Guillaume Durand[202] commence ainsi son chapitre sur les cloches des

églises: «Les cloches ou campanes (_campanæ_) sont des vases d'airain

inventés d'abord à Nole, cité de Campanie; c'est pourquoi les plus

grands de ces vases sont appelés _campanæ_, du pays de Campanie, et les

plus petits ou clochettes, _nolæ_, de la cité de ce nom.» Mais l'opinion

de l'évêque de Mende, partagée par saint Anselme, par Honoré, prêtre de

l'église d'Autun, et par Binsfeld, n'est appuyée sur aucun monument, sur

aucune preuve. Ce n'est guère qu'à dater du XIIIe siècle que l'on donna

aux cloches des dimensions considérables; à cette époque, l'art du

fondeur était déjà très-perfectionné; il dut nécessairement s'appliquer

à la fabrication des cloches. Il est vraisemblable que ce fut seulement

vers cette époque que l'on observa, dans la fabrication des cloches,

deux sortes de proportions, la proportion absolue et la proportion

relative; l'une qui produit la sonorité de la cloche, l'autre qui

établit des rapports d'harmonie, des accords entre plusieurs cloches. Il

y a aujourd'hui, pour obtenir ces résultats, des formules que l'on

déclare infaillibles quant à l'alliage des métaux et aux formes à donner

aux cloches; ce qui n'empêche pas nos fondeurs de fabriquer trop souvent

des cloches d'un mauvais son, tandis que toutes les cloches anciennes

encore existantes sont remarquables par la beauté[203] et la pureté des

vibrations sonores. Toutefois, comme nous ne voulons pas nous faire de

querelles avec les fondeurs de cloches, nous reconnaissant incapables de

discuter sur leur art en connaissance de cause, nous admettrons, si l'on

veut, que, si les anciennes cloches connues sont particulièrement

remarquables par la qualité de leur son, c'est qu'on a brisé de

préférence toutes celles qui étaient défectueuses; or, comme on en a

brisé un nombre considérable, nos fondeurs peuvent soutenir que la

plupart d'entre elles ne valaient rien.

On distingue dans les cloches plusieurs parties qui, chacune, ont un

nom: la _patte_, ou le bord inférieur qui est mince; la _panse_

(d'autres disent la _pinse_), c'est la partie la plus épaisse contre

laquelle frappe le battant; les _saussures_, c'est la partie moyenne de

la cloche se rapprochant de la forme cylindrique; la _gorge_ ou la

_fourniture_, c'est le passage entre les _saussures_ et la _panse_, le

point où le métal s'épaissit et où la cloche commence à prendre un

diamètre plus fort; le _vase_ supérieur, c'est la partie supérieure de

la cloche à peu près cylindrique, entre les _saussures_ et le _cerveau_;

le _cerveau_, c'est la calotte supérieure, recevant l'anneau auquel le

battant est suspendu; les _anses_, qui sont les bras supérieurs au moyen

desquels on suspend la cloche au _mouton_; le _battant_, qui est de fer

forgé, en forme de poire très-allongée terminée par un appendice ou

poids, destiné à lui donner de la volée. Le battant porte au sommet de

sa tige un anneau qui sert à l'attacher à l'intérieur du cerveau au

moyen d'une forte courroie en cuir. Le P. Marsenne[203b] a laissé le

premier une méthode sûre pour fondre les cloches; il établit les

rapports qui doivent exister entre les diamètres de l'instrument à

toutes les hauteurs et les épaisseurs relatives des diverses parties. La

matière qui sert à fondre les cloches est un composé de cuivre rosette

et d'étain fin. Le cuivre entre pour trois quarts et l'étain pour un

quart. On a cru longtemps que l'argent mêlé à cet alliage donnait aux

cloches un son plus pur, et la piété des fidèles ajoutait cet appoint à

l'alliage dans d'assez fortes proportions. Il est certain qu'aujourd'hui

on a renoncé à jeter de l'argent dans le fourneau des fondeurs de

cloches, et nous sommes assez disposés à croire qu'autrefois il en

entrait plus dans la bourse de ces industriels que dans leurs creusets,

car nos sous, dits de métal de cloches, et façonnés, à la fin du dernier

siècle, avec les débris de ces instruments, ne contiennent qu'une

très-faible partie d'argent; cependant il s'y en trouve.

