employées comme moyen de flanquement des enceintes ne se rencontrent que
très-rarement dans les châteaux des bords du Rhin et des Vosges avant le
XVe siècle. Le château de Saint-Ulrich, la partie ancienne du château de
Hohenkoenigsbourg, le château de Koenigsheim, celui de Spesbourg, bien
que bâtis pendant les XIIIe et XIVe siècles, sont totalement dépourvus
de tours flanquantes[63]. Ce sont des bâtiments formant des angles
saillants, des figures géométriques rectilignes à l'extérieur et venant
se grouper autour du donjon ou beffroi. La plupart de ces châteaux,
élevés sur des points inaccessibles, prennent toute leur force dans la
situation de leur assiette et ne sont que médiocrement défendus. Le
donjon surmontant les bâtiments permettait de découvrir au loin la
présence d'un ennemi, et la garnison, prévenue, pouvait facilement
empêcher l'escalade de rampes abruptes, barrer les sentiers et arrêter
un corps d'armée nombreux loin du château, sans même être obligée de se
renfermer derrière ses murs.
Cependant des situations analogues n'empêchaient pas les seigneurs
français de munir de tours les flancs et angles saillants de leurs
châteaux pendant les XIIe, XIIIe et XIVe siècles.
Il se fit, dans la construction des châteaux, au XIIIe siècle, une
révolution notable. Jusqu'alors ces résidences ne consistaient, comme
nous l'avons vu, que dans des enceintes plus ou moins étendues, simples
ou doubles, au milieu desquelles s'élevaient le donjon qui servait de
demeure seigneuriale et la salle quelquefois comprise dans le donjon
même. Les autres bâtiments n'étaient que des appentis en bois séparés
les uns des autres, ayant plutôt l'apparence d'un cantonnement que d'une
résidence fixe. La chapelle, les réfectoires, cuisines, magasins et
écuries étaient placés dans l'intérieur de l'enceinte et ne se reliaient
en aucune façon aux fortifications. Nous avons vu que, dans le plan du
château de Montargis (fig. 15), déjà les bâtiments de service sont
attenants aux murailles, qu'ils sont bâtis dans un certain ordre et que
ce sont des logis fixes. Il semblerait qu'au XIIIe siècle les habitudes
des seigneurs et de leurs gens, plus civilisés, demandaient des
dispositions moins barbares que celles acceptées jusqu'alors. Nous
voyons combien les logis fixes ont peu d'importance encore dans le
château Gaillard, résidence souveraine élevée à la fin du XIIe siècle.
On a peine à comprendre comment une garnison de quelques centaines
d'hommes pouvait vivre dans cet étroit espace, presque exclusivement
occupé par les défenses. Les soldats devaient coucher pêle-mêle dans les
tours et sous quelques appentis adossés aux murailles.
En Angleterre, où les documents écrits abondent sur les habitations
seigneuriales anciennes, on trouve les preuves de cette révolution
apportée par le XIIIe siècle. À cette époque, les résidences royales
fortifiées reçoivent de nombreuses adjonctions en bâtiments élevés avec
un certain luxe, les châteaux des barons prennent un caractère plus
domestique; souvent même le donjon, ainsi que le dit M. Parker dans son
_Architecture domestique_[64], fut abandonné pour une salle et des
chambres construites dans l'enceinte intérieure. C'est à cause de ce
changement que, dans presque toutes les descriptions de châteaux bâtis
du temps de Henri III et d'Edward Ier, les grandes tours ou donjons sont
représentés comme étant dans un état délabré et généralement sans
couvertures. Ils avaient été abandonnés, comme habitation, à cause de
leur peu de commodité, bien que par la force de leur construction ils
pussent encore, moyennant quelques réparations, être employés en temps
de guerre. Les ordres de restaurations aux «maisons royales» dans divers
châteaux sont très-nombreux pendant le XIIIe siècle. Ces ordres ne
s'appliquent pas aux châteaux d'Edward (Edwardian castles), édifices
généralement bâtis par Edward Ier, et dans lesquels de nombreux
appartements destinés à différents usages étaient disposés suivant un
plan général, mais bien aux châteaux de date normande, qui dès lors
prirent un caractère d'habitation par des constructions plus récentes.
