possédaient des chéneaux à la chute des pentes des combles. Les temples
de la grande Grèce, ceux d'Athènes, avaient des chéneaux en terre cuite,
en pierre ou en marbre, avec gargouilles percées de distance en
distance. On retrouve également les chéneaux dans les monuments romains.
Cependant ils disparaissent, pendant la période romane, en France. Les
toits laissent les eaux s'égoutter directement sur le sol. Nous ne
voyons guère le chéneau apparaître, dans le nord de la France, que vers
le milieu du XIIe siècle. Ils sont, dès la fin de ce siècle,
très-caractérisés dans les édifices normands. Ces chéneaux (1) sont
généralement très-profonds; portés sur des arcs en saillie sur le nu des
murs, leurs sommiers partent de la tête des contre-forts, et sont
surmontés du côté du dehors d'un acrotère en talus composé de plusieurs
assises, ainsi que l'indique le profil A. On ne peut expliquer la
hauteur extraordinaire de ce revers de chéneau que comme une garde
destinée à empêcher les tuiles ou ardoises qui se détachent de la
couverture de tomber sur la voie publique, et à contenir la neige qui
glissait le long des rampants des combles. Nous trouvons des chéneaux
analogues à ceux-ci au-dessus du triforium du choeur de l'église
Saint-Étienne de Caen, et qui sont d'une date un peu moins ancienne. Les
chapelles absidales de l'église haute de Chauvigny près Poitiers, qui
datent de la première moitié du XIIe siècle, possèdent également des
acrotères formant chéneau au-dessus de la corniche. Des gargouilles peu
saillantes, ou de simples trous percés de distance en distance, jetaient
les eaux pluviales à l'extérieur. Dans l'Île de France, la Champagne et
la Bourgogne, les chéneaux n'apparaissent qu'au XIIIe siècle. Mais la
disposition des premiers chéneaux de cette époque exige quelques
développements.
Bien que les murs des édifices romans fussent fort épais, les charpentes
des combles présentaient des pentes inclinées suivant un angle plutôt
au-dessous qu'au-dessus de 45 degrés; les pieds de ces charpentes
exigeaient alors une large assiette (voy. CHARPENTE), et les bouts des
chevrons ainsi que la volige et la tuile arrivaient au bord des
corniches, d'ailleurs peu saillantes; il ne restait pas de place pour
établir des chéneaux à la chute des combles, et les eaux tombaient
directement sur le sol ou sur les combles inférieurs. On reconnut les
inconvénients de ce système primitif; les eaux en s'égouttant ainsi le
long des parements les altéraient, entretenaient l'humidité à la base
des murs et pourrissaient la fondation; si une tuile venait à glisser,
elle tombait sur la tête des passants ou sur un comble inférieur; dans
ce dernier cas, elle brisait un grand nombre de tuiles et faisait un
trou dans cette toiture. Si l'on était dans la nécessité de réparer les
couvertures, les couvreurs, ne pouvant appuyer le pied de leurs échelles
nulle part, risquaient de glisser avec elles ou, tout au moins,
faisaient des dégâts considérables en posant ces échelles sur la
couverture même. Cependant, par suite du nouveau système de construction
mis en pratique par les architectes gothiques, ceux-ci étaient amenés à
diminuer de plus en plus les épaisseurs des murs et même à les supprimer
entièrement. C'est alors qu'ils prirent le parti de rendre les chéneaux,
pour ainsi dire, indépendants de la construction, en les portant en
saillie sur des corniches ou sur des arcs, ou bien de faire porter les
charpentes sur les formerets des voûtes bandés à une certaine distance
des murs à l'intérieur, et de poser les chéneaux, sur l'intervalle
restant entre ces formerets et le mur extérieur, réduit alors à une
faible épaisseur. Ce dernier système fut appliqué en Bourgogne et en
Champagne. Dans l'Ile de France, on donna une saillie assez forte aux
corniches pour pouvoir faire courir des chéneaux à la base des combles.
