Sous Philippe le Hardi, Philippe le Bel et Philippe de Valois, les

dispositions des châteaux se modifient peu; la France n'avait pas à

lutter contre les invasions étrangères; elle était forte et puissante;

la noblesse féodale semblait se résigner à laisser prendre à la

monarchie une plus grande place dans l'État. Saint Louis n'avait vu

qu'un péril pour le trône; c'était celui qu'il avait eu à combattre dans

sa jeunesse: le pouvoir démesuré des grands vassaux. Pendant qu'il

cherchait, par de nouvelles institutions, à conjurer à jamais un danger

qui avait failli lui faire perdre la couronne de Philippe-Auguste; qu'il

ruinait ses barons, empiétait sur leurs droits et les mettait dans

l'impossibilité d'élever des forteresses, il cédait une partie des

provinces françaises au roi Henri III d'Angleterre, par des

considérations toutes personnelles et dont il est bien difficile

aujourd'hui de reconnaître la valeur. Aux yeux de l'histoire, cette

concession est une faute grave, peut-être la seule commise par ce

prince; elle eut, cent ans plus tard, des résultats désastreux, et

provoqua les longs revers de la France pendant les XIVe et XVe siècles;

elle eut encore pour effet, contrairement aux tendances de celui qui

l'avait commise, de prolonger l'existence de la féodalité; car, pendant

ces guerres funestes, ces troubles et cette fermentation incessants, les

seigneurs, reprenant leurs allures de chefs de bandes, vendant tour à

tour leurs services à l'un et à l'autre parti, quelquefois aux deux à la

fois, regagnèrent cette indépendance, cet esprit d'isolement, de

domination sans contrôle, qui, sous les derniers Carlovingiens, les

avaient poussés à s'enfermer dans des demeures imprenables pour, de là,

se livrer à toutes sortes de méfaits et d'actes d'agression. Après une

première crise terrible, la France, sous Charles V, retrouva pendant

quelques années le repos et la prospérité. De tous côtés, les seigneurs,

instruits sur ce qu'ils pouvaient redouter du peuple par la Jacquerie,

et de la prédominance croissante des habitants des cités, songèrent à

mettre leurs demeures en état de résister aux soulèvements populaires,

aux empiétements de la royauté et aux courses périodiques des ennemis du

dehors. Déjà habitués au luxe, à une vie recherchée cependant, les

seigneurs qui élevèrent des châteaux, vers la fin du XIVe siècle,

modifièrent leurs anciennes résidences, en leur donnant une apparence

moins sévère, se plurent à y introduire de la sculpture, à rendre les

bâtiments d'habitation plus étendus et plus commodes, à les entourer de

jardins et de vergers, en modifiant le système défensif de manière à

pouvoir résister plus efficacement à l'agression extérieure avec des

garnisons moins nombreuses mais plus aguerries. Sous ce rapport, les

châteaux de la fin du XIVe siècle sont fort remarquables, et les crises

par lesquelles la féodalité avait dû passer lui avaient fait faire de

notables progrès dans l'art de fortifier ses demeures. Ce ne sont plus,

comme au XIIe siècle, des enceintes étendues assez basses, flanquées de

quelques tours étroites, isolées, protégées par un donjon et ne

contenant que des bâtiments de peu de valeur, mais de nobles et spacieux

corps de logis adossés à des courtines très-élevées, bien flanqués par

des tours rapprochées et formidables, réunies par des chemins de ronde

couverts, munis également dans tout leur pourtour de bonnes défenses. Le

donjon se fond dans le château; il n'est plus qu'un corps de logis

dominant les autres, dont les oeuvres sont plus épaisses et mieux

protégées; le château tout entier devient comme un vaste donjon bâti

avec un grand soin dans tous ses détails. Déjà le système de défense

isolée perd de son importance; le seigneur paraît se moins défier de sa

