L'élévation géométrale de ce clocher (37) fait voir sa décoration

extérieure, mélange des traditions romanes des provinces de l'Ouest et

de la nouvelle architecture française de cette époque. Comme dans

l'Ouest, les angles sont encore flanqués de colonnes engagées, et la

décoration ogivale n'est ici qu'une concession au goût du temps, qui

n'est guère motivé par la construction, encore toute romane. La flèche à

base octogone, sur cette tour carrée, est elle-même aussi le résultat

d'une influence étrangère aux traditions locales, et les trompillons

portent fort maladroitement sur les colonnes accouplées des baies

supérieures. Un petit escalier, circulaire à la base et octogone au

sommet, détaché de la masse de la tour et montant de fond, donne accès à

l'étage inférieur du beffroi.

Nous donnons (38) un détail des baies de cet étage inférieur avec leurs

ajours percés dans des dalles de champ. Par le fait, les grandes

archivoltes ogives des deux étages ne sont qu'une décoration et ne

jouent aucun rôle au point de vue de la construction. L'architecte, en

faisant cette concession aux formes nouvelles, avait compris que ces

arcs, s'ils eussent fait parpaing, auraient eu pour effet de pousser les

angles de la tour en dehors, et, adoptant une décoration d'un caractère

déjà gothique, il conservait prudemment son système de construction

roman. Il faut signaler, dans le clocher de Saint-Menoux, un progrès;

c'est que ce clocher est assez bien combiné pour le placement d'un

beffroi en charpente portant des cloches à son sommet. Les bois sont

suffisamment aérés par les ajours des fenêtres basses, sans risquer

d'être mouillés, et l'étage supérieur laisse librement passer le son des

cloches. Dans la plupart des clochers romans, on reconnaît bien plutôt

un désir d'élever une tour que la satisfaction d'un besoin particulier;

les clochers à base octogone, si fréquents dans les provinces de l'Est,

se prêtent mal au placement des beffrois en bois qui ne peuvent, être

inscrits que dans un carré; leurs étages superposés, également ajourés,

ne permettent pas aux vibrations des cloches de se développer dans toute

leur intensité; la combinaison adoptée dans la construction du clocher

de Saint-Menoux est la meilleure, en ce qu'elle ne donne qu'un étage

d'ouïes très-ouvertes près de la pyramide, dont la concavité de pierre

est très-favorable à la répercussion des vibrations des cloches.

Cependant, dans tous les clochers précédents, non plus que dans celui de

Saint-Menoux, on ne voit pas que les architectes se soient préoccupés de

placer des _abat-vents_ ou _abat-sons_, destinés à garantir les

charpentes des beffrois contre la pluie chassée par le vent. Ces

charpentes, au moins dans l'étage supérieur, restaient à l'air libre,

étaient recouvertes de plomb, ou seulement peintes. La neige ou les eaux

pluviales qui s'introduisaient dans la tour étaient recueillies sur un

dallage inférieur en pente, munie de caniveaux et de gargouilles. Mais

nous aurons l'occasion de revenir sur ce détail important.

Les clochers centrals carrés persistent donc assez tard dans certaines

provinces du centre; on les retrouve le long du cours de la Marne.

Pendant que, dans le village de Vernouillet, sur la Seine, on

construisait le joli clocher que nous avons donné ci-dessus, sur la

Marne, à Dormans, on élevait un clocher qui conservait encore la forme

traditionnelle des clochers des provinces du centre, bien que les

détails en soient déjà complétement gothiques. L'église de Dormans est

petite et ses transsepts sont moins larges que le vaisseau de la nef et

du choeur. L'intersection de la croisée donnait donc un plan barlong.

C'est sur cette base qu'on éleva un clocher central, dont nous

présentons le plan (39). Pour une petite église, le plan barlong se

prêtait mieux que le plan carré au placement des cloches; celles-ci

étant mises en mouvement demandaient plus d'espace dans le sens de leur

volée que dans l'autre.