La fonte des cloches était autrefois une affaire majeure. Les fondeurs

n'avaient pas d'usine, mais se transportaient dans les localités où l'on

voulait faire fondre des cloches. On creusait une fosse près de

l'église, on bâtissait un fourneau, et c'était, pour les habitants des

paroisses, une préoccupation grave de savoir si la fonte réussirait ou

non. On lit, dans les registres des comptes de l'oeuvre de l'église de

Troyes, qu'en 1475 Jacques de la Bouticle et Robinet Reguin viennent à

Troyes fondre plusieurs cloches. Pour les exciter à bien faire, «les

chanoines leur font présent de harengs, de carpes et d'autres choses; Me

J. de la Hache, marchand, leur donne en outre 10 pintes de vin. Les

vicaires de l'église visitent les ouvriers, chantent le _Te Deum_ et

assistent à la bénédiction des cloches[204].»

La plus ancienne cloche fondue que nous ayons vue est celle qui se

trouvait encore, en 1845, dans la tour de l'église abbatiale de Moissac.

Elle était fort belle, d'une fonte admirable, non retouchée au burin et

d'un son plein. La forme était assez remarquable pour que nous croyions

devoir en donner le profil, à 0,05 c. pour mètre, rapporté

très-exactement (1)[205].

Cette cloche, fort simple, avait, pour tout ornement, deux inscriptions,

entre le vase et le cerveau, placées l'une au-dessus de l'autre; voici

la première:

SALVE REGINA MISERICORDIÆ.

Entre les mots _regina_ et _misericordiæ_ était une petite figure de la

sainte Vierge, entourée d'un orle à deux pointes, comme les sceaux;

après le dernier mot, il y avait trois sceaux.

L'inscription inférieure portait, en une seule ligne et en lettres plus

petites:

ANNO DOMINI MILLESIMO CCº LXX TERCIO GOFRIDUS ME FECIT ET SOCIOS

MEOS. PAULUS VOCOR[206].

La première inscription avait été façonnée au moyen de filets de cire

appliqués sur le modèle. Nous donnons (2) une des lettres de cette

inscription, grandeur d'exécution, afin de faire comprendre le procédé

employé par les fondeurs. La fonte de cette cloche était tellement pure

que tous les fins linéaments de ces lettres étaient parfaitement venus

et les sceaux aussi nets qu'une empreinte de cire d'Espagne.

La cloche de Moissac, de 1273, était un monument fort rare, car nous

n'en connaissons pas d'aussi anciennes; le métal était sombre et assez

semblable au bronze des statues grecques; le cuivre y entrait

certainement pour une forte part.

Mais c'est à dater du XVe siècle surtout que l'on donna aux cloches des

dimensions et un poids considérables. Le premier bourdon de la

cathédrale de Paris fut fondu, en 1400, par Jean de Montaigu, frère de

Gérard de Montaigu, quatre-vingt-quinzième évêque de Paris; on le nomma

_Jacqueline_, du nom de l'épouse de Jean. Il pesait, dit-on, 15,000

livres[207]. Un second bourdon fut donné à l'église de Paris en 1472; il

pesait 25,000 livres. La célèbre cloche de Rouen, donnée par le cardinal

d'Amboise, et fondue en 1501, pesait 36,364 livres. Elle fut fêlée en

1786 et ne fut pas refondue.

