non loin de Périgueux, un gros clocher bâti sur le roc qui longe cette
église et sans communication avec elle. C'est une tour isolée; afin de
l'élever davantage au-dessus des combles de l'église, les constructeurs
ont profité d'une falaise escarpé présentant un relief de douze mètres
environ au-dessus du pavé de la nef. L'étage inférieur du clocher de
Brantôme formait autrefois, avant le bouchement de cinq de ses arcades,
une salle fermée d'un côté par un gros mur adossé au roc, et ouverte sur
trois côtés par six arcs épais. Une voûte elliptique surmonte cette
salle, dont la construction est des plus curieuses et assez savante.
Voici (2) le plan de ce rez-de-chaussée. Au-dessus est une seconde
salle, fermée de même, du côté nord, par le gros mur contenant un
escalier à rampes droites et ajourées, sur les trois autres faces, en
arcades divisées par des colonnes (voy. le plan de ce premier étage,
fig. 3). Cette salle n'était pas voûtée, mais recevait un plancher qui
portait évidemment le beffroi en charpente. Nous donnons (4) la coupe du
clocher de Brantôme sur la ligne A B des deux plans ci-dessus. Cette
coupe indique une construction savante, bien calculée, dans laquelle les
retraites des étages supérieurs sont habilement supportées par
l'inclinaison des parements intérieurs de l'étage C contenant la souche
du beffroi. Afin d'épauler les faces des étages supérieurs du clocher,
qui sont assez minces, de grands pignons pleins surmontent les arcades D
et de petits contre-forts renforcent les angles. L'élévation (5) fait
comprendre cette disposition. Le plan de ce clocher n'est pas un carré
parfait, mais parallélogramme, afin de laisser un libre mouvement aux
cloches. Suivant un usage fort ancien, qui appartient au Quercy et que
nous voyons encore adopté aujourd'hui dans les constructions
particulières, la pyramide à base carrée qui couronne la tour est bâtie
en petits moellons, bien que le clocher soit tout entier construit en
pierres de taille d'appareil[212]. Rien ne rappelle, dans la
construction du clocher de Brantôme, élevé vers le milieu du XIe siècle,
les formes et le mode de bâtir employés dans le clocher de Périgueux, si
ce n'est la petite coupole inférieure. Tout indique, dans la tour de
Brantôme, une origine latine; le système de construction, l'appareil, la
forme des arcs; c'est un art complet développé au point de vue de la
construction. Il y a même, dans les proportions de cet édifice, une
certaine recherche qui appartient à des artistes consommés; les vides,
les saillies et les pleins sont adroitement répartis. La rudesse de la
partie inférieure, qui rappelle les constructions romaines, s'allie par
des transitions heureuses à la légèreté de l'ordonnance supérieure.
Cette école, étrangère et supérieure à celle de Périgueux, ne devait pas
s'arrêter en si beau chemin; nous la voyons se développer de la manière
la plus complète dans la construction du clocher de Saint-Léonard
(Haute-Vienne), presque contemporain de celui de Brantôme. Conservant le
parti adopté dans les étages inférieurs de la tour de Brantôme,
l'architecte du clocher de Saint-Léonard entreprit d'élever un beffroi
octogone en prenant comme points d'appui les quatre angles de la tour
carrée et les quatre pointes des pignons couronnant les arcs percés à la
base de ce beffroi, de manière à présenter quatre des angles de son
octogone sur le milieu des quatre faces du carré (voy., fig. 6,
l'élévation perspective de ce clocher). C'était là un parti tout
nouveau, original, franc et parfaitement solide, car les angles de
l'octogone ainsi plantés portaient plus directement sur les parties
résistantes de la construction, que si cet octogone eût été posé ses
faces parallèles aux faces du carré. Cette étude et cette recherche de
la construction percent dans l'exécution des détails et dans les
proportions de ce beau monument. L'architecte a donné de la grandeur aux
divisions principales de sa tour, en plaçant des rangées de petites
arcatures aveugles à la base en A et au sommet en B. Il y a, dans cette
oeuvre remarquable, toutes les qualités que l'on se plaît à reconnaître
dans la bonne architecture antique romaine, et, de plus, une certaine
finesse, un instinct des proportions qui tiennent à cette école
d'architectes de nos provinces occidentales. Un siècle et demi plus
tard, ce système de construction de clochers était encore appliqué à
Limoges; mais il devait se perdre au XIVe siècle pour ne plus reparaître
après l'invasion des arts du Nord dans ces provinces. Comme à Brantôme,
la flèche du clocher de Saint-Léonard est bâtie en moellon.