Dans l'élévation perspective du clocher central de Dormans (40), sauf un

soubassement pris dans la hauteur des combles, il n'y a qu'un étage

complétement à jour. Le couronnement de ce clocher se compose

aujourd'hui de quatre pignons ou gâbles d'égale hauteur, mais à bases

inégales, et de deux combles se pénétrant avec quatre gargouilles à la

chute des noues. Mais ce couronnement date du XVe siècle. Nous sommes

disposés à croire que, dans l'origine, l'étage à jour était terminé par

des gâbles d'inégale hauteur, ainsi que le fait voir notre figure et

conformément à certains exemples de clochers romans de la Champagne.

Nous avons dû, jusqu'à présent, n'indiquer les clochers centrals des

églises normandes que pour mémoire, non que ces clochers n'aient eu une

grande importance, mais parce qu'ils offrent, ainsi que nous l'avons dit

au commencement de cet article, une disposition toute particulière et

qu'ils sont bien plutôt des lanternes destinées à donner de la lumière

et de l'élévation au centre des églises que des clochers proprement

dits. En effet, les clochers centrals normands antérieurs au XIIIe

siècle qui existent encore, comme celui de Saint-Georges de Bocherville,

comme les restes de celui de l'église abbatiale de Jumiéges, quoique

fort élevés au-dessus du pavé de l'église, ne donnent, pour le placement

des cloches, qu'un étage assez bas, sorte de loge coiffée d'une immense

charpente recouverte de plomb ou d'ardoise. Le clocher de l'église de

Saint-Georges de Bocherville, le plus complet peut-être de tous, et dont

la largeur hors oeuvre est de 11m,00, ne possède qu'un étage supérieur

destiné aux cloches, ayant 4m,00 de hauteur. Le reste de la tour en

contrebas forme lanterne au centre de la croisée. Sur l'étage du beffroi

s'élève une flèche en charpente ayant 27m,00 de hauteur, passant du

carré à l'octogone au moyen de coyaux sur les diagonales. Chacune des

faces de l'étage du beffroi est percée de trois baies cintrées divisées

par une colonnette. Ce clocher ayant, comme oeuvre de charpenterie, une

grande importance, nous l'avons rangé parmi les flèches (voyez ce mot).

Le clocher central de l'abbaye de Fécamp présente une disposition

analogue; celui de l'abbaye aux hommes, à Caen, ne conserve plus que sa

lanterne du XIIe siècle, terminée par un pavillon octogone du XIIIe

siècle; le clocher central de la cathédrale de Rouen présente de même

une lanterne à deux étages, du XIIIe siècle, au-dessus de laquelle

s'élève une tour des XVe et XVIe siècles, qui, avant le dernier

incendie, était couronnée par une flèche en charpente recouverte de

plomb, élevée au commencement du XVIIe siècle.

Quelle que soit l'apparence des grandes tours centrales des églises de

Normandie, elles n'ont pas, à proprement parler, le caractère de

véritables clochers, ou du moins ce qui nous en reste, d'une époque

très-postérieure à la période romane, ne nous offre pas de ces exemples

complets tels que nous en trouvons dans les autres provinces qui

composent la France de nos jours.

Il nous faut revenir aux clochers de façades, latéraux, isolés, portant

de fond, et enfin à ceux qui s'élèvent sur les collatéraux des églises.

Ceux-ci présentent plus de variétés encore, s'il est possible, que les

clochers centrals. Les architectes, n'étant plus soumis à un programme

invariable, savoir de poser une tour sur quatre piles isolées et quatre

arcs doubleaux, pouvaient se livrer plus aisément aux conceptions les

plus étendues et les plus hardies. Nous avons dit, en commençant cet

article, que ces clochers servaient de défense dans l'origine, qu'ils

conservaient ainsi tous les caractères d'une tour fortifiée, et qu'ils

étaient généralement ou isolés ou posés sur le porche occidental des

églises. En cas de siége, les remparts des villes étant forcés, ces

clochers servaient souvent d'asile aux défenseurs, comme les donjons des

châteaux. En 1105, Robert Fitz-Haimon, assiégé dans Bayeux par les

soldats du duc de Normandie, se réfugie dans la tour de la cathédrale:

Robert s'embati el mostier,

Sus en la tor très k'ol clochier,

Maiz il n'i pout'gaires atendre;

Volsit u non l'estut (lui fallut) descendre,

Kar li feu i fu aportez,

Dunc li mostier fu alumez[222].