garnison, car il s'efforce de la réduire autant que possible et de

gagner, par les dispositions défensives d'ensemble, ce qu'il perd en

hommes. La nécessité faisait loi; après les effroyables désordres qui

ensanglantèrent la France, et particulièrement les provinces voisines de

l'Île de France, vers le milieu du XIVe siècle, après que la Jacquerie

eut été étouffée, les campagnes, les villages et même les petits bourgs

s'étaient dépeuplés; les habitants s'étaient réfugiés dans les villes et

bourgades fermées. Lorsque le calme fut rétabli, les seigneurs revenant

de courses ou des prisons d'Angleterre trouvèrent leurs terres

abandonnées, partant leurs revenus réduits à rien. Les villes

affranchissaient les paysans, qui s'étaient réfugiés derrière leurs

murailles, de la servitude de main-morte, des corvées et vexations de

toutes natures auxquelles ils étaient soumis sur les terres

seigneuriales. Les barons furent obligés, pour repeupler leurs domaines,

de faire des concessions, c'est-à-dire d'offrir à leurs sujets émigrés

ainsi qu'à ceux qui menaçaient d'abandonner leurs domaines les avantages

qu'ils trouvaient dans les villes. C'est ainsi qu'Enguerrand VII, sire

de Coucy, en rentrant en France après avoir été envoyé en Angleterre

comme otage de la rançon du roi Jean, se vit contraint d'accorder à

vingt-deux des bourgs et villages qui relevaient de son château une

charte collective d'affranchissement. Cette charte, dont le texte nous

est conservé, explique clairement les motifs qui l'avaient fait

octroyer; en voici quelques passages: «...Lesquelles personnes (nos

hommes et femmes de main-morte et de fourmariaige[128]) en allant

demourer hors de nostre dicte terre, en certains lieux, se

affranchissent sanz notre congié et puet afranchir toutes fois que il

leur plaist; et pour haine d'icelle servitude plusieurs personnes

délaissent à demourer en nostre dicte terre, et par ce est et demoure

icelle terre en grant partie non cultivée, non labourée et en riez (en

friche), pourquoy nostre dicte terre en est grandement moins valable; et

pour icelle servitude détruire et mettre au néant, ont ou temps passé

nos devanciers seigneurs de Coucy, et par espécial nostre très-chéer et

amé père, dont Diex ait l'âme, esté requis de par les habitans pour le

temps en ladicte terre, en offrant par iceulz certaine revenue

perpétuelle... Et depuis que nous fûmes venus en aaige et que nous avons

joy pleinement de nostre dicte terre, les habitanz de nos villes de

nostre dicte terre sont venuz par plusieurs foiz devers nous, en nous

requérant que ladicte coustume et usaige voulsissions destruire et

mettre au néant, et (de) nostre dicte terre et villes, tous les habitans

présens et advenir demourans en icelles, afranchir desdites servitudes

et aultres personnelles quelzconques à tous jours perpétuelment, en nous

offrant de chacune ville ou pour la plus grande partie desdictes villes,

certaine rente et revenue d'argent perpétuelle pour nous, nos

successeurs, etc... Nous franchissons du tout, de toutes mortes mains et

fourmariaige et leur donnons pleine et entière franchise et à chascun

d'eux perpétuelment et à touz jours tant pour estre clerc comme pour

avoir tous aultres estats de franchise; sans retenir à nous servitude ne

puissance de acquérir servitude aulcune sur eulx... Toutes lesquelles

choses dessus dictes nous avons fait et faisons, se il plaist au roy

nostre sire, auquel seigneur nous supplions en tant que nous povons que

pour accroistre et profiter le fief que nous tenons de luy, comme dessus

est dict, il veille confirmer, loer et aprouver les choses dessus

dictes... L'an MCCCLXVIII au mois d'aoust...» Le roi confirma cette

charte au mois de novembre suivant[129].