Nous observons, dans la partie haute du choeur de Notre-Dame de Paris,
la transition entre le système des égouts romans et le système des
chéneaux posés sur corniches saillantes à la base des combles sous le
bahut. Dans l'origine, c'est-à-dire du temps de Maurice de Sully (1160 à
1180 environ), il n'existait pas de chéneaux à la base du grand comble
[170]. Le couronnement recevant la charpente consistait en une corniche
peu saillante, composée de quatre rangs de damiers sur lesquels était
posé un profil formant boudin supérieur. Vers 1220, probablement après
l'incendie dont nous venons de parler, lorsque déjà à Paris
l'architecture gothique avait pris son développement complet, on
n'enleva, de la corniche de Maurice de Sully, que le boudin supérieur,
et, laissant subsister les assises de damiers, on posa par-dessus une
corniche composée d'une assise de feuilles à crochets et d'un larmier;
le tout présentant une forte saillie. Ce larmier fut creusé en forme de
chéneau, dont les pentes répartissaient les eaux pluviales dans de
grosses gargouilles posées au-dessus de chacun des arcs-boutants. Quant
à la nouvelle charpente, elle vint s'asseoir sur un bahut élevé de 1m,30
au-dessus de ce chéneau, et une balustrade en pierre fut fixée sur le
rampant du larmier (voy, BAHUT, fig. 1). Vers la même époque, dans la
cathédrale de Chartres et sur la façade de Notre-Dame de Paris, on
posait aussi des larmiers formant chéneaux, mais sans gargouilles; les
eaux s'écoulaient simplement par des trous ménagés, sous les
balustrades, de distance en distance, ainsi que l'indique la fig. 2
[171]. Cette disposition explique pourquoi, sur la façade de Notre-Dame
de Paris, les larmiers des divers étages portant chéneaux ont une aussi
forte saillie; c'est qu'ils étaient destinés à renvoyer loin des
parements les eaux des chéneaux, comme une _mouchette_ continue. À
Notre-Dame de Chartres, les balustrades n'ayant pas de traverse
inférieure, mais n'étant composées que de colonnettes isolées posées à
cul sur l'extrémité de la corniche, les eaux du chéneau s'écoulent entre
ces colonnettes sur la pente du larmier. Ces moyens toutefois ne
faisaient que diminuer les inconvénients résultant des égouts des
combles, mais ne les évitaient pas, puisque les eaux pluviales
continuaient à s'égoutter dans toute la longueur des corniches; ils
rendaient déjà le service des couvreurs plus facile et arrêtaient les
tuiles ou ardoises qui glissaient sur la pente des combles[172]. Ce
n'est que de 1225 à 1240 que des gargouilles saillantes furent adaptées
aux chéneaux pour distribuer l'écoulement des eaux pluviales d'une
manière régulière et sur certains points des édifices. Dans les églises
à bas-côtés, les eaux des chéneaux, vers cette époque, furent conduites
sur les chaperons des arcs-boutants, puis rejetées au dehors par des
gargouilles en pierre posées à l'extrémité des pentes de ces
arcs-boutants. Les eaux de pluie, tombant sur les combles supérieurs,
arrivaient ainsi, par le plus court chemin, sur le sol extérieur. Mais
les arcs-boutants, destinés à contre-butter la poussée des voûtes,
n'atteignaient pas le niveau des corniches supérieures; on essaya
d'abord de jeter les eaux des chéneaux des grands combles, à gueule-bée,
par des gargouilles, sur les chéneaux formant le chaperon des
arcs-boutants; et, quoique la distance entre ces chaperons et les
gargouilles supérieures ne fût pas considérable, cependant le vent
renvoyait les eaux à droite ou à gauche des chaperons; on établit donc
bientôt des coffres en pierre évidés mettant les chéneaux supérieurs en
communication avec les chaperons. Souvent même, ces coffres en pierre
furent doublés de tuyaux de plomb (voy. CONDUITE). Puis, plus tard, vers
la fin du XIIIe siècle, on renonça aux coffres en pierre, qui étaient
sujets à s'engorger et à causer des filtrations dans les murs, et on
établit sur les arcs-boutants des aqueducs en pierre destinés à porter
le chéneau rampant (voy. ARC-BOUTANT, CONSTRUCTION). Les chéneaux
rampants pratiqués sur le chaperon des arcs-boutants, arrivés aux
pinacles surmontant l'extrémité des contre-forts, passaient, dans
l'origine, à travers ces pinacles pour être déversés par la gargouille.