Un des plus anciens bourdons qui ait été conservé est celui de la

cathédrale de Reims; il fut fondu en 1570 et pèse 23,000 livres. Il

existe encore des cloches de moyenne grandeur, des XVe et XVIe siècles,

dans les cathédrales d'Amiens, de Beauvais, de Sens, de Metz, de

Chartres, dans l'ancienne cathédrale de Carcassonne, dans les églises de

Saumanes (Vaucluse), de Notre-Dame de Bon-Secours à Orléans, de Trumilly

(Oise), etc., dans les beffrois des villes de Valenciennes, de Béthune,

de Compiègne.

À dater du XVIe siècle, les cloches sont décorées de filets d'ornements,

de rinceaux, de fleurs de lis, d'armoiries, de petits bas-reliefs

représentant le crucifiement de Notre-Seigneur, avec la sainte Vierge et

saint Jean, Jésus descendu de la croix entre les bras de sa mère, de

sceaux des chapitres, abbayes, églises et donateurs; il faut dire que

plus on se rapproche du XVIIe siècle et moins la fonte des cloches est

pure.

Les inscriptions façonnées dans les moules pour chaque cloche, pendant

les XIIIe et XIVe siècles, ainsi que le démontre la fig. 2, sont faites,

à partir de la fin du XVe siècle, au moyen de caractères de plomb ou de

bois servant à imprimer chaque lettre sur une petite plaque de cire que

l'on appliquait sur le modèle avant de faire le creux; par suite de ce

procédé, les lettres se trouvent inscrites chacune dans une petite

tablette plus ou moins décorée, ainsi que l'indique la fig. 3, copiée

sur l'inscription de l'une des cloches de la cité de Carcassonne, fondue

vers le milieu du XVIe siècle.

Nous ne pensons pas que l'usage de sonner les cloches à grande volée

soit très-ancien; autrefois, on se contentait probablement de les mettre

en branle de manière à ce que le battant vînt frapper le bord inférieur,

ou de les tinter en attirant le battant sur le bord de la cloche.

L'extrême étroitesse de beaucoup de clochers anciens ne peut permettre

de sonner des cloches de dimension moyenne à grande volée; et, autant

qu'on en peut juger, la disposition des plus anciens beffrois est telle

qu'elle n'eût pu résister à l'action de la cloche décrivant un

demi-cercle.

Aujourd'hui, on a perfectionné la suspension des cloches de manière à

rendre l'effet du branle à peu près nul (voy. BEFFROI).

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Note 200: T. II, chap. XII, p. 160, Paris, 1741.]

[Note 201: Voy. les _Notices sur les cloches_, par M. l'abbé

Barraud, insérées dans le _Bulletin monumental_, publié par

M. de Caumont, t. X, p. 93, et dans les _Annal. Archéol._, t.

XVI, p. 325.]

[Note 202: _Rational_, lib. I, Cap. IV.]

[Note 203: _Harmonie univers._, t. II, liv. VII.]

[Note 203b: _Harmonie univers._, t. II, liv. VII.]

[Note 204: _Comptes de l'oeuvre de l'église de Troyes_.]

[Note 205: Cette même année 1845, la cloche de Moissac se

fêla; elle fut refondue, mais les fondeurs se gardèrent de

reproduire la forme ancienne.]

[Note 206: Nous avons fait faire des estampages en plomb de

ces inscriptions qui sont déposés au musée de Cluny.]

[Note 207: Presque toujours les poids des bourdons ont été

exagérés, et les inscriptions qui les mentionnent sur leurs

parois sont souvent fautives. Ainsi, le bourdon actuel de

Notre-Dame, qui passe pour peser plus de 32,000 livres, ne

pèse en réalité que 13,000 kilogrammes.]

CLOCHER, s. m. Les églises bâties pendant les premiers siècles du

christianisme, ne possédant pas de cloches, étaient naturellement

dépourvues de clochers. Si, déjà, au VIIIe siècle, l'usage des cloches

destinées à sonner les offices ou à convoquer les fidèles était répandu,

ces cloches n'étaient pas d'une assez grande dimension pour exiger

l'érection de tours considérables, et ces instruments étaient suspendus

dans de petits campaniles élevés à côté de l'église, ou au-dessus des

combles, ou dans des arcatures ménagées au sommet des pignons, ou même à

de petits beffrois de bois dressés sur la façade ou les murs latéraux.