La nécessité seule pouvait obliger les seigneurs féodaux à octroyer de

ces chartes d'affranchissement, qui leur assuraient à la vérité des

revenus fixes (car les sujets des bourgs, villes et villages, ne les

obtenaient qu'en payant au seigneur une rente annuelle), mais qui leur

enlevaient des droits dont ils abusaient souvent, mettaient à néant des

ressources de toutes natures que, dans l'état de féodalité pure, les

barons savaient trouver au milieu des populations qui vivaient sur leurs

domaines. Une fois les revenus des seigneurs limités, établis par des

chartes confirmées par le roi, il fallait songer à limiter les dépenses,

à diminuer ces garnisons dispendieuses, à prendre un train en rapport

avec l'étendue des rentes fixes, et dont les sujets n'étaient pas

disposés à augmenter la quotité. D'un autre côté, le goût du luxe, des

habitations plaisantes, augmentait chez les barons, ainsi que le besoin

d'imposer aux populations par un état de défense respectable, car

l'audace de sujets auxquels on est contraint de faire des concessions

s'accroît en raison de l'étendue même de ces concessions.

Plus la nation tendait vers l'unité du pouvoir, plus la féodalité,

opposée à ce principe par son organisation même, cherchait, dans ses

châteaux, à former comme une société isolée, en opposition permanente

contre tout acte émané soit du roi et de ses parlements, soit du

sentiment populaire. Ne pouvant arrêter le courant qui s'était établi

depuis saint Louis et ne voulant pas le suivre, les seigneurs

cherchaient du moins à lui faire obstacle par tous les moyens en leur

puissance. Sous des princes dont la main était ferme et les actes dictés

par une extrême prudence, cette conspiration permanente de la féodalité

contre l'unité, l'ordre et la discipline dans l'État, n'était pas

dangereuse, et ne se trahissait que par de sourdes menées bientôt

étouffées; mais si le pouvoir royal tombait en des mains débiles, la

féodalité retrouvait, avec ses prétentions et son arrogance, ses

instincts de désorganisation, son égoïsme, son mépris pour la

discipline, ses rivalités funestes à la chose publique. Brave isolément,

la féodalité agissait ainsi devant l'ennemi du pays, en bataille rangée,

comme si elle eût été lâche ou traître, sacrifiant souvent à son orgueil

les intérêts les plus sacrés de la nation. Vaincue par sa faute en rase

campagne, elle se réfugiait dans ses châteaux, en élevait de nouveaux,

ne se souciant ni de l'honneur du pays, ni de l'indépendance du

souverain, ni des maux de la nation, mais agissant suivant son intérêt

personnel ou sa fantaisie. Ce tableau de la féodalité sous le règne du

malheureux Charles VI n'est pas assombri à dessein, il n'est que la

fidèle image de cette triste époque.

«Et quant les vaillans entrepreneurs (chefs militaires), dit Alain

Chartier[130], dont mercy Dieu encores en a en ce royaulme de bien

esprouvez, mettent peine de tirer sur champs les nobles pour aucun

bienfaire, ils delaient si longuement à partir bien enuis, et s'avancent

si tost de retourner voulentiers, que à peine se puet riens bien

commencer; mais à plus grant peine entretenir ne parfaire. Encores y a

pis que ceste négligence. Car avec la petite voulenté de plusieurs se

treuve souvent une si grant arrogance que ceulx qui ne sçauroient riens

conduire par eux, ne vouldroyent armes porter soubz autruy; et tiennent

à deshonneur estre subgects à celuy soubz qui leur puet venir la

renommée d'honneur, que par eulx ils ne vouldroyent de acquerir. O

arrogance aveugle de folie, et petite congnoissance de vertus! O

très-périlleuse erreur en faits d'armes et de batailles! Par ta

malediction sont desconfites et desordonnées les puissances, et les

armes desjoinctes et divisées; quant chascun veult croire son sens, et

suyvre son opinion. Et pour soy cuyder equiparer aux meilleurs, font

souvent telles faultes, dont ilz sont deprimez soubz tous les

moindres... En mémoire me vient, que j'ai souvent à plusieurs ouy dire:

«Je n'iroye pour riens soubz le panon de tel. Car mon père ne fu onques

soubz le sien.» Et ceste parolle n'est pas assez pesée, avant que dicte.