On ne fut pas longtemps sans s'apercevoir que ces canaux, traversant la
maçonnerie, ne pouvaient jamais sécher, qu'ils s'engorgaient et
causaient des filtrations dans la masse des constructions des
contre-forts; on prit le parti, vers le milieu du XIVe siècle, de
détourner les chéneaux au droit des pinacles, et d'amener ainsi à ciel
ouvert les eaux jusqu'aux gargouilles d'extrémité. Quelquefois même,
dans les provinces du Nord, en Picardie et en Normandie, ces chéneaux
aboutirent à des conduites en plomb habilement ménagées dans la
construction (voy. CONDUITE).
Les chéneaux en pierre, pratiqués à la base des combles, pendant les
XIIIe et XIVe siècles, sont généralement creusés à fond de cuve,
c'est-à-dire donnant en coupe le profil ci-contre (3); les joints sont
faits avec soin, ayant une entaille A dans laquelle on coulait
quelquefois du plomb ou un ciment très-dur composé de grès pilé et de
litharge. Ces chéneaux portent de 0,33 c. à 0,48 c. de largeur (un pied,
un pied et demi). Ils sont taillés dans les pierres les plus dures que
l'on pouvait se procurer, et il nous a paru que leur concavité, destinée
à recevoir les eaux, soigneusement taillée, polie même, était souvent
imprégnée d'une matière grasse (peut-être d'huile de lin et de
litharge). Nous avons vu même quelques-uns de ces chéneaux qui étaient
enduits d'un ciment mince, très-dur et adhérant à la pierre; pour faire
tenir ce ciment, les tailleurs de pierre pratiquaient en travers du
chenal de petites rainures, particulièrement des deux côtés des joints,
ainsi que le fait voir la fig. 4[173], ou creusaient sur le joint même
une rainure qui permettait d'y couler du ciment (5).
Les chéneaux des grands édifices du moyen âge, du XIIIe au XVe siècle,
présentent peu de variétés; le système admis persiste sans différences
notables. Il n'en est pas de même des chéneaux des habitations privées;
ceux-ci sont très-variés comme disposition et comme forme. Ils
n'apparaissent qu'au XIIIe siècle; jusqu'alors les eaux pluviales
tombaient directement des égouts des toits dans la rue[174]. Deux
raisons contribuèrent à faire établir des chéneaux à la base des
combles, le besoin de réunir les eaux pluviales dans des citernes
(beaucoup de villes étant bâties sur des lieux élevés dépourvus d'eau),
et l'incommodité que causait la pluie s'égouttant des combles sur la
voie publique. Mais, comme la grande majorité des habitations urbaines
était d'une construction fort simple, on ne pouvait faire la dépense
d'un chéneau de couronnement en pierre à la chute des combles. Les
constructeurs de maisons se contentèrent d'incruster des corbeaux de
pierre au sommet des murs de face, et sur les corbeaux ils posèrent une
pièce de bois évidée et inclinée formant gargouille à l'un des bouts. La
fig. 6 expliquera cette disposition naïve[175]. Ces chéneaux
s'appliquent à des maisons dont les égouts des toits sont sur la rue;
mais si les pignons donnaient sur la voie publique, ainsi que cela fut
pratiqué généralement à dater du XIVe siècle, les chéneaux étaient
disposés perpendiculairement à la rue. À cette époque, rarement les
maisons avaient-elles des murs mitoyens; chaque maison possédait ses
quatre murs en propre, et il existait entre elles une petite ruelle
très-étroite (voy. MAISON). Chaque habitation avait donc ses chéneaux
particuliers, qui, le plus souvent, étaient formés d'un tronc d'arbre
creusé, dépassant le pignon et formant gargouille, ainsi que l'indique
la fig. 7. Ces chéneaux de bois étaient quelquefois moulurés, sculptés
même, et peints de diverses couleurs, l'art intervenant toujours dans
l'ensemble comme dans les détails des constructions les plus vulgaires.
Ces dispositions de chéneaux appliquées aux habitations n'étaient pas
les seules. Dans les pays riches en matériaux calcaires, comme la
Bourgogne, la Haute-Marne et l'Oise, on employa les chéneaux de pierre
de préférence à ceux en bois, et ces chéneaux de pierre sont posés de
façon à éviter toute fuite par les joints le long des parements: d'abord
ils sont toujours posés en saillie, afin que le comble vienne couvrir la
tête des murs et la préserver de toute humidité; puis des corbeaux
incrustés dans le mur, sous chaque joint du chéneau, sont creusés en
forme de gargouille; si donc ces joints venaient à s'ouvrir ou à perdre
le ciment qui les soudait, l'eau tombait dans la gargouille-corbeau et
était rejetée en dehors loin des parements. La fig. 8 nous dispensera de
plus longues explications à ce sujet.