Nous ne voyons pas qu'on ait fondu de grosses cloches avant le XIIe

siècle; encore ces cloches étaient-elles petites relativement à celles

qui furent fabriquées dans les siècles suivants, et cependant le XIe et

le XIIe siècle élevèrent des clochers qui ne le cèdent en rien, comme

diamètre et hauteur, à ceux bâtis depuis le XIIIe siècle. On peut donc

considérer les plus anciens clochers autant comme des monuments destinés

à faire reconnaître l'église au loin, comme un signe de puissance, que

comme des tours bâties pour contenir des cloches. Des motifs étrangers

aux idées religieuses durent encore contribuer à faire élever des tours

attenantes aux églises.

Pendant les incursions normandes sur les côtes du Nord, de l'Ouest et le

long des bords de la Loire et de la Seine, la plupart des églises furent

saccagées par ces barbares; on dut songer à les mettre à l'abri du

pillage en les enfermant dans des enceintes et en les appuyant à des

tours solides qui défendaient leurs approches. Ces tours durent être

naturellement bâties au-dessus de la porte de l'église, comme étant le

point le plus attaquable. Dans ce cas, le placement des cloches n'était

qu'accessoire; on les suspendait au sommet de ces tours, dans les loges

ou les combles qui les couronnaient. C'est, en effet, dans les contrées

particulièrement ravagées par les incursions périodiques des Normands

que nous voyons les églises abbatiales et même paroissiales précédées de

tours massives dont malheureusement il ne nous reste guère aujourd'hui

que les étages inférieurs.

L'église abbatiale de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, conserve encore

les parties inférieures de la tour carlovingienne bâtie devant la porte

principale, celle par laquelle entraient les fidèles. Les églises de

Poissy et de Créteil, sur la Seine, et les églises abbatiales de

Saint-Martin de Tours, et de Saint-Savin, en Poitou, présentent la même

disposition d'une tour massive précédant l'entrée ou servant de porche.

Ce qui fut d'abord commandé par la nécessité devint bientôt une

disposition consacrée; chaque église voulut avoir sa tour; il faut

d'ailleurs ne point perdre de vue l'état social de l'Occident au XIe

siècle. À cette époque, la féodalité était constituée; elle élevait des

châteaux fortifiés sur ses domaines; ces châteaux possédaient tous un

donjon, une tour plus élevée que le reste des bâtiments et commandant

les dehors. Or les églises cathédrales et abbatiales étaient en

possession des mêmes droits que les seigneurs laïques; elles adoptèrent

les mêmes signes visibles et voulurent avoir des donjons religieux,

comme les châteaux avaient leurs donjons militaires. On ne saurait

admettre que les énormes clochers précédant les églises abbatiales du

XIe siècle, comme, par exemple, ceux dont on voit encore les étages

inférieurs à Saint-Benoît sur Loire et à Moissac entre autres, fussent

uniquement destinés à recevoir des cloches à leur sommet; car il

faudrait supposer que ces cloches étaient très-grosses ou en quantité

prodigieuse; ces deux suppositions sont également inadmissibles; les

cloches, au XIe siècle, étaient petites et rares. On regardait alors une

cloche de 3,000 kilogrammes comme un objet de luxe que peu d'églises

pouvaient se permettre (voy. CLOCHE).

