rez-de-chaussée de la cour[133], est à la fois une forteresse de premier
ordre et une résidence renfermant tous les services destinés à pourvoir
à l'existence d'un grand seigneur et d'une nombreuse réunion de
chevaliers. Séparée du plateau à l'extrémité duquel il est assis par un
fossé A creusé à main d'homme dans le roc, son entrée principale G est
précédée d'une vaste basse-cour C, autour de laquelle s'élevaient les
écuries, étables et logements des serviteurs. On voit encore en C'
l'abreuvoir circulaire destinée au bétail et aux chevaux. La porte
d'entrée de la basse-cour était percée dans le mur de clôture de l'est.
Les trois côtés nord, ouest et est du château dominent des escarpements
très-prononcés au bas desquels s'étend le bourg de Pierrefonds. Pour
pénétrer dans le château, il fallait franchir une porte ouverte à
l'extrémité du mur des lices vers le point D, suivre sous les remparts
les terrasses E E' E", entrer par la porte orientale de la basse-cour
vers F, traverser diagonalement cette basse-cour, et se présenter devant
l'entrée G percée d'une porte charretière et d'une poterne en équerre
s'ouvrant de flanc. Cette première défense franchie sous l'énorme tour I
du donjon qui la commande perpendiculairement, on se trouvait sur un
pont de bois soutenu par deux piles isolées, et on arrivait aux
ponts-levis H et K de la porte et de la poterne. Outre les ponts-levis,
le couloir d'entrée L était muni de deux portes et d'une herse tombant
en arrière de la petite porte du corps de garde M. Ce corps de garde
occupait le rez-de-chaussée d'une haute tour de guet carrée, munie de
son petit escalier particulier et de ses latrines N à tous les étages.
Par elle-même, cette entrée est bien défendue, et la porte charretière
de la défense extérieure étant ouverte, il était impossible à des gens
placés dans la basse-cour de voir ce qui se passait dans la cour
intérieure du château. Mais ce qui vient surtout rendre cette entrée
difficile à forcer, c'est la grosse tour I du donjon dont les murs,
d'une épaisseur considérable (4m,60), ne sont, à rez-de-chaussée, percés
d'aucune ouverture et dont les machicoulis supérieurs devaient permettre
d'écraser les assaillants qui se seraient emparés soit du pont, soit du
fossé. La tour I se relie au donjon proprement dit, de forme carrée,
divisé en plusieurs salles, et qui, par sa position, commande au loin
les deux seuls points accessibles du château, c'est-à-dire ses faces sud
et sud-est. Mais la construction de ce donjon mérite que nous
l'étudiions avec soin, d'autant mieux qu'il diffère de ceux des XIIe et
XIIIe siècles.
À Pierrefonds, le donjon est non-seulement le point principal de la
défense, c'est encore l'habitation seigneuriale, construite avec
recherche, et contenant un grand nombre de services propres à rendre ses
appartements agréables. Il se compose d'un étage de caves, d'un
rez-de-chaussée voûté dont nous donnons le plan, qui ne pouvait servir
que de magasins, de dépôts de provisions, et de trois étages de salles
munies de cheminées. À chaque étage, la distribution était pareille à
celle du rez-de-chaussée; mais les salles, séparées par des planchers,
ne possédaient plus les colonnes que nous voyons sur notre plan. De la
salle principale des étages supérieurs, à laquelle on arrivait par le
grand escalier P, on communiquait à la tour carrée O par un passage
pratiqué dans l'angle de jonction, et ces salles principales étaient
éclairées chacune par deux larges et hautes fenêtres percées dans le mur
oriental de chaque côté des cheminées. Ce donjon était couvert par deux
combles avec chéneau intermédiaire sur le mur de refend qui le coupe de
l'est à l'ouest. Deux pignons à l'est et deux pignons à l'ouest
fermaient ces deux combles. Entre le donjon et la tour sud-est étaient
de grandes latrines J auxquelles on arrivait par un passage détourné;
entre ces latrines et la petite salle sud-est du donjon est un retrait
prenant jour sur la cour Q. De cette même salle sud-est, au niveau des
caves, on communiquait à une petite poterne R donnant sur le fossé et à
l'escalier de la tour d'angle. Un gros contre-fort S, à l'angle du
donjon, sur la cour principale, était probablement terminé par une
échauguette, sorte de petit redan qui commandait le couloir de l'entrée
L. Le grand escalier P était précédé, du côté le plus en vue, sur la
cour, par un large perron et une loge ou portique qui permettaient au
seigneur et à ses principaux officiers de réunir la garnison dans la
cour et de lui donner des ordres d'un point élevé[134]. La disposition
de ce perron dut être modifiée; nous avons lieu de croire qu'il n'était
dans l'origine qu'une terrasse avec un petit escalier posé sur le côté.
