Tel qu'il est encore aujourd'hui, avec ses bâtiments rasés et ses tours

éventrées à la sape, le château de Pierrefonds est un sujet d'études

inépuisable. Des fouilles ont déjà dégagé les ouvrages du sud vers le

fossé, et si ces travaux étaient continués, ils donneraient des

renseignements précieux; car c'est de ce côté que devaient être les

défenses les plus fortes, comme étant le plus accessible. On voit encore

dans les salles ruinées du donjon des traces qui indiquent leur

décoration intérieure et qui consistait principalement en boiseries

appliquées contre les murs. Les rainures destinées à recevoir les bâtis

de ces lambris existent, ainsi que de nombreux scellements et quantité

de clous à crochets propres à suspendre des tapisseries. Bien que la

destruction de cette forteresse ait été une nécessité, on ne peut, en

voyant ses ruines importantes, s'empêcher de regretter qu'elle ne soit

pas parvenue intacte jusqu'à nos jours, car elle présentait certainement

le spécimen le plus complet d'un château bâti d'un seul jet, à une

époque où l'artillerie à feu n'était pas encore employée comme moyen

d'attaque contre les forteresses, et où cependant les armes à jet du

moyen âge et tous les engins de siége avaient atteint leur plus grande

perfection. Il nous donnerait une idée de ce qu'étaient ces demeures

déjà richement décorées à l'intérieur, où les habitudes de luxe et de

_comfort_ même commençaient à prendre, dans la vie des seigneurs, une

grande place.

Si nous voulons voir un château de la même époque, mais bâti dans des

proportions plus modestes, il nous faut aller à Sully-sur-Loire. Le plan

que nous en donnons (26) est à la même échelle que celui de

Pierrefonds[139]. Les tours de ces deux forteresses, combinées de la

même manière au point de vue de la défense à leur sommet, sont de

diamètres égaux. Mais Pierrefonds est un château bâti sur un

escarpement, tandis que Sully est un château de plaine élevé sur le bord

de la Loire, entouré de larges et profonds fossés B alimentés par le

fleuve. C'est le bâtiment principal F, le donjon, qui fait face à la

Loire et qui n'en est séparé que par un fossé et une levée assez

étroite. En avant de l'unique entrée C est la basse-cour entourée d'eau

et protégée par des murs d'enceinte dont les soubassements existent

seuls aujourd'hui. La porte est, conformément aux dispositions adoptées

dès le XIIIe siècle, divisée en porte charretière et poterne, ayant

l'une et l'autre leur pont-levis particulier. Lorsqu'on est entré dans

la cour D, on ne peut pénétrer dans le donjon F qu'en passant sur un

second pont-levis jeté sur un fossé et une porte bien défendue flanquée

de deux tourelles, dont l'une contient l'escalier qui dessert les trois

étages de ce bâtiment. Outre cet escalier principal, chaque tour possède

son escalier de service. Les étages des tours, comme à Pierrefonds, ne

sont point voûtés, mais séparés par des planchers en bois. Le corps de

logis F, divisé en deux salles, possède un rez-de-chaussée et deux

étages fort beaux[140], le second étant mis en communication avec les

chemins de ronde munis de machicoulis, de meurtrières et de créneaux.

Comme à Pierrefonds aussi, les tours dominent de beaucoup le grand corps

de logis F, qui lui-même commande les bâtiments en aile. Les côtés G

étaient seulement défendus par des courtines couvertes et une tour de

coin[141].

La vue cavalière de ce château (27), prise vers l'angle sud-ouest du

donjon, explique la disposition générale des bâtiments et les divers

commandements. Il n'y a qu'un étage de défenses à Sully, mais la largeur

des fossés remplis d'eau était un obstacle difficile à franchir; il

n'était pas nécessaire, comme à Pierrefonds, de se prémunir contre les

approches et le travail des mineurs[142].