Car les lignaiges ne font pas les chiefz de guerre, mais ceulx à qui

Dieu, leurs sens, ou leurs vaillances, et l'auctorité du Prince en

donnent la grâce, doivent estre pour telz obeitz: laquelle obéissance

n'est mie rendue à personne, mais à l'office et à l'ordre d'armes

(grade) et discipline de chevalerie, que chascun noble doit preferer à

tout aultre honneur...»

Cette noblesse indisciplinée qui n'avait guère conservé de l'ancienne

féodalité que son orgueil, qui fuyait en partie à la journée

d'Azincourt, corrompue, habituée au luxe, aimait mieux se renfermer dans

de bonnes forteresses, élégamment bâties et meublées; que de tenir la

campagne:

«Les bons anciens batailleurs,

dit encore Alain Chartier dans ses vers pleins d'énergie et de droiture

de coeur[131],

«Furent-ilz mignotz, sommeilleurs,

Diffameurs, desloyaulx, pilleurs?

Certes nenny.

Ilz estoient bons, et tous uny.

Pourquoy est le monde honny,

Et sera encores comme ny

A secouru.

Car honneur a bien peu couru,

Et n'y a on point recouru.

Puisque le bon Bertran (Duguesclin) mouru.

On a gueuchié

Aux coups, et de costé penchié.

Prouffit a honneur devanchié.

On n'a point les bons avanchié.

Mais mignotise,

Flaterie, oultrage, faintise,

Vilain cueur paré de cointise,

Ont régné avec convoitise,

Qui a tiré;

Dont tout a été deciré,

Et le bien publique empiré.

...»

Alors, les romans de chevalerie étaient fort en vogue; on aimait les

fêtes, les tournois, les revues; chaque petit seigneur, sous cette

monarchie en ruine, regrettant les concessions faites, songeait à se

rendre important, à reconquérir tout le terrain perdu pendant deux

siècles, non par des services rendus à l'État, mais en prêtant son bras

au plus offrant, en partageant les débris du pouvoir royal, en opprimant

le peuple, en pillant les villages et les campagnes, et, pour s'assurer

l'impunité, les barons couvraient le sol de châteaux mieux défendus que

jamais. Les moeurs de la noblesse offraient alors un singulier mélange

de raffinements chevaleresques et de brigandage, de courtoisie et de

marchés honteux. Au delà d'un certain point d'honneur et d'une

galanterie romanesque, elle se croyait tout permis envers l'État, qui

n'existait pas à ses yeux, et le peuple qu'elle affectait de mépriser

d'autant plus qu'elle avait été forcée déjà de compter avec lui. Aussi

est-ce à dater de ce moment que la haine populaire contre la féodalité

acquit cette énergie active qui, transmise de générations en

générations, éclata d'une manière si terrible à la fin du siècle

dernier. Haine trop justifiée, il faut le dire! Mais ces derniers temps

de la féodalité chevaleresque et corrompue, égoïste et raffinée,

doivent-ils nous empêcher de reconnaître les immenses services qu'avait

rendus la noblesse féodale pendant les siècles précédents?... La

féodalité fut la trempe de l'esprit national en France; et cette trempe

est bonne. Aujourd'hui que les châteaux seigneuriaux sont détruits pour

toujours, nous pouvons être justes envers leurs anciens possesseurs;

nous n'avons pas à examiner leurs intentions, mais les effets, résultats

de leur puissance.

