extérieure, mélange des traditions romanes des provinces de l'Ouest et
de la nouvelle architecture française de cette époque. Comme dans
l'Ouest, les angles sont encore flanqués de colonnes engagées, et la
décoration ogivale n'est ici qu'une concession au goût du temps, qui
n'est guère motivé par la construction, encore toute romane. La flèche à
base octogone, sur cette tour carrée, est elle-même aussi le résultat
d'une influence étrangère aux traditions locales, et les trompillons
portent fort maladroitement sur les colonnes accouplées des baies
supérieures. Un petit escalier, circulaire à la base et octogone au
sommet, détaché de la masse de la tour et montant de fond, donne accès à
l'étage inférieur du beffroi.
Nous donnons (38) un détail des baies de cet étage inférieur avec leurs
ajours percés dans des dalles de champ. Par le fait, les grandes
archivoltes ogives des deux étages ne sont qu'une décoration et ne
jouent aucun rôle au point de vue de la construction. L'architecte, en
faisant cette concession aux formes nouvelles, avait compris que ces
arcs, s'ils eussent fait parpaing, auraient eu pour effet de pousser les
angles de la tour en dehors, et, adoptant une décoration d'un caractère
déjà gothique, il conservait prudemment son système de construction
roman. Il faut signaler, dans le clocher de Saint-Menoux, un progrès;
c'est que ce clocher est assez bien combiné pour le placement d'un
beffroi en charpente portant des cloches à son sommet. Les bois sont
suffisamment aérés par les ajours des fenêtres basses, sans risquer
d'être mouillés, et l'étage supérieur laisse librement passer le son des
cloches. Dans la plupart des clochers romans, on reconnaît bien plutôt
un désir d'élever une tour que la satisfaction d'un besoin particulier;
les clochers à base octogone, si fréquents dans les provinces de l'Est,
se prêtent mal au placement des beffrois en bois qui ne peuvent, être
inscrits que dans un carré; leurs étages superposés, également ajourés,
ne permettent pas aux vibrations des cloches de se développer dans toute
leur intensité; la combinaison adoptée dans la construction du clocher
de Saint-Menoux est la meilleure, en ce qu'elle ne donne qu'un étage
d'ouïes très-ouvertes près de la pyramide, dont la concavité de pierre
est très-favorable à la répercussion des vibrations des cloches.
Cependant, dans tous les clochers précédents, non plus que dans celui de
Saint-Menoux, on ne voit pas que les architectes se soient préoccupés de
placer des _abat-vents_ ou _abat-sons_, destinés à garantir les
charpentes des beffrois contre la pluie chassée par le vent. Ces
charpentes, au moins dans l'étage supérieur, restaient à l'air libre,
étaient recouvertes de plomb, ou seulement peintes. La neige ou les eaux
pluviales qui s'introduisaient dans la tour étaient recueillies sur un
dallage inférieur en pente, munie de caniveaux et de gargouilles. Mais
nous aurons l'occasion de revenir sur ce détail important.
Les clochers centrals carrés persistent donc assez tard dans certaines
provinces du centre; on les retrouve le long du cours de la Marne.
Pendant que, dans le village de Vernouillet, sur la Seine, on
construisait le joli clocher que nous avons donné ci-dessus, sur la
Marne, à Dormans, on élevait un clocher qui conservait encore la forme
traditionnelle des clochers des provinces du centre, bien que les
détails en soient déjà complétement gothiques. L'église de Dormans est
petite et ses transsepts sont moins larges que le vaisseau de la nef et
du choeur. L'intersection de la croisée donnait donc un plan barlong.
C'est sur cette base qu'on éleva un clocher central, dont nous
présentons le plan (39). Pour une petite église, le plan barlong se
prêtait mieux que le plan carré au placement des cloches; celles-ci
étant mises en mouvement demandaient plus d'espace dans le sens de leur
volée que dans l'autre.