Nous ne croyons pas nécessaire de multiplier les exemples de châteaux

bâtis de 1390 à 1420, car, en ce qui touche à la défense, ces

constructions ont, sur toute la surface de la France, une analogie

frappante. Si, au XIIe siècle, on rencontre des différences notables

dans la façon de fortifier les résidences seigneuriales, au commencement

du XVe siècle il y avait unité parfaite dans le mode général de défense

des places et dans les habitudes intérieures du châtelain. Une grande

révolution se préparait cependant, révolution qui devait à tout jamais

détruire l'importance politique des châteaux féodaux; l'artillerie à feu

devenait un moyen terrible d'attaque et de défense; employée d'abord en

campagne contre les armées mobiles, on reconnut bientôt qu'elle pouvait

servir à la défense des forteresses. On plaça donc des bouches à feu à

l'entour des châteaux, le long des lices et sur les plates-formes.

Beaucoup de donjons et de tours virent enlever leur toiture, qui fut

remplacée par des terrasses pour loger de l'artillerie. Toutefois ces

engins, posés sur des points très-élevés, devaient causer au milieu des

assaillants plus d'effroi que de mal; leur feu plongeant et assez rare

(ces pièces étant fort longues à charger) ne causait pas grand dommage.

D'un autre côté, les assiégeants amenèrent aussi des pièces de fort

calibre pour battre les murailles, et leur effet fut tel que les

possesseurs des châteaux reconnurent bientôt qu'il fallait modifier les

défenses pour les préserver contre ces nouveaux engins de destruction.

Ce ne fut qu'à grand'peine cependant qu'ils se rendirent à l'évidence,

tant les vieilles tours de leurs châteaux leur inspiraient de confiance.

L'artillerie à feu fut, au contraire, adoptée avec empressement par les

armées nationales, par le peuple et la royauté. Le peuple, soit

instinct, soit calcul, comprit rapidement qu'il avait enfin entre les

mains le moyen de détruire cette puissance féodale à laquelle, depuis le

XIVe siècle, il avait voué une haine mortelle. Une armée de vilains ne

savait pas résister à ces hommes couverts de fer, habitués dès l'enfance

au maniement des armes et possédant cette confiance en leur force et

leur courage qui supplée au nombre. Les tentatives de révolte ouverte

avaient été d'ailleurs cruellement châtiées pendant le XIVe siècle, et à

la place des vieux châteaux du XIIe siècle, les populations des

campagnes et des bourgades avaient vu, pendant le règne de Charles V et

au commencement de celui de Charles VI, leurs seigneurs dresser de

nouvelles forteresses aussi imposantes d'aspect qu'elles étaient bien

munies et combinées pour la défense. Les barons, plus orgueilleux que

jamais, malgré la diminution de leur puissance politique, n'avaient pas

à craindre les soulèvements populaires derrière leurs murailles, et

regardaient alors un bon château comme un moyen de composer avec les

partis qui déchiraient le pays. La royauté affaiblie, ruinée, sans

influence sur ses grands vassaux, semblait en être revenue aux

humiliations des derniers Carlovingiens. L'invasion étrangère ajoutait

encore à ces malheurs, et les seigneurs, soit qu'ils restassent fidèles

au roi de France, soit qu'ils prissent parti pour les Bourguignons et

les Anglais, conservaient leurs places fortes comme un moyen d'obtenir

des concessions de l'un ou l'autre parti au détriment des populations,

qui, dans ces intrigues et ces marchés, étaient toujours foulées et

supportaient seules les frais et les dommages d'une guerre désastreuse.

Cependant des bourgeois, des gens de métier cherchaient à tirer parti de

la nouvelle puissance militaire que le XIVe siècle avait vu naître, et,

vers 1430, grâce à leurs efforts, les armées royales pouvaient déjà

dresser des batteries de canons devant les châteaux (voy. ARCHITECTURE

MILITAIRE).