Une annexe importante du donjon de Pierrefonds, c'est la tour carrée O.
Posée à l'angle nord-est, elle est flanquée de contre-forts portant à
leur sommet des échauguettes, qui permettaient de voir ce qui se passait
dans la campagne par-dessus la courtine T, la seule qui ne soit pas
doublée par des bâtiments, car l'espace Q est une cour. En V, la
courtine T est percée d'une large poterne munie de vantaux et d'un
pont-levis; le seuil de cette poterne est placé à huit mètres au-dessus
de la base extérieure de la muraille. À partir de cette base,
l'escarpement du plateau étant assez abrupt, il n'est guère possible
d'admettre qu'un pont à niveau donnait accès à la poterne; quoique en
face, à cinquante mètres environ du rempart, il existe un mamelon qui
paraît élevé en partie à main d'homme et qui semble avoir été surmonté
d'un châtelet. Nous serions disposés à croire que la poterne V était
munie d'une de ces trémies assez fréquemment employées dans les châteaux
pour faire entrer, au moyen d'un treuil, les approvisionnements de toute
nature, sans être obligé d'admettre des personnes étrangères à la
garnison dans l'enceinte intérieure; dans ce cas, le châtelet, placé sur
le mamelon en dehors, aurait été destiné à masquer et à protéger
l'introduction des approvisionnements. Comme surcroît de précaution, le
contre-fort nord-est de la tour O, relié à la chapelle Y, est percé
d'une porte garnie de vantaux et d'une herse. Si donc il était
nécessaire d'admettre des étrangers dans la cour Q pour
l'approvisionnement du château, ceux-ci ne pouvaient pénétrer dans la
cour intérieure, ni même voir ce qui s'y passait. Nous verrons tout à
l'heure quelle était l'utilité double de cette porte X. La tour carrée O
possède cinq étages au-dessus du rez-de-chaussée, se démanchant avec les
planchers du donjon et ne communiquant, comme nous l'avons dit, avec
ceux-ci que par des passages détournés et des bouts de rampes. C'était
un ouvrage qui, au besoin, pouvait s'isoler, commandait les dehors par
son élévation, donnait des signaux aux défenses supérieures de la grosse
tour I et en pouvait recevoir. Les deux entrées principales du château G
et V étaient ainsi fortement protégées par des ouvrages très-élevés et
puissants, et les deux angles sud-ouest et nord-est du donjon, bien
appuyés, bien flanqués, couvraient sa masse. Quant à l'angle sud-est, le
plus exposé, il était devancé par une tour très-haute Z possédant une
guette et cinq étages de défenses. Ce n'était pas par sa propre
construction que le donjon de Pierrefonds, l'habitation seigneuriale, se
défendait, mais par les appendices considérables dont il était entouré.
Les autres parties du château de Pierrefonds ne sont pas moins
intéressantes à observer. La grand'salle était en _a_, couverte par une
charpente avec entraits apparents, suivant l'usage. Une large cheminée
la chauffait. La grand'salle était en communication avec une seconde
salle _b_, d'où l'on parvenait à la tour du coin _c_. La construction de
cette tour est fort singulière, et nous pensons qu'on peut la regarder
comme destinée aux oubliettes. Il n'est pas un château dans lequel les
_Guides_ ne vous fassent voir des oubliettes, et généralement ce sont
les latrines qui sont accusées d'avoir englouti des victimes humaines
sacrifiées à la vengeance des châtelains féodaux; mais, cette fois, il
nous parait difficile de ne pas voir de véritables oubliettes dans la
construction de la tour sud-ouest du château de Pierrefonds. Au-dessus
du rez-de-chaussée est un étage voûté en arcs ogives, et au-dessous de
cet étage une cave d'une profondeur de 7 mètres, voûtée en calotte
elliptique. On ne peut descendre dans cette cave que par un oeil percé à
la partie supérieure de la voûte, c'est-à-dire au moyen d'une échelle ou
d'une corde à noeuds; au centre de l'aire de cette cave circulaire est
creusé un puits, qui nous a paru avoir huit mètres de profondeur, bien
qu'en partie comblé; puits dont l'ouverture de 1m,60 de diamètre
correspond à l'oeil pratiqué au centre de la voûte elliptique de la
cave. Cette cave, qui ne reçoit ni jour ni air de l'extérieur, est
accompagnée d'un siége d'aisance pratiqué dans l'épaisseur du mur. Elle
était donc destinée à recevoir un être humain, et le puits creusé au
centre de son aire était probablement une tombe toujours ouverte pour
les malheureux que l'on voulait faire disparaître à tout jamais [135]
(voy. OUBLIETTES).