Les assiégeants mettent le feu à l'église pour forcer ce capitaine de

renoncer à la défense. On considérait donc, dans certaines circonstances

critiques, les clochers des églises comme des forteresses, et leur

emploi comme beffroi n'était parfois qu'accessoire. Aussi, tous les

clochers de façades antérieurs au XIIIe siècle conservent un aspect de

tour de défense; au moins dans leur partie inférieure; ou bien il est

arrivé, comme à Moissac par exemple, que, bâtis en forme de porche

ouvert, surmonté d'étages à jour, ils ont été revêtus de crénelages,

comme d'une chemise extérieure.

Parmi les plus anciens clochers couvrant toute la surface occupée par

porche, il faut citer celui de l'église abbatiale de

Saint-Benoît-sur-Loire, qui date du XIe siècle. Nous avons vu que le

clocher primitif de la cathédrale de Limoges et celui de la cathédrale

du Puy donnent en plan quatre colonnes intérieures isolées, destinées à

porter l'étage supérieur en retraite sur les étages inférieurs. Le

clocher-porche de l'église de Saint-Benoît-sur-Loire présente la même

disposition; mais ici les quatre piles intérieures et les piles

extérieures forment un quinconce régulier, et tout le clocher devait se

trouver supporté par le mur-pignon de la nef, par les huit piles

extérieures et les quatre piles intérieures. Ce clocher n'ayant qu'un

étage bâti sut le même plan au-dessus du porche, nous ne pouvons

reconnaître si les quatre piles intérieures étaient destinées à porter

les étages supérieurs du clocher, le beffroi, ou si les piles

extérieures devaient monter de fond jusqu'au comble; cette dernière

hypothèse est la moins probable, car si on l'admettait, il faudrait

supposer à ce clocher une hauteur énorme en raison de la surface

couverte par son plan inférieur. Nous penchons à croire que les quatre

piles intérieures étaient seules destinées à porter le beffroi, l'étage

à jour contenant les cloches, et que l'enveloppe extérieure devait

recevoir une terrasse de laquelle on pouvait se défendre au loin contre

des assaillants qui eussent voulu s'emparer du monastère. Des figures

sont nécessaires pour faire comprendre ce que nous disons ici.

Voici donc (41) le plan du rez-de-chaussée du clocher de

Saint-Benoît-sur-Loire, ou plutôt du porche, et (42) son élévation

géométrale latérale; les constructions ont été arrêtées au niveau A; et

de l'extrados des arcs supérieurs à ce niveau A, le mur ancien n'a plus

qu'une épaisseur de 0,60 c. Donc, on ne projetait pas d'élever ce mur à

une grande hauteur; ce n'est plus qu'un mur de défense, l'épaisseur d'un

crénelage ordinaire. Toute la partie de notre fig. 42 comprise entre le

niveau A et le sommet n'a jamais été construite; c'est celle qui,

portant sur les quatre piles intérieures, devait, suivant notre

hypothèse, renfermer les cloches. Nos lecteurs voudront bien ne pas

prendre notre restauration autrement que comme une probabilité [223].

