Nous en donnons l'élévation (48). Au-dessus d'un rez-de-chaussée bien

empatté et solide, percé d'une petite fenêtre, s'élèvent deux étages

ouverts destinés au beffroi. La flèche en pierre qui couronne le dernier

étage n'est déjà plus élevée, comme à Morienval, sur plan carré, mais

sur un octogone dont les quatre faces diagonales sont portées sur quatre

trompillons intérieurs. Quatre pinacles à base carrée, pleins, chargent

les angles de la tour et la queue des claveaux des trompillons. Ce

monument, d'une petite dimension, est remarquablement étudié dans son

ensemble comme dans ses détails. On remarquera comme les corniches A et

B se marient adroitement aux têtes des contre-forts d'angles, qui ne

sont que des colonnes engagées. La sculpture est fine, sobre, et n'est

appliquée qu'aux chapiteaux. Les archivoltes sont simplement décorées de

dents-de-scie. Les profils sont délicats, d'un excellent style; partout

la construction est apparente et est intimement liée à la décoration. Il

n'est pas besoin de dire que le rez-de-chaussée seul est voûté. Le

clocher de l'église de Nesle est construit d'après les données romanes.

Mais déjà, au commencement du XIIe siècle, les architectes de cette

province, cherchant à s'affranchir de ces traditions, essayaient

certaines dispositions neuves, originales, qui devaient se développer

rapidement et les amener à produire des oeuvres mieux raisonnées, plus

savantes, plus gracieuses et moins uniformes que celles des siècles

précédents. L'esprit d'innovation se fit jour avec plus de hardiesse,

peut-être, dans la construction des clochers pendant le XIIe siècle que

dans les autres édifices, car l'imagination des architectes n'était pas

soumise à des programmes impérieux; il ne s'agissait pour eux que de

trouver la place des cloches et d'élever un monument qui se distinguât

de ses voisins par un aspect plus léger, plus hardi, par des

dispositions inusitées, imprévues. Alors, l'architecture romane avait

produit tout ce qu'elle devait produire; elle était arrivée à ses

dernières limites et ne pouvait ou que se traîner dans la même voie, ou

que décroître en se chargeant de détails superflus. Le génie occidental,

toujours enclin à marcher en avant, rompit brusquement avec les

traditions, et ses premiers essais sont des chefs-d'oeuvre[228]. Nos

lecteurs vont en juger.

Dans la même province, à Tracy-le-Val (Oise), il existe une petite

église qui conserve encore un de ces clochers voisins des sanctuaires,

dont la construction est peu postérieure à celle du clocher de Nesle

(première moitié du XIIe siècle). Sa base est carrée, pleine, détachée

de l'abside qui est dépourvue de bas-côtés. Sur cette base carrée[229]

s'élève un étage à jour qui se dégage au-dessus des combles. Un beffroi,

à base octogone, couronné par une pyramide en pierre, est bâti sur ce

premier étage. Voici (49) une élévation perspective de ce clocher, dont

le système de construction indique déjà, de la part de l'architecte, le

désir de s'affranchir des traditions romanes, et un premier pas vers

l'art français de la fin du XIIe siècle. Les archivoltes des baies sont

tracées en tiers-point peu prononcé; et, par une disposition aussi

ingénieuse que rationnelle, les angles du beffroi octogone portent sur

les clefs des huit archivoltes du premier étage. Pour remplir les

triangles qui restent entre l'étage carré et l'octogone, l'architecte a

placé des figures d'anges assis. La sculpture de cette jolie

construction est barbare, mais les profils sont fins, multipliés, tracés

avec talent; ceux des archivoltes retombent bien sur les pieds-droits.

Ainsi que notre dessin l'indique, les proportions du clocher de

Tracy-le-Val sont élégantes, les détails parfaitement à l'échelle du

monument; qualité qui manque dans la plupart des clochers romans

antérieurs à cette époque. Un petit escalier, en tour ronde, placé en

dehors, monte au premier étage; de là on ne pouvait arriver au beffroi,

comme dans presque tous les clochers romans, que par des échelles

placées intérieurement.

