églises: «Les cloches ou campanes (_campanæ_) sont des vases d'airain
inventés d'abord à Nole, cité de Campanie; c'est pourquoi les plus
grands de ces vases sont appelés _campanæ_, du pays de Campanie, et les
plus petits ou clochettes, _nolæ_, de la cité de ce nom.» Mais l'opinion
de l'évêque de Mende, partagée par saint Anselme, par Honoré, prêtre de
l'église d'Autun, et par Binsfeld, n'est appuyée sur aucun monument, sur
aucune preuve. Ce n'est guère qu'à dater du XIIIe siècle que l'on donna
aux cloches des dimensions considérables; à cette époque, l'art du
fondeur était déjà très-perfectionné; il dut nécessairement s'appliquer
à la fabrication des cloches. Il est vraisemblable que ce fut seulement
vers cette époque que l'on observa, dans la fabrication des cloches,
deux sortes de proportions, la proportion absolue et la proportion
relative; l'une qui produit la sonorité de la cloche, l'autre qui
établit des rapports d'harmonie, des accords entre plusieurs cloches. Il
y a aujourd'hui, pour obtenir ces résultats, des formules que l'on
déclare infaillibles quant à l'alliage des métaux et aux formes à donner
aux cloches; ce qui n'empêche pas nos fondeurs de fabriquer trop souvent
des cloches d'un mauvais son, tandis que toutes les cloches anciennes
encore existantes sont remarquables par la beauté[203] et la pureté des
vibrations sonores. Toutefois, comme nous ne voulons pas nous faire de
querelles avec les fondeurs de cloches, nous reconnaissant incapables de
discuter sur leur art en connaissance de cause, nous admettrons, si l'on
veut, que, si les anciennes cloches connues sont particulièrement
remarquables par la qualité de leur son, c'est qu'on a brisé de
préférence toutes celles qui étaient défectueuses; or, comme on en a
brisé un nombre considérable, nos fondeurs peuvent soutenir que la
plupart d'entre elles ne valaient rien.
On distingue dans les cloches plusieurs parties qui, chacune, ont un
nom: la _patte_, ou le bord inférieur qui est mince; la _panse_
(d'autres disent la _pinse_), c'est la partie la plus épaisse contre
laquelle frappe le battant; les _saussures_, c'est la partie moyenne de
la cloche se rapprochant de la forme cylindrique; la _gorge_ ou la
_fourniture_, c'est le passage entre les _saussures_ et la _panse_, le
point où le métal s'épaissit et où la cloche commence à prendre un
diamètre plus fort; le _vase_ supérieur, c'est la partie supérieure de
la cloche à peu près cylindrique, entre les _saussures_ et le _cerveau_;
le _cerveau_, c'est la calotte supérieure, recevant l'anneau auquel le
battant est suspendu; les _anses_, qui sont les bras supérieurs au moyen
desquels on suspend la cloche au _mouton_; le _battant_, qui est de fer
forgé, en forme de poire très-allongée terminée par un appendice ou
poids, destiné à lui donner de la volée. Le battant porte au sommet de
sa tige un anneau qui sert à l'attacher à l'intérieur du cerveau au
moyen d'une forte courroie en cuir. Le P. Marsenne[203b] a laissé le
premier une méthode sûre pour fondre les cloches; il établit les
rapports qui doivent exister entre les diamètres de l'instrument à
toutes les hauteurs et les épaisseurs relatives des diverses parties. La
matière qui sert à fondre les cloches est un composé de cuivre rosette
et d'étain fin. Le cuivre entre pour trois quarts et l'étain pour un
quart. On a cru longtemps que l'argent mêlé à cet alliage donnait aux
cloches un son plus pur, et la piété des fidèles ajoutait cet appoint à
l'alliage dans d'assez fortes proportions. Il est certain qu'aujourd'hui
on a renoncé à jeter de l'argent dans le fourneau des fondeurs de
cloches, et nous sommes assez disposés à croire qu'autrefois il en
entrait plus dans la bourse de ces industriels que dans leurs creusets,
car nos sous, dits de métal de cloches, et façonnés, à la fin du dernier
siècle, avec les débris de ces instruments, ne contiennent qu'une
très-faible partie d'argent; cependant il s'y en trouve.