Cependant ce quinconce de piles, adopté pour le plan du rez-de-chaussée

de quelques anciens clochers, n'était pas toujours destiné à porter de

fond l'étage supérieur en retraite. Nous en avons une preuve,

remarquable d'ailleurs, dans la construction du clocher de l'église de

Lesterps (Charente). À rez-de-chaussée, le clocher de Lesterps, bâti

vers le commencement du XIIe siècle, présente à peu près la même

disposition que celui de Saint-Benoît-sur-Loire, si ce n'est que trois

berceaux portés sur des archivoltes remplacent les voûtes d'arêtes

romaines adoptées à Saint-Benoît. Au-dessus du rez-de-chaussée s'élève

une belle et grande salle voûtée en calotte cintrée sur un plan

octogonal, obtenu au moyen de trompes posées sur les angles du carré. Un

second étage offre la même disposition dans des dimensions plus

restreintes. La fig. 43 donne l'élévation occidentale de ce clocher, et

(44) la coupe prise suivant l'axe du porche perpendiculaire à la

façade[224]; en A est la porte de la nef. Un troisième étage B est

amorcé, mais n'a pas été achevé ou a été détruit. Nous en sommes donc

ici, comme à Saint-Benoît, réduits aux conjectures relativement au

couronnement de ce clocher. Il est certain qu'un troisième étage, percé

de baies jumelles sur chacune des faces, était interposé entre la flèche

et le second étage, et qu'en ajoutant la hauteur probable de l'étage

supérieur et de la flèche aux parties existantes, on obtiendrait, du

pavé au sommet de la pyramide, une hauteur de soixante mètres environ.

Le faîtage du comble de la nef de l'église étant en D, il est

vraisemblable que les cloches devaient être placées dans l'étage C,

d'autant qu'il existe une lunette dans la voûte du premier étage

destinée au passage des cordes nécessaires pour les mettre en branle;

dans ce cas, le troisième étage B ne servait que de guette. Le clocher

de l'église de Lesterps a, comparativement à la nef avec bas-côtés qu'il

précède, une importance énorme; il est à lui seul tout un monument, un

donjon élevé dans le but d'imposer par sa masse et de découvrir la

campagne au loin. L'escalier adossé à l'angle nord-est ne monte

cependant qu'au premier étage, et nous ne savons comment les

constructeurs entendaient parvenir aux étages supérieurs. Il est

difficile de savoir aujourd'hui à quoi pouvait être utilisée la belle

salle du premier; elle s'ouvre sur une tribune E donnant dans la nef.

Cette construction est fort belle, bien pondérée; les porte-à-faux sont

évités avec soin, bien que les étages soient en retraite les uns sur les

autres, ainsi que le démontre la coupe (fig. 44). L'influence des deux

écoles du Périgord se fait sentir encore dans cette bâtisse colossale,

admirablement traitée. Pour compléter le clocher du porche de l'église

de Lesterps, il faut aller chercher des exemples dans des monuments

analogues et soumis aux mêmes influences. Or, nous avons donné le

clocher posé sur la nef de l'église haute de Loches (ancienne

collégiale); son couronnement (fig. 27) peut servir à compléter le

clocher de Lesterps.