On voit à Chaumont (Haute-Marne) beaucoup de maisons dont les chéneaux
sont ainsi disposés, et cet usage a persisté jusqu'à nos jours.
L'architecture n'est véritablement un art que lorsqu'elle sait ainsi
vaincre les difficultés, prévoir et conserver, par des moyens simples,
vrais, d'une exécution facile dans la plus humble maison comme dans le
palais; mais lorsque, au contraire, il lui faut recourir à des moyens
factices qui demandent le concours d'industries très-développées, une
main-d'oeuvre extraordinaire et beaucoup de dépense, elle peut réussir
là où toutes ces ressources sont sous sa main, mais elle abandonne à la
barbarie les localités éloignées des grands centres industriels. C'est
ce qui est arrivé; aujourd'hui, hormis les grandes villes où les
écoulements d'eaux pluviales sont, dans les habitations privées,
disposés avec assez d'adresse, partout l'incurie, l'ignorance, le défaut
de soin laissent voir combien ces constructeurs anciens étaient plus
habiles, plus savants, plus scrupuleux que les bâtisseurs de notre
temps, sans entraîner pour cela leurs clients dans des dépenses
inutiles.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4 et 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7 et 8.]
[Note 170: Ce comble était moins aigu que celui actuel, qui
date du commencement du XIIIe siècle, et qui fut refait après
un incendie dont l'histoire ne parle pas, mais dont les
traces sont visibles sur le monument même. Le choeur de
Notre-Dame de Paris était complétement élevé, sauf la
toiture, en 1177, ainsi que le constate la chronique de
Robert, abbé du Mont Saint-Michel, et dont M. Alfred Ramé a
bien voulu nous envoyer le curieux extrait suivant: «Ad ann.
1177. Mauricius episcopus Parisiensis jam diù est; quod (qui)
multum laborat et proficit in ædificatione ecclesiæ prædictæ
civitatis, _cujus caput jam perfectum est, excepto majori
tectorio_. Quod opus si perfectum fuerit, non erit opus citra
montes cui aptè debeat comparari.»]
[Note 171: Cet exemple est tiré de la façade occidentale de
la cathédrale de Paris.]
[Note 172: Il faut observer que déjà, au commencement du
XIIIe siècle, les combles des cathédrales de Paris et de
Chartres étant couverts en plomb, les chéneaux n'avaient pas,
ici du moins, à arrêter la chute des ardoises ou tuiles.]
[Note 173: C'était ainsi qu'étaient primitivement établis les
chéneaux de la Sainte-Chapelle à Paris.]
[Note 174: Il n'y a pas plus de vingt-cinq ans qu'à Paris
encore les toits de la plupart des maisons étaient dépourvus
de chéneaux. Pendant les pluies d'orage, les eaux pluviales
formaient comme une nappe d'eau devant les façades, et
rendaient la circulation impossible, même avec des
parapluies.]
[Note 175: Exemple tiré des maisons de Flavigny (Côte-d'Or).]
CHEVET, s. m. Nom que l'on donne à la partie extrême de l'abside des
églises (voy. ABSIDE, CATHÉDRALE, ÉGLISE).
CHIFFRE, s. m. On désigne par ce mot les initiales de noms propres
sculptées ou peintes sur les monuments. Il ne paraît pas que l'on ait
admis les chiffres de personnages vivants dans la décoration des
édifices avant le XVe siècle; mais, à partir de la fin de ce siècle, les
chiffres se rencontrent fréquemment sculptés dans les frises, sur les
parements, dans les balustrades, ou peints dans les vitraux et sur les
murs intérieurs des églises, chapelles, palais et maisons. La balustrade
du pignon occidental de la Sainte-Chapelle de Paris, refaite par Charles
VII, est composée de fleurs de lis dans des quatre-lobes, au milieu
desquelles s'élève un K (Karolus) couronné, soutenu par deux anges. La
balustrade de l'oratoire de cette même chapelle, bâti par Louis XI, est
de même ornée, au milieu, d'un L couronné se détachant sur un ajour
fleurdelisé. L'ancien hôtel de la cour des comptes à Paris, bâti par
Louis XII, était couvert de chiffres, L couronnés, de porcs-épics, de
dauphins, d'hermines et de fleurs de lis. Les F couronnés se rencontrent
dans les constructions entreprises par François Ier. On peut en voir un
grand nombre à Blois et à Chambord. Cet usage s'est conservé depuis
cette époque; les chiffres enlacés d'Henri II et de Catherine de Médicis
couvrent les frises et panneaux du Louvre, ainsi que ceux de Henri IV et
même de Louis XIV.
