À dater du XIIIe siècle, les cuisines ne sont plus des salles isolées,

vastes officines dans lesquelles on faisait cuire à la fois des boeufs

et des moutons entiers; ce sont des salles comprises dans les bâtiments,

et munies d'une ou plusieurs cheminées. La cuisine du Palais, à Paris,

était à deux étages, possédant une cheminée centrale à l'étage supérieur

et quatre à l'étage inférieur[161].

Il existe encore, dans le château de Clisson près de Nantes, une de ces

cuisines qui remonte aux premières années du XIVe siècle et qui se

compose d'une énorme cheminée dont le manteau, formé de deux arcs plein

cintre, occupe la moitié d'une salle voûtée. L'abbaye Blanche de Mortain

a conservé une belle cheminée de cuisine en granit dont nous donnons (7)

une vue perspective. Les armes de l'abbaye sont sculptées sur la clef du

manteau, composé de deux énormes sommiers et de trois claveaux avec

crossettes. Il n'y a pas ici de pieds-droits pour porter le manteau,

mais deux consoles très-saillantes. Le contre-coeur est encore garni de

sa plaque en fonte et de sa triple crémaillère.

Mais, jusqu'au XIVe siècle, les cheminées des châteaux et maisons

étaient, sauf de rares exceptions, d'une grande simplicité, comme tout

ce qui tenait à l'usage journalier. Le luxe des intérieurs consistait en

peintures, en boiseries et en tentures plus ou moins riches, en raison

de l'état de fortune du maître. Ce n'est guère que pendant le XIVe

siècle que nous voyons la sculpture, les bas-reliefs envahir les

manteaux des cheminées. À cette époque, les grand'salles des châteaux,

reconstruites la plupart sur de plus vastes proportions, étaient garnies

de plusieurs cheminées. La grand'salle des chevaliers du

Mont-Saint-Michel-en-Mer contient deux cheminées; celle du château de

Montargis en contenait quatre, deux sur l'une des parois longitudinales

et deux à chacune des extrémités (voy. SALLE).

«La cheminée de la chambre du roi à l'hôtel Saint-Pol, dit Sauval[162],

avoit pour ornement de grands chevaux de pierre; celle de sa chambre au

Louvre, en 1365, étoit chargée de douze grosses bêtes, et de treize

grands prophètes, qui tenoient chacun un rouleau; de plus, terminée des

armes de France, soutenue par deux anges, et couverte d'une couronne. Il

se trouve encore une cheminée de cette manière à l'hôtel de Cluni, rue

des Mathurins (cette cheminée n'existe plus), sans parler de celle de la

grand'salle qui s'y voit embarrassée d'une infinité de pellerins de

toutes tailles, qui vont en pelerinage dans un bois, le long d'une haute

montagne.»

La grand'salle du château de Coucy en contient deux, offrant également

cette particularité que les tuyaux de ces cheminées sont divisés par une

languette en pierre, de manière à fournir deux tirages. Un pied-droit

divisait la portée du manteau et formait ainsi comme deux cheminées

jumelles. La même disposition était adoptée dans la construction de la

cheminée de la salle des Preuses dépendant de ce château. Le dessin de

cette belle cheminée nous est conservé par Ducerceau[163], et nous le

reproduisons ici (8). Sur le manteau de cette cheminée étaient sculptées

en ronde-bosse, de dimension colossale, les statues des neuf

Preuses[164], portant chacune un écusson sur lequel était gravé un

attribut.

Tout porte à supposer que l'on avait reconnu, en construisant des

cheminées d'une très-grande largeur, la nécessité de diviser le tuyau de

tirage en plusieurs sections, afin d'empêcher le vent de s'engouffrer

dans ces larges trémies et de faire ainsi rabattre la fumée. En

pratiquant plusieurs tuyaux, on donnait plus d'activité au tirage, et la

fumée pouvait ainsi s'échapper avec plus de facilité; ces divisions

avaient encore l'avantage de donner de la solidité aux murs dédoublés

par les tuyaux en reliant leurs deux parements extérieurs et intérieurs.

