renoncent à la représentation des figures dans les clefs de voûtes, mais
ils les réservent plus particulièrement pour les sanctuaires; les
couronnes de feuillages garnissent les clefs, comme les crochets et
bouquets de feuilles les chapiteaux. Lorsqu'à cette époque les clefs
représentent des sujets, ceux-ci sont traités avec une finesse
d'exécution remarquable. Une des plus belles clefs à sujets que nous
connaissions se trouve sculptée au-dessus du sanctuaire de l'église
collégiale de Sémur en Auxois, dont les voûtes furent élevées vers 1235.
Cette clef représente le couronnement de la Vierge au milieu de
feuillages. Le Christ s'appuie sur le livre saint et bénit sa mère. Un
ange pose la couronne divine sur la tête de Marie. Deux autres anges,
sortant à mi-corps des branchages, portent chacun un cierge. Toute la
sculpture qui couvre un plateau de près d'un mètre de diamètre est
complétement peinte, les feuillages en vert, les fonds en brun rouge et
les vêtements des deux personnages de diverses couleurs, dans lesquelles
le bleu et le rouge dominent. Nous donnons (14) une copie de cette belle
clef.
Il arrivait souvent qu'en construisant, les sculpteurs n'avaient pas le
temps de ciseler les clefs de voûtes avant la pose, ou que, la saillie
de la sculpture gênant les appareilleurs pour poser la clef sur les
cintres, on laissait celle-ci unie à l'intérieur et que l'on accrochait
après coup des rosaces sculptées dans du bois, sous le plateau lisse de
la pierre; c'est ainsi que sont décorées la plupart des clefs des voûtes
de la Sainte-Chapelle basse à Paris, et ces rosaces sont taillées de
main de maître. Nous en montrons ci-après un exemple (15) qui date de
1240, ou environ. Le feuillage y est rendu avec une souplesse qui accuse
déjà la recherche de l'imitation scrupuleuse de la nature[198].
La clef d'une voûte en arcs d'ogives doit être placée tout d'abord au
sommet des cintres avant la pose des claveaux d'arêtiers, car c'est elle
qui sert de guide, de repère pour bander les deux arcs croisés de
manière à ce qu'ils se rencontrent exactement au même niveau à leur
point de jonction. Sans cette précaution, on ne serait jamais certain, à
la pose, quelque bien taillés que soient les cintres, de joindre les
arcs croisés au même niveau (voy. CONSTRUCTION); on concevra dès lors
que, souvent, pour ne pas retarder la construction de la voûte, on ne
prenait pas le temps de permettre au sculpteur de sculpter la rosace; de
là les rosaces en bois rapportées après coup, de là aussi l'absence de
sculpture sur quelques clefs de voûte, si, plus tard, on omettait
d'accrocher les rosaces de bois sous les plateaux de pierre laissés
unis. Si les arcs ogives sont extradossés et ne pénètrent jamais dans
les remplissages qu'ils sont destinés à porter, il n'en est pas de même
des clefs; celles-ci ont le plus souvent une queue qui vient pénétrer le
remplissage. Elle s'offraient ainsi un point parfaitement fixe au sommet
de la voûte, et d'ailleurs, étant presque toujours percées d'un trou
pour le passage d'un fil de suspension, il était nécessaire que leur
épaisseur atteignît l'extrados des remplissages. La fig. 16, qui
représente une clef en coupe, fera comprendre l'utilité de ce mode de
construction. Mais la clef étant solidaire des remplissages de la voûte,
ne pouvant se prêter, par conséquent, aux mouvements des arêtiers, il ne
fallait pas donner aux branches d'arcs ogives qui s'en échappaient une
grande longueur; car si ces branches d'arêtiers eussent été
très-saillantes, le moindre mouvement dans les arcs les eût fait casser,
et la clef ne remplissait plus dès lors son office. Aussi les amorces
des arcs ogives tenant aux clefs sont-elles coupées aussi près que
possible du corps circulaire de ces clefs, comme l'indique la fig. 17.