Ce qui viendrait appuyer encore notre opinion, c'est que la grand'salle
_a_ servait, suivant l'usage, de tribunal (son parquet était placé en
_a'_). Les justiciables cités devant le tribunal du seigneur étaient
introduits par le corps de garde M dans la salle d'attente _b_, sans
pouvoir entrer dans la cour du château, puisque la herse du passage L
est placée au delà de l'entrée du corps de garde. C'était là, en effet,
un point important, aucune personne étrangère à la garnison ne devant, à
cette époque, pénétrer dans un château, à moins d'une permission
spéciale. Après avoir subi la question dans la tour _e_ joignant la
grand'salle, si les accusés étaient reconnus coupables, ils étaient
ramenés devant la tribune _a'_ pour entendre prononcer leur
condamnation, et de là entraînés dans la tour du coin _c_ pour y être
enfermés soit dans la salle du rez-de-chaussée, soit dans la cave, soit
enfin dans le cul de basse-fosse que nous venons de décrire, suivant la
rigueur de la peine qu'ils devaient subir. S'ils étaient reconnus
innocents, ils sortaient par le corps de garde comme ils étaient entrés,
sans pouvoir donner les moindres détails sur les dispositions
intérieures du château, puisqu'ils n'avaient vu que le tribunal et ses
annexes.
La grand'salle _a_ et cette annexe _b_ occupaient toute la hauteur du
bâtiment en aile. La tour _e_ était munie de cinq étages de défenses,
flanquait la courtine et commandait le dehors des lices.
La garnison logeait dans l'aile du nord, et au rez-de-chaussée les
cuisines étaient très-probablement disposées en _l_. Un grand escalier à
vis _f_ montait aux deux étages de cette aile au-dessus du
rez-de-chaussée. La tour _g_ contient de grandes latrines à tous les
étages, ce qui indique sur ce point un nombreux personnel. Ces latrines
sont ingénieusement disposées pour éviter l'odeur. Elles ont à l'étage
inférieur une large fosse avec conduit latéral pour l'extraction des
matières, et tuyau de ventilation [136]. Un poste était établi dans les
salles _h_. Les deux tours UU', les mieux conservées de tout le château,
sont admirables comme construction et dispositions défensives; tous
leurs étages, sauf les caves, sont munis de cheminées. Deux autres
salles réservées à la garnison sont situées en _m_. C'était par la salle
_n_ que l'on descendait aux vastes caves qui s'étendent sous l'aile de
l'ouest. Nous donnons en B le plan de l'étage inférieur de l'aile du
nord au niveau du sol des lices, qui se trouve à huit mètres en
contrebas du sol de la cour intérieure. En _p_ est une petite poterne
fermée seulement par des vantaux. C'était par cette poterne que devaient
sortir et rentrer les rondes en cas de siége et avant la prise des
lices. Pour se faire ouvrir la porte, les rondes se faisaient
reconnaître au moyen d'un porte-voix pratiqué à la gauche de cette
poterne, et qui, se divisant en deux branches dans l'épaisseur du mur de
refend, correspondait au poste du rez-de-chaussée _h_ et au premier
étage. Il fallait ainsi que deux postes séparés eussent reconnu la ronde
pour faire ouvrir la poterne par des hommes placés dans un entresol
situé au-dessus de l'espace _q_, à mi-étage. Mais ces hommes
n'entendaient pas le mot de passe jeté par ceux du dehors dans le
porte-voix, et ne devaient aller ouvrir la poterne, en descendant par un
escalier de bois pratiqué en _u_, qu'après en avoir reçu avis du poste
supérieur. D'ailleurs, en cas de trahison, le poste voûté de l'entresol,
ne communiquant pas avec le rez-de-chaussée de la cour, n'eût pas permis
à l'ennemi de s'introduire dans le château, en admettant qu'il fût
parvenu à surprendre ce poste. Une fois la ronde entrée par la poterne
_p_, il était nécessaire qu'elle connût les distributions intérieures du
château; car, pour parvenir à la cour, il lui fallait suivre à gauche le
couloir _s_, se détourner sous l'aile de l'est, monter par le petit
escalier à vis _t_, passer sur un pont volant assez élevé au-dessus de
la cour Q, et se présenter devant la porte X fermée de vantaux et par
une herse. Si une troupe ennemie s'introduisait par la poterne _p_,
trois couloirs se présentaient à elle, dont deux, les couloirs r et k,
sont des impasses; elle risquait ainsi de s'égarer et de perdre un temps
précieux.