La belle cheminée de la grand'salle du palais des comtes de Poitiers

nous donne un très-remarquable exemple de ce système de tuyaux divisés

surmontant un seul manteau. Cette cheminée, qui date du commencement du

XVe siècle, ainsi que le pignon auquel elle se trouve adossée, occupe

presque entièrement l'une des extrémités de cette salle, dont la

construction remonte au XIIIe siècle; elle n'a pas moins de 10m,00 de

largeur sur 2m,30 sous le manteau (sept pieds). Le dessus du manteau

forme une sorte de tribune à laquelle on arrive par deux escaliers

percés aux angles du pignon; ces deux escaliers communiquent eux-mêmes à

deux tourelles qui flanquent les angles extérieurs de la salle. La

cheminée est divisée en trois corps; trois tuyaux partent de la hotte

et, passant derrière une claire-voie vitrée, s'élèvent jusqu'à

l'extrémité du pignon. L'ensemble de cette décoration produit un grand

effet et termine noblement cette belle salle dont la largeur, dans

oeuvre, est de 16m,30.

Nous donnons (9) en A le plan de la cheminée de la grand'salle de

Poitiers, au niveau de l'âtre, et en B le plan du dessus de la tribune

pratiquée sur le manteau, pris au niveau de la claire-voie vitrée. Son

âtre est relevée de dix marches au-dessus du sol de la salle; la

cheminée se trouve ainsi former le fond du tribunal. La fig. 10 présente

son élévation géométrale. Les deux pieds-droits qui la divisent en trois

travées sont terminés par des chapiteaux richement sculptés et décorés

d'écussons portés par des anges. Le manteau est orné de la même

manière[165].

À l'intérieur des monuments civils comme à l'extérieur, le moyen âge

savait produire des effets grandioses qui laissent bien loin les

dispositions mesquines de nos plus vastes édifices modernes. Lorsque

siégeaient sur cette estrade, dans leurs grands costumes, les comtes de

Poitiers entourés de leurs officiers; lorsque derrière la cour

seigneuriale brillaient les trois feux allumés dans les trois âtres, et

que des assistants assis sur un banc au-dessus du manteau de la

cheminée, adossés à des verrières, complétaient ce tableau, on peut se

figurer la noblesse et la grandeur d'une pareille mise en scène, combien

elle devait inspirer de respect aux vassaux cités devant la cour du

comte. Certes, pour défendre sa cause en face d'un tribunal si noblement

assis et entouré, il fallait avoir trois fois raison. Mais nous avons

l'occasion de revenir sur les dispositions des tribunaux seigneuriaux au

mot SALLE, auquel nous renvoyons nos lecteurs.

Les châteaux des XIVe et XVe siècles possèdent encore un grand nombre de

cheminées de petite dimension dans les tours et les appartements privés.

Souvent ces cheminées sont habilement disposées pour chauffer deux

pièces. Leboeuf[166] dit avoir vu, dans le donjon du château de

Montlhéry, «une cheminée construite de manière qu'elle servait à quatre

chambres.» L'hôtel de Jacques Coeur, à Bourges, renferme d'assez belles

cheminées du XVe siècle; l'une de celles qui sont conservées représente

un couronnement de château avec créneaux, machicoulis et lucarnes; entre

les créneaux sont de petites figures à mi-corps; les unes tirent de

l'arc ou de l'arbalète, d'autres jouent du cor et de la cornemuse,

d'autres jettent des cailloux, tiennent des étendards, etc. Cette

cheminée porte 1m,66 sous le manteau sur 2m,57 de largeur. Mais la plus

intéressante, parmi les cheminées de cet hôtel, était celle qui

représentait un tournoi burlesque, et dont il ne reste que des fragments

déposés aux archives de la mairie. Sur le manteau étaient sculptés des

paysans montés sur des baudets, ayant des bâtons pour lances, des fonds

de paniers pour écus, et courant la barrière. Jacques Coeur, qui

n'aimait guère la noblesse féodale de son temps, avait-il voulu avoir

sous les yeux cette caricature d'un des délassements les plus ordinaires

des seigneurs de la cour du roi Charles VII? ou est-ce là une fantaisie

du sculpteur? Quoi qu'il en soit, il est fort regrettable que ce

précieux monument été détruit.