Dans l'élévation perspective du clocher central de Dormans (40), sauf un
soubassement pris dans la hauteur des combles, il n'y a qu'un étage
complétement à jour. Le couronnement de ce clocher se compose
aujourd'hui de quatre pignons ou gâbles d'égale hauteur, mais à bases
inégales, et de deux combles se pénétrant avec quatre gargouilles à la
chute des noues. Mais ce couronnement date du XVe siècle. Nous sommes
disposés à croire que, dans l'origine, l'étage à jour était terminé par
des gâbles d'inégale hauteur, ainsi que le fait voir notre figure et
conformément à certains exemples de clochers romans de la Champagne.
Nous avons dû, jusqu'à présent, n'indiquer les clochers centrals des
églises normandes que pour mémoire, non que ces clochers n'aient eu une
grande importance, mais parce qu'ils offrent, ainsi que nous l'avons dit
au commencement de cet article, une disposition toute particulière et
qu'ils sont bien plutôt des lanternes destinées à donner de la lumière
et de l'élévation au centre des églises que des clochers proprement
dits. En effet, les clochers centrals normands antérieurs au XIIIe
siècle qui existent encore, comme celui de Saint-Georges de Bocherville,
comme les restes de celui de l'église abbatiale de Jumiéges, quoique
fort élevés au-dessus du pavé de l'église, ne donnent, pour le placement
des cloches, qu'un étage assez bas, sorte de loge coiffée d'une immense
charpente recouverte de plomb ou d'ardoise. Le clocher de l'église de
Saint-Georges de Bocherville, le plus complet peut-être de tous, et dont
la largeur hors oeuvre est de 11m,00, ne possède qu'un étage supérieur
destiné aux cloches, ayant 4m,00 de hauteur. Le reste de la tour en
contrebas forme lanterne au centre de la croisée. Sur l'étage du beffroi
s'élève une flèche en charpente ayant 27m,00 de hauteur, passant du
carré à l'octogone au moyen de coyaux sur les diagonales. Chacune des
faces de l'étage du beffroi est percée de trois baies cintrées divisées
par une colonnette. Ce clocher ayant, comme oeuvre de charpenterie, une
grande importance, nous l'avons rangé parmi les flèches (voyez ce mot).
Le clocher central de l'abbaye de Fécamp présente une disposition
analogue; celui de l'abbaye aux hommes, à Caen, ne conserve plus que sa
lanterne du XIIe siècle, terminée par un pavillon octogone du XIIIe
siècle; le clocher central de la cathédrale de Rouen présente de même
une lanterne à deux étages, du XIIIe siècle, au-dessus de laquelle
s'élève une tour des XVe et XVIe siècles, qui, avant le dernier
incendie, était couronnée par une flèche en charpente recouverte de
plomb, élevée au commencement du XVIIe siècle.
Quelle que soit l'apparence des grandes tours centrales des églises de
Normandie, elles n'ont pas, à proprement parler, le caractère de
véritables clochers, ou du moins ce qui nous en reste, d'une époque
très-postérieure à la période romane, ne nous offre pas de ces exemples
complets tels que nous en trouvons dans les autres provinces qui
composent la France de nos jours.
Il nous faut revenir aux clochers de façades, latéraux, isolés, portant
de fond, et enfin à ceux qui s'élèvent sur les collatéraux des églises.
Ceux-ci présentent plus de variétés encore, s'il est possible, que les
clochers centrals. Les architectes, n'étant plus soumis à un programme
invariable, savoir de poser une tour sur quatre piles isolées et quatre
arcs doubleaux, pouvaient se livrer plus aisément aux conceptions les
plus étendues et les plus hardies. Nous avons dit, en commençant cet
article, que ces clochers servaient de défense dans l'origine, qu'ils
conservaient ainsi tous les caractères d'une tour fortifiée, et qu'ils
étaient généralement ou isolés ou posés sur le porche occidental des
églises. En cas de siége, les remparts des villes étant forcés, ces
clochers servaient souvent d'asile aux défenseurs, comme les donjons des
châteaux. En 1105, Robert Fitz-Haimon, assiégé dans Bayeux par les
soldats du duc de Normandie, se réfugie dans la tour de la cathédrale:
Robert s'embati el mostier,
Sus en la tor très k'ol clochier,
Maiz il n'i pout'gaires atendre;
Volsit u non l'estut (lui fallut) descendre,
Kar li feu i fu aportez,
Dunc li mostier fu alumez[222].