Postérieurement à la construction du clocher de Saint-Léonard, on élève
à Uzerches (Corrèze) un clocher-porche qui conserve encore les
caractères principaux du clocher de Brantôme; mais l'étage supérieur,
bien qu'étant sur plan octogone, présente ses faces parallèlement à
celles de la base carrée. Les angles restés libres entre le plan carré
et le plan octogonal sont couverts par des cornes en pierre qui tiennent
lieu de pinacles. Nous donnons (6 bis) une vue du clocher d'Uzerches. Il
est construit en granit, et les faces diagonales de l'étage octogone
sont portés par des encorbellements intérieurs. Le beffroi, en
charpente, repose sur une voûte en calotte à base octogonale, percée à
son sommet d'une lunette pour le passage des cloches; la pyramide était
autrefois maçonnée en moellon; une charpente l'a remplacée. Malgré son
apparence romane, ce clocher date des dernières années du XIIe siècle,
et il fait voir que si les provinces d'Aquitaine avaient rapidement
perfectionné les arts romans, elles ne se disposaient pas, à la fin du
XIIe siècle, à s'en affranchir, comme les provinces du nord. Cependant
les deux écoles du Périgord, celle de Saint-Front et celle dont nous
suivons la trace à Brantôme, puis à Saint-Léonard, à Uzerches et dans
beaucoup d'églises du Limousin, présentaient, au point de vue de la
construction, sinon comme aspect, une troisième variété qui mérite
d'être mentionnée. Préoccupés de l'idée de superposer, dans la
construction des clochers, des étages en retraite les uns sur les
autres, les architectes limousins n'ont pas toujours cherché à obtenir
ce résultat, ou par des porte-à-faux dangereux comme à Saint-Front de
Périgueux, ou par des encorbellements comme à Brantôme et à Uzerches;
ils ont parfois tenté un autre moyen.
Vers le milieu du XIe siècle, on élevait, en avant de la cathédrale de
Limoges (car c'est la place de la plupart des clochers de cette époque),
un gros clocher dont le plan inférieur présente la disposition indiquée
ici (7). Les quatre colonnes intérieures A étaient ainsi destinées à
porter de fonds les retraites successives des étages de la tour. Les
trois étages inférieurs seuls sont conservés et englobés dans une
construction du XIIIe siècle.
Quant au couronnement, il n'existe plus; mais tout porte à croire qu'il
se rétrécissait de façon à porter sur les quatre colonnes. Un clocher,
d'une époque plus récente (fin du XIe siècle), celui de la cathédrale du
Puy-en-Vélay[213], nous donne la même disposition dans toute son
intégrité. Ce clocher se compose, à la base, d'une muraille carrée avec
quatre piles isolées à l'intérieur. Des arcs sont bandés de ces piles
aux murs et portent des berceaux perpendiculaires aux quatre murs; sur
ces berceaux reposent les étages supérieurs, qui vont en se rétrécissant
jusqu'à l'aplomb des piles; de sorte que le sommet de ce clocher porte
sur ces piles.