Si les clochers-porches des églises de l'Ile de France ont pu être

employés à la défense, il ne paraît pas qu'ils aient jamais eu, comme

surface et hauteur, une importance égale à ceux des provinces de l'ouest

et du centre. Les nefs des églises de l'Ile de France et des provinces

voisines étaient assez étroites généralement, et les clochers-porches ne

débordaient pas sur les bas-côtés. La base du vieux clocher de l'église

abbatiale de Saint-Germain-des-Prés à Paris, celle du clocher de la

collégiale de Poissy, n'occupent guère qu'une superficie en carré, de

cinq à huit mètres de côté. Mais c'est que, pendant la période

carlovingienne, les provinces de l'ouest et celles qui bordaient la

Loire étaient beaucoup plus riches que les provinces voisines de la

Seine, de l'Oise et de la Marne; elles faisaient un commerce très

étendu; elles étaient industrieuses, possédaient le territoire le plus

fertile. Ce n'est guère qu'à la fin du XIIe siècle, lorsque la monarchie

française prend un ascendant réel, que l'Ile de France s'enrichit et

élève à son tour des monuments plus vastes que ceux de la Loire, du

Poitou, du Périgord et de la Saintonge. Cependant on voit apparaître,

dans les provinces proprement françaises, dès le commencement du XIIe

siècle, un style d'architecture qui ne le cède en rien au style adopté

dans l'ouest et le centre. Ce n'est pas par des dimensions

extraordinaires et des constructions colossales que cette architecture

se fait remarquer, mais par une entente des proportions, une exécution

fine et sobre, des dispositions heureuses et hardies déjà. Les clochers

fournissaient aux architectes un programme qui exigeait toute leur

science et qui se prêtait au développement de leur imagination

naturelle; car ce programme, beaucoup moins circonscrit que celui des

autres parties des édifices religieux, civils ou militaires, permettait

l'emploi de formes neuves, ouvrait un vaste champ aux artistes doués

d'une imagination vive. L'étendue que nous sommes obligés de donner à

cet article indique assez combien les constructeurs du moyen âge ont,

suivant les traditions importées ou locales, et suivant leur propre

génie, été entraînés à varier à l'infini les formes qu'ils donnaient à

des monuments qui n'étaient pas seulement le résultat d'un besoin

impérieux, mais bien plutôt une oeuvre d'art. Aussi les clochers

sont-ils la pierre de touche de l'imagination des architectes pendant le

moyen âge.

L'école occidentale ne sort guère des types admis vers le commencement

du XIe siècle; elle arrive promptement à un développement complet et

cesse de progresser vers le milieu du XIIe siècle; elle meurt avec

l'architecture romane. L'école orientale, celle dont le siége est sur

les bords du Rhin, est frappée de stérilité dès ses premiers essais;

elle ne fait que reproduire à l'infini les premiers types; l'imagination

fait complétement défaut à ses artistes; on ne peut saisir un progrès

réel dans la conception des clochers rhénans, et les plus beaux, les

mieux entendus sont peut-être les plus anciens. En France, au contraire,

c'est-à-dire dans le domaine royal, le clocher roman se dépouille

successivement, pendant le cours du XIIe siècle, de ses formes

traditionnelles, et crée, à la fin de ce siècle, par une suite de

tentatives qui indiquent l'effort heureux d'artistes pleins

d'imagination et de sens, des conceptions de la plus grande beauté. Des

modestes clochers carrés, de la fin du XIe siècle, bâtis sur les bords

de la Seine, de l'Oise et de l'Eure, au clocher vieux de la cathédrale

de Chartres, il n'y a que cinquante années d'intervalle; et, au point de

vue de l'art, quel progrès immense! Nous allons essayer de suivre pas à

pas la marche de ce progrès; car si l'architecture gothique est née dans

ces contrées, c'est dans l'exécution de ses clochers qu'elle fait

ressortir particulièrement ses ressources et la prodigieuse fertilité

d'imagination de ses artistes, en même temps que leur science et leur

goût.

Nous prendrons d'abord, comme un des types les plus complets des

clochers français, le clocher-porche de l'église de Morienval (Oise),

bâti à la fin du XIe siècle. Sa base est celle des clochers

carlovingiens de Saint-Germain-des-Prés et de Poissy [225]. Cette base,

non compris la saillie des contre-forts, n'a que six mètres hors oeuvre

en carré. Suivant l'usage alors adopté, elle s'élève pleine, sauf les

arcades du porche, jusqu'à la hauteur de la corniche de la nef. À partir

de ce niveau A, est un premier étage percé d'une double arcature sur

chaque face, puis un deuxième étage, également à jour, qui sert de

beffroi.