Quant au profil donné au corps de la clef de la voûte en arcs d'ogives,
il reproduit le plus souvent celui des arcs, comme dans la fig. 17, ou,
s'il s'en éloigne, c'est pour adopter un profil plus mâle et moins
refouillé. Soit, dans ce cas (18), A le profil de l'arc ogive, B sera le
profil du corps de la clef. Sous le corps cylindrique, un plateau orlé C
reçoit la rosace sculptée qui se détache sur le fond concave de ce
plateau C, dont le point le plus creux D ne s'enfonce pas au delà du
niveau E du prolongement de la courbe intrados des arcs ogives. Ces
détails paraîtront peut-être minutieux; mais dans le mode de la
construction gothique, rien n'est indifférent, et c'est par des
recherches de ce genre, résultat du raisonnement et de l'expérience
acquise par des observations suivies, que les constructeurs de la belle
époque du moyen âge sont arrivés à produire des effets surprenants avec
des moyens très-simples. Nous renvoyons, du reste, nos lecteurs au mot
CONSTRUCTION, pour tout ce qui touche à la facture des voûtes dans
lesquelles les clefs jouent un rôle très-important.
Le XIVe siècle ne changea rien au mode de construction adopté pour les
voûtes en arcs d'ogives pendant la première moitié du XIIIe siècle, et
les clefs, par conséquent, furent taillées suivant le même principe;
mais leur sculpture devint plus maigre et plus confuse, les larges
feuilles visibles à une grande hauteur furent remplacées par des
branchages et des feuillages délicats qui sont loin de présenter un
effet aussi satisfaisant. Examinées de près, ces clefs sont cependant
d'une exécution parfaite, refouillées avec un soin et une finesse
surprenante. Nous donnons (19) une clef du commencement du XIVe siècle
appartenant aux voûtes de l'ancienne cathédrale de Carcassonne, qui
conserve encore la disposition des clefs primitives du XIIIe siècle,
c'est-à-dire les deux têtes venant remplir les deux angles les plus
ouverts formés par la rencontre des arêtiers. L'une de ces têtes
représente le Christ, l'autre la sainte Vierge. La rosace se compose
d'une couronne de feuilles sortant d'une branche circulaire. En A, nous
avons tracé le profil du plateau.
Vers la fin du XIIIe siècle, les clefs d'arcs ogives furent décorées
fréquemment d'écussons armoyés, d'abord entourés d'ornements, de
feuillages, puis plus tard soutenus par des anges, ou dépouillés
d'accessoires. L'église de Saint-Nazaire, cathédrale de Carcassonne,
possède des clefs sous lesquelles sont sculptées les armes de France
(anciennes) et celles du fondateur du choeur, Pierre de Roquefort; voici
l'une de ces dernières clefs (20); l'écu est d'_azur aux trois rocs d'or
posés deux en chef et un en pointe_; il se détache au milieu d'une
couronne de feuilles de chêne. Comme dans l'exemple précédent, deux
têtes remplissent les deux angles les plus ouverts entre les arcs
ogives. Rarement, au XIVe siècle, des personnages figurent sous les
plateaux des clefs.
Nous ne devons pas omettre de dire ici que, presque toujours, les clefs
des voûtes en arcs d'ogives sont peintes, même dans des monuments
d'ailleurs totalement dépourvus de ce genre de décoration. La peinture
appliquée sur les clefs s'étendit sur les arêtiers jusqu'à une certaine
distance du centre (voy. PEINTURE)[199].