Nous donnons (8) la coupe de ce clocher, (9) le plan au niveau A du
premier étage, (10) le plan au niveau B du deuxième étage, (11) le plan
au niveau C du troisième étage, et (12) le plan au niveau D de l'étage
supérieur[214]. Ce dernier plan est, comme on peut le vérifier,
exactement superposé aux piles inférieures. On remarquera la disposition
curieuse du plan fig. 11, qui présente une suite de niches intérieures
et extérieures se pénétrant avec beaucoup d'adresse et de manière à
reporter les charges sur les angles de la tour.
Mais, au XIe siècle déjà, l'Auvergne possédait des constructeurs d'une
rare habileté et beaucoup plus savants que ceux des autres provinces de
la France (voy. CONSTRUCTION). Le clocher de la cathédrale du
Puy-en-Vélay, quelles que soient son importance et les dimensions de sa
bâtisse, ne pouvait cependant contenir que des cloches assez petites,
ainsi que sa coupe fig. 8 le fait voir, et certainement ceux qui l'ont
bâti songeaient autant à faire une tour élevée, un monument propre à
être aperçu de loin, à signaler l'église, qu'à loger des cloches, car
ils eussent pu obtenir ce dernier résultat à beaucoup moins de frais. En
examinant la coupe, il est facile de reconnaître que la partie du
clocher destinée aux cloches se trouvait comprise entre les niveaux B et
C, tandis que le dernier étage est bien plutôt une loge de guetteur
qu'un beffroi. Les évêques étaient seigneurs, et, comme tels, devaient
poster des guetteurs au sommet des tours des églises, comme les
seigneurs laïques le faisaient au sommet du donjon de leurs châteaux.
Ces guetteurs de jour et de nuit étaient, on le sait, chargés de
signaler aux habitants des cités, en tintant les cloches ou en soufflant
dans des cornets, les incendies, les orages, l'approche d'un parti
ennemi, le lever du soleil, l'ouverture et la fermeture des portes de la
cathédrale et des cloîtres.
Nous donnons (13) l'élévation du clocher de la cathédrale du Puy.
Il est certain que les architectes qui élevèrent les clochers les plus
anciens cherchèrent, pour les couronner, des dispositions surprenantes
et de nature à exciter l'admiration ou l'étonnement. Il n'était pas
besoin, pour placer des cloches, de ces combinaisons étudiées; on
voulait, avant tout, attirer l'attention des populations en érigeant, à
côté de l'église ou sur ses constructions inférieures, un monument qui
fût aperçu de loin et qui, par sa forme, contrastât avec les tours des
châteaux ou des palais, en rivalisant de hauteur avec elles.
Dès le XIe siècle, les clochers des églises cathédrales servaient
souvent de beffroi pour les villes (voy. BEFFROI), et la cité était
aussi intéressée que le chapitre à marquer sa richesse et sa puissance
par des constructions hardies dominant les habitations privées et les
monuments publics.
Le clocher de la cathédrale du Puy est une tour reliée au corps de
l'édifice, mais qui n'est point posée sur un porche ou sur la croisée de
l'église; c'est un monument presque indépendant du plan, une annexe,
comme à Brantôme. Cette disposition ne se rencontre que dans des églises
très-anciennes.
Chacun sait qu'en Italie les clochers des églises sont tous isolés,
qu'ils composent un monument à part. Mais en Italie, pendant les
premiers siècles du moyen âge, les cités avaient conservé leur
constitution romaine, ou peu s'en faut, et les clochers étaient un
monument municipal autant qu'un monument religieux. Dans le midi de la
France, les plus anciens clochers présentent la même disposition, et ne
font pas partie du plan de l'église. Le clocher de Périgueux lui-même
est planté sur une portion de l'église primitive conservée, mais ne
tient pas à l'église abbatiale de la fin du Xe siècle. Les constructeurs
périgourdins ont voulu utiliser une bâtisse ancienne qui leur servît de
soubassement et qui leur permît d'élever ainsi à une grande hauteur leur
nouvelle tour, sans dépenses trop considérables. Il y a là certainement
une question d'économie, d'autant que l'on trouve partout, dans l'église
de Saint-Front, la marque évidente d'une pénurie de ressources, la
volonté d'élever un vaste monument en dépensant le moins possible.