Mais alors, en France, la noblesse comme le peuple étaient tout occupés

à chasser les Anglais du royaume, et la grande guerre étouffait ces

querelles de seigneur à seigneur, non qu'elles n'eussent toujours lieu,

mais elles n'avaient pas d'importance en face des événements qui

agitaient la nation. Aussi, peu de châteaux furent élevés pendant cette

période de luttes terribles. Dans les châteaux bâtis vers le milieu du

XVe siècle, on voit cependant que l'artillerie à feu commence à

préoccuper les constructeurs; ceux-ci n'abandonnent pas l'ancien système

de courtines flanquées de tours, système consacré par un trop long usage

pour être mis brusquement de côté; mais ils le modifient dans les

détails; ils étendent les défenses extérieures et ne songent pas encore

à placer du canon sur les tours et courtines. Conservant les

couronnements pour la défense rapprochée, ils garnissent de bouches à

feu les parties inférieures des tours.

Cette transition est fort intéressante à étudier, et quoique nous

possédions peu de châteaux qui aient été bâtis d'un seul jet pendant le

règne de Charles VII, il en est un cependant que nous donnerons ici,

tant à cause de son état de conservation que parce que son système de

défense est suivi avec méthode dans toutes ses parties; c'est le château

de Bonaguil. Sis à quelques kilomètres de Villeneuve-d'Agen, ce château

est bâti sur un promontoire qui commande un défilé; son assiette est

celle de tous les châteaux de montagne; entouré d'escarpements, il n'est

accessible que d'un seul côté.

En voici le plan (28)[143]: en A est la première entrée, munie d'un

pont-levis et s'ouvrant dans un ouvrage avancé, sorte de barbacane ou de

boulevard O. On voit ici déjà que les constructeurs se sont efforcés de

flanquer cette première défense. En R étaient des écuries probablement.

Un large fossé taillé dans le roc sépare l'ouvrage avancé du château,

dans lequel on pénètre par un second pont-levis B avec porte et poterne

C. Un donjon E, de forme bizarre, commande les dehors, l'ouvrage avancé

O et les fossés. En P sont élevés les bâtiments d'habitation auxquels on

arrive par un bel escalier à vis J. D est la rampe qui monte à la porte

surélevée du donjon E. En S est un ouvrage séparé du château par le

donjon. Comme à Pierrefonds, le donjon établit une séparation entre deux

cours. Les ponts-levis relevés, on ne pouvait s'introduire dans le

château qu'en franchissant la poterne F percée dans le mur de

contre-garde extérieur, en suivant le fond du fossé N, en franchissant

une seconde porte G percée dans une traverse, une troisième porte H

donnant sur une belle plate-forme M, en prenant l'escalier I, et passant

par un petit pont-levis K. Là on trouvait un bel et large escalier à

paliers ne communiquant à l'escalier J intérieur que par un étroit et

sombre couloir sur lequel, à droite et à gauche, s'ouvrent des

meurtrières. Le grand escalier ne monte que jusqu'au rez-de-chaussée,

surélevé de la cour intérieure; sa cage se termine à son sommet par une

grosse tour carrée en communication avec les appartements. On voit

qu'ici, comme dans les anciens châteaux féodaux, toutes les précautions

les plus minutieuses étaient prises pour masquer les entrées et les

rendre d'un accès difficile. Par le fait, il n'y a qu'une seule entrée,

celle A B, les détours que nous venons de décrire ne pouvant être

pratiqués que par les familiers du château et pour faire des sorties

lorsque besoin était. Mais des dispositions, toutes nouvelles alors,

viennent modifier l'ancien système défensif; d'abord l'ouvrage avancé O

avec la plate-forme M donnent des saillants considérables, qui battent

les dehors au loin, et flanquent le château du côté où il est accessible

de plain-pied; puis au ras de la contrescarpe des fossés, au niveau de

la crête des murs de contre-garde, des embrasures pour du canon sont

percées à rez-de-chaussée dans les courtines et les étages inférieurs

des tours; les tours sont à peine engagées, pour mieux flanquer les

courtines. Si l'on en juge par l'ouverture des portes qui donnent entrée

dans les tours, les pièces mises ainsi en batterie à rez-de-chaussée ne

pouvaient être d'un gros calibre. Quant aux couronnements, ils sont

munis de chemins de ronde saillants avec machicoulis et créneaux; mais

les consoles portant les parapets de la grosse tour cylindrique ne sont

plus de simples corbeaux de 0,30 c. à 0,40 c. d'épaisseur; ce sont de

gros encorbellements, des pyramides posées sur la pointe, qui

résistaient mieux au boulet que les supports des premiers machicoulis

(voy. MACHICOULIS). Les merlons des parapets sont percés de meurtrières

qui indiquent évidemment, par leur disposition, l'emploi d'armes à feu

de mains.