La fonte des cloches était autrefois une affaire majeure. Les fondeurs
n'avaient pas d'usine, mais se transportaient dans les localités où l'on
voulait faire fondre des cloches. On creusait une fosse près de
l'église, on bâtissait un fourneau, et c'était, pour les habitants des
paroisses, une préoccupation grave de savoir si la fonte réussirait ou
non. On lit, dans les registres des comptes de l'oeuvre de l'église de
Troyes, qu'en 1475 Jacques de la Bouticle et Robinet Reguin viennent à
Troyes fondre plusieurs cloches. Pour les exciter à bien faire, «les
chanoines leur font présent de harengs, de carpes et d'autres choses; Me
J. de la Hache, marchand, leur donne en outre 10 pintes de vin. Les
vicaires de l'église visitent les ouvriers, chantent le _Te Deum_ et
assistent à la bénédiction des cloches[204].»
La plus ancienne cloche fondue que nous ayons vue est celle qui se
trouvait encore, en 1845, dans la tour de l'église abbatiale de Moissac.
Elle était fort belle, d'une fonte admirable, non retouchée au burin et
d'un son plein. La forme était assez remarquable pour que nous croyions
devoir en donner le profil, à 0,05 c. pour mètre, rapporté
très-exactement (1)[205].
Cette cloche, fort simple, avait, pour tout ornement, deux inscriptions,
entre le vase et le cerveau, placées l'une au-dessus de l'autre; voici
la première:
SALVE REGINA MISERICORDIÆ.
Entre les mots _regina_ et _misericordiæ_ était une petite figure de la
sainte Vierge, entourée d'un orle à deux pointes, comme les sceaux;
après le dernier mot, il y avait trois sceaux.
L'inscription inférieure portait, en une seule ligne et en lettres plus
petites:
ANNO DOMINI MILLESIMO CCº LXX TERCIO GOFRIDUS ME FECIT ET SOCIOS
MEOS. PAULUS VOCOR[206].
La première inscription avait été façonnée au moyen de filets de cire
appliqués sur le modèle. Nous donnons (2) une des lettres de cette
inscription, grandeur d'exécution, afin de faire comprendre le procédé
employé par les fondeurs. La fonte de cette cloche était tellement pure
que tous les fins linéaments de ces lettres étaient parfaitement venus
et les sceaux aussi nets qu'une empreinte de cire d'Espagne.
La cloche de Moissac, de 1273, était un monument fort rare, car nous
n'en connaissons pas d'aussi anciennes; le métal était sombre et assez
semblable au bronze des statues grecques; le cuivre y entrait
certainement pour une forte part.
Mais c'est à dater du XVe siècle surtout que l'on donna aux cloches des
dimensions et un poids considérables. Le premier bourdon de la
cathédrale de Paris fut fondu, en 1400, par Jean de Montaigu, frère de
Gérard de Montaigu, quatre-vingt-quinzième évêque de Paris; on le nomma
_Jacqueline_, du nom de l'épouse de Jean. Il pesait, dit-on, 15,000
livres[207]. Un second bourdon fut donné à l'église de Paris en 1472; il
pesait 25,000 livres. La célèbre cloche de Rouen, donnée par le cardinal
d'Amboise, et fondue en 1501, pesait 36,364 livres. Elle fut fêlée en
1786 et ne fut pas refondue.