Il est probable que, dans les premiers siècles du moyen âge, on éleva
ainsi, en France, accolés à des églises fort anciennes, mais en dehors
de leur plan, des clochers auxquels on voulait donner une grande hauteur
et par conséquent une base solide et large. Dès le XIe siècle, ce qui
caractérise le clocher de l'église et le distingue des tours des
châteaux ou des habitations privées, ce sont: 1º ces étages ajourés
supérieurs destinés au placement des cloches; 2º les couronnements
aigus, pyramidaux, en pierre, qui leur servent de toit. Les clochers
primitifs affectant, en France, la forme carrée en plan, les pyramides
en pierre qui les couronnent sont elles-mêmes à base carrée, avec ou
sans nerf sur les arêtiers. Il est cependant des exceptions à cette
règle, et le vieux clocher de Périgueux en est une preuve; là, le
couronnement porte sur un étage circulaire et est conique; mais il fait
reconnaître, comme nous l'avons déjà dit, dans le clocher de Périgueux,
une origine étrangère, qui servit de type à beaucoup de clochers de
l'ouest, car nous voyons ces couronnements coniques persister, dans
cette partie de la France, pendant le XIIe siècle, et pénétrer même
jusque dans le Berry. En dehors de cette influence sortie de Périgueux,
et dont l'origine peut bien être byzantine, en dehors de l'école
occidentale dont Brantôme est un type, les provinces composant la France
de nos jours adoptent les clochers pour toutes leurs églises, grandes ou
petites, à partir du XIe siècle; mais toutes n'adoptent pas les mêmes
dispositions, quant à la place ou quant à la forme à donner aux
clochers. Les unes, comme l'Auvergne et le centre, qui, pendant la
période romane, sont en avance sur le nord et l'ouest, plantent leurs
clochers d'abord sur la rencontre des transsepts avec la nef, sur la
croisée et sur la façade; les autres, comme les provinces françaises
proprement dites, les placent en avant des nefs et dans les angles des
transsepts. D'autres enfin, comme les provinces les plus méridionales,
hésitent, ne font pas entrer les clochers dans le plan général de
l'église, ou ne leur donnent qu'une minime importance. Peut-être, dans
ces contrées où l'esprit municipal des villes romaines s'était conservé
comme en Italie, existait-il près des églises des tours isolées à la
fois religieuses et communales, qui furent détruites lors des guerres
religieuses du XIIIe siècle; ce qui est certain, c'est que, dans les
villes du nord, le réveil de l'esprit municipal est signalé par
l'érection de grands clochers tenant aux églises cathédrales, car il
faut observer que les clochers les plus imposants par leur hauteur et
leur richesse s'élèvent, à la fin du XIe siècle et pendant le XIIe, au
milieu des cités qui s'érigent en communes de gré ou de force.
Mais aucune province ne rivalise avec la Normandie, dès la fin du XIe
siècle, pour le nombre et la dimension de ses clochers. Les Normands
établis sur le continent devinrent bientôt d'infatigables constructeurs.
Ils avaient pour eux la richesse d'abord, puis un esprit de suite qui
manquait à la plupart des populations françaises; ces deux conditions
étaient également nécessaires pour ériger des monuments dispendieux et
qui demandaient de longs travaux. Bien partagés en matériaux propres à
bâtir, les Normands élevèrent, dès le temps de Guillaume le Conquérant,
de vastes églises et les couronnèrent par des clochers nombreux et
élevés; c'est surtout pendant le XIIe siècle que leurs cités se
signalèrent entre les villes françaises par le nombre et l'élévation
prodigieuse des clochers. La plupart de leurs églises, même de second
ordre, en possédaient trois, un clocher sur la croisée et deux clochers
sur la façade. Leurs cathédrales et leurs églises abbatiales en
possédèrent bientôt cinq, car aux trois dont nous venons d'indiquer la
place ils en ajoutèrent souvent deux de moindre importance, flanquant
les sanctuaires au-dessus des collatéraux. Ce ne fut qu'à la fin du XIIe
siècle que les provinces du domaine royal renchérirent encore sur les
constructions normandes, en donnant à leurs cathédrales sept et même
neuf clochers (voy. CATHÉDRALE).