Dans les habitations des bourgeois du XIVe au XVe siècle, les cheminées

sont décorées avec luxe, comme chez les seigneurs, mais dans des

proportions plus restreintes et en rapport avec la dimension des pièces.

La sculpture sur pierre était chère, et, comme de nos jours, le

bourgeois voulait souvent _paraître_ à peu de frais; aussi beaucoup de

cheminées d'habitations privées étaient en bois apparent ou recouvert de

plâtre sculpté et mouluré. On retrouve encore, dans plusieurs villes de

province, quelques exemples de ces cheminées conservées malgré leur

fragilité; nous en avons vu plusieurs à Toulouse, dans des maisons que

l'on démolissait dernièrement, dans le voisinage de la place du

Capitole; et il en existe deux fort précieuses, à cause de leur parfaite

conservation, dans la petite ville de Saint-Antonin (Tarn-et-Garonne),

autrefois industrieuse et riche, aujourd'hui réduite à l'état de

bourgade. Ces deux cheminées datent du XVe siècle; la plus simple, celle

que nous donnons (11), se compose de deux pieds-droits en pierre et d'un

manteau formé d'un châssis de bois recouvert de plâtre mouluré et

sculpté. La hotte est hourdée également en plâtre sur planches de chêne.

La fig. 12 donne en A le profil et le plan en B de cette construction.

Le détail C indique une portion du pan-de-bois hourdé formant la hotte

et le manteau de la cheminée. Les lignes ponctuées sur la coupe A font

comprendre la disposition générale de ce pan-de-bois. Par un sentiment

de pudeur, et comme si l'artiste qui exécutait cette cheminée eût craint

d'en imposer, il a eu le soin de simuler sur la hotte un câblé vertical

et horizontal qui semble destiné à la relier, comme pour indiquer sa

fragilité et son défaut de liaison avec la muraille.

L'autre cheminée de Saint-Antonin est construite de la même manière:

mais elle est couverte d'une profusion d'ornements sculptés dans le

plâtre et de moulures. Sur la hotte, deux anges tiennent un écusson

armoyé.

Deux autres écussons, posés de chaque côté contre la muraille, sont

également armoyés et tenus par des anges. Ces derniers écussons

paraissent porter sur le champ des instruments de métier, des doloires.

Un câblé serré avec un bâton et tenu par deux figures semble maintenir

la base de la hotte et une chaîne retient sa partie supérieure. Voici

(13) la vue perspective de cette cheminée.

L'époque de la renaissance vit encore élever de belles cheminées dans

les intérieurs des châteaux; leurs pieds-droits et manteaux furent

décorés de sculptures et de peintures d'une richesse et d'une élégance

rares; plusieurs de ces cheminées existent dans quelques châteaux, à

Écouen, à Fontainebleau, dans le manoir de Ronsard près du bourg de

Coutures (Maine), dans la salle de l'hôtel de ville de Paris. Le musée

de Cluny en possède une d'un travail précieux qui provient du Mans, et

tout le monde connaît la magnifique cheminée de Bruges. Mais bientôt les

dimensions énormes données aux cheminées furent réduites, et déjà,

pendant le XVIIe siècle, elles prenaient des proportions moins

grandioses. Le marbre remplaça la pierre, qui jusqu'alors avait été

employée dans la construction des pieds-droits et manteaux des

cheminées, et ces manteaux s'abaissèrent successivement jusqu'à la

hauteur d'appui.