Il serait inutile ici de donner de nombreux exemples des clefs de voûtes
du XIVe siècle; ce sont toujours des rosaces feuillues plus ou moins
bien composées et traitées, et qui ne diffèrent pas des rosaces
sculptées dans les tympans des gâbles ou sur tout autre membre de
l'architecture (voy. ROSACE). Mais le XVe siècle apporta dans la
sculpture des clefs l'exagération qu'il mit en toute chose. La rosace
des clefs d'arcs ogives du XVe siècle forme comme une sorte de découpure
à jour plaquée à la rencontre des deux arcs. Au lieu de présenter des
couronnes de feuillages, des rosaces, elle s'épanouit en redents compris
dans des lignes géométriques et d'une délicatesse de taille qui rappelle
les formes propres au métal plutôt que celles qui conviennent à de la
pierre. Souvent, ces rosaces sont d'une telle finesse de travail, si
bien découpées à jour sur toute leur surface, qu'il a fallu les
rapporter après coup, car il eût été impossible de les poser sur
l'extrémité des cintres sans les briser. Alors elles sont accrochées à
la clef réelle par une tigette de fer qui passe à travers le trou
central avec une clavette en travers de ce trou à l'extrados. Nous
donnons (21) une de ces clefs, du milieu du XVe siècle, provenant des
voûtes des bas-côtés du choeur de l'église abbatiale d'Eu, restaurées
vers cette époque, et (21 bis) la coupe sur la ligne _a b_ de cette
clef, qui n'est qu'une dalle ajourée et sculptée de 0,08, c.
d'épaisseur.
Vers la fin de ce siècle, on ne se contenta pas de décorer les voûtes
par ces sortes de clefs. Lorsque l'étude des arts antiques et de la
renaissance italienne vint se mêler aux traditions gothiques dégénérées,
on ne changea pas tout d'abord les formes principales de l'architecture.
Ces nouveaux éléments s'attachèrent aux détails, à l'ornementation. Il
semble que les architectes français se plaisaient à jeter, au milieu de
leurs combinaisons toutes gothiques encore, comme ensemble et comme
système de construction, des fragments qu'ils allaient chercher dans les
monuments romains ou de la renaissance italienne. En cela, notre
renaissance diffère essentiellement de la renaissance d'outre-monts. Les
Brunelleschi et, plus tard, les Bramante s'emparèrent des dispositions
générales de l'architecture antique, bien plus encore que des détails;
ou plutôt les architectes italiens n'avaient jamais complétement perdu
de vue les arts romains, et n'eurent, pour y revenir, qu'à laisser de
côté des traditions corrompues des arts du Nord, qui, pendant les XIIIe
et XIVe siècles, avaient pénétré à Florence, à Sienne, à Pérouse et
jusque dans les États du pape.
Vers la fin du XVe siècle donc, nos architectes imaginèrent de placer,
dans leurs édifices, tout gothiques comme construction, des
réminiscences des arts d'Italie. Ils trouvèrent ingénieux, par exemple,
de suspendre aux voûtes, des chapiteaux, des culots d'ornements quasi
antiques et même parfois de petits modèles de monuments qui, eux,
n'avaient plus rien de gothique. Partant de cet axiome de construction
de la voûte gothique, que la clef doit être pesante afin d'empêcher le
relèvement des nervures sous la pression des reins, ils posèrent des
clefs dont les ornements pendants ressemblent à des stalactites. C'était
le temps des plus grands écarts de l'architecture; on ne se contenta
plus d'un morceau de pierre, et on alla jusqu'à composer les clefs
pendantes de pièces de rapport attachées à la clef véritable par des
boulons en fer, et même quelquefois aux entraits des charpentes. Il
n'est pas besoin de faire ressortir les inconvénients et les dangers de
ce genre de décoration. Les clefs pendantes fatiguent les voûtes par
leur poids exagéré, au lieu de les maintenir dans un juste équilibre;
elles risquent de se détacher par l'oxydation des fers et de tomber sur
la tête des assistants.
