Il faut reconnaître qu'un long séjour dans un château de cette

importance devait être assez triste, surtout avant les modifications

apportées par le XIVe siècle, modifications faites évidemment avec

l'intention de rendre l'habitation de cette résidence moins fermée et

plus commode. La cour, ombragée par cet énorme donjon, entourée de

bâtiments élevés et d'un aspect sévère, devait paraître étroite et

sombre, ainsi qu'on peut en juger par la vue présentée (19)[72]. Tout

est colossal dans cette forteresse; quoique exécutée avec grand soin, la

construction a quelque chose de rude et de sauvage qui rapetisse l'homme

de notre temps. Il semble que les habitants de cette demeure féodale

devaient appartenir à une race de géants, car tout ce qui tient à

l'usage habituel est à une échelle supérieure à celle admise

aujourd'hui. Les marches des escaliers (nous parlons des constructions

du XIIIe siècle), les alléges des créneaux, les bancs sont faits pour

des hommes d'une taille au-dessus de l'ordinaire. Enguerrand III,

seigneur puissant, de moeurs farouches, guerrier intrépide, avait-il

voulu en imposer par cette apparence de force _extra-humaine_, ou

avait-il composé la garnison d'hommes d'élite? C'est ce que nous ne

saurions décider. Mais en construisant son château, il pensait

certainement à le peupler de géants. Ce seigneur avait toujours avec lui

cinquante chevaliers, ce qui donnait un chiffre de cinq cents hommes de

guerre au moins en temps ordinaire. Il ne fallait rien moins qu'une

garnison aussi nombreuse pour garder le château et la basse-cour. Les

caves et magasins immenses qui existent encore sous le rez-de-chaussée

des bâtiments du château permettaient d'entasser des vivres pour plus

d'une année, en supposant une garnison de mille hommes. Au XIIIe siècle,

un seigneur féodal possesseur d'une semblable forteresse et de richesses

assez considérables pour s'entourer d'un pareil nombre de gens d'armes,

et pour leur fournir des munitions et des vivres pendant un siége d'un

an, pouvait défier toutes les armées de son siècle. Or, le sire de Coucy

n'était pas le seul vassal du roi de France dont la puissance fut à

redouter. Les rudes travaux du règne de Philippe-Auguste avaient

non-seulement donné un vif éclat à la couronne de France, mais présenté

pour lui cet avantage d'occuper sans trève sa noblesse, dont la guerre

était la vie. Toujours tenue en haleine par l'activité et l'ambition de

Philippe-Auguste, qui avait à conquérir de riches provinces, à lutter

contre des ennemis aussi puissants que lui, mais moins opiniâtres et

moins habiles, la féodalité perdait ses loisirs, et trouvait, en

secondant ce grand prince, un moyen de s'enrichir et d'augmenter ses

domaines; en lui prêtant l'appui de son bras, elle augmentait la

puissance royale, mais elle n'avait pas lieu de regretter ses services.

Il faut se rappeler que la plupart des seigneurs féodaux étaient

entourés d'un certain nombre de chevaliers qu'on ne soldait point, mais

qui recevaient, suivant leurs mérites, une portion plus ou moins

considérable de terre à titre de fief; une fois possesseurs de cette

fraction du domaine seigneurial, ils s'y bâtissaient des manoirs,

c'est-à-dire des maisons fortifiées sans donjon et sans tours, et

vivaient ainsi comme propriétaires du sol, n'ayant que quelques droits à

payer au seigneur, lui prêtant leur concours et celui de leurs hommes en

cas de guerre, et lui rendant hommage. En prolongeant l'état de guerre,

tout seigneur féodal avait donc l'espoir d'agrandir son domaine au

détriment de ses voisins, d'augmenter les fiefs qui relevaient de la

châtellenie, et de s'entourer d'un plus grand nombre de vassaux disposés

à le soutenir.