Si les dispositions défensives du château de Pierrefonds n'ont pas la
grandeur majestueuse de celles du château de Coucy, elles ne laissent
pas d'être combinées avec un art, un soin et une recherche dans les
détails, qui prouvent à quel degré de perfection étaient arrivées les
constructions des places fortes seigneuriales à la fin du XIVe siècle,
et jusqu'à quel point les châtelains à cette époque étaient en défiance
des gens du dehors.
Les lices EE'E" étaient autrefois munies de merlons détruits pour placer
du canon à une époque plus récente; elles dominent l'escarpement naturel
qui est de vingt mètres environ au-dessus du fond du vallon. Au sud de
la basse-cour, le plateau s'étend de plain-pied en s'élargissant et se
relie à une chaîne de collines en demi-lune présentant sa face concave
vers la forteresse. Cette situation était fâcheuse pour le château, du
moment que l'artillerie à feu devenait un moyen ordinaire d'attaque, car
elle permettait d'envelopper la face sud d'un demi-cercle de feux
convergents. Aussi, dès l'époque de Louis XII, deux forts en terre, dont
on retrouve encore la trace, avaient été élevés au point de jonction du
plateau avec la chaîne de collines. Entre ces forts et la basse-cour, de
beaux jardins s'étendaient sur le plateau, et ils étaient eux-mêmes
entourés de murs de terrasses avec parapets.
Nous avons vainement cherché les restes des aqueducs qui devaient
nécessairement amener de l'eau dans l'enceinte du château de
Pierrefonds. Nulle trace de puits dans cette enceinte, non plus que dans
la basse-cour. Les approvisionnements d'eau étaient donc obtenus au
moyen de conduites qui prenaient les sources que l'on rencontre sur les
rampants des collines se rattachant au plateau. Tout ce qui est
nécessaire à la vie journalière d'une nombreuse garnison et à sa défense
est trop bien prévu ici pour laisser douter du soin apporté par les
constructeurs dans l'exécution des aqueducs. Il serait intéressant de
retrouver la trace de ces conduits au moyen de fouilles dirigées avec
intelligence.
Une vue cavalière du château de Pierrefonds, prise du côté des lices du
nord (25), fera saisir l'ensemble de ces dispositions, qui sont encore
aujourd'hui très-imposantes malgré l'état de ruine des constructions.
Mais ce qui doit particulièrement attirer notre attention dans cette
magnifique résidence, c'est le système de défense nouvellement adopté à
cette époque. Chaque portion de courtine est défendue à sa partie
supérieure par deux étages de chemins de ronde, l'étage inférieur étant
muni de machicoulis, créneaux et meurtrières; l'étage supérieur, sous le
comble, de créneaux et meurtrières seulement (voy. ARCHITECTURE
MILITAIRE, fig. 37). Les sommets des tours possèdent trois, quatre et
cinq étages de défenses, un chemin de ronde avec machicoulis et créneaux
au niveau de l'étage supérieur des courtines, un ou deux étages de
créneaux avec meurtrières intermédiaires et un parapet crénelé autour
des combles. Si l'on s'en rapporte à une vignette assez ancienne (XVIe
siècle), la tour _e_, bâtie au milieu de la courtine de l'ouest, vers la
ville, possédait cinq étages de défenses, ainsi que celles du coin Z et
du donjon I. Une guette très-élevée surmontait celle du coin. Malgré la
multiplicité de ces défenses, elles pouvaient être garnies d'un nombre
de défenseurs relativement restreint, car elles sont disposées avec
ordre, les communications sont faciles, les courtines sont bien
flanquées par des tours saillantes et rapprochées, les rondes peuvent se
faire de plain-pied tout autour du château à la partie supérieure sans
être obligé de descendre des tours sur les courtines et de remonter de
celles-ci dans les tours, ainsi que l'on était forcé de le faire dans
les châteaux des XIIe et XIIIe siècles. On remarquera qu'aucune
meurtrière n'est percée à la base des tours. Ce sont les crénelages des
murs extérieurs des lices qui seuls défendaient les approches. La
garnison, forcée dans cette première enceinte, se réfugiait dans le
château, et, occupant les étages supérieurs, bien couverts par de bons
parapets, écrasait les assaillants qui tentaient de s'approcher du pied
des remparts.