Si le clocher, au XIe siècle, n'eût été qu'un beffroi, comment les

constructeurs eussent-ils employé la majeure partie de leurs ressources

à les élever, tandis qu'ils étaient obligés de mettre la plus grande

parcimonie souvent dans la construction de l'église? Pour suspendre les

quelques petites cloches dont un monument religieux disposait à cette

époque, il suffisait d'un campanile posé sur le pignon; il faut donc

voir, dans le clocher primitif, une marque de la puissance féodale des

cathédrales et abbayes, ou de la richesse et de l'importance des

communes. Du moment que l'érection d'un clocher devenait une question

d'amour-propre pour les monastères, les chapitres ou les communes,

c'était à qui construirait la tour la plus élevée, la plus riche, la

plus imposante. Bientôt on ne se contenta pas d'un seul clocher; les

églises en eurent deux, trois, cinq, sept et jusqu'à neuf, et c'est

principalement dans les contrées où la féodalité séculière élève ses

châteaux les plus formidables que les cathédrales, les abbayes et plus

tard les paroisses, construisent des clochers magnifiques et nombreux.

La basilique romaine servit longtemps de type aux architectes chrétiens

pour bâtir leurs églises, et ils ne commencèrent à s'en écarter que vers

le commencement du XIe siècle, dans quelques provinces où les arts

d'Orient pénétrèrent brusquement: dans le Périgord et le Limousin.

Lorsque des clochers furent annexés aux basiliques imitées, par

tradition, des monuments antiques, force fut aux architectes d'adopter,

pour leurs clochers, des formes nouvelles, puisque la basilique antique

n'avait rien qui pût servir de modèle à ce genre de construction.

L'idée d'élever, à la place du narthex, une tour massive propre à la

défense de l'entrée du monument, dut être la plus naturelle, et c'est,

comme nous l'avons dit plus haut, celle qui fut adoptée. Les

constructeurs carlovingiens, préoccupés avant tout d'élever une défense

surmontée d'une guette et d'un signal sonore, ne songèrent pas tout

d'abord à décorer leurs clochers. Des murs épais flanqués aux angles de

contre-forts plats, percés à la base d'une arcade cintrée, aux étages

intermédiaires de rares fenêtres, et couronnés par un crénelage, une

loge et un beffroi durent composer nos plus anciens clochers. Le

rez-de-chaussée voûté en berceau plein cintre, ordinairement sur plan

barlong[208], servait de porche. Rarement un escalier communiquait

directement de la base au faîte du monument, afin de rendre plus

difficile la prise de cette défense. On n'arrivait aux étages supérieurs

que par les combles de la nef ou par une porte percée à l'intérieur de

l'église, à quelques mètres au-dessus d'un pavé, et en se servant d'une

échelle[209]. Au point de vue de l'art, ces constructions n'avaient rien

de remarquable. Ce devaient être de véritables bâtisses élevées pour

satisfaire au besoin du moment. Cependant le porche, la partie

inférieure de l'édifice précédant l'entrée, affectait parfois des

dispositions déjà recherchées[210]. L'architecture romane primitive

était pauvre en invention; toutes les fois qu'elle ne s'appuyait pas sur

une tradition romaine, elle était singulièrement stérile. Mais quand,

dans l'ouest, des Vénitiens eurent fait pénétrer les arts qu'eux-mêmes

avaient été recueillir en Orient[211], il se fit une véritable

révolution dans l'art de bâtir, révolution qui, du Périgord et du

Limousin, s'étendit jusque sur la Loire et en Poitou. À Périgueux même,

nous trouvons un immense clocher qui n'est pas moins curieux à étudier à

cause de la date reculée de sa construction (premières années du XIe

siècle) que par sa forme étrange et la hardiesse de sa structure. Les

constructeurs de Saint-Front de Périgueux, après avoir élevé l'église

actuelle sur le modèle de celle de Saint-Marc de Venise, bâtirent, sur

les restes de l'église latine des VIe ou VIIe siècles, une tour carrée

terminée par une calotte conique portée sur des colonnes. Que ce clocher

ait été copié plus ou moins fidèlement sur l'ancien campanile de

Saint-Marc de Venise, ou qu'il ait été composé, nous ne savons sur

quelles données, par les architectes périgourdins du XIe siècle,

toujours est-il qu'il présente des dispositions neuves pour l'époque,

étrangères aux traditions romaines quant à l'ensemble, sinon quant aux

détails. Ce clocher est fort élevé, et cependant il accuse la plus

grande inexpérience de ce genre de construction.