Philippe-Auguste, par ses conquêtes, put satisfaire largement cette

hiérarchie d'ambitions, et, quoiqu'il ne perdît aucune des occasions qui

s'offrirent à lui d'englober les fiefs dans le domaine royal, de les

diviser et de diminuer l'importance politique des grands vassaux, en

faisant relever les petits fiefs directement de la couronne; cependant

il laissa, en mourant, bon nombre de seigneurs dont la puissance pouvait

porter ombrage à un suzerain ayant un bras moins ferme et moins

d'activité à déployer. Si Philippe-Auguste eût vécu dix ans de plus et

qu'il eût eu à gouverner ses provinces en pleine paix, il est difficile

de savoir ce qu'il aurait fait pour occuper l'ambition des grands

vassaux de la couronne, et comment il s'y serait pris pour étouffer

cette puissance qui pouvait se croire encore rivale de la royauté

naissante. Le court règne de Louis VIII fut encore rempli par la guerre;

mais pendant la minorité de Louis IX, une coalition des grands vassaux

faillit détruire l'oeuvre de Philippe-Auguste. Des circonstances

heureuses, la division qui se mit parmi les coalisés, l'habileté de la

mère du roi, sauvèrent la couronne; les luttes cessèrent, et le pouvoir

royal sembla de nouveau raffermi.

Un des côtés du caractère de saint Louis qu'on ne saurait trop admirer,

c'est la parfaite connaissance du temps et des hommes au milieu desquels

il vivait; avec un esprit de beaucoup en avance sur son siècle, il

comprit que la paix était pour la royauté un dissolvant en face de la

féodalité ambitieuse, habituée aux armes, toujours mécontente

lorsqu'elle n'avait plus d'espérances d'accroissements; les réformes

qu'il méditait n'étaient pas encore assez enracinées au milieu des

populations pour opposer un obstacle à l'esprit turbulent des seigneurs.