Nous disions tout à l'heure que quelques-unes de ces clefs sont de
petits modèles de monuments. Nous citerons entre autres celle de la
chapelle de la Vierge de l'église de Saint-Gervais et Saint-Protais à
Paris, qui représente, suspendu sous la voûte, toute une enceinte
entourant des édifices. Celles de l'église de Saint-Florentin en
Bourgogne, de l'église de Saint-Pierre de Caen, qui datent du
commencement du XVIe siècle, celles des voûtes hautes du choeur de
l'église d'Eu, etc. Les exemples abondent. Alors les voûtes en arcs
d'ogives ne se composent pas seulement des deux arcs diagonaux; mais
d'une quantité d'arcs qui s'entrecroisent (voy. VOÛTE); aux points
d'intersection de ces arcs se trouvent souvent des clefs pendantes, plus
ou moins saillantes et décorées, ce qui donne à ces voûtes l'apparence
d'une grotte tapissée d'énormes stalactites. Ce sont là de ces
fantaisies de pierre plus surprenantes que belles, qui fatiguent et
préoccupent plutôt qu'elles ne satisfont les yeux. La raison et le goût
se choquent de ces raffinements dont on ne comprend pas le motif, et qui
détruisent l'unité des intérieurs. Nous donnons (22) une de ces clefs
provenant des voûtes du choeur de l'église d'Eu. Nous choisissons cet
exemple comme un des plus anciens, car il date de la fin du XVe siècle.
C'est aussi, à notre sens, un des plus beaux. Les clefs pendantes des
voûtes du choeur de cette église, rebâties à cette époque sur un édifice
de la fin du XIIe siècle, sont encore à peu près gothiques comme
ornementation. Déjà, cependant, on sent l'influence du chapiteau
corinthien dans la clef que nous donnons ici. Elle est d'ailleurs prise
dans un seul morceau de pierre et n'est point composée de pièces
accrochées. Dans la même église, nous voyons aussi les arcs-doubleaux de
la voûte du choeur décorés de clefs pendantes assez adroitement
agencées; nous donnons plus loin l'une d'elles (23).
La Normandie, l'Angleterre et la Bretagne ont surtout abusé de ce genre
de décoration; mais les reproductions de ces étrangetés sont trop
connues pour qu'il soit nécessaire d'en donner ici de nombreux exemples;
on a pris si longtemps les abus et les exagérations de la décadence du
style gothique pour l'expression la plus complète et la plus heureuse de
cet art, que les ouvrages traitant de l'architecture du moyen âge sont
pleins de ces extravagances, bonnes pour amuser les personnes qui ne
voient dans l'art que nous professons qu'un jeu d'esprit. Nous croirions
manquer à nos lecteurs si nous remplissions nos pages de figures n'ayant
tout au plus qu'un attrait de curiosité.
Par exception, les constructeurs du XIIe siècle ont parfois posé des
clefs sculptées dans les remplissages des voûtes en arcs d'ogives. En
Angleterre surtout, ce genre de décoration est assez fréquent au XIIIe
siècle. La grande clef de la voûte de Notre-Dame d'Étampes, que nous
avons donnée (fig. 3), se compose de contre-clefs et de ces clefs posées
dans les remplissages; mais, par le fait, les quatre clefs des
remplissages font partie d'une composition unique. Nous ne connaissons
guère en France qu'un exemple de ces clefs de remplissage isolées, qui
existe sous les voûtes de l'ancienne sacristie de l'église abbatiale de
Vézelay (XIIe siècle). Ainsi que le représente la fig. 24, entre les
deux arcs ogives, en A, sont posées des clefs sculptées, saillantes sous
le parement des remplissages, et qui n'ont guère que 0,30 c. de côté. La
fig. 24 bis donne le détail de l'une d'elles, représentant un guerrier
combattant un dragon. La salle est couverte par six voûtes ainsi
décorées, et parmi ces clefs on reconnaît les quatre signes des
Évangélistes dans des cercles de feuillages. Les voûtes fermées sous les
clochers centrals des églises sont, à dater du XIIIe siècle, presque
toujours munies de clefs d'un grand diamètre, percées d'un trou large
pour le passage des cloches; mais ces clefs sont décrites au mot OEIL.
Sous les charpentes lambrissées construites pendant les XIVe, XVe et
XVIe siècles, au point de la rencontre de la tête des poinçons avec les
courbes et l'entre-toise supérieure, on attache des clefs sculptées sur
bois, formant comme un épanouissement de feuillages et d'ornements qui
masque les assemblages des pièces de charpente au-dessus du chapiteau de
ces poinçons. Ces clefs ne sont qu'un ornement sans utilité réelle, une
bague découpée à la tête du poinçon; elles produisent un bon effet et
contribuent à meubler ces lambris en berceau, d'un aspect assez pauvre.