Bertrand Du Guesclin avait attaqué quantité de châteaux bâtis pendant
les XIIe et XIIIe siècles, et profitant du côté faible des dispositions
défensives de ces places fortes, il faisait, le plus souvent, appliquer
des échelles le long des courtines basses des châteaux de cette époque,
en ayant le soin d'éloigner les défenseurs par une grèle de projectiles;
il brusquait l'assaut et prenait les places autant par échelades que par
les moyens lents de la mine et de la sape.
Nous avons indiqué, dans les notes sur la description du Louvre de
Guillaume de Lorris, comment la défense des anciens châteaux des XIIe et
XIIIe siècles exigeait un grand nombre de postes divisés, se défiant les
uns des autres et se gardant séparément. Ce mode de défense était bon
contre des troupes n'agissant pas avec ensemble, et procédant, après un
investissement préalable, par une succession de siéges partiels ou par
surprise; il était mauvais contre des armées disciplinées entraînées par
un chef habile qui, abandonnant les voies suivies jusqu'alors, faisait
sur un point un grand effort, enlevait les postes isolés sans leur
laisser le temps de se reconnaître et de se servir de tous les détours
et obstacles accumulés dans la construction des forteresses. Pour se
bien défendre dans un château du XIIIe siècle, il fallait que la
garnison n'oubliât pas un instant de profiter de tous les détails
infinis de la fortification. La moindre erreur ou négligence rendait ces
obstacles non-seulement inutiles, mais même nuisibles aux défenseurs; et
dans un assaut brusqué, dirigé avec énergie, une garnison perdait ses
moyens de résistance à cause même de la quantité d'obstacles qui
l'empêchaient de se porter en masses sur un point attaqué. Les
défenseurs, obligés de monter et de descendre sans cesse, d'ouvrir et de
fermer quantité de portes, de filer un à un dans de longs couloirs et
des passages étroits, trouvaient la place emportée avant d'avoir pu
faire usage de toutes leurs ressources. Cette expérience profita
certainement aux constructeurs de forteresses à la fin du XIVe siècle;
ils élevèrent les courtines pour se garantir des échelades, n'ouvrirent
plus de meurtrières dans les parties basses des ouvrages, mais les
renforcèrent par des talus qui avaient en outre l'avantage de faire
ricocher les projectiles tombant des machicoulis; ils mirent les chemins
de ronde et courtines en communication directe, afin de présenter, au
sommet de la fortification, une ceinture non-interrompue de défenseurs
pouvant facilement se rassembler en nombre vers le point attaqué et
recevant les ordres avec rapidité; ils munirent les machicoulis de
parapets solides bien crénelés et couverts, pour garantir les hommes
contre les projectiles lancés du dehors. Les chemins de ronde donnant
dans les salles supérieures servant de logements aux troupes (des
bâtiments étant alors adossés aux courtines), les soldats pouvaient à
toute heure et en un instant occuper la crête des remparts.