Un des caractères qui distinguent les clochers romans de l'Île de

France, du Beauvoisis et même de la Normandie, jusqu'au moment de

l'avénement du style gothique, ce sont ces pyramides de pierre peu

élevées, trapues. Presque tous ces couronnements ont été détruits dans

ces climats humides; leurs pentes peu inclinées, recevant la pluie de

plein fouet, ont dû se dégrader rapidement et furent remplacées, dès le

commencement du XIIIe siècle, surtout en Normandie, par des pyramides

très-aiguës. Il existe dans cette province, près de Caen, un petit

clocher du XIe siècle, primitivement bâti sur le porche de l'église de

Thaon, qui a conservé sa pyramide trapue et carrée comme celles des

clochers romans de l'Ouest de la même époque. Ce clocher est pour nous

d'autant plus intéressant qu'il est encore empreint des traditions

défensives des tours primitives élevées sur les porches. Son escalier,

qui, du rez-de-chaussée jusqu'au-dessus de la voûte du porche, est pris

aux dépens de l'épaisseur d'une des quatre piles, ne reprend sa

révolution, à partir du premier étage, que le long de la pile opposée,

de manière à interrompre ainsi la circulation. De plus, le clocher

au-dessus du rez-de-chaussée s'élève en retraite sur les arcs doubleaux

intérieurs du porche, de façon à laisser, entre l'étage inférieur et le

clocher proprement dit, au niveau du dessus de la voûte de ce porche,

une sorte de chemin de ronde, qui pouvait bien être primitivement muni

d'un parapet de défense.

Voici (50) les plans superposés du rez-de-chaussée de ce clocher et du

premier étage qui expliquent ce que nous venons de dire. Nous donnons

(51) l'élévation de la tour de l'église de Thaon, et (52) sa coupe

[230]. C'est là, du reste, un charmant édifice. Dans notre coupe en A,

on voit l'escalier qui monte du dessus de la voûte à l'étage supérieur.

La pyramide est à base carrée, forme qui se retrouve beaucoup plus tard

dans les clochers normands, et se compose d'assises basses posées en

retraite les unes sur les autres. Elle n'est ornée à sa base et vers le

milieu de ses arêtiers que par des têtes saillantes d'animaux. Quatre

lucarnes, ou plutôt quatre baies carrées, l'ajourent au-dessus de la

corniche. On remarquera, dans notre coupe (fig. 52), la construction des

baies de l'étage supérieur. En constructeurs habiles, les architectes du

clocher de Thaon n'ont pas fait faire parpaing aux archivoltes de ces

baies dans tout leur développement, afin de ne point pousser sur les

angles. Cinq claveaux seuls font parpaing et forment ainsi un arc de

décharge au-dessus des arcs linteaux. Aux baies de l'étage au-dessous,

là où les contre-forts viennent encore épauler les angles de la bâtisse

et où la charge est puissante, les constructeurs, au contraire, ont fait

faire parpaing aux archivoltes des baies. Il est assez embarrassant de

savoir comment était disposé le beffroi de bois dans cette tour, dont un

des angles intérieurs est entamé par l'escalier. Nous serions assez

portés à croire qu'un plancher en bois était posé au niveau de l'appui

des baies supérieures, d'autant que les trous de scellement des poutres

de ce plancher existent encore, et que les cloches étaient suspendues à

ces poutres et peut-être à deux pièces de bois en croix dont les

extrémités étaient fixées dans les quatre petites baies carrées de la

flèche. Ce système de suspension eût été fort primitif; mais il ne faut

pas oublier qu'avant le XIIe siècle les cloches étaient d'un très-faible

poids.

Dans le Maine, l'Anjou et le pays chartrain, les pyramides de

couronnement des clochers atteignent déjà, dès le milieu du XIIe siècle,

une grande élévation relativement à la hauteur des tours. Nous avons vu

qu'à Loches les clochers de couronnement du XIIe siècle possèdent des

pyramides dont le sommet est très-aigu.

Il faut toujours en revenir aux divisions politiques du territoire,

lorsqu'il s'agit de reconnaître les différentes écoles d'architecture au

XIIe siècle. À cette époque, la Normandie, le Maine, l'Anjou, une partie

du Poitou et du pays chartrain, possédaient une école de constructeurs

qui ne le cédaient pas, comme habileté, à ceux de l'Île de France et de

la Normandie; mais ils étaient moins indépendants et subissaient

l'influence soit du style normand, soit du style des écoles de l'Ouest.