Quelquefois même des clefs de bois découpé et sculpté sont posées à la
rencontre des filières ou pannes longitudinales avec les courbes
divisant les lambris et servant de couvre-joints.
Nous reproduisons (25) une clef de tête de poinçon, et (26) une clef
masquant la rencontre d'une filière avec une courbe. Ces dernières clefs
sont très-fréquentes dans les charpentes anglo-normandes du XVe siècle,
elles sont ajourées, et sculptées avec beaucoup d'adresse, et rompent la
monotonie de ces grands berceaux en bardeaux. La grand'salle du palais
ducal de Dijon conserve encore, sous sa voûte en bois du XVe siècle, de
jolies clefs ainsi disposées, qui sont rehaussées d'or et de peinture.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Illustration: Fig. 12.]
[Illustration: Fig. 13.]
[Illustration: Fig. 14.]
[Illustration: Fig. 15.]
[Illustration: Fig. 16.]
[Illustration: Fig. 17.]
[Illustration: Fig. 18.]
[Illustration: Fig. 19.]
[Illustration: Fig. 20.]
[Illustration: Fig. 21.]
[Illustration: Fig. 21 bis.]
[Illustration: Fig. 22.]
[Illustration: Fig. 23.]
[Illustration: Fig. 24.]
[Illustration: Fig. 24 bis.]
[Illustration: Fig. 25.]
[Note 197: Cette clef, qui était brisée en plusieurs
morceaux, a dû être remplacée par mesure de solidité; mais
elle a été scrupuleusement reproduite, et les fragments de
l'ancienne clef sont déposés dans le musée de l'église.]
[Note 198: Ce sont des feuilles d'érable des forêts.]
[Note 199: Jusqu'au XVIe siècle, l'usage s'est perpétué de
peindre les clefs de voûtes et de les peindre aux armes des
souverains, évêques, abbés, seigneurs, villes, etc. Dans les
registres des comptes de l'oeuvre de l'église de Troyes (f°
348 à 352), on lit qu'en 1463, un certain Jacquet peint, en
la clef de l'une des grandes voûtes, les armes du cardinal
d'Avignon; qu'en 1494, Nicolas Cordonnier, peintre, peint la
clef de la première voûte de la nef alors achevée, «où sont
les armes de Mgr le grand archidiacre de Refuge;» que sur la
clef de la deuxième voûte il peint les armes de la ville,
puis, sur les voûtes suivantes, celles du roi et de l'évêque
de Troyes; qu'enfin la clef de la cinquième voûte est dorée
(voy. les _Comptes de l'oeuvre de l'église de Troyes_.
Troyes, Bouquot, édit. 1855).]
CLEF, _terme de charpenterie_. On désigne par le mot _clef_; dans les
oeuvres de charpente, une petite pièce de bois destinée à réunir et
serrer deux moises. Le fer n'étant pas employé dans les charpentes
anciennes, on réunissait les moises au moyen de clefs en bois passant à
travers deux mortaises et serrées par une clavette ou une cheville. On
avait le soin de tailler ces clefs dans du bois de fil, bien sain et
sans noeuds, afin qu'elles pussent être facilement chassées à coup de
masse dans les mortaises. Nous donnons (27), en A, une de ces clefs non
posée, et, en B, deux clefs posées pour serrer deux moises contre une
pièce de bois horizontale. La tête C de la clef portait contre une
moise, tandis que la clavette D, enfoncée à force, venait serrer le
tout.
Mais, dans certaines fermes armées au moyen de moises ou aiguilles
pendantes, si, par exemple, un entrait étant destiné à porter une charge
considérable, on voulait le soulager de distance en distance au moyen de
moises en bois suspendues aux arbalétriers, alors, au lieu de boulonner
ces moises pendantes après les arbalétriers au moyen de boulons en fer,
ainsi que cela se pratique aujourd'hui, on passait des clefs en bois à
cheval sur ces arbalétriers. Dans ce cas, on donnait une grande force
aux clefs de bois.