TUYAUX ET MITRES DE CHEMINÉE. Les conduits de fumée des cheminées du

XIIe siècle sont ordinairement cylindriques à l'intérieur et terminés

au-dessus des pignons ou des combles en forme de grosse colonne

couronnée par une mitre. Construits d'ailleurs avec grand soin au moyen

d'assises de pierre évidées, ces tuyaux affectent souvent une forme

monumentale qui surmonte d'une façon gracieuse le faîte des édifices. La

cheminée de la maîtrise de la cathédrale du Puy-en-Vélay, dont nous

avons donné un dessin (fig. 1 et 2), est terminée au-dessus du pignon de

la salle à laquelle elle est adossée, par un beau tuyau cylindrique

formé d'assises de pierres noires et rousses alternées, avec mitre en

forme de lanterne couverte par un cône. Nous en donnons la

représentation géométrale (14). Très-rarement, à cette époque primitive,

les cheminées sont superposées, de sorte que les tuyaux sont simples et

isolés. Mais la cheminée du Puy est relativement petite; lorsque les

cheminées avaient des dimensions considérables, lorsqu'elles devaient

chauffer de grandes salles et contenir un très-vaste foyer, il fallait

donner à la fumée un passage en rapport avec ces dimensions. Il

existait, avant 1845, à l'abbaye de Saint-Lô, une énorme cheminée, du

commencement du XIIIe siècle, dont le tuyau était un véritable monument,

une tourelle octogone de 0,90 c. de diamètre hors oeuvre. Ce tuyau, dont

nous donnons l'élévation géométrale (15), arrivait du carré à la forme

prismatique par quatre pendentifs, et se terminait par deux étages de

colonnettes dont le dernier était à jour et par une haute pyramide[167].

Il existe, sur une maison proche de la cathédrale de Bayeux, un tuyau de

cheminée qui, dans des dimensions plus restreintes, rappelle celui de

l'abbaye de Saint-Lô. Ces tuyaux, ainsi qu'on peut le voir, ne sont

ouverts que sur la circonférence du cylindre et sont fermés entièrement

au sommet; la fumée ne pouvait ainsi s'échapper que par les côtés. Au

XIIIe siècle, les tuyaux de cheminée sont souvent ouverts sur les côtés

et à leur extrémité supérieure. En voici (16) un exemple tiré de

l'abbaye de Fontenay, de l'ordre de Cîteaux (Côte-d'Or). Afin d'empêcher

les eaux pluviales de tomber dans la cheminée, l'orifice supérieur est

fort étroit. Ce tuyau est fait de tambours de pierre creusés comme celui

du Puy-en-Vélay. Souvent même les tuyaux de cheminée ne sont ouverts,

dans les constructions du XIIIe siècle, qu'à leur extrémité et

continuent d'affecter la forme cylindrique ou prismatique. Les exemples

de ces sortes de tuyaux sont très-nombreux; il en existe encore dans les

bâtiments du Palais à Paris; nous en connaissons un assez remarquable

conservé dans les restes du château de Semur en Auxois, avec base

moulurée au-dessus de la souche sortant du comble (17).

Il faut signaler ici un point important dans la construction de ces

accessoire; les souches sortant des combles sont toujours munies d'un

filet rampant en pierre formant chéneau sous la tuile ou l'ardoise en A,

et solin B au-dessus dans les parties latérales et inférieures des

souches, afin d'empêcher les eaux pluviales glissant le long des tuyaux

à l'extérieur de s'introduire sous la couverture. Ce sont là des

précautions de détail qui accusent la prévoyance extrême et le soin des

constructeurs du moyen âge, précautions fort négligées aujourd'hui.

Mais, jusqu'au XIVe siècle, même dans les grandes constructions civiles

ou monastiques, les cheminées sont rarement superposées; si plusieurs

étages d'un même bâtimemt en sont pourvus, on évite de les placer

au-dessus les unes des autres, elles se chevauchent au contraire ou sont

opposées, afin de laisser chaque tuyau isolé; tandis qu'à partir de

cette époque, l'usage des cheminées s'étant fort répandu, on voulut

non-seulement en avoir dans toutes les pièces importantes, mais encore

les placer les unes au-dessus des autres; dès lors, les tours, les

pignons de bâtiments d'habitation reçurent deux, trois, quatre tuyaux de

cheminée juxtaposés. Il fallait avoir un tuyau pour chacune de ces

cheminées et les séparer par des languettes; ces constructions furent

exécutées avec un soin minutieux. Au lieu d'être cylindriques à

l'intérieur, les tuyaux donnent, dans ce cas, les sections horizontales

de parallélogrammes très-allongés séparés par des cloisons de 0,10 c. à

0,20 c. d'épaisseur. Ainsi sont pratiqués les tuyaux des trois cheminées

superposées du donjon de Pierrefonds, dont nous donnons (18) en P la

coupe transversale et en A la section horizontale au niveau A'. Les

languettes B B' sont en pierre bien parementées et dressées. En C C' C''

