnant pour le plan
de la voûte un octogone à quatre grands côtés et quatre petits. Sur
cette voûte, dont la coupe est en tiers-point, s'élève, au centre, un
pilier carré B cantonné de quatre colonnes engagées [voir le plan du
premier étage (54)]. Quatre arcs doubleaux A, en tiers-point, sont
cintrés du pilier B aux quatre piliers engagés C. Mais, pour porter en
toute sécurité le pilier central B, deux arcs croisés, concentriques à
la voûte, viennent reposer sur les murs de l'étage inférieur, et, afin
d'éviter le relèvement de ces deux arcs croisés sous la charge du
pilier, quatre arcs-boutants, sortes d'étrésillons indiqués sur notre
coupe (fig. 53), aboutissent sous les bases des colonnes D des quatre
piles engagées. Il serait difficile de bien faire comprendre ce système
de construction sans l'aide d'une figure; aussi nous donnons (55), une
vue perspective de cet étage à l'intérieur. En E sont les deux arcs
croisés sur l'extrados de la voûte et portant le pilier central; en F,
les arcs-boutants aboutissant sous les bases des colonnes engagées H des
piliers adossés aux murs. En G, des portions de mur étrésillonnant le
système d'arcs. Les pans coupés J de la voûte inférieure en arcs de
cloître ne sont pas inutiles; ils tiennent lieu des pièces de charpente
que l'on place aux angles des enrayures et que l'on désigne sous le nom
de _goussets_; ils empêchent le _roulement_ de tout le système, relient
et étrésillonnent les angles de la base en maçonnerie. Des moyens si
puissants devaient avoir un motif. Ce motif était de porter, sur le
pilier central, les quatre arcs doubleaux I et la retraite K, un énorme
beffroi en charpente, auquel la partie supérieure du clocher servait
d'enveloppe. Les constructeurs avaient compris, à mesure qu'ils
donnaient plus d'élévation à leurs clochers, qu'il fallait, aux beffrois
de charpente mis en mouvement par le branle des cloches, un point
d'appui solide, près de la base du clocher, là où la construction
épaisse et chargée n'avait rien à craindre des pressions inégales des
beffrois. Or, les quatre arcs doubleaux et la retraite portaient
l'enrayure basse de ce beffroi, et cette construction de pierre, bien
appuyée, bien étrésillonnée, conservait cependant une certaine
élasticité. À partir de cette base, l'enveloppe, la partie supérieure du
clocher, n'ayant à subir aucun ébranlement, pouvait être légère; et, en
effet, le clocher de la Trinité de Vendôme, si on le compare aux
clochers précédents dont nous avons donné des coupes, est très-léger
relativement à sa hauteur, qui est considérable (environ 80m,00 de la
base au sommet de la flèche).
Jusqu'alors, dans les clochers romans, une simple retraite ou des trous
dans les parements intérieurs, ou des corbeaux saillants, ou une voûte
en calotte, recevaient l'enrayure basse des beffrois en charpente; et
peu à peu, par suite du mouvement de va-et-vient que prennent ces
beffrois, les constructions se disloquaient, des lézardes se
manifestaient au-dessus des ouvertures supérieures, les angles des tours
fatiguaient et finissaient par se séparer des faces[231]. Si la
charpente des cloches reposait à plat sur une voûte dont les reins
étaient remplis, le peu d'élasticité d'une pareille assiette produisait
des effets plus funestes encore que les retraites ou les corbeaux sur
les parements intérieurs. Car ces voûtes, pressées tantôt d'un côté,
tantôt de l'autre, se disjoignaient d'abord, et produisaient bientôt des
poussées inégales. Le système d'assiette de beffroi adopté dans la
construction du clocher de la Trinité, par sa complication même et la
pression contrariée des arcs inférieurs, à cause de ces deux étages
d'arcs séparés par une pile, possède une élasticité égale à sa
résistance, et divise tellement les pressions alternatives du beffroi en
charpente qu'elle arrive à les neutraliser complétement. Cela est
très-savant et fait voir comme, en quelques années, sous l'influence des
écoles nouvelles, les lourdes constructions romanes s'étaient
transformées. Le clocher de la Trinité de Vendôme est peut-être le
premier qui soit élevé sur un programme arrêté. Ce n'est plus une tour
de quasi défense sur laquelle on a élevé un beffroi, ce n'est plus un
porche surmonté de salles et terminé au sommet par une loge; c'est un
véritable clocher, construit de la base au sommet pour placer des
cloches, c'est une enveloppe de cloches, reposant sur l'assiette d'un
beffroi. Tout en conservant la plupart des formes romanes, comme
construction, il appartient à l'école nouvelle; il remplace les
résistances passives de la construction romane par les résistances
élastiques, équilibrées, vivantes (qu'on nous passe le mot qui exprime
notre pensée) de la construction française. Ce principe, découvert et
mis en pratique une fois, eut des conséquences auxquelles les
architectes ne posèrent de limites que celles données par la qualité des
matériaux, et encore dépassèrent-ils parfois, grâce à leur désir
d'appliquer le principe dans toute sa rigueur logique, ces limites
matérielles.