Le clocher central normand, celui qui est posé à l'intersection des bras
de croix, n'est pas seulement une tour s'élevant au-dessus des voûtes de
l'église et portant sur les quatre piliers principaux, il contribue
encore à l'effet intérieur du monument en laissant au-dessus de la
croisée une vaste lanterne, libre et apparente à l'intérieur, dont
l'effet ajoute singulièrement à la grandeur du vaisseau. Quant aux
clochers annexés aux façades, les plus anciens montent de fond, et
l'intervalle laissé entre eux est réservé au porche ou vestibule. Cette
méthode, appliquée à la construction des clochers des façades, n'était
pas, avant la période gothique, propre seulement à la Normandie. Les
constructeurs romans n'osaient pas, comme leurs successeurs, poser ces
tours colossales partie sur les murs de face et latéraux, partie sur une
pile isolée, et il faut dire qu'en principe ils n'avaient pas tort.
D'ailleurs les architectes romans ne donnaient pas généralement, aux
tours des façades, l'importance qu'on leur donna depuis. Pour eux, le
clocher principal, celui qui s'élevait le plus haut et qui présentait la
base la plus large, était naturellement le clocher élevé sur la croisée.
Cette base était commandée par l'écartement des piles, par la largeur de
la nef, et partant d'un plan aussi étendu comme surface, il fallait
bien, afin de donner une proportion convenable au clocher, élever son
sommet à une grande hauteur.
Malheureusement, des grands clochers normands élevés sur la croisée des
églises antérieurement à la fin du XIIe siècle, il ne nous reste que des
fragments, des traces noyées dans des constructions postérieures, ou
tout au plus les étages inférieurs[215]. Ces clochers étaient carrés,
percés d'un ou de deux étages de fenêtres éclairant l'intérieur de
l'église. A proprement parler, le clocher ne commençait qu'au-dessus de
ces étages, qui participaient du vaisseau intérieur.
Nous nous occuperons d'abord de ces clochers centrals, qui paraissent
avoir été adoptés en France, dans les provinces du centre, de l'est et
en Normandie, vers le commencement du XIe siècle. Nous avons donné, fig.
1, le clocher de la cathédrale de Périgueux, qui date de la fin du Xe
siècle ou du commencement du XIe. Ainsi que nous l'avons dit, cette
construction eut une influence sur la plupart de celles qui furent
élevées, pendant les XIe et XIIe siècles, dans le Périgord, la
Saintonge, l'Angoumois et le Poitou. Mais les imitateurs évitèrent les
vices de construction que l'on remarque dans ce clocher et qui avaient
nécessité le bouchement de presque tous ses ajours; ils cherchèrent, au
contraire, à donner à leurs clochers une grande solidité, au moyen
d'angles puissants en maçonnerie et de combinaisons ingénieuses. Les
architectes de ces provinces, soit qu'ils fussent influencés par la
position donnée au clocher de Saint-Front de Périgueux, bâti à cheval
sur l'ancienne église latine, soit qu'ils eussent reconnu que le centre
de la croisée des églises est le point le plus résistant et le mieux
contre-butté de ces monuments, bâtirent de préférence leurs clochers à
l'intersection des transsepts, à l'entrée du choeur, sur la dernière
travée renforcée de la nef.