Il fallait faire sortir de leurs nids ces voisins dangereux qui

entouraient le trône, user leur puissance, entamer leurs richesses; pour

obtenir ce résultat, le roi de France avait-il alors à sa disposition un

autre moyen que les croisades? Nous avons peine à croire qu'un prince

d'un esprit aussi droit, aussi juste et aussi éclairé que saint Louis

n'ait eu en vue, lorsqu'il entreprit sa première expédition en Orient,

qu'un but purement personnel. Il ne pouvait ignorer qu'en abandonnant

ses domaines pour reconquérir la terre sainte, dans un temps où l'esprit

des croisades n'était rien moins que populaire, il allait laisser en

souffrance les grandes réformes qu'il avait entreprises, et que devant

Dieu il était responsable des maux que son absence volontaire pouvait

causer parmi son peuple. Le royaume en paix, les membres de la féodalité

entraient en lutte les uns contre les autres; c'était la guerre civile

permanente, le retour vers la barbarie; vouloir s'opposer par la force

aux prétentions des grands vassaux, c'était provoquer de nouvelles

coalitions contre la couronne. Entraîner ces puissances rivales loin de

la France, c'était pour la monarchie, au XIIIe siècle, le seul moyen

d'entamer profondément la féodalité et de réduire ces forteresses

inexpugnables assises jusque sur les marches du trône. Si saint Louis

n'avait été entouré que de vassaux de la trempe du sire de Joinville, il

est douteux qu'il eût entrepris ses croisades; mais l'ascendant moral

qu'il avait acquis, ses tentatives de gouvernement monarchique n'eussent

pu rompre peut-être le faisceau féodal, s'il n'avait pas occupé et ruiné

en même temps la noblesse par ces expéditions lointaines. Saint Louis

avait pour lui l'expérience acquise par ses prédécesseurs, et chaque

croisade, quelle que fut son issue, avait été, pendant les XIe et XIIe

siècles, une cause de déclin pour la féodalité, un moyen pour le

suzerain d'étendre le pouvoir monarchique. Quel moment saint Louis

choisit-il pour son expédition? C'est après avoir vaincu la coalition

armée, à la tête de laquelle se trouvait le comte de Bretagne, après

avoir protégé les terres du comte de Champagne contre les seigneurs

ligués contre lui, c'est après avoir délivré la Saintonge des mains du

roi d'Angleterre et du comte de la Marche, c'est enfin après avoir donné

la paix à son royaume avec autant de bonheur que de courage, et

substitué la suzeraineté de fait à la suzeraineté de nom. Dans une

semblable occurrence, la paix, le calme, les réformes et l'ordre

pouvaient faire naître les plus graves dangers au milieu d'une noblesse

inquiète, oisive, et qui sentait déjà la main du souverain s'étendre sur

ses priviléges.

Il est d'ailleurs, dans l'histoire des peuples, une disposition morale à

laquelle, peut-être, les historiens n'attachent pas assez d'importance,

parce qu'ils ne peuvent pénétrer dans la vie privée des individus; c'est

l'ennui. Lorsque la guerre était terminée, lorsque l'ordre renaissait et

par suite l'action du gouvernement, que pouvaient faire ces seigneurs

féodaux dans leurs châteaux fermés, entourés de leurs familiers et gens

d'armes? S'ils passaient les journées à la chasse et les soirées dans

les plaisirs, s'ils entretenaient autour d'eux, pour tuer le temps, de

joyeux compagnons, ils voyaient bientôt leurs revenus absorbés, car ils

n'avaient plus les ressources éventuelles que leur procuraient les

troubles et les désordres de l'état de guerre. Si, plus prudents, ils

réformaient leur train, renvoyaient leurs gens d'armes et se résignaient

à vivre en paisibles propriétaires, leurs forteresses devenaient un

séjour insupportable, les heures pour eux devaient être d'une longueur

et d'une monotonie désespérantes; car si quelques nobles, au XIIIe

siècle, possédaient une certaine instruction et se livraient aux

plaisirs de l'esprit, la grande majorité ne concevait pas d'autres

occupations que celles de la guerre et des expéditions aventureuses.

L'ennui faisait naître alors les projets les plus extravagants dans ces

cerveaux habitués à la vie bruyante des camps, aux émotions de la

guerre.

Saint Louis, qui n'avait pas cédé à la noblesse armée et menaçante,

après l'avoir forcée de remettre l'épée au fourreau, ne se crut

peut-être pas en état de lutter contre l'ennui et l'oisiveté de ses

vassaux, de poursuivre, entre les forteresses jalouses dont le sol était

couvert, les réformes qu'il méditait.

«Les croisades dévorèrent une grande quantité de seigneurs, et firent

retourner au trône leurs fiefs devenus vacants. Mais, sous aucun règne,

elles ne contribuèrent davantage à l'accroissement du domaine royal que

sous celui de saint Louis; il est facile de s'en rendre raison: les

croisades étaient déjà un peu vieillies au temps de saint Louis, les

seigneurs ne croyaient plus y être exposés, et n'avaient par conséquent

ni armes ni chevaux, ni provisions de guerre; il fallait emprunter; ils

engagèrent leurs fiefs au roi, qui, étant riche, pouvait prêter. À la

fin de la croisade, ceux des seigneurs qui survivaient à leurs

compagnons d'armes revenaient si pauvres, si misérables, qu'ils étaient

hors d'état de dégager leurs fiefs, qui devenaient alors la propriété

définitive de ceux qui les avaient reçus en nantissement. Cette espèce

d'usure politique parut naturelle dans le temps où elle eut lieu; les

envahissements de saint Louis étaient couverts par la droiture de ses

intentions; personne n'eût osé le soupçonner d'une chose injuste. Il

semblait, par l'empire de ses vertus, consacrer jusqu'aux dernières

conséquences de sa politique[73].»