Un des plus anciens bourdons qui ait été conservé est celui de la
cathédrale de Reims; il fut fondu en 1570 et pèse 23,000 livres. Il
existe encore des cloches de moyenne grandeur, des XVe et XVIe siècles,
dans les cathédrales d'Amiens, de Beauvais, de Sens, de Metz, de
Chartres, dans l'ancienne cathédrale de Carcassonne, dans les églises de
Saumanes (Vaucluse), de Notre-Dame de Bon-Secours à Orléans, de Trumilly
(Oise), etc., dans les beffrois des villes de Valenciennes, de Béthune,
de Compiègne.
À dater du XVIe siècle, les cloches sont décorées de filets d'ornements,
de rinceaux, de fleurs de lis, d'armoiries, de petits bas-reliefs
représentant le crucifiement de Notre-Seigneur, avec la sainte Vierge et
saint Jean, Jésus descendu de la croix entre les bras de sa mère, de
sceaux des chapitres, abbayes, églises et donateurs; il faut dire que
plus on se rapproche du XVIIe siècle et moins la fonte des cloches est
pure.
Les inscriptions façonnées dans les moules pour chaque cloche, pendant
les XIIIe et XIVe siècles, ainsi que le démontre la fig. 2, sont faites,
à partir de la fin du XVe siècle, au moyen de caractères de plomb ou de
bois servant à imprimer chaque lettre sur une petite plaque de cire que
l'on appliquait sur le modèle avant de faire le creux; par suite de ce
procédé, les lettres se trouvent inscrites chacune dans une petite
tablette plus ou moins décorée, ainsi que l'indique la fig. 3, copiée
sur l'inscription de l'une des cloches de la cité de Carcassonne, fondue
vers le milieu du XVIe siècle.
Nous ne pensons pas que l'usage de sonner les cloches à grande volée
soit très-ancien; autrefois, on se contentait probablement de les mettre
en branle de manière à ce que le battant vînt frapper le bord inférieur,
ou de les tinter en attirant le battant sur le bord de la cloche.
L'extrême étroitesse de beaucoup de clochers anciens ne peut permettre
de sonner des cloches de dimension moyenne à grande volée; et, autant
qu'on en peut juger, la disposition des plus anciens beffrois est telle
qu'elle n'eût pu résister à l'action de la cloche décrivant un
demi-cercle.
Aujourd'hui, on a perfectionné la suspension des cloches de manière à
rendre l'effet du branle à peu près nul (voy. BEFFROI).
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Note 200: T. II, chap. XII, p. 160, Paris, 1741.]
[Note 201: Voy. les _Notices sur les cloches_, par M. l'abbé
Barraud, insérées dans le _Bulletin monumental_, publié par
M. de Caumont, t. X, p. 93, et dans les _Annal. Archéol._, t.
XVI, p. 325.]
[Note 202: _Rational_, lib. I, Cap. IV.]
[Note 203: _Harmonie univers._, t. II, liv. VII.]
[Note 203b: _Harmonie univers._, t. II, liv. VII.]
[Note 204: _Comptes de l'oeuvre de l'église de Troyes_.]
[Note 205: Cette même année 1845, la cloche de Moissac se
fêla; elle fut refondue, mais les fondeurs se gardèrent de
reproduire la forme ancienne.]
[Note 206: Nous avons fait faire des estampages en plomb de
ces inscriptions qui sont déposés au musée de Cluny.]
[Note 207: Presque toujours les poids des bourdons ont été
exagérés, et les inscriptions qui les mentionnent sur leurs
parois sont souvent fautives. Ainsi, le bourdon actuel de
Notre-Dame, qui passe pour peser plus de 32,000 livres, ne
pèse en réalité que 13,000 kilogrammes.]
CLOCHER, s. m. Les églises bâties pendant les premiers siècles du
christianisme, ne possédant pas de cloches, étaient naturellement
dépourvues de clochers. Si, déjà, au VIIIe siècle, l'usage des cloches
destinées à sonner les offices ou à convoquer les fidèles était répandu,
ces cloches n'étaient pas d'une assez grande dimension pour exiger
l'érection de tours considérables, et ces instruments étaient suspendus
dans de petits campaniles élevés à côté de l'église, ou au-dessus des
combles, ou dans des arcatures ménagées au sommet des pignons, ou même à
de petits beffrois de bois dressés sur la façade ou les murs latéraux.