Les assiégeants mettent le feu à l'église pour forcer ce capitaine de
renoncer à la défense. On considérait donc, dans certaines circonstances
critiques, les clochers des églises comme des forteresses, et leur
emploi comme beffroi n'était parfois qu'accessoire. Aussi, tous les
clochers de façades antérieurs au XIIIe siècle conservent un aspect de
tour de défense; au moins dans leur partie inférieure; ou bien il est
arrivé, comme à Moissac par exemple, que, bâtis en forme de porche
ouvert, surmonté d'étages à jour, ils ont été revêtus de crénelages,
comme d'une chemise extérieure.
Parmi les plus anciens clochers couvrant toute la surface occupée par
porche, il faut citer celui de l'église abbatiale de
Saint-Benoît-sur-Loire, qui date du XIe siècle. Nous avons vu que le
clocher primitif de la cathédrale de Limoges et celui de la cathédrale
du Puy donnent en plan quatre colonnes intérieures isolées, destinées à
porter l'étage supérieur en retraite sur les étages inférieurs. Le
clocher-porche de l'église de Saint-Benoît-sur-Loire présente la même
disposition; mais ici les quatre piles intérieures et les piles
extérieures forment un quinconce régulier, et tout le clocher devait se
trouver supporté par le mur-pignon de la nef, par les huit piles
extérieures et les quatre piles intérieures. Ce clocher n'ayant qu'un
étage bâti sut le même plan au-dessus du porche, nous ne pouvons
reconnaître si les quatre piles intérieures étaient destinées à porter
les étages supérieurs du clocher, le beffroi, ou si les piles
extérieures devaient monter de fond jusqu'au comble; cette dernière
hypothèse est la moins probable, car si on l'admettait, il faudrait
supposer à ce clocher une hauteur énorme en raison de la surface
couverte par son plan inférieur. Nous penchons à croire que les quatre
piles intérieures étaient seules destinées à porter le beffroi, l'étage
à jour contenant les cloches, et que l'enveloppe extérieure devait
recevoir une terrasse de laquelle on pouvait se défendre au loin contre
des assaillants qui eussent voulu s'emparer du monastère. Des figures
sont nécessaires pour faire comprendre ce que nous disons ici.
Voici donc (41) le plan du rez-de-chaussée du clocher de
Saint-Benoît-sur-Loire, ou plutôt du porche, et (42) son élévation
géométrale latérale; les constructions ont été arrêtées au niveau A; et
de l'extrados des arcs supérieurs à ce niveau A, le mur ancien n'a plus
qu'une épaisseur de 0,60 c. Donc, on ne projetait pas d'élever ce mur à
une grande hauteur; ce n'est plus qu'un mur de défense, l'épaisseur d'un
crénelage ordinaire. Toute la partie de notre fig. 42 comprise entre le
niveau A et le sommet n'a jamais été construite; c'est celle qui,
portant sur les quatre piles intérieures, devait, suivant notre
hypothèse, renfermer les cloches. Nos lecteurs voudront bien ne pas
prendre notre restauration autrement que comme une probabilité [223].