sont réservés de petits renfoncements carrés, pour recevoir la plaque de

fonte de fer du contre-coeur, destinés à empêcher la chaleur du foyer de

calciner la pierre et de détruire les languettes. Par un surcroît de

précaution, souvent, au-dessus de la plaque, la languette est

appareillée en plate-bande ou en arc de décharge, ainsi qu'on le voit en

D. Les manteaux sont également déchargés par des arcs E. En F, nous

donnons la tête de ces tuyaux de cheminée, surmontant l'extrémité du

pignon du bâtiment; en G leur plan supérieur et en H leur profil. On

voit en I le filet saillant réservé dans les assises de la souche, et

destiné à recouvrir les rampants du comble au-dessus de l'ardoise. Ce

filet, tenant lieu de solins, se continue sous les marches qui, le long

des rampants du pignon, permettent d'arriver facilement aux tuyaux pour

les réparer et de placer des défenseurs protégés par le crénelage K

donnant sur les dehors. Mais, dans les localités exposées aux grands

vents, les tuyaux de cheminée, terminés brusquement par des ouvertures

sans mitres, ne laissaient pas échapper facilement la fumée; celle-ci,

rabattue par le vent, était comprimée et rentrait à l'intérieur des

appartements. Pour éviter cet inconvénient, on garnit souvent les

bouches supérieures des tuyaux de couronnes en tôle découpée qui,

divisant le courant d'air extérieur, permettaient à la fumée de sortir

librement. Nous avons vu, sur beaucoup de têtes de cheminée des XIVe et

XVe siècles, des traces de scellements qui indiquent la présence de ces

couronnes; mais il en existe fort peu qui aient résisté aux intempéries

et à l'action corrosive de la suie. L'ancien tuyau de la cheminée de la

grand'salle du château de Sully-sur-Loire, ayant été mis hors d'usage

depuis le XVIe siècle, par suite d'un changement de distribution

intérieure, a conservé sa couronne de fer battu, ainsi que le fait voir

la fig. 19. Ce tuyau donne en section horizontale le plan A; l'extrémité

du pignon de la salle lui sert de souche.

Le château de Du Guesclin, à la Bélière près Dinan, a conservé plusieurs

charmants tuyaux de cheminée, octogones, en granit, brique et ardoise,

dont nous donnons (20) deux exemples qui datent de la fin du XIVe

siècle. Les cornes B décorant les couronnements sont en ardoise épaisse

et fichées en rainure dans les assises supérieures de granit formant

chapiteaux. Les fonds des petites arcatures C sont plaqués d'ardoises

qui, à cause de leur teinte sombre, détachent vivement cette fine

ornementation et permettent de la distinguer à la hauteur où elle est

placée[168].

Une des qualités les plus remarquables de l'architecture du moyen âge,

c'est d'avoir su tirer parti de tous les accessoires les plus vulgaires

de la construction pour en faire un motif de décoration. Des besoins

nouveaux venaient-ils à se développer, aussitôt les architectes, loin de

les dissimuler, cherchaient au contraire à leur donner une forme d'art,

non-seulement dans les constructions élevées avec luxe, mais aussi dans

les habitations les plus humbles. Nous en trouvons la preuve dans un

grand nombre d'anciennes maisons de nos vieilles villes. Avec les moyens

les plus simples et les moins dispendieux, ces architectes ont obtenu

des formes élégantes et parfaitement appropriées aux besoins auxquels il

fallait satisfaire. Dans les villes de l'Est, il existe encore beaucoup

de tuyaux de cheminée dont les mitres, formées d'un échafaudage de

tuiles retenues avec du mortier, se découpent sur le ciel de la façon la

plus gracieuse.

La fig. 21 offre trois exemples de ces têtes de cheminée comme on en

voit tant à Strasbourg[169]. Les boules A qui surmontent les tuiles des

mitres sont en mortier. Encore aujourd'hui, à Strasbourg, on conserve la

tradition de cette construction des XIVe et XVe siècles.