Voici (29) une vue cavalière de ce château, prise du côté de

l'entrée[144]. On voit, dans cette figure, que les embrasures destinées

à l'artillerie à feu sont percées dans les étages inférieurs des

constructions, et suivent la déclivité du terrain, de manière à raser

les alentours. Pour les couronnements des tours, la méthode adoptée au

XIVe siècle est encore suivie. La transition est donc évidente ici, et

le problème que les architectes militaires cherchaient à résoudre dans

la construction des places fortes vers le milieu du XVe siècle pourrait

être résumé par cette formule: «Battre les dehors au loin, défendre les

approches par un tir rasant de bouches à feu, et se garantir contre

l'escalade par un commandement très-élevé, couronné suivant l'ancien

système pour la défense rapprochée.[145]» Le donjon, couvert en terrasse

et fortement voûté, était fait aussi pour recevoir du canon à son

sommet, ce qui était d'ailleurs justifié par les abords qui, d'un côté,

commandent le château.

Sous Louis XI, la ligue du Bien Public marqua le dernier effort de

l'aristocratie féodale pour ressaisir son ancienne puissance; à cette

époque, beaucoup de seigneurs garnirent leurs châteaux de nouvelles

défenses appropriées à l'artillerie; ces défenses consistaient

principalement en ouvrages extérieurs, en grosses tours épaisses et

percées d'embrasures pour recevoir du canon, en plates-formes ou

boulevards commandant les dehors.

Le plan du château d'Arques, que nous avons donné (fig. 4), a conservé

en B un ouvrage de la fin du XVe siècle, disposé en avant de l'ancienne

entrée pour battre le plateau situé en face du côté du nord, et empêcher

un assiégeant d'enfiler la cour du château, au moyen de batteries

montées sur ce plateau, qui n'en est séparé que de deux cents mètres.

Ces défenses jouèrent un rôle assez important pendant la journée

d'Arques, le 21 septembre 1589, en envoyant quelques volées de leurs

pièces au milieu de la cavalerie de Mayenne, au moment où la victoire

était encore incertaine. L'ouvrage avancé du château d'Arques est bien

construit et possède, pour l'époque, d'assez bons flanquements. Dans les

positions déjà très-fortes par la situation des lieux, les seigneurs

féodaux prirent généralement peu de souci de l'artillerie et se

contentèrent de quelques fortins élevés autour de leurs demeures pour

protéger les abords et commander les chemins; c'est surtout autour des

châteaux de plaine que des travaux furent exécutés, à la fin du XVe

siècle, pour présenter des obstacles à l'artillerie à feu, que l'on

découronna un grand nombre de tours afin de les terrasser et d'y placer

du canon, que l'on fit des remblais derrière les courtines pour pouvoir

mettre sur leur crête des pièces en batterie, et que l'on supprima les

vieilles barbacanes pour les remplacer par des plates-formes ou

boulevards, carrés ou circulaires. Cependant les seigneurs qui

bâtissaient à neuf des châteaux de montagne avaient égard aux nouveaux

moyens d'attaque.

Le château de Bonaguil nous a fait voir déjà comment on avait cherché,

vers le milieu du XVe siècle, à munir d'artillerie une demeure féodale

par certaines dispositions de détail qui ne changeaient rien, en

réalité, aux dispositions générales antérieures à cette époque. Il n'en

fut pas longtemps ainsi, et les châtelains reconnurent, à leurs dépens,

que, pour protéger leur demeure féodale, il fallait planter des défenses

en avant et indépendantes des bâtiments d'habitation; qu'il fallait

s'étendre en dehors, sur tous les points saillants, découverts, afin

d'empêcher l'ennemi de placer ses batteries de siége sur quelque plateau

commandant le château.