Le château de Pierrefonds remplit exactement ce nouveau programme. Nous
avons fait le calcul du nombre d'hommes nécessaire pour garnir l'un des
fronts de ce château. Ce nombre pouvait être réduit à soixante hommes
pour les grands fronts et à quarante pour les petits côtés. Or pour
attaquer deux fronts à la fois, il faudrait supposer une troupe
très-nombreuse, deux mille hommes au moins, tant pour faire les
approches que pour forcer les lices, s'établir sur les terre-plains E
E'E'', faire approcher les engins et les protéger. La défense avait donc
une grande supériorité sur l'attaque. Par les larges machicoulis des
chemins de ronde inférieurs, elle pouvait écraser les pionniers qui
auraient voulu s'attacher à la base des murailles. Pour que ces
pionniers pussent commencer leur travail, il eût fallu soit creuser des
galeries de mines, soit établir des passages couverts en bois; ces
opérations exigeaient beaucoup de temps, beaucoup de monde et un
matériel de siége. Les tours et courtines sont d'ailleurs renforcées à
la base par un empattement qui double à peu près l'épaisseur de leurs
murs, et la construction est admirablement faite en bonne maçonnerie,
avec revêtement de pierre de taille dure. Les assaillants se trouvaient,
une fois dans les lices, sur un espace étroit, ayant derrière eux un
précipice et devant eux de hautes murailles couronnées par plusieurs
étages de défenses; ils ne pouvaient se développer, leur grand nombre
devenait un embarras; exposés aux projectiles de face et d'écharpe, leur
agglomération sur un point devait être une cause de pertes sensibles;
tandis que les assiégés, bien protégés par leurs chemins de ronde
couverts, dominant la base des remparts à une grande hauteur, n'avaient
rien à redouter et ne perdaient que peu de monde. Une garnison de trois
cents hommes pouvait tenir en échec un assiégeant dix fois plus fort
pendant plusieurs mois. Si, après s'être emparé des deux forts du jardin
et de la basse-cour de Pierrefonds, l'assiégeant voulait attaquer le
château par le côté de l'entrée, il lui fallait combler un fossé
très-profond enfilé par la grosse tour I du donjon et par les deux tours
de coin; sa position était plus mauvaise encore, car soixante hommes
suffisaient largement sur ce point pour garnir les défenses supérieures;
et, pendant l'attaque, une troupe, faisant une sortie par la poterne
_p_, allait prendre l'ennemi en flanc dans le fossé, soit par le
terre-plain E, soit par celui E''. Le châtelain de Pierrefonds pouvait
donc, à l'époque où ce château fut construit, se considérer comme à
l'abri de toute attaque, à moins que le roi n'envoyât une armée de
plusieurs mille hommes bloquer la place et faire un siége en règle.
L'artillerie à feu seule pouvait avoir raison de cette forteresse, et
l'expérience prouva que, même devant ce moyen puissant d'attaque, la
place était bonne; Henri IV voulut la réduire; elle était encore entre
les mains d'un ligueur nommé Rieux[137]; le duc d'Épernon se présenta
devant Pierreronds, en mars 1591, avec un gros corps d'armée et du
canon; mais il n'y put rien faire, et leva le siége après avoir reçu un
coup de feu pendant une attaque générale qui fut repoussée par Rieux et
quelques centaines de routiers qu'il avait avec lui. Toutefois, ce
capitaine, surpris avec un petit nombre des siens pendant qu'il faisait
le métier de voleur de grand chemin, fut pendu à Noyon, et la place de
Pierrefonds, commandée par son lieutenant, Antoine de Saint-Chamant, fut
de nouveau assiégée par l'armée royale, sous les ordres de François des
Ursins, qui n'y fit pas mieux que d'Épernon. Une grosse somme d'argent
donnée au commandant de Pierrefonds fit rentrer enfin cette forteresse
dans le domaine royal[138].
En 1616, le marquis de Coeuvre, capitaine de Pierrefonds, ayant embrassé
le parti des Mécontents, le cardinal de Richelieu fit décider dans le
conseil du roi que la place serait assiégée par le comte d'Auvergne.
Cette fois elle fut attaquée avec méthode et en profitant de la
disposition des collines environnantes. Des batteries, protégées par de
bons épaulements qui existent encore, furent élevées sur la crête de la
demi-lune de coteaux qui cerne le plateau à son extrémité sud. Les deux
fortins ayant été écrasés de feux furent abandonnés par les assiégés; le
comte d'Auvergne s'en empara aussitôt, y établit des pièces de gros
calibre, et, sans laisser le temps à la garnison de se reconnaître,
ouvrit contre la grosse tour du donjon, la courtine sud et les deux
tours du coin, un feu terrible qui dura deux jours sans relâche. À la
fin du second jour, la grosse tour du donjon s'écroula, entraînant dans
sa chute une partie des courtines environnantes. Le capitaine
Villeneuve, qui commandait pour le marquis, s'empressa dès lors de
capituler, et Richelieu fit démanteler la place, trancher les tours du
nord, et détruire la plus grande partie des logements.