Voyons maintenant le clocher de la Trinité en dehors (56). Bien que déjà
les baies soient fermées par des archivoltes en tiers-point peu
prononcé, son aspect est roman; son étage supérieur octogonal sous la
flèche nous rappelle les couronnements des clochers de Brantôme et de
Saint-Léonard, avec leurs gâbles pleins sur les grandes baies
principales, et les pinacles des clochers de l'Ouest. Les archivoltes de
ces pinacles, ainsi que ceux de l'arcature sous la pyramide, sont
plein-cintre. Mais la pyramide devient très-aiguë; elle est renforcée de
nerfs saillants sur ses angles et sur le milieu de ses faces; elle n'est
plus bâtie en moellons, conformément à la vieille tradition romane, mais
en pierres bien appareillées, et ne porte, dans cette énorme hauteur,
que 0,50 c. d'épaisseur à sa base et 0,30 c. à son sommet.
Nous donnons (57) le plan horizontal du clocher de la Trinité pris au
niveau des pinacles. Ceux-ci, comme le démontre ce plan, sont portés sur
des colonnettes alternativement simples et renforcées d'un petit pilier
carré; leur plan est circulaire. C'est encore là un dernier vestige des
traditions du Périgord. On observera que l'escalier en pierre accolé à
la tour ne monte que jusqu'au-dessus de la voûte de l'étage inférieur
(fig. 53). Conformément aux habitudes romanes, on ne montait dans le
beffroi en charpente que par des échelles de bois.
Du clocher de la Trinité de Vendôme, nous sommes amenés au vieux clocher
de la cathédrale de Chartres, le plus grand et certainement le plus beau
des monuments de ce genre que nous possédions en France. Admirablement
construit en matériaux excellents et bien choisis, il a subi deux
incendies terribles et a vu passer sept siècles sans que sa masse et les
détails de sa construction aient subi d'altérations apparentes. Mais,
avant de décrire ce dernier clocher, il est bon de faire connaître ses
diverses origines.
Nous avons vu qu'à Vendôme l'influence des monuments de l'Ouest se
faisait encore sentir. À Chartres, cette influence est moins sensible
qu'à Vendôme; mais, d'un autre côté, les styles normand et de l'Île de
France prennent une plus grande place. Jusqu'au XIIIe siècle, les
clochers normands qui ne sont pas posés sur la croisée des églises
montent de fond, ainsi que les clochers de l'Ouest. Ce sont des tours
carrées renforcées de contre-forts peu saillants, étroites
comparativement à leur hauteur, percées de baies rares dans les
substructions, décorées d'arcatures aveugles sous les beffrois, et
présentant, au sommet, une suite d'étages d'égale hauteur, terminés par
des pyramides carrées.