Cependant ce quinconce de piles, adopté pour le plan du rez-de-chaussée
de quelques anciens clochers, n'était pas toujours destiné à porter de
fond l'étage supérieur en retraite. Nous en avons une preuve,
remarquable d'ailleurs, dans la construction du clocher de l'église de
Lesterps (Charente). À rez-de-chaussée, le clocher de Lesterps, bâti
vers le commencement du XIIe siècle, présente à peu près la même
disposition que celui de Saint-Benoît-sur-Loire, si ce n'est que trois
berceaux portés sur des archivoltes remplacent les voûtes d'arêtes
romaines adoptées à Saint-Benoît. Au-dessus du rez-de-chaussée s'élève
une belle et grande salle voûtée en calotte cintrée sur un plan
octogonal, obtenu au moyen de trompes posées sur les angles du carré. Un
second étage offre la même disposition dans des dimensions plus
restreintes. La fig. 43 donne l'élévation occidentale de ce clocher, et
(44) la coupe prise suivant l'axe du porche perpendiculaire à la
façade[224]; en A est la porte de la nef. Un troisième étage B est
amorcé, mais n'a pas été achevé ou a été détruit. Nous en sommes donc
ici, comme à Saint-Benoît, réduits aux conjectures relativement au
couronnement de ce clocher. Il est certain qu'un troisième étage, percé
de baies jumelles sur chacune des faces, était interposé entre la flèche
et le second étage, et qu'en ajoutant la hauteur probable de l'étage
supérieur et de la flèche aux parties existantes, on obtiendrait, du
pavé au sommet de la pyramide, une hauteur de soixante mètres environ.
Le faîtage du comble de la nef de l'église étant en D, il est
vraisemblable que les cloches devaient être placées dans l'étage C,
d'autant qu'il existe une lunette dans la voûte du premier étage
destinée au passage des cordes nécessaires pour les mettre en branle;
dans ce cas, le troisième étage B ne servait que de guette. Le clocher
de l'église de Lesterps a, comparativement à la nef avec bas-côtés qu'il
précède, une importance énorme; il est à lui seul tout un monument, un
donjon élevé dans le but d'imposer par sa masse et de découvrir la
campagne au loin. L'escalier adossé à l'angle nord-est ne monte
cependant qu'au premier étage, et nous ne savons comment les
constructeurs entendaient parvenir aux étages supérieurs. Il est
difficile de savoir aujourd'hui à quoi pouvait être utilisée la belle
salle du premier; elle s'ouvre sur une tribune E donnant dans la nef.
Cette construction est fort belle, bien pondérée; les porte-à-faux sont
évités avec soin, bien que les étages soient en retraite les uns sur les
autres, ainsi que le démontre la coupe (fig. 44). L'influence des deux
écoles du Périgord se fait sentir encore dans cette bâtisse colossale,
admirablement traitée. Pour compléter le clocher du porche de l'église
de Lesterps, il faut aller chercher des exemples dans des monuments
analogues et soumis aux mêmes influences. Or, nous avons donné le
clocher posé sur la nef de l'église haute de Loches (ancienne
collégiale); son couronnement (fig. 27) peut servir à compléter le
clocher de Lesterps.
Si les clochers-porches des églises de l'Ile de France ont pu être
employés à la défense, il ne paraît pas qu'ils aient jamais eu, comme
surface et hauteur, une importance égale à ceux des provinces de l'ouest
et du centre. Les nefs des églises de l'Ile de France et des provinces
voisines étaient assez étroites généralement, et les clochers-porches ne
débordaient pas sur les bas-côtés. La base du vieux clocher de l'église
abbatiale de Saint-Germain-des-Prés à Paris, celle du clocher de la
collégiale de Poissy, n'occupent guère qu'une superficie en carré, de
cinq à huit mètres de côté. Mais c'est que, pendant la période
carlovingienne, les provinces de l'ouest et celles qui bordaient la
Loire étaient beaucoup plus riches que les provinces voisines de la