Pendant la première moitié du XIIe siècle, avant l'érection du vieux

clocher de la cathédrale de Chartres, on construisit un immense clocher

isolé, dépendant de l'église abbatiale de la Trinité de Vendôme. Au

point de vue de la construction, et sous le rapport du style, ce clocher

doit être examiné en détail; il subit l'influence de deux styles, du

style roman ancien né dans les provinces occidentales, et du style qui

se développait sur les bords de l'Oise et de la Seine dès le

commencement du XIIe siècle.

La coupe du clocher de la Trinité de Vendôme (53) nous explique les

dispositions de cette étrange construction, déjà très-parfaite, mais où

l'on sent encore les tâtonnements d'artistes qui cherchent des moyens

nouveaux et qui ne s'affranchissent pas entièrement des traditions

antérieures. Sa base est une salle carrée, voûtée par une calotte en

arcs de cloître, avec quatre trompillons aux angles donnant pour le plan

de la voûte un octogone à quatre grands côtés et quatre petits. Sur

cette voûte, dont la coupe est en tiers-point, s'élève, au centre, un

pilier carré B cantonné de quatre colonnes engagées [voir le plan du

premier étage (54)]. Quatre arcs doubleaux A, en tiers-point, sont

cintrés du pilier B aux quatre piliers engagés C. Mais, pour porter en

toute sécurité le pilier central B, deux arcs croisés, concentriques à

la voûte, viennent reposer sur les murs de l'étage inférieur, et, afin

d'éviter le relèvement de ces deux arcs croisés sous la charge du

pilier, quatre arcs-boutants, sortes d'étrésillons indiqués sur notre

coupe (fig. 53), aboutissent sous les bases des colonnes D des quatre

piles engagées. Il serait difficile de bien faire comprendre ce système

de construction sans l'aide d'une figure; aussi nous donnons (55), une

vue perspective de cet étage à l'intérieur. En E sont les deux arcs

croisés sur l'extrados de la voûte et portant le pilier central; en F,

les arcs-boutants aboutissant sous les bases des colonnes engagées H des

piliers adossés aux murs. En G, des portions de mur étrésillonnant le

système d'arcs. Les pans coupés J de la voûte inférieure en arcs de

cloître ne sont pas inutiles; ils tiennent lieu des pièces de charpente

que l'on place aux angles des enrayures et que l'on désigne sous le nom

de _goussets_; ils empêchent le _roulement_ de tout le système, relient

et étrésillonnent les angles de la base en maçonnerie. Des moyens si

puissants devaient avoir un motif. Ce motif était de porter, sur le

pilier central, les quatre arcs doubleaux I et la retraite K, un énorme

beffroi en charpente, auquel la partie supérieure du clocher servait

d'enveloppe. Les constructeurs avaient compris, à mesure qu'ils

donnaient plus d'élévation à leurs clochers, qu'il fallait, aux beffrois

de charpente mis en mouvement par le branle des cloches, un point

d'appui solide, près de la base du clocher, là où la construction

épaisse et chargée n'avait rien à craindre des pressions inégales des

beffrois. Or, les quatre arcs doubleaux et la retraite portaient

l'enrayure basse de ce beffroi, et cette construction de pierre, bien

appuyée, bien étrésillonnée, conservait cependant une certaine

élasticité. À partir de cette base, l'enveloppe, la partie supérieure du

clocher, n'ayant à subir aucun ébranlement, pouvait être légère; et, en

effet, le clocher de la Trinité de Vendôme, si on le compare aux

clochers précédents dont nous avons donné des coupes, est très-léger

relativement à sa hauteur, qui est considérable (environ 80m,00 de la

base au sommet de la flèche).