Ce commencement de la transition entre l'ancien système de défense et le

nouveau est visible dans le château du Hoh-Koenigsbourg, situé entre

Sainte-Marie aux Mines et Schelestadt, sur le sommet d'une des montagnes

les plus élevées de l'Alsace. Au XVe siècle, les seigneurs du

Hoh-Koenigsbourg s'étaient rendus redoutables à tous leurs voisins par

leurs violences et leurs actes de brigandage[146]. Les plaintes

devinrent si graves que l'archiduc Sigismond d'Autriche, landgrave de

l'Alsace supérieure, s'allia avec l'évêque de Strasbourg, landgrave de

l'Alsace inférieure, avec les seigneurs de Ribeaupierre, l'évêque et la

ville de Bale, pour avoir raison des seigneurs du Hoh-Koenigsbourg. Les

alliés s'emparèrent en effet du château, en 1462, et le démolirent. Ce

domaine, par suite d'une de ces transmissions si fréquentes dans

l'histoire des fiefs, fut cédé à la maison d'Autriche. Dix-sept ans

après la destruction du Hoh-Koenigsbourg, l'empereur Frédéric IV le

concéda en fief aux frères Oswald et Guillaume, comtes de Thierstein,

ses conseillers et serviteurs[147]. Ceux-ci s'empressèrent de relever le

Hoh-Koenigsbourg de ses ruines et en firent une place très-forte pour

l'époque, autant à cause de son assiette naturelle que par ses défenses

propres à placer de l'artillerie a feu.

Nous donnons (30) le plan de l'ensemble de la place. Pour s'expliquer la

forme bizarre de ce plan, il faut savoir que le Hoh-Koenigsbourg est

assis sur le sommet d'une montagne formant une crête de rochers abrupts

dominant la riche vallée de Schelestadt et commandant deux défilés. Les

constructions, à des niveaux très-différents, par suite de la nature du

sol, s'enfoncent dans un promontoire de roches du côté A, et, se

relevant sur un pic en B, suivent la pente de la montagne jusqu'au point

C. Les bâtiments d'habitation sont élevés en D, probablement sur

l'emplacement du vieux château dont on retrouve des portions restées

debout et englobées dans les constructions de 1479. Les frères Oswald et

Guillaume firent trancher une partie du plateau pour établir les gros

ouvrages de contre-approche E. Car c'est par ce côté seulement que le

château est abordable. À deux cents mètres environ de ce point, sur le

prolongement de la crête de la montagne, s'élevait un fortin détruit

aujourd'hui, mais dont l'assiette importait à la sûreté de la place.

L'ouvrage E, terrassé en F, oppose des épaisseurs énormes de maçonnerie

du seul côté où l'assiégeant pouvait établir des batteries de siége.

Vers le rampant de la crête en G est un ouvrage supérieur muni de tours

flanquantes pour du canon, et en H une enceinte inférieure se terminant

en étoile et percée d'embrasures pour des arquebusiers ou des pièces de

petit calibre. Outre ces défenses majeures, une enceinte I flanquée de

tourelles bat l'escarpement et devait enlever aux assaillants tout

espoir de prendre le château par escalade. L'entrée est en K, et l'on

arrive, après avoir pourtourné le gros ouvrage G, aux parties

supérieures occupées par les bâtiments d'habitation, dont nous donnons

le plan (31). La tour carrée L est le donjon qui domine l'ensemble des

défenses et paraît appartenir à l'ancien château; en M est la

grand'salle, une des plus grandioses conceptions du moyen âge qui se

puisse voir. Nous avons l'occasion de revenir sur cette belle

construction au mot SALLE.