Voici (45) une élévation géométrale de ce clocher, qui dut être couronné

primitivement par une pyramide en pierre à quatre pans; car il ne paraît

pas que l'on ait couvert les clochers avant le XIIIe siècle, si ce n'est

peut-être en Normandie et dans les Flandres, par des combles en

charpente [226]. On sent déjà, dans cette construction si simple, le

cachet d'un artiste de goût. Les contre-forts qui renforcent les angles

de la partie inférieure s'arrêtent à la hauteur convenable pour laisser

le beffroi se détacher sur un socle carré. L'étage du beffroi lui-même

est rendu plus élégant par des colonnettes d'angle engagées qui rompent

la sécheresse des vives arêtes. Le petit ordre qui supporte les

archivoltes des baies supérieures est d'une proportion heureuse, et le

plan des piles est léger et solide (fig. 46). La corniche de

couronnement, composée d'une tablette portée par des corbeaux sculptés,

est fine et riche à peu de frais. Quoique très-simple de la base au

sommet, cette construction ménage cependant ses effets avec adresse,

réservant la sculpture pour les parties supérieures, n'abandonnant rien

au caprice; elle n'emploie que des matériaux de petite dimension, et

laisse aux cloches les plus grands vides possibles. Ce qui fait supposer

que le clocher-porche de l'église de Morienval était primitivement

terminé par une pyramide en pierre à base carrée, c'est que, dans la

même église, les deux autres clochers qui flanquent le choeur,

conformément aux habitudes de cette époque [227], sont couverts par des

pavillons en maçonnerie, ainsi que l'indique la fig.47.

Mais, vers le commencement du XIIe siècle, on cessa, dans les nouveaux

plans des églises bâties à cette époque, d'élever des clochers sur les

porches; c'était là un reste des traditions des temps désastreux de

l'invasion normande; les raisons qui avaient fait élever ces clochers ne

subsistaient plus. Les clochers ainsi plantés bouchaient les jours que

l'on pouvait prendre dans les pignons occidentaux; ils forçaient de

faire des porches étroits; ils gênaient l'entrée de la nef, et il

fallait, pour sonner les cloches, monter au premier étage, car les

sonneurs ne pouvaient se tenir sous le porche et embarrasser ainsi le

passage des fidèles. Les religieux dans les abbayes, comme les

desservants dans les paroisses, préféraient avoir des clochers près du

sanctuaire, et si on en élevait sur les façades, c'était latéralement,

communiquant avec les bas-côtés, de manière à laisser l'entrée de

l'église parfaitement libre (voy. ÉGLISE). Par un besoin de symétrie

fort naturel, si l'on bâtissait les clochers à côté de la façade ou sur

les flancs des sanctuaires, au lieu d'un seul clocher on en élevait

souvent deux, et, loin de leur conserver l'aspect traditionnel d'une

tour de défense, on cherchait au contraire à les rendre élégants, afin

que leur masse n'écrasât pas en apparence les constructions de l'église.

Cependant on n'osa pas tout d'abord les planter à cheval sur les

bas-côtés, et les supporter en partie sur la première pile isolée des

collatéraux. Ils montaient de fond; leur rez-de-chaussée formait une

petite salle servant de baptistère ou de chapelle des morts, s'ils

étaient posés proche de la façade occidentale, ou tenait lieu de

sacristie et de trésor, s'ils étaient bâtis proche du sanctuaire.

Les grandes églises abbatiales, ou les paroisses fort importantes,

élevaient souvent deux clochers des deux côtés de la façade et deux

autres près du sanctuaire; mais les petites églises des XIe et XIIe

siècles, ne pouvant avoir qu'un clocher, le bâtissaient de préférence

près du choeur. Dans l'Île de France et le Beauvoisis, cette disposition

est assez fréquente et s'accordait parfaitement avec les nécessités du

culte. Le village de Nesle, près l'Île-Adam (Oise), a conservé une

charmante église dont la construction remonte aux dernières années du

XIIe siècle, et qui s'est accolée à un clocher plus ancien (premières

années du XIIe), de manière à placer ce clocher sur le flanc méridional

du choeur. Cette église est dépourvue de transsepts, et le clocher s'est

trouvé englobé dans le collatéral; il devait être primitivement détaché,

et bâti probablement le long d'une église à une seule nef. Le clocher de

l'église de Nesle est un des mieux conçus et des mieux bâtis parmi les

nombreux exemples fournis par cette province et cette époque, la plus

fertile en beaux clochers.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 27 / 40 段