Jusqu'alors, dans les clochers romans, une simple retraite ou des trous

dans les parements intérieurs, ou des corbeaux saillants, ou une voûte

en calotte, recevaient l'enrayure basse des beffrois en charpente; et

peu à peu, par suite du mouvement de va-et-vient que prennent ces

beffrois, les constructions se disloquaient, des lézardes se

manifestaient au-dessus des ouvertures supérieures, les angles des tours

fatiguaient et finissaient par se séparer des faces[231]. Si la

charpente des cloches reposait à plat sur une voûte dont les reins

étaient remplis, le peu d'élasticité d'une pareille assiette produisait

des effets plus funestes encore que les retraites ou les corbeaux sur

les parements intérieurs. Car ces voûtes, pressées tantôt d'un côté,

tantôt de l'autre, se disjoignaient d'abord, et produisaient bientôt des

poussées inégales. Le système d'assiette de beffroi adopté dans la

construction du clocher de la Trinité, par sa complication même et la

pression contrariée des arcs inférieurs, à cause de ces deux étages

d'arcs séparés par une pile, possède une élasticité égale à sa

résistance, et divise tellement les pressions alternatives du beffroi en

charpente qu'elle arrive à les neutraliser complétement. Cela est

très-savant et fait voir comme, en quelques années, sous l'influence des

écoles nouvelles, les lourdes constructions romanes s'étaient

transformées. Le clocher de la Trinité de Vendôme est peut-être le

premier qui soit élevé sur un programme arrêté. Ce n'est plus une tour

de quasi défense sur laquelle on a élevé un beffroi, ce n'est plus un

porche surmonté de salles et terminé au sommet par une loge; c'est un

véritable clocher, construit de la base au sommet pour placer des

cloches, c'est une enveloppe de cloches, reposant sur l'assiette d'un

beffroi. Tout en conservant la plupart des formes romanes, comme

construction, il appartient à l'école nouvelle; il remplace les

résistances passives de la construction romane par les résistances

élastiques, équilibrées, vivantes (qu'on nous passe le mot qui exprime

notre pensée) de la construction française. Ce principe, découvert et

mis en pratique une fois, eut des conséquences auxquelles les

architectes ne posèrent de limites que celles données par la qualité des

matériaux, et encore dépassèrent-ils parfois, grâce à leur désir

d'appliquer le principe dans toute sa rigueur logique, ces limites

matérielles.

Voyons maintenant le clocher de la Trinité en dehors (56). Bien que déjà

les baies soient fermées par des archivoltes en tiers-point peu

prononcé, son aspect est roman; son étage supérieur octogonal sous la

flèche nous rappelle les couronnements des clochers de Brantôme et de

Saint-Léonard, avec leurs gâbles pleins sur les grandes baies

principales, et les pinacles des clochers de l'Ouest. Les archivoltes de

ces pinacles, ainsi que ceux de l'arcature sous la pyramide, sont

plein-cintre. Mais la pyramide devient très-aiguë; elle est renforcée de

nerfs saillants sur ses angles et sur le milieu de ses faces; elle n'est

plus bâtie en moellons, conformément à la vieille tradition romane, mais

en pierres bien appareillées, et ne porte, dans cette énorme hauteur,

que 0,50 c. d'épaisseur à sa base et 0,30 c. à son sommet.

Nous donnons (57) le plan horizontal du clocher de la Trinité pris au

niveau des pinacles. Ceux-ci, comme le démontre ce plan, sont portés sur

des colonnettes alternativement simples et renforcées d'un petit pilier

carré; leur plan est circulaire. C'est encore là un dernier vestige des

traditions du Périgord. On observera que l'escalier en pierre accolé à

la tour ne monte que jusqu'au-dessus de la voûte de l'étage inférieur

(fig. 53). Conformément aux habitudes romanes, on ne montait dans le

beffroi en charpente que par des échelles de bois.

Du clocher de la Trinité de Vendôme, nous sommes amenés au vieux clocher

de la cathédrale de Chartres, le plus grand et certainement le plus beau

des monuments de ce genre que nous possédions en France. Admirablement

construit en matériaux excellents et bien choisis, il a subi deux

incendies terribles et a vu passer sept siècles sans que sa masse et les

détails de sa construction aient subi d'altérations apparentes. Mais,

avant de décrire ce dernier clocher, il est bon de faire connaître ses

diverses origines.

Nous avons vu qu'à Vendôme l'influence des monuments de l'Ouest se

faisait encore sentir. À Chartres, cette influence est moins sensible

qu'à Vendôme; mais, d'un autre côté, les styles normand et de l'Île de

France prennent une plus grande place. Jusqu'au XIIIe siècle, les

clochers normands qui ne sont pas posés sur la croisée des églises

montent de fond, ainsi que les clochers de l'Ouest. Ce sont des tours

carrées renforcées de contre-forts peu saillants, étroites

comparativement à leur hauteur, percées de baies rares dans les

substructions, décorées d'arcatures aveugles sous les beffrois, et

présentant, au sommet, une suite d'étages d'égale hauteur, terminés par

des pyramides carrées.