Nous ne voyons pas qu'on ait fondu de grosses cloches avant le XIIe
siècle; encore ces cloches étaient-elles petites relativement à celles
qui furent fabriquées dans les siècles suivants, et cependant le XIe et
le XIIe siècle élevèrent des clochers qui ne le cèdent en rien, comme
diamètre et hauteur, à ceux bâtis depuis le XIIIe siècle. On peut donc
considérer les plus anciens clochers autant comme des monuments destinés
à faire reconnaître l'église au loin, comme un signe de puissance, que
comme des tours bâties pour contenir des cloches. Des motifs étrangers
aux idées religieuses durent encore contribuer à faire élever des tours
attenantes aux églises.
Pendant les incursions normandes sur les côtes du Nord, de l'Ouest et le
long des bords de la Loire et de la Seine, la plupart des églises furent
saccagées par ces barbares; on dut songer à les mettre à l'abri du
pillage en les enfermant dans des enceintes et en les appuyant à des
tours solides qui défendaient leurs approches. Ces tours durent être
naturellement bâties au-dessus de la porte de l'église, comme étant le
point le plus attaquable. Dans ce cas, le placement des cloches n'était
qu'accessoire; on les suspendait au sommet de ces tours, dans les loges
ou les combles qui les couronnaient. C'est, en effet, dans les contrées
particulièrement ravagées par les incursions périodiques des Normands
que nous voyons les églises abbatiales et même paroissiales précédées de
tours massives dont malheureusement il ne nous reste guère aujourd'hui
que les étages inférieurs.
L'église abbatiale de Saint-Germain-des-Prés, à Paris, conserve encore
les parties inférieures de la tour carlovingienne bâtie devant la porte
principale, celle par laquelle entraient les fidèles. Les églises de
Poissy et de Créteil, sur la Seine, et les églises abbatiales de
Saint-Martin de Tours, et de Saint-Savin, en Poitou, présentent la même
disposition d'une tour massive précédant l'entrée ou servant de porche.
Ce qui fut d'abord commandé par la nécessité devint bientôt une
disposition consacrée; chaque église voulut avoir sa tour; il faut
d'ailleurs ne point perdre de vue l'état social de l'Occident au XIe
siècle. À cette époque, la féodalité était constituée; elle élevait des
châteaux fortifiés sur ses domaines; ces châteaux possédaient tous un
donjon, une tour plus élevée que le reste des bâtiments et commandant
les dehors. Or les églises cathédrales et abbatiales étaient en
possession des mêmes droits que les seigneurs laïques; elles adoptèrent
les mêmes signes visibles et voulurent avoir des donjons religieux,
comme les châteaux avaient leurs donjons militaires. On ne saurait
admettre que les énormes clochers précédant les églises abbatiales du
XIe siècle, comme, par exemple, ceux dont on voit encore les étages
inférieurs à Saint-Benoît sur Loire et à Moissac entre autres, fussent
uniquement destinés à recevoir des cloches à leur sommet; car il
faudrait supposer que ces cloches étaient très-grosses ou en quantité
prodigieuse; ces deux suppositions sont également inadmissibles; les
cloches, au XIe siècle, étaient petites et rares. On regardait alors une
cloche de 3,000 kilogrammes comme un objet de luxe que peu d'églises
pouvaient se permettre (voy. CLOCHE).