Seine, de l'Oise et de la Marne; elles faisaient un commerce très
étendu; elles étaient industrieuses, possédaient le territoire le plus
fertile. Ce n'est guère qu'à la fin du XIIe siècle, lorsque la monarchie
française prend un ascendant réel, que l'Ile de France s'enrichit et
élève à son tour des monuments plus vastes que ceux de la Loire, du
Poitou, du Périgord et de la Saintonge. Cependant on voit apparaître,
dans les provinces proprement françaises, dès le commencement du XIIe
siècle, un style d'architecture qui ne le cède en rien au style adopté
dans l'ouest et le centre. Ce n'est pas par des dimensions
extraordinaires et des constructions colossales que cette architecture
se fait remarquer, mais par une entente des proportions, une exécution
fine et sobre, des dispositions heureuses et hardies déjà. Les clochers
fournissaient aux architectes un programme qui exigeait toute leur
science et qui se prêtait au développement de leur imagination
naturelle; car ce programme, beaucoup moins circonscrit que celui des
autres parties des édifices religieux, civils ou militaires, permettait
l'emploi de formes neuves, ouvrait un vaste champ aux artistes doués
d'une imagination vive. L'étendue que nous sommes obligés de donner à
cet article indique assez combien les constructeurs du moyen âge ont,
suivant les traditions importées ou locales, et suivant leur propre
génie, été entraînés à varier à l'infini les formes qu'ils donnaient à
des monuments qui n'étaient pas seulement le résultat d'un besoin
impérieux, mais bien plutôt une oeuvre d'art. Aussi les clochers
sont-ils la pierre de touche de l'imagination des architectes pendant le
moyen âge.
L'école occidentale ne sort guère des types admis vers le commencement
du XIe siècle; elle arrive promptement à un développement complet et
cesse de progresser vers le milieu du XIIe siècle; elle meurt avec
l'architecture romane. L'école orientale, celle dont le siége est sur
les bords du Rhin, est frappée de stérilité dès ses premiers essais;
elle ne fait que reproduire à l'infini les premiers types; l'imagination
fait complétement défaut à ses artistes; on ne peut saisir un progrès
réel dans la conception des clochers rhénans, et les plus beaux, les
mieux entendus sont peut-être les plus anciens. En France, au contraire,
c'est-à-dire dans le domaine royal, le clocher roman se dépouille
successivement, pendant le cours du XIIe siècle, de ses formes
traditionnelles, et crée, à la fin de ce siècle, par une suite de
tentatives qui indiquent l'effort heureux d'artistes pleins
d'imagination et de sens, des conceptions de la plus grande beauté. Des
modestes clochers carrés, de la fin du XIe siècle, bâtis sur les bords
de la Seine, de l'Oise et de l'Eure, au clocher vieux de la cathédrale
de Chartres, il n'y a que cinquante années d'intervalle; et, au point de
vue de l'art, quel progrès immense! Nous allons essayer de suivre pas à
pas la marche de ce progrès; car si l'architecture gothique est née dans
ces contrées, c'est dans l'exécution de ses clochers qu'elle fait
ressortir particulièrement ses ressources et la prodigieuse fertilité
d'imagination de ses artistes, en même temps que leur science et leur
goût.
Nous prendrons d'abord, comme un des types les plus complets des
clochers français, le clocher-porche de l'église de Morienval (Oise),
bâti à la fin du XIe siècle. Sa base est celle des clochers
carlovingiens de Saint-Germain-des-Prés et de Poissy [225]. Cette base,
non compris la saillie des contre-forts, n'a que six mètres hors oeuvre
en carré. Suivant l'usage alors adopté, elle s'élève pleine, sauf les
arcades du porche, jusqu'à la hauteur de la corniche de la nef. À partir
de ce niveau A, est un premier étage percé d'une double arcature sur
chaque face, puis un deuxième étage, également à jour, qui sert de
beffroi.