Les deux beaux clochers de l'église abbatiale de la Trinité à Caen, ceux

de la cathédrale de Bayeux, conservent, malgré les adjonctions et

modifications apportées par le XIIIe siècle, le caractère bien franc du

clocher normand pendant les XIe et XIIe siècles. Nous ne pensons pas que

les clochers normands du commencement du XIIe siècle possédassent des

flèches très-élevées, et le clocher de l'église de Thaon que nous avons

donné ci-dessus est là pour confirmer notre opinion, puisque sa

construction n'est pas antérieure à la fin du XIe siècle. Mais, vers le

milieu de ce siècle, la Normandie devança les provinces françaises en

érigeant, la première, des pyramides d'une excessive acuité sur les

tours carrées des églises. Ce parti fut promptement adopté dans l'Ile de

France, le Maine et l'Anjou; seulement, ces dernières provinces

donnèrent de préférence à leurs flèches une base octogonale.

Nous ne croyons pas nécessaire de donner ici les clochers de l'église de

la Trinité de Caen, qui sont entre les mains de tout le monde. Au point

de vue architectonique, la composition de ces tours, jusqu'à la base des

flèches, dont la construction ne date que du XIII siècle, est assez

médiocre. Leur division en étages d'égale hauteur n'est pas heureuse; il

y a là un défaut de proportion que l'on ne trouve que dans cette

province et sur les bords du Rhin; cependant, comme construction, les

clochers normands sont remarquables; bâtis presque toujours en petits

matériaux parfaitement appareillés, ils ont conservé leur aplomb, malgré

le peu de superficie de la base par rapport à la hauteur. Mais les

Normands n'avaient pas cet instinct des proportions que possédaient à un

haut degré les architectes de l'Ile de France, du Beauvoisis et du

Soissonnais. Toutefois, la hardiesse de leurs constructions, leur

parfaite exécution, l'élévation des flèches, eurent évidemment une

influence sur l'école française proprement dite, et cette influence se

fait sentir dans le vieux clocher de la cathédrale de Chartres.

Celui-ci, comme tous les clochers romans, monte de fond, c'est-à-dire

qu'il porte sur quatre murs pleins. Originairement, il flanquait, ainsi

que la tour voisine, qui ne fut achevée qu'au XVe siècle, un porche, et

précédait le collatéral sud de la nef; il était ainsi détaché de

l'église sur trois côtés [232].