Si le clocher, au XIe siècle, n'eût été qu'un beffroi, comment les
constructeurs eussent-ils employé la majeure partie de leurs ressources
à les élever, tandis qu'ils étaient obligés de mettre la plus grande
parcimonie souvent dans la construction de l'église? Pour suspendre les
quelques petites cloches dont un monument religieux disposait à cette
époque, il suffisait d'un campanile posé sur le pignon; il faut donc
voir, dans le clocher primitif, une marque de la puissance féodale des
cathédrales et abbayes, ou de la richesse et de l'importance des
communes. Du moment que l'érection d'un clocher devenait une question
d'amour-propre pour les monastères, les chapitres ou les communes,
c'était à qui construirait la tour la plus élevée, la plus riche, la
plus imposante. Bientôt on ne se contenta pas d'un seul clocher; les
églises en eurent deux, trois, cinq, sept et jusqu'à neuf, et c'est
principalement dans les contrées où la féodalité séculière élève ses
châteaux les plus formidables que les cathédrales, les abbayes et plus
tard les paroisses, construisent des clochers magnifiques et nombreux.
La basilique romaine servit longtemps de type aux architectes chrétiens
pour bâtir leurs églises, et ils ne commencèrent à s'en écarter que vers
le commencement du XIe siècle, dans quelques provinces où les arts
d'Orient pénétrèrent brusquement: dans le Périgord et le Limousin.
Lorsque des clochers furent annexés aux basiliques imitées, par
tradition, des monuments antiques, force fut aux architectes d'adopter,
pour leurs clochers, des formes nouvelles, puisque la basilique antique
n'avait rien qui pût servir de modèle à ce genre de construction.
L'idée d'élever, à la place du narthex, une tour massive propre à la
défense de l'entrée du monument, dut être la plus naturelle, et c'est,
comme nous l'avons dit plus haut, celle qui fut adoptée. Les
constructeurs carlovingiens, préoccupés avant tout d'élever une défense
surmontée d'une guette et d'un signal sonore, ne songèrent pas tout
d'abord à décorer leurs clochers. Des murs épais flanqués aux angles de
contre-forts plats, percés à la base d'une arcade cintrée, aux étages
intermédiaires de rares fenêtres, et couronnés par un crénelage, une
loge et un beffroi durent composer nos plus anciens clochers. Le
rez-de-chaussée voûté en berceau plein cintre, ordinairement sur plan
barlong[208], servait de porche. Rarement un escalier communiquait
directement de la base au faîte du monument, afin de rendre plus
difficile la prise de cette défense. On n'arrivait aux étages supérieurs
que par les combles de la nef ou par une porte percée à l'intérieur de
l'église, à quelques mètres au-dessus d'un pavé, et en se servant d'une
échelle[209]. Au point de vue de l'art, ces constructions n'avaient rien
de remarquable. Ce devaient être de véritables bâtisses élevées pour
satisfaire au besoin du moment. Cependant le porche, la partie
inférieure de l'édifice précédant l'entrée, affectait parfois des
dispositions déjà recherchées[210]. L'architecture romane primitive
était pauvre en invention; toutes les fois qu'elle ne s'appuyait pas sur
une tradition romaine, elle était singulièrement stérile. Mais quand,
dans l'ouest, des Vénitiens eurent fait pénétrer les arts qu'eux-mêmes
avaient été recueillir en Orient[211], il se fit une véritable
révolution dans l'art de bâtir, révolution qui, du Périgord et du
Limousin, s'étendit jusque sur la Loire et en Poitou. À Périgueux même,
nous trouvons un immense clocher qui n'est pas moins curieux à étudier à
cause de la date reculée de sa construction (premières années du XIe
siècle) que par sa forme étrange et la hardiesse de sa structure. Les
constructeurs de Saint-Front de Périgueux, après avoir élevé l'église
actuelle sur le modèle de celle de Saint-Marc de Venise, bâtirent, sur
les restes de l'église latine des VIe ou VIIe siècles, une tour carrée
terminée par une calotte conique portée sur des colonnes. Que ce clocher
ait été copié plus ou moins fidèlement sur l'ancien campanile de
Saint-Marc de Venise, ou qu'il ait été composé, nous ne savons sur
quelles données, par les architectes périgourdins du XIe siècle,
toujours est-il qu'il présente des dispositions neuves pour l'époque,
étrangères aux traditions romaines quant à l'ensemble, sinon quant aux
détails. Ce clocher est fort élevé, et cependant il accuse la plus
grande inexpérience de ce genre de construction.