Saint Louis, au moyen de ces expéditions outre-mer, non-seulement

ruinait la féodalité, l'enlevait à ses châteaux, mais centralisait

encore, sous son commandement, une nombreuse armée, qu'à son retour, et

malgré ses désastres, il sut employer à agrandir le domaine royal, sous

un prétexte religieux. De même que, sous le prétexte de se prémunir

contre les menaces du _Vieux de la Montagne_, il établit une garde

particulière autour de sa personne, qui «jour et nuit étoit en cure

diligente de son corps bien garder[74],» mais qui, par le fait, était

bien plutôt destinée à prévenir les perfidies des seigneurs.

Joinville rapporte qu'en partant pour la croisade et pour se mettre en

état, il engagea à ses amis une grande partie de son domaine, «tant

qu'il ne lui demoura point plus hault de douze cens livres de terre de

rente.» Arrivé en Chypre, il ne lui restait plus d'argent vaillant que

deux cent livres tournois d'or et d'argent lorsqu'il eut payé son

passage et celui de ses chevaliers. Saint Louis, l'ayant su, l'envoya

quérir et lui donna huit cents livres tournois pour continuer

l'expédition. Au moment de partir pour la seconde croisade, «le roy de

France et le roy de Navarre, dit Joinville, me pressoient fort de me

croisser, et entreprandre le chemin du pélerinage de la croix. Mais je

leur répondi, que tandis que j'avois esté oultre mer ou service de Dieu,

que _les gens et officiers du roy de France avoient trop grevé et foullé

mes subgets_, tant qu'ilz en estoient apovriz: tellement que jamais il

ne seroit, que eulz et moy ne nous ensantissions.» Certes il y a tout

lieu de croire que Joinville était un bon seigneur et qu'il disait vrai;

mais combien d'autres, en se croisant et laissant leurs sujets gouvernés

par les officiers du roi, leur permettaient ainsi de passer d'un régime

insupportable sous un gouvernement moins tracassier en ce qu'il était

moins local et partait de plus haut? Les seigneurs féodaux possédaient

l'autorité judiciaire sur leurs terres; les baillis royaux, chargés par

Philippe-Auguste de recevoir tous les mois aux assises les plaintes des

sujets du roi, de nommer dans les prévôtés un certain nombre d'hommes

sans lesquels aucune affaire concernant les villes ne pouvait être

décidée, de surveiller ces magistrats, furent entre les mains de saint

Louis une arme puissante dirigée contre les prérogatives féodales. Ce

prince fit instruire dans le droit romain ceux qu'il destinait aux

fonctions de baillis; il étendit leur pouvoir en dehors des tribunaux en

les chargeant de la haute administration, et bientôt ces hommes dévoués

à la cause royale attaquèrent ouvertement l'autorité judiciaire des

barons en créant les _cas royaux_. «C'est-à-dire qu'ils firent recevoir

en principe, que le roi, comme chef du gouvernement féodal, avait, de

préférence à tout autre, le droit de juger certaines causes nommées pour

cela _cas royaux_. À la rigueur, cette opinion était soutenable; mais il

fallait déterminer clairement les cas royaux, sous peine de voir le roi

devenir l'arbitre de toutes les contestations; or, c'est ce que ne

voulurent jamais faire les baillis: prières, instances, menaces, rien ne

put les y décider; toutes les fois qu'ils entendaient débattre dans les

cours seigneuriales une cause qui paraissait intéresser l'autorité du

roi, ils s'interposaient au milieu des partis, déclaraient la cause cas

royal, et en attiraient le jugement à leurs cours[75].» Les empiétements

des baillis sur les juridictions seigneuriales étaient appuyés par le

parlement, qui enjoignait, dans certains cas, aux baillis, d'entrer sur

les terres des seigneurs féodaux et d'y saisir tels prévenus, bien que

ces seigneurs fussent hauts-justiciers, et, selon le droit, pouvant

«porter armes pour justicier leurs terres et fiefs[76].» En droit

féodal, le roi pouvait assigner à sa cour le vassal qui eût refusé de

lui livrer un prévenu, considérer son refus comme un acte de félonie,

prononcer contre lui les peines fixées par l'usage, mais non envoyer ses

baillis exploiter dans une seigneurie qui ne lui appartenait pas[77]. À

la fin du XIIIe siècle, la féodalité, ruinée par les croisades, attaquée

dans son organisation par le pouvoir royal, n'était plus en situation

d'inspirer des craintes sérieuses à la monarchie, ni assez riche et

indépendante pour élever des forteresses comme celle de Coucy.