La fig. 28 nous donnera la disposition de cette pièce de charpente. Soit
A l'entrait qu'il s'agit de soulager, B l'arbalétrier, on posait deux
moises pendantes CC qui venaient s'assembler et s'embréver dans une clef
D supérieure; deux chevilles empêchaient les moises de sortir de leur
embrévement et de quitter les tenons; une cale G, taillée en coin,
évitait le glissement de la clef supérieure sur l'arbalétrier incliné;
en E était une autre clef également embrévée, suspendant l'entrait. Un
pareil assemblage avait une grande puissance. C'est ainsi que les
entraits des fermes qui portent les poteaux d'arêtiers de la flèche de
la cathédrale d'Amiens (commencement du XVIe siècle) sont suspendus aux
arbalétriers. Mais on trouve des assemblages identiques dans des
charpentes beaucoup plus anciennes, notamment dans celle de la
cathédrale de Paris, qui date du XIIIe siècle.
[Illustration: Fig. 26.]
[Illustration: Fig. 27.]
[Illustration: Fig. 28.]
CLEF, _terme de menuiserie_. C'est une petite barre de bois dur,
embrévée à queue d'aronde derrière des panneaux composés de planches
assemblées afin de les maintenir planes et de les empêcher de coffiner.
On désigne aussi ces clefs sous le nom de _barres à queues_ (voy.
MENUISERIE).
CLEF, _terme de serrurerie_ (voy. SERRURERIE).
CLOCHE, s. f. _Saint_, _sein_ (_signum_). «Le petit peuple et la
canaille, dit Thiers dans son _Traité des superstitions_ [200],
accourent en foule de toutes parts à l'église, non pour prier, mais pour
sonner..... Car il faut remarquer en passant que les gens les plus
grossiers sont ceux qui aiment davantage les cloches et le son des
cloches. Les Grecs, qui sont des peuples fort polis, avaient peu de
cloches avant qu'ils eussent été réduits sous la domination ottomane, et
ils n'en ont presque point aujourd'hui, étant obligés de se servir de
tables de fer ou de bois pour assembler les fidèles dans les églises.
Les Italiens, qui se piquent de spiritualité et de délicatesse, ont
aussi peu de cloches; encore ne sont-elles pas fort grosses. Les
Allemands et les Flamands, au contraire, en ont de grosses et en grand
nombre; cela vient de leur peu de politesse. Les païsans, les gens de
basse condition, les enfans, les foux, les sourds et muets, aiment
beaucoup à sonner les cloches ou à les entendre sonner. Les personnes
spirituelles n'ont pas de penchant pour cela. Le son des cloches les
importune, les incommode, leur fait mal à la tête, les étourdit.» Thiers
n'aime pas les cloches, sa boutade le dit assez. Cependant il faut
avouer que le moyen âge les aimait fort et en fabriqua une quantité
prodigieuse. Les églises paroissiales possédaient souvent deux clochers;
les églises abbatiales et cathédrales en élevèrent quelquefois jusqu'à
sept, qui tous contenaient des cloches.
Les cloches, ou du moins les clochettes, étaient connues dès l'antiquité
grecque et romaine. Quelques auteurs prétendent que ce fut le pape
Sabinien (an 604), successeur immédiat de saint Grégoire, qui, le
premier, prescrivit l'usage des cloches pour annoncer les saints
offices. Ce qui ne peut être mis en doute, c'est que des cloches étaient
suspendues au-dessus des églises dès le VIIe siècle[201]. Ces cloches
primitives, toutefois, n'étaient que d'un faible poids relativement aux
nôtres. La plus grosse des cloches données par le roi Robert à l'église
Saint-Agnan d'Orléans, au XIe siècle, et qui passait pour une pièce
admirable, ne pesait pas plus de 2,600 livres. Les cloches données par
Rodolphe, abbé de Saint-Trond, au commencement du XIIe siècle, pour
l'église de son monastère, pesaient depuis 200 jusqu'à 3,000 livres.