Quoique le château du Hoh-Koenigsbourg présente un singulier mélange des

anciennes et nouvelles dispositions défensives, on y trouve déjà

cependant une intention bien marquée d'employer l'artillerie à feu et de

s'opposer à ses effets; sous ce rapport, et à cause de la date précise

de sa construction, cette place mérite d'être étudiée. Les constructions

paraissent avoir été élevées à la hâte et en partie avec des débris plus

anciens; mais on trouve dans leur ensemble une grandeur, une hardiesse

qui produisent beaucoup d'effet. La partie réservée à l'habitation

particulièrement semble appartenir à des temps héroïques. La grand'salle

M, à deux étages, était voûtée à sa partie supérieure, probablement pour

placer du canon sur la terrasse. Posées en travers de la crête du

rocher, les batteries en barbette, établies sur cette plate-forme

très-élevée, commandaient d'un côté le gros ouvrage E et le revers de

celui G. Le donjon L est complétement dépourvu d'ouvertures, sauf la

porte, qui est étroite et basse. C'était probablement dans cette tour

qu'étaient conservées les poudres. Sa partie supérieure, à laquelle on

ne pouvait arriver que par un petit escalier extérieur, servait de

guette, car elle domine, autant par son assiette sur une pointe de

rocher que par sa hauteur, l'ensemble des défenses.

En 1633, le château de Hoh-Koenigsbourg, entretenu et habité par une

garnison jusqu'alors, fut assiégé par les Suédois. Ceux-ci, s'étant

emparés du fortin extérieur, y montèrent une batterie de mortiers et

bombardèrent la place, qui n'était pas faite pour résister à ces

terribles engins. Elle fut en partie détruite, incendiée, et la garnison

fut obligée de se rendre.

Mais, à la fin du XVe siècle, l'artillerie à feu allait commencer le

grand nivellement de la société française. L'artillerie à feu exigeait

l'emploi de moyens de défense puissants et dispendieux. Les seigneurs

n'étaient plus assez riches pour bâtir des forteresses en état de

résister d'une manière sérieuse à ce nouvel agent de destruction, pour

les munir efficacement, ni assez indépendants pour pouvoir élever des

châteaux purement militaires en face de l'autorité royale, sous les yeux

de populations décidées à ne plus supporter les abus du pouvoir féodal.

Déjà à cette époque les seigneurs paraissent accepter leur nouvelle

condition; s'ils bâtissent des châteaux, ce ne sont plus des forteresses

qu'ils élèvent, mais des maisons de plaisance dans lesquelles cependant

on trouve encore, comme un dernier reflet de la demeure féodale du moyen

âge. Le roi donne lui-même l'exemple; il abandonne les châteaux fermés.

La forteresse, devenue désormais citadelle de l'État destinée à la

défense du territoire, se sépare du château qui n'est plus qu'un palais

de campagne, réunissant tout ce qui peut contribuer au bien-être et à

l'agrément des habitants. Le goût pour les résidences somptueuses que la

noblesse contracta en Italie pendant les campagnes de Charles VIII, de

Louis XII et de François Ier, porta le dernier coup au château féodal.

Beaucoup de seigneurs ayant visité les villas et les palais d'outre-mont

trouvèrent, au retour, leurs vieilles forteresses patrimoniales sombres

et tristes. Conservant le donjon et les tours principales comme signe de

leur ancienne puissance, ils jetèrent bas les courtines fermées qui les

réunissaient, et les remplacèrent par des bâtiments largement ouverts,

accompagnés de loges, de portiques décorés avec luxe. Les bailles ou

basses-cours, entourées de défenses et de tours, furent remplacées par

des avant-cours contenant des communs destinés au logement des

serviteurs, des écuries splendides, des parterres garnis de fleurs, des

fontaines, jeux de paume, promenoirs, etc. Les seigneurs ne songeaient

plus alors à se faire servir par leurs hommes de corvée, comme cela

avait lieu deux siècles avant; ils avaient des serviteurs à gages, qu'il

fallait loger et nourrir dans le château et ses dépendances. Peu à peu,

les tenanciers à tous les degrés s'étaient exonérés, au moyen de rentes

perpétuelles ou de sommes une fois payées, des corvées et de tous les

droits seigneuriaux qui sentaient la servitude.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 13 / 40 段