CHOEUR, s. m. Partie de l'église où se tiennent les chanoines, religieux
ou clercs pour chanter. L'intérieur des églises se divise en cinq
parties distinctes: le narthex, vestibule ou porche, la nef, les
transsepts, le choeur et le sanctuaire. Dans les églises monastiques
françaises, le choeur des religieux descendait ordinairement jusque dans
la nef. Un autel était placé au delà des transsepts; c'etait l'autel
devant lequel on chantait les matines et laudes; derrière l'autel
matutinal s'élevait le sanctuaire qui occupait tout l'espace compris
entre les transsepts et le chevet. Dans les cathédrales et les églises
paroissiales, le choeur ne commence ordinairement qu'après les
transsepts et l'autel est placé au fond de l'abside dans le sanctuaire
qui occupe le rond-point. «Le choeur des clercs, dit Guillaume
Durand[176], est l'endroit où ils se réunissent pour chanter en commun,»
et il ajoute: «où la multitude du peuple est rassemblée pour assister
aux saints mystères,» ce qui rend sa définition assez vague; à moins de
supposer (ce qui est possible) qu'il entendait par _choeur_,
non-seulement l'espace réservé aux clercs, mais aussi les bas-côtés de
l'abside dans lesquels se rangeaient les fidèles[177]. Toutefois il est
nécessaire ici de faire connaître ce qu'étaient les choeurs des églises,
soit conventuelles, soit paroissiales ou cathédrales, aux différentes
époques du moyen âge.
Les dispositions qui aujourd'hui nous semblent les plus faciles à
retrouver sont celles des choeurs des églises monastiques, parce
qu'elles ont, jusqu'à la fin du siècle dernier, subi moins d'altérations
que celles des autres églises. Toutes les abbayes possédaient des corps
saints, des reliques vénérées qui étaient déposées soit dans une crypte
sous le sanctuaire, soit dans le sanctuaire lui-même, ainsi que cela
avait lieu à Saint-Denis en France. Ce sanctuaire, qui, comme nous
venons de le dire, commençait à partir de l'ouverture orientale de la
croisée, était souvent élevé de quelques marches au-dessus du sol des
transsepts. Les fidèles n'étaient admis dans l'intérieur du sanctuaire
qu'à certaines fêtes, à l'occasion de cérémonies extraordinaires. Le
choeur des religieux, placé dans la croisée et les dernières travées de
la nef, était clos par un jubé vers l'entrée, et des boiseries, grilles
ou murs latéraux s'étendant jusqu'au sanctuaire. L'assistance des
fidèles dans les églises monastiques n'était qu'accessoire, et les
religieux enfermés dans le choeur, n'étaient pas et ne devaient pas être
vus de la nef, les fidèles entendaient leurs chants, voyaient les clercs
montés sur le jubé pour lire l'épître et l'évangile, et ne pouvaient
apercevoir l'autel qu'au travers de la porte du jubé, lorsque le voile
était tiré. Dans les monastères des XIe et XIIe siècles, les religieux
étaient très-nombreux et leurs églises faites pour eux; les fidèles se
rendaient aux paroisses et dans les nombreuses chapelles qui entouraient
les couvents pour assister au service divin. Il y avait toujours alors
dans ces monastères un concours nombreux d'étrangers, de pèlerins, de
réfugiés, auxquels la nef de l'église était réservée, qui y passaient
une grande partie de leur temps et y demeuraient même parfois jour et
nuit. Il devenait alors nécessaire de clore le choeur des religieux. Ce
programme ne convenait pas aux paroisses, encore moins aux cathédrales.