Au XIe siècle, les monastères attirent tout à eux, non-seulement les

âmes délicates froissées par l'effrayant désordre qui existait partout,

les esprits attristés par le tableau d'une société barbare où rien

n'était assuré, où la force brutale faisait loi, mais aussi les grands

caractères qui prévoyaient une dissolution générale si on ne parvenait

pas à établir, au milieu de ce chaos, des principes d'obéissance et

d'autorité absolue, appuyés sur la seule puissance supérieure qui ne fût

pas contestée, celle de Dieu (voy. ARCHITECTURE MONASTIQUE). Bientôt, en

effet, les monastères, qui renfermaient l'élite des populations, furent

non-seulement un modèle de gouvernement, le seul, mais étendirent leur

influence en dehors des cloîtres et participèrent à toutes les grandes

affaires religieuses et politiques de l'Occident. Mais, par suite de son

institution même, l'esprit monastique pouvait maintenir, régenter,

opposer une digue puissante au désordre; il ne pouvait constituer la vie

d'une nation, sa durée eût enfermé la civilisation dans un cercle

infranchissable. Chaque ordre religieux était un centre dont on ne

s'écartait que pour retomber dans la barbarie. À la fin du XIIe sièèle,

l'esprit monastique était déjà sur son déclin; il avait rempli sa tâche.

Alors l'élément laïque s'était développé dans les villes populeuses; les

évêques et les rois lui offrirent, à leur tour, un point de ralliement

en bâtissant les grandes cathédrales (voy. CATHÉDRALE). Autre danger; il

y avait à craindre que la puissance royale, secondée par les évêques, ne

soumît cette société à un gouvernement théocratique, immobile comme les

anciens gouvernements de l'Égypte. C'est alors que la féodalité prend un

rôle politique, peut-être à son insu, mais qu'il n'est pas moins

important de reconnaître. Elle se jette entre la royauté et l'influence

cléricale, empêchant ces deux pouvoirs de se confondre en un seul,

mettant le poids de ses armes tantôt dans l'un des plateaux de la

balance, tantôt dans l'autre. Elle opprime le peuple, mais elle le force

de vivre; elle le réveille, elle le frappe ou le seconde, mais l'oblige

ainsi à se reconnaître, à se réunir, à défendre ses droits, à les

discuter, à en appeler même à la force; en lui donnant l'habitude de

recourir aux tribunaux royaux, elle jette le tiers-état dans l'étude de

la jurisprudence; par ses excès mêmes, elle provoque l'indignation de

l'opprimé contre l'oppresseur. L'envie que causent ses priviléges

devient un stimulant énergique, un ferment de haine salutaire, car il

empêche les classes inférieures d'oublier un instant leur position

précaire, et les force à tenter chaque jour de s'en affranchir. Mieux

encore, par ses luttes et ses défiances, la féodalité entretient et

aiguise l'esprit militaire dans le pays, car elle ne connaît que la

puissance des armes; elle enseigne aux populations urbaines l'art de la

fortification; elle les oblige à se garder; elle conserve d'ailleurs

certains principes d'honneur chevaleresque que rien ne peut effacer, qui

relevèrent l'aristocratie pendant les XVIe et XVIIe siècles, et qui

pénétrèrent peu à peu jusque dans les plus basses classes de la société.

Il en est de l'éducation des peuples comme de celle des individus, qui,

lorsqu'ils sont doués d'un tempérament robuste, apprennent mieux la vie

sous des régents fantasques, durs et injustes même, que sous la main

indulgente et paternelle de la famille. Sous le règne de Charles VI, la

féodalité défendant mal le pays, le trahissant même, se fortifiant mieux

que jamais dans les domaines, n'ayant d'autres vues que la satisfaction

de son ambition personnelle, dévastant les campagnes et les villes sous

le prétexte de nuire à tel ou tel parti, met les armes dans les mains du

peuple, et Charles VII trouve des armées.

Si les provinces françaises avaient passé de l'influence monastique sous

un régime monarchique absolu, elles eussent eu certainement une jeunesse

plus heureuse et tranquille; leur agglomération sous ce dernier pouvoir

eût pu se faire sans secousses violentes, mais auraient-elles éprouvé ce

besoin ardent d'union, d'unité nationale qui fait notre force

aujourd'hui et qui tend tous les jours à s'accroître? C'est douteux. La

féodalité avait d'ailleurs un avantage immense chez un peuple qui se

développait: elle entretenait le sentiment de la responsabilité

personnelle, que le pouvoir monarchique absolu tend au contraire à

éteindre; elle habituait chaque individu à la lutte; c'était un régime

dur, oppressif, vexatoire, mais sain. Il secondait le pouvoir royal en

forçant les populations à s'unir contre les châtelains divisés, à former

un corps de nation.