Voici (45) une élévation géométrale de ce clocher, qui dut être couronné
primitivement par une pyramide en pierre à quatre pans; car il ne paraît
pas que l'on ait couvert les clochers avant le XIIIe siècle, si ce n'est
peut-être en Normandie et dans les Flandres, par des combles en
charpente [226]. On sent déjà, dans cette construction si simple, le
cachet d'un artiste de goût. Les contre-forts qui renforcent les angles
de la partie inférieure s'arrêtent à la hauteur convenable pour laisser
le beffroi se détacher sur un socle carré. L'étage du beffroi lui-même
est rendu plus élégant par des colonnettes d'angle engagées qui rompent
la sécheresse des vives arêtes. Le petit ordre qui supporte les
archivoltes des baies supérieures est d'une proportion heureuse, et le
plan des piles est léger et solide (fig. 46). La corniche de
couronnement, composée d'une tablette portée par des corbeaux sculptés,
est fine et riche à peu de frais. Quoique très-simple de la base au
sommet, cette construction ménage cependant ses effets avec adresse,
réservant la sculpture pour les parties supérieures, n'abandonnant rien
au caprice; elle n'emploie que des matériaux de petite dimension, et
laisse aux cloches les plus grands vides possibles. Ce qui fait supposer
que le clocher-porche de l'église de Morienval était primitivement
terminé par une pyramide en pierre à base carrée, c'est que, dans la
même église, les deux autres clochers qui flanquent le choeur,
conformément aux habitudes de cette époque [227], sont couverts par des
pavillons en maçonnerie, ainsi que l'indique la fig.47.
Mais, vers le commencement du XIIe siècle, on cessa, dans les nouveaux
plans des églises bâties à cette époque, d'élever des clochers sur les
porches; c'était là un reste des traditions des temps désastreux de
l'invasion normande; les raisons qui avaient fait élever ces clochers ne
subsistaient plus. Les clochers ainsi plantés bouchaient les jours que
l'on pouvait prendre dans les pignons occidentaux; ils forçaient de
faire des porches étroits; ils gênaient l'entrée de la nef, et il
fallait, pour sonner les cloches, monter au premier étage, car les
sonneurs ne pouvaient se tenir sous le porche et embarrasser ainsi le
passage des fidèles. Les religieux dans les abbayes, comme les
desservants dans les paroisses, préféraient avoir des clochers près du
sanctuaire, et si on en élevait sur les façades, c'était latéralement,
communiquant avec les bas-côtés, de manière à laisser l'entrée de
l'église parfaitement libre (voy. ÉGLISE). Par un besoin de symétrie
fort naturel, si l'on bâtissait les clochers à côté de la façade ou sur
les flancs des sanctuaires, au lieu d'un seul clocher on en élevait
souvent deux, et, loin de leur conserver l'aspect traditionnel d'une
tour de défense, on cherchait au contraire à les rendre élégants, afin
que leur masse n'écrasât pas en apparence les constructions de l'église.
Cependant on n'osa pas tout d'abord les planter à cheval sur les
bas-côtés, et les supporter en partie sur la première pile isolée des
collatéraux. Ils montaient de fond; leur rez-de-chaussée formait une
petite salle servant de baptistère ou de chapelle des morts, s'ils
étaient posés proche de la façade occidentale, ou tenait lieu de
sacristie et de trésor, s'ils étaient bâtis proche du sanctuaire.
Les grandes églises abbatiales, ou les paroisses fort importantes,
élevaient souvent deux clochers des deux côtés de la façade et deux
autres près du sanctuaire; mais les petites églises des XIe et XIIe
siècles, ne pouvant avoir qu'un clocher, le bâtissaient de préférence
près du choeur. Dans l'Île de France et le Beauvoisis, cette disposition
est assez fréquente et s'accordait parfaitement avec les nécessités du
culte. Le village de Nesle, près l'Île-Adam (Oise), a conservé une
charmante église dont la construction remonte aux dernières années du
XIIe siècle, et qui s'est accolée à un clocher plus ancien (premières
années du XIIe), de manière à placer ce clocher sur le flanc méridional
du choeur. Cette église est dépourvue de transsepts, et le clocher s'est
trouvé englobé dans le collatéral; il devait être primitivement détaché,
et bâti probablement le long d'une église à une seule nef. Le clocher de
l'église de Nesle est un des mieux conçus et des mieux bâtis parmi les
nombreux exemples fournis par cette province et cette époque, la plus
fertile en beaux clochers.