Les cathédrales (voy. ce mot), lorsqu'elles furent presque toutes
rebâties en France, à la fin du XIe le siècle, avaient à la fois un
caractère religieux et civil; et là, sauf l'autel qui était entouré de
ses voiles, rien n'obstruait la vue. En les construisant sur de vastes
plans, les évêques avaient voulu, au contraire, offrir aux habitants des
grandes cités, de larges espaces dans lesquels les cérémonies du culte,
et même des assemblées civiles, pussent se développer à l'aise. Il ne
faut pas oublier que les cathédrales de cette époque furent élevées dans
un esprit opposé à l'esprit monastique, pour attirer et réunir les
habitants des cités populeuses autour de leur évêque. Les évêques
voulaient que les fêtes religieuses fussent la fête de tous. Aussi les
choeurs et les sanctuaires des cathédrales ne s'élèvent que de deux ou
trois marches au-dessus du pavé de la nef; les transsepts sont
abandonnés aux fidèles, les larges bas-côtés qui entourent les absides
sont presque toujours de plain-pied avec le choeur, et n'en sont séparés
par aucune clôture. De tous côtés la vue s'étend, l'accès est facile.
Du temps de Guillaume Durand encore, à la fin du XIIIe siècle, il ne
semble pas que les choeurs fussent généralement entourés de stalles
fixes et de clôtures. «L'ornement du choeur, dit-il[178], ce sont des
dorsals, des tapis que l'on étend sur le pavé, et des bancs garnis
(bancalia). Les dorsals (dorsalia) sont des draps que l'on suspend dans
le choeur derrière le dos des clercs[179]...» Plus loin, à propos des
fêtes de Pâques, il dit[180]: «On approprie les églises, on en décore
les murailles en y étalant des draperies. On place des chaires dans le
choeur, on y déploie des tapis et on y dispose des bans[181]... L'autel
est décoré de tous ses ornements; dans certaines églises, ce sont des
étendards qui désignent la victoire de Jésus-Christ, des croix et autres
reliques.»
Dans toutes les cathédrales primitives la place de l'évêque était au
fond de l'abside, dans l'axe; celles des officiers qui assistaient le
prélat lorsqu'il disait la messe étaient à droite et à gauche en
demi-cercle; cette disposition justifie l'une des étymologies données au
mot choeur, _corona_; alors l'autel n'était qu'une table sans retable,
placée entre le clergé et le bas-choeur où se tenaient les chanoines et
clercs; puis venaient les laïques rangés dans les transsepts et la nef,
les femmes d'un côté, les hommes de l'autre. Cette disposition fut
conservée dans quelques cathédrales, jusque vers le milieu du dernier
siècle, entre autres à Lyon, ainsi que l'atteste le sieur de Mauléon,
dans ses _Voyages liturgiques_. À l'une des extrémités de l'hémicycle
qui garnissait l'abside du côté de l'épître, s'asseyait le prêtre
célébrant qui avait à côté de lui un pupître pour lire l'épître.
L'officiant à l'autel faisait face à l'orient. Derrière le grand autel,
entouré d'une balustrade, était un autel plus petit. Depuis cet autel
jusqu'au fond de l'abside où se trouvait placé le siége archi-épiscopal,
il restait un vaste espace libre au milieu duquel on plaçait, sur une
sorte de pupître, la chape pour l'officiant, et à côté un réchaud
contenant de la braise pour les encensements. En avant de l'autel, entre
le bas-choeur et le sanctuaire, était placé un grand ratelier à sept
cierges[182], qui remplaçait ainsi la _trabes_ ou _trabs_[183] des
églises primitives. Mais l'abside de la cathédrale de Lyon est dépourvue
de bas-côté. La disposition du choeur et du sanctuaire devait être tout
autre dans les églises, dont les absides, comme celles de nos grandes
cathédrales du Nord, étaient accompagnées d'un bas-côté simple ou
double. Alors le maître-autel était placé au centre de l'hémicycle, et
l'évêque assistant prenait sa place en bas du choeur, qui était alors la
place honorable; les officiers s'asseyaient à droite et à gauche, sur
des bancs, suivant leurs dignités, les derniers plus près du sanctuaire.
Cet ordre était également suivi dans les églises abbatiales; le siége de
l'abbé était en bas du choeur, cette disposition se prêtant mieux que
toute autre aux cérémonies.