Il existe encore, sur l'église de l'abbaye des Dames, à Saintes, un gros
clocher, de la fin du XIe siècle, qui, rappelant encore les dispositions
primitives du clocher de Saint-Front, est déjà franchement roman et
abandonne les formes antiques qui caractérisent le clocher de Périgueux.
Nous donnons (14) une vue de ce clocher. Il se compose, au-dessus des
voûtes de l'église, d'un étage carré percé sur chaque côté de trois
arcades soutenues par des piles formées de colonnes engagées. Une voûte
hémisphérique porte, comme à Saint-Front, un étage circulaire, non plus
composé d'un quillage de colonnes, mais de douze petits contre-forts
cylindriques, entre lesquels s'ouvrent des arcades divisées par une
colonne. Cet étage est surmonté du chapeau conique légèrement convexe,
couvert d'écailles retournées, comme celui de Saint-Front. Mais ici
l'architecte, plus habile que celui du clocher de Périgueux, a compris
déjà qu'il devait charger les quatre angles de la base carrée par des
pinacles, pour donner une résistance plus grande à ces angles.
Il peut paraître étrange que l'on ait décoré les cônes en pierre
d'écailles retournées, car au premier abord il semblerait plus
convenable, afin de faciliter l'écoulement des eaux pluviales, de placer
les écailles dans leur sens naturel, comme des tuiles; mais lorsqu'on
examine de près la construction de ces cônes en pierre, on comprend
parfaitement pourquoi les constructeurs ont adopté cette singulière
disposition. C'est que chaque intervalle entre ces écailles forme une
petite rigole éloignant les eaux des joints verticaux. Une figure est
nécessaire pour expliquer ce système de couverture en pierre. Soit (15)
un détail perspectif d'une portion du cône _squamé_ et une coupe; les
lits des assises étant en A, les joints verticaux sont en B. L'eau
suivant toujours les surfaces, est conduite naturellement d'une surface
C sur la surface inférieure D, et n'est pas invitée ainsi à pénétrer les
joints verticaux, qui sont d'autant plus garantis qu'ils se trouvent au
point culminant E des écailles et qu'ils coupent leur parement vertical
F. Et, en effet, ces cônes couverts d'écailles retournées résistent
mieux à l'action des pluies que les cônes ou que les pyramides à
parements unis.
La forme des clochers dont l'église de Saint-Front de Périgueux est le
premier type connu, se perpétue et se perfectionne, pendant le XIIe
siècle, dans les provinces de l'ouest. Beaucoup d'églises de l'Angoumois
et de la Saintonge possèdent encore des clochers centrals bien conçus,
bien construits, et qui affectent des formes plus sveltes à mesure
qu'ils se rapprochent de la fin de ce siècle. Entre plusieurs, nous en
choisirons un qui, de la base au faîte, est combiné de façon à présenter
une stabilité parfaite; c'est le clocher de l'église de Roulet
(Charente). Cette église, comme la plupart des édifices religieux de
second ordre de cette contrée, se compose d'une seule nef couverte par
des coupoles. À l'entrée du choeur est une travée plus épaisse dans ses
oeuvres basses qui porte un clocher. Voici (16) le plan de la travée à
rez-de-chaussée, portant la tour qui s'élève de fond sur les deux murs
latéraux et sur les deux arcs doubleaux transversaux bandés sur les
quatre piles. Au-dessus du comble est un soubassement carré décoré
d'arcatures aveugles, puis un étage également carré, mais percé
d'arcades à jour; c'est l'étage destiné aux cloches. Sur ce dernier
étage s'élève la flèche conique franche, non plus convexe.