Nous en donnons (1) l'élévation au-dessus de la bâtisse latine sur
laquelle il est planté. Les architectes du clocher de Saint-Front n'ont
rien trouvé de mieux évidemment que de superposer deux étages carrés en
retraite l'un au-dessus de l'autre et produisant ainsi le plus dangereux
porte-à-faux qu'il soit possible d'imaginer; car les parements
intérieurs des murs de l'étage carré supérieur surplombent les parements
de l'étage inférieur, de sorte que les piles d'angles portent en partie
sur les voussoirs des petits arcs inférieurs, et les sollicitent à
pousser les pieds-droits en dehors. Ne s'en tenant pas à cette première
disposition si vicieuse, ces architectes couronnèrent l'étage supérieur
d'une voûte hémisphérique surmontée, toujours en porte-à-faux, d'un
chapeau à peu près conique porté sur un rang de colonnes isolées prises
à des monuments romains et toutes de hauteurs et de diamètres
différents. Il est vrai que, pour diminuer les dangers résultant de la
poussée de la calotte supérieure sur les piles d'angles, les arcades de
l'étage supérieur furent simplement fermées par des linteaux cintrés, au
lieu de l'être par des archivoltes; mais ces linteaux devaient casser
sous la charge, et c'est ce qui arriva. Ce dont on peut s'émerveiller,
c'est qu'une pareille tour ait pu se maintenir debout. Il faut croire
que, dans l'épaisseur des maçonneries, entre les rangs d'arcades, des
chaînages horizontaux en bois furent posés, conformément aux habitudes
des constructeurs occidentaux, et que ces chaînages maintinrent cette
construction. Quoi qu'il en soit, peu de temps après l'achèvement du
clocher de Saint-Front, les arcades que nous avons figurées vides,
conformément au plan originaire, furent en partie bouchées par des
pieds-droits et des archivoltes en sous-oeuvre qui diminuèrent
considérablement les ouvertures primitives, et les fenêtres carrées de
la base furent complétement murées. Déjà, dans la construction de ce
clocher primitif, on sent l'influence de cet esprit hardi des
architectes occidentaux qui, un siècle plus tard, allait produire,
appuyé sur le savoir et l'expérience, des monuments surprenants par leur
hauteur, leur légèreté et leur solidité. Il est difficile de reconnaître
aujourd'hui jusqu'à quel point le clocher de Saint-Front de Périgueux
servit de type aux architectes des provinces de l'ouest; qu'il ait
exercé une influence sur un grand nombre de leurs constructions, le fait
n'est pas douteux; mais nous trouvons, dans des clochers qui lui sont
postérieurs d'un demi-siècle environ, des éléments provenant d'autres
sources. Ce qui caractérise le clocher de Saint-Front, ce sont ces
étages carrés en retraite et renforcés de colonnes engagées, entre
lesquelles s'ouvrent de petites baies cintrées, et surtout ce
couronnement conique porté sur un tambour formé de colonnes. Nous
retrouvons un grand nombre de couronnements coniques dans l'ouest et
jusque vers la Loire, sur des clochers des XIe et XIIe siècles, ainsi
que les étages carrés avec leurs colonnes engagées dont les chapiteaux
supportent les corniches. Mais, parallèlement à cette famille de
clochers périgourdins importés peut-être par les Vénitiens, nous en
voyons surgir une autre dont nous aurions grand'peine à reconnaître
l'origine, les types primitifs n'existant plus. Ces types étaient-ils
latins? ce qui est probable, appartenaient-ils aux derniers débris de la
décadence romaine sous les Mérovingiens? Nous ne saurions décider la
question. Les monuments qui nous restent, n'étant évidemment que des
dérivés d'édifices antérieurs, il nous faut les prendre tels qu'ils
sont, sans essayer d'indiquer d'où ils viennent.