Parmi les lois féodales qui nous paraissent barbares, il en était

beaucoup de bonnes et dont nous devons, à nos dépens, reconnaître la

sagesse, aujourd'hui que nous les avons détruites. L'inaliénabilité des

domaines, les droits de chasse et de pêche entre autres, n'étaient pas

seulement avantageux aux seigneurs, ils conservaient de vastes forêts,

des étangs nombreux dont le défrichement et l'assèchement deviennent la

cause de désastres incalculables pour le territoire, en nous envoyant

ces inondations et ces sécheresses périodiques qui commencent à émouvoir

les esprits disposés à trouver que tout est pour le mieux dans notre

organisation territoriale actuelle. À cet égard, il est bon d'examiner

d'un oeil non prévenu ces lois remplies de détails minutieux sur la

conservation des domaines féodaux. Ces lois sont dictées généralement

par la prudence, par le besoin d'empêcher la dilapidation des richesses

du sol. Si aujourd'hui, malgré tous les soins des gouvernements armés de

lois protectrices, sous une administration pénétrant partout, il est

difficile d'empêcher les abus de la division de la propriété, dans quels

désordres la culture des campagnes ne serait-elle pas tombée au moyen

âge, si la féodalité n'eût pas été intéressée à maintenir ses priviléges

de possesseurs de terres, priviléges attaqués avec plus de passion que

de réflexion, par un sentiment d'envie plutôt que par l'amour du bien

général. Si ces priviléges sont anéantis pour jamais; s'ils sont

contraires au sentiment national, ce que nous reconnaissons; s'ils ne

peuvent trouver place dans notre civilisation moderne, constatons du

moins ceci: c'est qu'ils n'étaient pas seulement profitables aux grands

propriétaires du sol, mais au sol lui-même, c'est-à-dire au pays.

Laissons donc de côté les discours banals des détracteurs attardés de la

féodalité renversée, qui ne voient, dans chaque seigneur féodal, qu'un

petit tyran tout occupé à creuser des cachots et des oubliettes; ceux de

ses amis qui nous veulent représenter ces barons comme des chevaliers

défenseurs de l'opprimé et protecteurs de leurs vassaux, couronnant des

rosières, et toujours prêts à monter à cheval pour Dieu et le roi; mais

prenons la féodalité pour ce qu'elle fut en France, un stimulant

énergique, un de ces éléments providentiels qui concoururent

(aveuglément, peu importe) à la grandeur de notre pays; respectons les

débris de ses demeures, car c'est peut-être à elles que nous devons

d'être devenus en Occident la nation la plus unie, celle dont le bras et

l'intelligence ont pesé et pèseront longtemps sur les destinées de

l'Europe.

Examinons maintenant cette dernière phase, brillante encore, de la

demeure féodale, celle qui commence avec le règne de Charles VI.

La situation politique du seigneur s'était modifiée; il ne pouvait plus

compter, comme dans les beaux temps de la féodalité, sur le service de

ses hommes des villages et campagnes (ceux-ci ayant manifesté leur haine

profonde pour le système féodal); il savait que leur concours forcé eût

été plus dangereux qu'utile; c'était donc à leurs vassaux directs, aux

chevaliers qui tenaient des fiefs dépendant de la seigneurie et à des

hommes faisant métier des armes qu'il fallait se fier, c'est-à-dire à

tous ceux qui étaient mus par les mêmes intérêts et les mêmes goûts;

c'est pourquoi le château de la fin du XIVe siècle prend, plus encore

qu'avant cette époque, l'aspect d'une forteresse, bien que la puissance

féodale ait perdu la plus belle part de son prestige. Le château du

commencement du XVe siècle proteste contre les tendances populaires de

son temps, il s'isole et se ferme plus que jamais; les défenses

deviennent plus savantes parce qu'elles ne sont garnies que d'hommes de

guerre. Il n'est plus une protection pour le pays, mais un refuge pour

une classe privilégiée qui se sent attaquée de toutes parts, et qui fait

un suprême effort pour ressaisir la puissance.