Voici (58) le plan du vieux clocher de la cathédrale de Chartres, au

niveau du rez-de-chaussée. En A est une grande salle voûtée qui

autrefois s'ouvrait sur le porche B, et qui aujourd'hui s'ouvre sur la

première travée de la nef, le pignon de cette nef ayant, au commencement

du XIIIe siècle, été avancé de C en D. Suivant l'habitude des

constructeurs romans (habitude fort sage), l'escalier particulier du

clocher en E est en dehors des murs, et n'affaiblit pas les

constructions. Cet étage inférieur est bâti en matériaux énormes

provenant des carrières de Berchère, qui fournissent un calcaire d'une

dureté et d'une solidité incomparables. La fig. 59 donne l'élévation de

ce clocher [233], dont la hauteur est de 103m,50 de la base au pied de

la croix en fer qui couronne la flèche. C'est ici que l'on reconnaît la

supériorité de cette construction sur celles élevées à la même époque en

Normandie. La division des étages est habilement calculée en raison des

dispositions intérieures et fait paraître la masse du monument plus

grande et plus imposante encore. La salle basse est bien marquée par la

fausse arcature et par le premier bandeau G. Au-dessus est une seconde

salle, plus ouverte, de même hauteur, mais dont les parements extérieurs

et les baies prennent plus de richesse; un second bandeau indique

l'arase de la seconde voûte. Puis vient le beffroi, dont la base repose

sur cette voûte, au niveau H (voy. BEFFROI). L'étage I est plus ouvert

et plus orné que le second étage; il sert de soubassement à la flèche à

laquelle il tient: cette flèche ne commence pas brusquement, mais

s'amorce sur un tambour à base octogone; les triangles, restant libres

entre l'étage carré et le tambour octogone, portent quatre pinacles qui

forment autant de baies. Quatre lucarnes sont percées sur chacune des

faces de l'octogone parallèles aux côtés du carré. Comme à la Trinité de

Vendôme, quatre grands pignons surmontent ces lucarnes et sont eux-mêmes

percés de baies, afin de permettre au son des cloches de s'échapper du

beffroi. Mais ces gâbles empiètent adroitement sur les faces de la

pyramide, de manière à lier les parties verticales avec les surfaces

inclinées; c'est un progrès. À la Trinité de Vendôme on voit que les

étages supérieurs sont encore coupés par des lignes horizontales qui

séparent l'ordonnance inférieure du beffroi de la pyramide, bien que ces

deux parties, n'étant séparées par aucun plancher, ne fassent qu'un

tout. À Chartres, l'architecte a parfaitement fait comprendre que le

beffroi et la pyramide ne sont qu'un étage vide du bas en haut. Une

flèche immense, décorée d'arêtiers sur les angles, de nerfs sur les

faces et d'écailles, comme à Vendôme, termine le clocher.

Il n'est pas besoin de faire ressortir la beauté et la grandeur de cette

composition dans laquelle l'architecte a fait preuve d'une rare

sobriété, où tous les effets sont obtenus non par des ornements, mais

par la juste et savante proportion des diverses parties. La transition

si difficile à établir entre la base carrée et l'octogone de la flèche

est ménagée et conduite avec une adresse qui n'a point été surpassée

dans les monuments analogues. On pourrait peut-être reprocher aux

contre-forts d'angle de la tour carrée de finir trop brusquement sous le

bandeau K; mais, en exécution, ce défaut, apparent sur le dessin

géométral, est complétement détruit à cause de la faible saillie de ces

contre-forts qui ne compte plus à cette hauteur, et par le jeu des

ombres des lucarnes et pinacles qui s'harmonise de la façon la plus

heureuse avec les saillies et les parties ajourées de la souche carrée.

Les trompes qui portent la flèche ne prennent naissance qu'au-dessus des

baies des quatre pinacles, et le plan (60), pris au niveau L, fait voir

avec quelle adresse les constructeurs ont su faire pénétrer l'octogone

dans le carré. Les quatre pinacles d'angle, au lieu de n'être qu'un

ornement comme dans les clochers romans, comme dans le clocher de la

Trinité de Vendôme, sont de véritables contre-forts, bien chargés, qui

reportent le poids des quatre côtés de l'octogone, parallèles aux

diagonales du carré, sur les quatre angles de la tour. Les quatre

pignons couronnant les lucarnes ont aussi leur utilité et sont plus

qu'une simple décoration; ils chargent les quatre faces du tambour

parallèles aux côtés du carré, afin de donner à ces faces de la souche

octogonale une résistance puissante. Le dernier étage (fig. 60) est

aussi léger que possible; les pieds-droits sont minces, et le roulement

de cet étage est parfaitement maintenu par les pinacles formant éperons;

cependant, le dans-oeuvre de la souche de la flèche n'a pas moins de

10m,20 d'un parement à l'autre. L'exécution des détails du clocher vieux

de Chartres répond à cet ensemble grandiose; la construction est traitée

avec un soin particulier, les assises sont parfaitement réglées,

l'appareil très-savant; les profils et la sculpture sont de la plus

grande beauté; sur aucun point on ne trouve l'architecte en faute, on ne

peut constater de ces négligences si fréquentes dans les constructions

élevées un demi-siècle plus tard. Tout est prévu, calculé, rien n'est

livré au hasard; les écoulements d'eau sont simplement disposés. Aussi

le clocher vieux de Chartres, bien qu'il soit de cinquante ans plus

ancien que le reste de la cathédrale, et qu'il ait subi l'épreuve de

deux incendies, sera encore debout quand l'église tombera en ruine. Il

dut être bâti de 1140 à 1170, et la beauté de sa construction contraste

avec la négligence et la grossièreté de celle de l'église. L'école du

XIIe siècle en France, au point de vue de l'exécution, ne fut jamais

dépassée et fut rarement égalée par celle du XIIIe, malgré les progrès

scientifiques qui se développèrent chez cette dernière; mais nous

expliquons les causes de ce fait au mot CATHÉDRALE.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 28 / 40 段