Nous en donnons (1) l'élévation au-dessus de la bâtisse latine sur

laquelle il est planté. Les architectes du clocher de Saint-Front n'ont

rien trouvé de mieux évidemment que de superposer deux étages carrés en

retraite l'un au-dessus de l'autre et produisant ainsi le plus dangereux

porte-à-faux qu'il soit possible d'imaginer; car les parements

intérieurs des murs de l'étage carré supérieur surplombent les parements

de l'étage inférieur, de sorte que les piles d'angles portent en partie

sur les voussoirs des petits arcs inférieurs, et les sollicitent à

pousser les pieds-droits en dehors. Ne s'en tenant pas à cette première

disposition si vicieuse, ces architectes couronnèrent l'étage supérieur

d'une voûte hémisphérique surmontée, toujours en porte-à-faux, d'un

chapeau à peu près conique porté sur un rang de colonnes isolées prises

à des monuments romains et toutes de hauteurs et de diamètres

différents. Il est vrai que, pour diminuer les dangers résultant de la

poussée de la calotte supérieure sur les piles d'angles, les arcades de

l'étage supérieur furent simplement fermées par des linteaux cintrés, au

lieu de l'être par des archivoltes; mais ces linteaux devaient casser

sous la charge, et c'est ce qui arriva. Ce dont on peut s'émerveiller,

c'est qu'une pareille tour ait pu se maintenir debout. Il faut croire

que, dans l'épaisseur des maçonneries, entre les rangs d'arcades, des

chaînages horizontaux en bois furent posés, conformément aux habitudes

des constructeurs occidentaux, et que ces chaînages maintinrent cette

construction. Quoi qu'il en soit, peu de temps après l'achèvement du

clocher de Saint-Front, les arcades que nous avons figurées vides,

conformément au plan originaire, furent en partie bouchées par des

pieds-droits et des archivoltes en sous-oeuvre qui diminuèrent

considérablement les ouvertures primitives, et les fenêtres carrées de

la base furent complétement murées. Déjà, dans la construction de ce

clocher primitif, on sent l'influence de cet esprit hardi des

architectes occidentaux qui, un siècle plus tard, allait produire,

appuyé sur le savoir et l'expérience, des monuments surprenants par leur

hauteur, leur légèreté et leur solidité. Il est difficile de reconnaître

aujourd'hui jusqu'à quel point le clocher de Saint-Front de Périgueux

servit de type aux architectes des provinces de l'ouest; qu'il ait

exercé une influence sur un grand nombre de leurs constructions, le fait

n'est pas douteux; mais nous trouvons, dans des clochers qui lui sont

postérieurs d'un demi-siècle environ, des éléments provenant d'autres

sources. Ce qui caractérise le clocher de Saint-Front, ce sont ces

étages carrés en retraite et renforcés de colonnes engagées, entre

lesquelles s'ouvrent de petites baies cintrées, et surtout ce

couronnement conique porté sur un tambour formé de colonnes. Nous

retrouvons un grand nombre de couronnements coniques dans l'ouest et

jusque vers la Loire, sur des clochers des XIe et XIIe siècles, ainsi

que les étages carrés avec leurs colonnes engagées dont les chapiteaux

supportent les corniches. Mais, parallèlement à cette famille de

clochers périgourdins importés peut-être par les Vénitiens, nous en

voyons surgir une autre dont nous aurions grand'peine à reconnaître

l'origine, les types primitifs n'existant plus. Ces types étaient-ils

latins? ce qui est probable, appartenaient-ils aux derniers débris de la

décadence romaine sous les Mérovingiens? Nous ne saurions décider la

question. Les monuments qui nous restent, n'étant évidemment que des

dérivés d'édifices antérieurs, il nous faut les prendre tels qu'ils

sont, sans essayer d'indiquer d'où ils viennent.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 24 / 40 段