Les deux beaux clochers de l'église abbatiale de la Trinité à Caen, ceux
de la cathédrale de Bayeux, conservent, malgré les adjonctions et
modifications apportées par le XIIIe siècle, le caractère bien franc du
clocher normand pendant les XIe et XIIe siècles. Nous ne pensons pas que
les clochers normands du commencement du XIIe siècle possédassent des
flèches très-élevées, et le clocher de l'église de Thaon que nous avons
donné ci-dessus est là pour confirmer notre opinion, puisque sa
construction n'est pas antérieure à la fin du XIe siècle. Mais, vers le
milieu de ce siècle, la Normandie devança les provinces françaises en
érigeant, la première, des pyramides d'une excessive acuité sur les
tours carrées des églises. Ce parti fut promptement adopté dans l'Ile de
France, le Maine et l'Anjou; seulement, ces dernières provinces
donnèrent de préférence à leurs flèches une base octogonale.
Nous ne croyons pas nécessaire de donner ici les clochers de l'église de
la Trinité de Caen, qui sont entre les mains de tout le monde. Au point
de vue architectonique, la composition de ces tours, jusqu'à la base des
flèches, dont la construction ne date que du XIII siècle, est assez
médiocre. Leur division en étages d'égale hauteur n'est pas heureuse; il
y a là un défaut de proportion que l'on ne trouve que dans cette
province et sur les bords du Rhin; cependant, comme construction, les
clochers normands sont remarquables; bâtis presque toujours en petits
matériaux parfaitement appareillés, ils ont conservé leur aplomb, malgré
le peu de superficie de la base par rapport à la hauteur. Mais les
Normands n'avaient pas cet instinct des proportions que possédaient à un
haut degré les architectes de l'Ile de France, du Beauvoisis et du
Soissonnais. Toutefois, la hardiesse de leurs constructions, leur
parfaite exécution, l'élévation des flèches, eurent évidemment une
influence sur l'école française proprement dite, et cette influence se
fait sentir dans le vieux clocher de la cathédrale de Chartres.
Celui-ci, comme tous les clochers romans, monte de fond, c'est-à-dire
qu'il porte sur quatre murs pleins. Originairement, il flanquait, ainsi
que la tour voisine, qui ne fut achevée qu'au XVe siècle, un porche, et
précédait le collatéral sud de la nef; il était ainsi détaché de
l'église sur trois côtés [232].
Voici (58) le plan du vieux clocher de la cathédrale de Chartres, au
niveau du rez-de-chaussée. En A est une grande salle voûtée qui
autrefois s'ouvrait sur le porche B, et qui aujourd'hui s'ouvre sur la
première travée de la nef, le pignon de cette nef ayant, au commencement
du XIIIe siècle, été avancé de C en D. Suivant l'habitude des
constructeurs romans (habitude fort sage), l'escalier particulier du
clocher en E est en dehors des murs, et n'affaiblit pas les
constructions. Cet étage inférieur est bâti en matériaux énormes
provenant des carrières de Berchère, qui fournissent un calcaire d'une
dureté et d'une solidité incomparables. La fig. 59 donne l'élévation de
ce clocher [233], dont la hauteur est de 103m,50 de la base au pied de
la croix en fer qui couronne la flèche. C'est ici que l'on reconnaît la
supériorité de cette construction sur celles élevées à la même époque en
Normandie. La division des étages est habilement calculée en raison des
dispositions intérieures et fait paraître la masse du monument plus
grande et plus imposante encore. La salle basse est bien marquée par la
fausse arcature et par le premier bandeau G. Au-dessus est une seconde
salle, plus ouverte, de même hauteur, mais dont les parements extérieurs
et les baies prennent plus de richesse; un second bandeau indique
l'arase de la seconde voûte. Puis vient le beffroi, dont la base repose
sur cette voûte, au niveau H (voy. BEFFROI). L'étage I est plus ouvert
et plus orné que le second étage; il sert de soubassement à la flèche à
laquelle il tient: cette flèche ne commence pas brusquement, mais
s'amorce sur un tambour à base octogone; les triangles, restant libres
entre l'étage carré et le tambour octogone, portent quatre pinacles qui
forment autant de baies. Quatre lucarnes sont percées sur chacune des
faces de l'octogone parallèles aux côtés du carré. Comme à la Trinité de
Vendôme, quatre grands pignons surmontent ces lucarnes et sont eux-mêmes
percés de baies, afin de permettre au son des cloches de s'échapper du
beffroi. Mais ces gâbles empiètent adroitement sur les faces de la
pyramide, de manière à lier les parties verticales avec les surfaces
inclinées; c'est un progrès. À la Trinité de Vendôme on voit que les
étages supérieurs sont encore coupés par des lignes horizontales qui
séparent l'ordonnance inférieure du beffroi de la pyramide, bien que ces
deux parties, n'étant séparées par aucun plancher, ne fassent qu'un
tout. À Chartres, l'architecte a parfaitement fait comprendre que le
beffroi et la pyramide ne sont qu'un étage vide du bas en haut. Une
flèche immense, décorée d'arêtiers sur les angles, de nerfs sur les
faces et d'écailles, comme à Vendôme, termine le clocher.