Les architectes des châteaux de l'époque de la renaissance renchérirent

encore sur leurs devanciers dans la construction des tuyaux de cheminée;

ils les décorèrent souvent avec un luxe de moulures et de sculptures

passablement exagéré. S'il est bon de ne pas dissimuler un besoin

secondaire et d'en profiter pour orner un édifice, il ne faut pas

cependant qu'un accessoire prenne plus d'importance qu'il ne convient,

et perde ainsi son véritable caractère. Cette modération, si

parfaitement observée par les architectes du moyen âge, ne fut pas du

goût de ceux du XVIe siècle, et ceux-ci arrivèrent à donner aux tuyaux

des cheminées, au-dessus des combles, une telle importance qu'il est

souvent difficile de savoir ce que contiennent ces énormes piles de

pierre couvertes de colonnettes, de frontons, de panneaux et de

sculptures. Les châteaux de Chambord, de Blois, d'Écouen et tant

d'autres, présentent quantité de ces tuyaux massifs couverts d'ornements

qui, à distance, détruisent les lignes principales des combles et

ressemblent aux ruines de quelque monument gigantesque.

Sous le règne de Louis XIV, on tomba d'un excès dans un pire; le retour

vers ce que l'on croyait alors être l'architecture romaine fit supprimer

les combles apparents et par suite les tuyaux de cheminée. Mais, comme

en France on se chauffe six mois de l'année, il fallut, bon gré mal gré,

surmonter après coup les acrotères et terrasses antiques des édifices

par d'horribles tuyaux de brique, de plâtre et de tôle. On est revenu,

ces temps derniers, à des principes plus raisonnés, et les architectes

ne paraissent pas craindre de montrer franchement à l'extérieur les

tuyaux de nos cheminées.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: FIG. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Illustration: Fig. 12.]

[Illustration: Fig. 13.]

[Illustration: Fig. 14.]

[Illustration: Fig. 15.]

[Illustration: Fig. 16.]

[Illustration: Fig. 17.]

[Illustration: Fig. 18.]

[Illustration: Fig. 19.]

[Illustration: Fig. 20.]

[Illustration: Fig. 21.]

[Note 158: Cette cheminée est gravée dans le septième cahier

du _Bulletin du comité de l'hist. et des arts en France_,

1853, sur un dessin de M. E. Amé.]

[Note 159: Nous devons le dessin de cette cheminée à

l'obligeance de M. Millet, architecte.]

[Note 160: C'est le nom que l'on donne au fond de la

cheminée.]

[Note 161: Voy. CUISINE. Cette construction est postérieure

au règne de saint Louis et parait appartenir à la fin du

XIIIe siècle ou au commencement du XIVe. Voy. ce qu'en dit

Sauval, t. II, p. 280, _Hist, et antiq. de la ville de

Paris_.]

[Note 162: _Hist. et antiq. de la ville de Paris_, t. II, p.

279.]

[Note 163: _Des plus excellens bastimens de France_.]

[Note 164: De ces figures, il ne reste qu'une tête découverte

récemment, dont la coiffure accuse la fin du XIVe siècle.

Nous ne désespérons pas de retrouver d'autres fragments de

cette magnifique cheminée.]

[Note 165: M. de Mérindol, architecte diocésain de Poitiers,

a bien voulu nous fournir les dessins de cette cheminée,

relevés avec une exactitude scrupuleuse.]

[Note 166: _Hist. du dioc. de Paris_, t XII, p. 53.]

[Note 167: Ce tuyau de cheminée fut détruit en 1845, en même

temps que les bâtiments de l'abbaye. Il fut réédifié dans le

jardin du presbytère de l'église de Sainte-Croix.]

[Note 168: M. Ruprich Robert a bien voulu nous communiquer

ces précieux renseignements.]

[Note 169: M. Patoueille, architecte, nous a fourni les

croquis de ces mitres strasbourgeoises.]

CHÉNEAU, s. m. _Chenal, chenai, échenai_. C'est le nom que l'on donne à

un conduit en pierre, en terre cuite, en bois ou en métal, qui, recevant

les eaux d'un comble, les dirigent, par des pentes douces, vers des

issues ménagées dans la construction des édifices.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 18 / 40 段