D'ailleurs, à cette époque, aucun seigneur ne pouvait construire ni même

augmenter et fortifier de nouveau un château, sans en avoir

préalablement obtenu la permission de son suzerain. Nous trouvons, dans

les _Olim_, entre autres arrêts et ordonnances sur la matière, que

l'évêque de Nevers, qui actionnait le prieur de la Charité-sur-Loire

parce qu'il voulait élever une forteresse, avait été lui-même actionné

par le bailli du roi pour avoir simplement fait _réparer_ les créneaux

de la sienne. Saint Louis s'était arrogé le droit d'octroyer ou de

refuser la construction des forteresses; et s'il ne pouvait renverser

toutes celles qui existaient de son temps sur la surface de ses domaines

et qui lui faisaient ombrage, il prétendait au moins empêcher d'en

construire de nouvelles; et, en effet, on rencontre peu de châteaux de

quelque importance élevés de 1240 à 1340, c'est-à-dire pendant cette

période de la monarchie française qui marche résolûment vers l'unité de

pouvoir et de gouvernement.

À partir du milieu du XIVe siècle, au contraire, nous voyons les vieux

châteaux réparés ou reconstruits, de nouvelles forteresses s'élever sur

le territoire français, à la faveur des troubles et des désastres qui

désolent le pays; mais alors l'esprit féodal s'était modifié, ainsi que

les moeurs de la noblesse, et ces résidences revêtent des formes

différentes de celles que nous leur voyons choisir pendant le règne de

Philippe-Auguste et au commencement de celui de saint Louis; elles

deviennent des palais fortifiés, tandis que, jusqu'au XIIIe siècle, les

châteaux ne sont que des forteresses pourvues d'habitations. Ces

caractères bien tranchés sont faciles à saisir; ils ont une grande

importance au point de vue architectonique, et le château de Coucy, tel

qu'il devait exister avant les reconstructions de la fin du XIVe siècle,

sert de transition entre les châteaux de la première et de la seconde

catégorie; ce n'est plus l'enceinte contenant des habitations

disséminées, comme un village fortifié dominé par un fort principal, le

donjon; et ce ne devait pas être encore le palais, la réunion de

bâtiments placés dans un ordre régulier soumettant la défense aux

dispositions exigées par l'habitation, le véritable château construit

d'après une donnée générale, une ordonnance qui rentre complètement dans

le domaine de l'architecture.

Aujourd'hui, toutes les résidences seigneuriales sont tellement ruinées

qu'on ne peut plus guère se faire une idée exacte des parties qui

servaient à l'habitation; les tours et les courtines, plus épaisses que

le reste des constructions, ont pu résister à la destruction, et nous

laissent juger des dispositions défensives permanentes, sans nous donner

le détail des distributions intérieures, ainsi que des nombreuses

défenses extérieures qui protégeaient le corps de la place. Il nous

faut, pour nous rendre compte de ce que devait être un château pendant

la première moitié du XIIIe siècle, avoir recours aux descriptions

contenues dans les chroniques et les romans; heureusement ces

descriptions ne nous font pas défaut et elles sont souvent assez

détaillées. L'une des plus anciennes, des plus complètes et des plus

curieuses, est celle qui est contenue dans la première partie du _Roman

de la Rose_, et qui, sous le nom du Château de la Jalousie, nous dépeint

le Louvre de Philippe-Auguste. Personne n'ignore que la grosse tour ou

donjon du Louvre avait été bâtie par ce prince pour renfermer son trésor

et servir au besoin de prison d'État; tous les fiefs de France

relevaient de la tour du Louvre, dans laquelle les grands vassaux

rendaient hommage et prêtaient serment de fidélité au roi. Les autres

constructions de ce château avaient été également élevées par

Philippe-Auguste. Mais laissons parler Guillaume de Lorris[78]:

«Dès or est drois que ge vous die

La contenance Jalousie,

Qui est en male souspeçon:

Où païs ne remest maçon

Ne pionnier qu'ele ne mant.

Si fait faire au commancement

Entor les Rosiers uns fossés

«Qui cousteront deniers assés,

Si sunt moult lez et moult parfont.

Li maçons sus les fossés font

Ung mur de quarriaus tailléis,

Qui ne siet pas sus croléis (qui n'est pas assis sur terre meuble),

Ains est fondé sus roche dure:

Li fondement tout à mesure

Jusqu'au pié du fossé descent,

Et vait amont en estrecent (et s'élève en talus);

S'en est l'uevre plus fors assés.

Li murs si est si compassés,

Qu'il est de droite quarréure;

Chascuns des pans cent toises dure,

Si est autant lons comme lés[79].

Les tornelles sunt lés à lés (de distance en distance),

Qui richement sunt bataillies (fortifiées)

Et sunt de pierres bien taillies,

As quatre coingnés (coins) en ot quatre

Qui seroient fors à abatre;

Et si i a quatre portaus

Dont li mur sunt espés et haus,

Ung en i a ou front devant

Bien déffensable par convant[80],

Et deux de coste, et ung derriere[81],

Qui ne doutent cop de perrière.

Si a bonnes portes coulans

Por faire ceus defors doulans,

Et por eus prendre et retenir,

«S'il osoient avant venir[82].

Ens où milieu de la porprise (de l'enceinte)

Font une tor par grant mestrise

Cil qui du fere furent mestre[83];

Nule plus bele ne pot estre,

Qu'ele est et grant, et lée, et haute[84];

Li murs ne doit pas faire faute

Por engin qu'on saiche getier;

Car l'en destrempa le mortier

De fort vin-aigre et de chaus vive[85]

La pierre est de roche naïve

De quoi l'en fist le fondement,

Si iert dure cum aïment.

La tor si fu toute réonde,

Il n'ot si riche en tout le monde,

Ne par dedens miex ordenée.

Elle iert dehors avironnée

D'un baille qui vet tout entor,

...

Dedens le chastel ot perrières

Et engins de maintes manières.

Vous poïssiés les mangonniaus

Véoir pardessus les creniaux[86];

«Et as archieres tout entour

Sunt les arbalestes à tour[87],

Qu'armeure n'i puet tenir (résister),

Qui près du mur vodroit venir,

Il porroit bien faire que nices.

Fors des fossés a unes lices

De bons murs fors à creniaux bas,

Si que cheval ne puent pas

Jusqu'as fossés venir d'alée,

Qu'il n'i éust avant mellée[88].

«Jalousie a garnison mise

Où chastel que ge vous devise,

Si m'est avis que Dangier porte

La clef de la première porte

Qui ovre devers orient[89]

Avec li, au mien escient,

A trente sergens tout à conte[90]

«Et l'autre porte garde Honte,

Qui ovre par devers midi[91],

El fut moult sage, et si vous di

Qu'el ot sergens à grant planté (en grand nombre)

Près de faire sa volenté,

Paor (Peur) ot grant connestablie,

Et fu à garder establie,

L'autre porte, qui est assise,

A main senestre devers bise[92],

Paor n'i sera ja seure,

S'el n'est fermée à serréure,

Et si ne l'ovre pas sovent;

Car, quant el oit (entend) bruire le vent,

Ou el ot saillir deus langotes,

Si l'en prennent fievres et gotes (gouttes).