Voici (17) le plan de l'étage carré du beffroi, et (18) le plan de la
base du cône avec ses quatre petits pinacles à jour. La fig. 19 donne la
coupe de ce clocher et la fig. 20 son élévation [216]. Ces croquis font
voir que, déjà vers le milieu du XIIe siècle, les architectes
occidentaux se préoccupaient de donner plus d'élégance à leurs clochers;
les étages carrés sont d'une proportion heureuse, les flèches coniques
s'élancent davantage, se couvrent d'écailles en dents de scie au lieu
d'écailles circulaires, mais en conservant toujours le principe de
construction présenté fig. 15; les pinacles des angles s'ajourent et
prennent plus d'importance. Ils sont posés diagonalement, afin de
profiter d'une base plus large. Jusqu'à la fin du XIIe siècle, cette
forme de clocher persiste, en devenant chaque jour plus légère. Mais ce
qui caractérise les clochers de l'ouest, ce sont ces étages carrés qui
partent de fond, de la base à la flèche, et surtout cette couverture
conique dont les écailles sont plus fines à mesure que l'art roman
arrive à son dernier degré d'élégance.
En Auvergne, dès le XIe siècle, les clochers centrals portent sur une
coupole inscrite dans un carré et arrivent brusquement au plan octogone
à deux ou trois étages couronnés par une pyramide à huit pans. Tels
étaient les clochers centrals, dernièrement rétablis [217], des églises
d'Issoire, de Notre-Dame-du-Port à Clermont, de Saint-Nectaire
(Puy-de-Dôme), bâtis pendant la seconde moitié du XIe siècle. Mais ces
clochers portent sur un soubassement qui appartient exclusivement à
l'Auvergne, et comprenant la coupole et deux demi-berceaux l'étayant
dans le sens des transsepts (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE, CONSTRUCTION,
ÉGLISE); et ce système, qui consiste à planter un clocher à base
octogone sur une énorme construction barlongue, n'est pas heureux, car
il n'y a pas de transition entre les soubassements appartenant à
l'église et la tour. L'oeil, ne devinant pas la coupole à l'extérieur,
ne peut comprendre comment une tour prismatique porte sur un
parallélogramme.
Nous trouvons, au contraire, ces transitions habilement ménagées dans le
clocher central de la petite église d'Obasine (Corrèze). La coupole de
la croisée, à Obasine, est toute périgourdine, portant sur quatre arcs
doubleaux et des pendentifs; sur cette coupole s'élève un clocher
octogonal à jour. Nous donnons (21) l'élévation de ce clocher[218]. On
voit comment les pendentifs de la coupole sont couverts par les
triangles a ressauts, et comment, du socle carré portant sur les quatre
piles et les arcs doubleaux, la construction arrive à l'octogone
parfait. La coupe (22) indique l'ensemble de cette construction.
Ce système, dérivé de l'école de Périgueux, prévaut dans le Languedoc
jusqu'à la fin du XIIIe siècle, et le grand clocher central de
Saint-Sernin de Toulouse, bâti en pierre et en brique, vers le milieu du
XIIIe siècle, est encore construit conformément à ce principe. Nous
trouvons aussi des clochers centrals octogones de l'époque de transition
dans les provinces du centre, dans l'église de Cogniat (Allier), par
exempte[219], et jusqu'en Bourgogne. La belle église de Paray-le-Monial
(Saône-et-Loire) possède encore un clocher central à huit pans, dont
l'étage inférieur date de la fin du XIIe siècle et l'étage supérieur du
XIIIe. Ce clocher, qui porte 10m,00 de largeur hors oeuvre, surmonte une
coupole octogone percée d'un oeil pour le passage des cloches. À ce
propos, il est utile de remarquer que, dans les voûtes inférieures des
clochers primitifs, il n'est pas réservé de passage pour les cloches.
Celles-ci étaient de dimensions assez petites pour pouvoir être
introduites par les baies du clocher, ou, ce qui est plus probable,
étaient montées avant la fermeture des voûtes inférieures.
Nous avons l'occasion de présenter un certain nombre de ces clochers de
l'époque de transition et gothique au mot ÉGLISE, auquel nous renvoyons
nos lecteurs.