Au XIIe siècle, le château de Pierrefonds, ou plutôt de Pierre-fonts,

était déjà un poste militaire d'une grande importance, possédé par un

comte de Soissons, nommé Conon. Il avait été, à la mort de ce seigneur

qui ne laissait pas d'héritiers, acquis par Philippe-Auguste, et ce

prince avait confié l'administration des terres à un bailli et un

prévôt, abandonnant la jouissance des bâtiments seigneuriaux aux

religieux de Saint-Sulpice. Par suite de cette acquisition, les _hommes

coutumiers_ du bourg avaient obtenu du roi une «charte de commune qui

proscrivoit l'exercice des droits de servitude, de main-morte et de

formariage et en reconnaissance de cette immunité, les bourgeois de

Pierrefonds devaient fournir au roi soixante sergents, avec une voiture

attelée de quatre chevaux[132].» Par suite de ce démembrement de

l'ancien domaine, le château n'était guère plus qu'une habitation

rurale; mais sous le règne de Charles VI, Louis d'Orléans, premier duc

de Valois, jugea bon d'augmenter ses places de sûreté, et se mit en

devoir, en 1390, de faire reconstruire le château de Pierrefonds sur un

point plus fort et mieux choisi, c'est-à-dire à l'extrémité du

promontoire qui domine une des plus riches vallées des environs de

Compiègne, en profitant des escarpements naturels pour protéger les

défenses sur trois côtés, tandis que l'ancien château était assis sur le

plateau même, à cinq cents mètres environ de l'escarpement. La bonne

assiette du lieu n'était pas la seule raison qui dût déterminer le choix

du duc d'Orléans. Si l'on jette les yeux sur la carte des environs de

Compiègne, on voit que la forêt du même nom est environnée de tous côtés

par des cours d'eau, qui sont: l'Oise, l'Aisne et les deux petites

rivières de Vandi et d'Automne. Pierrefonds, appuyé à la forêt vers le

nord, se trouvait ainsi commander un magnifique domaine facile à garder

sur tous les points, ayant à sa porte une des plus belles forêts des

environs de Paris. C'était donc un lieu admirable, pouvant servir de

refuge et offrir les plaisirs de la chasse au châtelain. La cour de

Charles VI était très-adonnée au luxe, et parmi les grands vassaux de ce

prince, Louis d'Orléans était un des seigneurs les plus magnifiques,

aimant les arts, instruit, ce qui ne l'empêchait pas d'être plein

d'ambition et d'amour du pouvoir; aussi voulut-il que son nouveau

château fut, à la fois, une des plus somptueuses résidences de cette

époque et une forteresse construite de manière à défier toutes les

attaques. Monstrelet en parle comme d'une place de premier ordre et un

lieu admirable.

Pendant sa construction, le château de Pierrefonds, défendu par

Bosquiaux, capitaine du parti des Armagnacs, fut attaqué par le comte de

Saint-Pol, envoyé par Charles VI pour réduire les places occupées par

son frère; Bosquiaux, plutôt que de risquer de laisser assiéger ce beau

château encore inachevé, sur l'avis du duc d'Orléans, rendit la place,

qui, plus tard, lui fut restituée. Le comte de Saint-Pol ne la quitta

toutefois qu'en y mettant le feu. Louis d'Orléans répara le dommage et

acheva son oeuvre. En 1420, le château de Pierrefonds, dont la garnison

était dépourvue de vivres et de munitions, ouvrit ses portes aux

Anglais. Charles d'Orléans et Louis XII complétèrent cette résidence;

toutefois il est à croire que ces derniers travaux ne consistaient guère

qu'en ouvrages intérieurs, car la masse encore imposante des

constructions appartient aux commencements du XVe siècle.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 11 / 40 段