Il n'est pas besoin de faire ressortir la beauté et la grandeur de cette
composition dans laquelle l'architecte a fait preuve d'une rare
sobriété, où tous les effets sont obtenus non par des ornements, mais
par la juste et savante proportion des diverses parties. La transition
si difficile à établir entre la base carrée et l'octogone de la flèche
est ménagée et conduite avec une adresse qui n'a point été surpassée
dans les monuments analogues. On pourrait peut-être reprocher aux
contre-forts d'angle de la tour carrée de finir trop brusquement sous le
bandeau K; mais, en exécution, ce défaut, apparent sur le dessin
géométral, est complétement détruit à cause de la faible saillie de ces
contre-forts qui ne compte plus à cette hauteur, et par le jeu des
ombres des lucarnes et pinacles qui s'harmonise de la façon la plus
heureuse avec les saillies et les parties ajourées de la souche carrée.
Les trompes qui portent la flèche ne prennent naissance qu'au-dessus des
baies des quatre pinacles, et le plan (60), pris au niveau L, fait voir
avec quelle adresse les constructeurs ont su faire pénétrer l'octogone
dans le carré. Les quatre pinacles d'angle, au lieu de n'être qu'un
ornement comme dans les clochers romans, comme dans le clocher de la
Trinité de Vendôme, sont de véritables contre-forts, bien chargés, qui
reportent le poids des quatre côtés de l'octogone, parallèles aux
diagonales du carré, sur les quatre angles de la tour. Les quatre
pignons couronnant les lucarnes ont aussi leur utilité et sont plus
qu'une simple décoration; ils chargent les quatre faces du tambour
parallèles aux côtés du carré, afin de donner à ces faces de la souche
octogonale une résistance puissante. Le dernier étage (fig. 60) est
aussi léger que possible; les pieds-droits sont minces, et le roulement
de cet étage est parfaitement maintenu par les pinacles formant éperons;
cependant, le dans-oeuvre de la souche de la flèche n'a pas moins de
10m,20 d'un parement à l'autre. L'exécution des détails du clocher vieux
de Chartres répond à cet ensemble grandiose; la construction est traitée
avec un soin particulier, les assises sont parfaitement réglées,
l'appareil très-savant; les profils et la sculpture sont de la plus
grande beauté; sur aucun point on ne trouve l'architecte en faute, on ne
peut constater de ces négligences si fréquentes dans les constructions
élevées un demi-siècle plus tard. Tout est prévu, calculé, rien n'est
livré au hasard; les écoulements d'eau sont simplement disposés. Aussi
le clocher vieux de Chartres, bien qu'il soit de cinquante ans plus
ancien que le reste de la cathédrale, et qu'il ait subi l'épreuve de
deux incendies, sera encore debout quand l'église tombera en ruine. Il
dut être bâti de 1140 à 1170, et la beauté de sa construction contraste
avec la négligence et la grossièreté de celle de l'église. L'école du
XIIe siècle en France, au point de vue de l'exécution, ne fut jamais
dépassée et fut rarement égalée par celle du XIIIe, malgré les progrès
scientifiques qui se développèrent chez cette dernière; mais nous
expliquons les causes de ce fait au mot CATHÉDRALE.