Male-bouche (Mauvais propos, médisance), que Diex maudie!

Ot sodoiers de Normandie[93].

Si garde la porte destrois[94];

Et si sachiés qu'as autres trois

Va souvent et vient[95]. Quant il scet

Qu'il doit par nuit faire le guet,

Il monte le soir as creniaus[96],

Et atrempe ses chalemiaus (prépare ses chalumeaux)

Et ses busines (trompettes), et ses cors.

...

«Jalousie, que Diex confonde!

A garnie la tor réonde (le donjon):

Et si sachiés qu'ele i a mis

Des plus privés de ses amis,

Tant qu'il i ot grant garnison[97].»

C'est là un château royal; la nécessité où se trouvait un seigneur de

placer un poste, une petite garnison, dans chaque porte principalement,

faisait qu'on ne multipliait pas les issues, d'autant plus que les

attaques étaient toujours tentées sur ces points. Ce passage du _Roman

de la Rose_ nous fait connaître que, dans les châteaux considérables, la

multiplicité des défenses exigeait des garnisons comparativement

nombreuses. Or ces garnisons ruinaient les seigneurs; s'ils les

réduisaient, le système défensif adopté au commencement du XIIIe siècle,

excellent lorsqu'il était convenablement muni d'hommes, était mauvais

lorsque tous les points ne pouvaient pas être bien garnis et surveillés.

Alors ces détours, ces solutions de communications devenaient au

contraire favorables aux assiégeants. Nous verrons comme, au XIVe

siècle, les châtelains ayant reconnu ces défauts cherchèrent à y

remédier et à se bien défendre avec des garnisons que leur état de

fortune ne leur permettait plus d'entretenir très-nombreuses.

Voici maintenant des descriptions de travaux exécutés dans des châteaux

de seigneurs féodaux qui datent de la même époque (commencement du XIIIe

siècle):

«Vers son chastel point tant et broche[98]

Qu'il en a véue la roche[99];

Venuz est, si descent au pont[100].

Les ovriers qui les euvres font

Amoneste de tost ovrer[101]

Et de lor porte delivrer,

Et de reparer ses fossez,

Car moult bien estoit apanssez (il se préoccupait fort)

Se li Rois vient sur lui à ost (avec son armée),

Qu'il n'a pas pooir qu'il l'en ost,

Einçoiz en seroit moult penez.

Moult s'esforce li forcenez

De faire fossez et tranchiées,

Tot entor lui à sis archiées,

Fait un fossé d'eve parfont (rempli d'eau profonde)

«Riens n'i puet entrer qui n'afont (qui ne tombe au fond).

Desor fu li ponz tornéiz

Moult bien tornez toz coléiz[102].

Desor la tor sont les perrieres

Qui lanceront pierres plenieres[103]:

N'est nus hom qui en fust féruz,

Qui à sa fin ne fust venuz.

Les archières sont as querniax

Par où il trairont les quarriax

Por damagier la gent le roi.

Moult est Renart de grant desroi

Qui si contre le roi s'afete (se prépare).

Sor chascune tor une gaite

A mise por eschargaitier[104],

Qar il en avoit grant mestier (grand besoin).

Moult fut bien d'eye (d'eau) avironez,

Einsi s'est Renart atornez.

Hordéiz ot et bon et bel,

Par defors les murs dou chastel[105]

Ses barbacanes fist drecier

Por son chastel miaux enforcier[106].

...»

Il mande des soldats, des gens de pied et à cheval pour défendre le

château; ils se rendent en grand nombre à son appel.

«...Grant joie en fist

Renart, et maintenant les mist

Es barbacanes por deffense[107],

Nus ne puet savoir ce qu'il pense,

Moult s'est Renart bien entremis

D'aide faire à ses amis,

Que bien quide sanz nul retor

Qu'ii soit assis dedenz sa tor[108].»

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 9 / 40 段