Les ordres donnés par Henri III pour les réparations et additions aux
manoirs royaux prouvent qu'aucun plan systématique n'était adopté
lorsqu'il s'agissait de ces adjonctions. Lorsqu'une grande surface de
terrain était entourée d'une clôture fortifiée et formait ce que l'on
appelait une cour (_curia_), dans laquelle le logis primitif était
insuffisant, il devint assez ordinaire, au XIIIe siècle, d'augmenter ce
logement, selon les besoins, en élevant successivement de nouvelles
constructions, telles que chambres, chapelles, cuisines, qui d'abord
furent semées çà et là sur la surface de l'enclos. Lorsqu'un certain
nombre de ces bâtiments avaient ainsi été appropriés ou créés, on les
réunissait successivement par des passages couverts (_aleia_) construits
en bois, quelquefois en façon de portiques ouverts, mais plus souvent
fermés sur les côtés. Ces bâtiments étaient jetés au milieu des
enceintes, laissant les défenses libres, comme le serait un bourg ou
village enclos de murs. Au XIIIe siècle, les services se relient
davantage à l'enceinte même, que les bâtiments intérieurs contribuent à
renforcer; c'est seulement alors qu'apparaît le château sous le rapport
architectonique, les établissements antérieurs n'étant que des défenses
plus ou moins fortes et étendues enveloppant des habitations et des
bâtiments de service de toute nature et de dimensions fort diverses sans
aucune idée d'ensemble. Le XIIIe siècle vit élever de magnifiques
châteaux qui joignaient à leurs qualités de forteresses celles de
résidences magnifiques abondamment pourvues de leurs services et de tout
ce qui est nécessaire à la vie d'un seigneur vivant au milieu de son
domaine entouré d'une petite cour et d'une garnison.
À partir de saint Louis, la féodalité décroît; elle est absorbée par la
royauté d'une part, et entamée par le peuple de l'autre; les édifices
qu'elle élève se ressentent naturellement de cette situation politique;
ils se dressent sur le sol lorsqu'elle reprend de l'influence; ils sont
plus rares ou plus pauvres lorsque le pouvoir royal et l'organisation
nationale prennent de la force et se constituent. À la mort de
Philippe-Auguste, en 1223, la féodalité, qui avait aidé ce prince à
réunir à la couronne les plus belles provinces de France, se trouvait
riche et puissante; à l'exemple du roi, quelques grands vassaux avaient
absorbé nombre de fiefs, soit par des alliances, soit comme prix de
leurs services, soit par suite de la ruine des nobles qui avaient tout
perdu pendant les croisades du XIIe siècle. Pendant les premières années
de la minorité de saint Louis, il s'était formé, comme chacun sait, une
ligue formidable contre la couronne de France gardée par une femme
encore jeune et dont on ne soupçonnait pas les grandes qualités
politiques. Parmi les vassaux de la couronne de France coalisés contre
le roi enfant, un des plus puissants était Enguerrand III, sire de
Coucy, seigneur de Saint-Gobain, d'Assis, de Marle, de la Fère, de
Folembray, etc. Son esprit indomptable, son caractère indépendant
étaient excités par d'immenses richesses; un instant ce vassal pensa
pouvoir mettre la main sur la couronne de France; mais ses sourdes
menées et ses projets ambitieux furent déjoués par la politique adroite
de la reine Blanche, qui sut enlever à la coalition féodale un de ses
plus puissants appuis, le comte de Champagne. Le sire de Coucy fut
bientôt obligé de prêter serment de fidélité entre les mains du roi, qui
ne voulut pas se souvenir de ses projets. C'est à l'époque des rêves
ambitieux d'Enguerrand III qu'il faut faire remonter la construction du
château magnifique dont nous voyons encore les ruines gigantesques. Le
château de Coucy dut être élevé très-rapidement, ainsi que l'enceinte de
la ville qui l'avoisine, de 1225 à 1230. Le caractère de la sculpture,
les profils, ainsi que la construction, ne permettent pas de lui
assigner une époque plus ancienne ni plus récente[65].
Le château de Coucy n'est plus une enceinte flanquée enveloppant des
bâtiments disposés au hasard; c'est un édifice vaste, conçu d'ensemble
et élevé d'un seul jet, sous une volonté puissante et au moyen de
ressources immenses. Son assiette est admirablement choisie et ses
défenses disposées avec un art dont la description ne donne qu'une
faible idée[66].
Bâti à l'extrémité d'un plateau de forme très-irrégulière, le château de
Coucy domine des escarpements assez roides qui s'élèvent de cinquante
mètres environ au-dessus d'une riche vallée, terminée au nord-ouest par
la ville de Noyon et au nord-nord-est par celle de Chauny; il couvre une
surface de dix mille mètres environ. Entre la ville et le château est
une vaste basse-cour fortifiée, dont la surface est triple au moins de
celle occupée par le château. Cette basse-cour renfermait des salles
assez étendues dont il reste des amorces visibles encore aujourd'hui,
enrichies de colonnes et chapiteaux sculptés, avec voûtes d'arêtes, des
écuries et une chapelle orientée tracée en A sur notre plan du
rez-de-chaussée (16). Cette chapelle était évidemment d'une époque
antérieure aux constructions d'Enguerrand III. On ne communiquait de la
ville à la basse-cour ou esplanade que par une porte donnant sur la
ville et défendue contre elle[67] par deux petites tours. La basse-cour
était protégée par le donjon B qui domine tout son périmètre et ses
remparts flanqués par les deux tours du château C D. Un fossé de vingt
mètres de largeur sépare le château de la basse-cour. Un seul pont jeté
en E sur ce fossé donnait entrée dans le château; il était composé de
piles isolées avec deux tabliers à bascule en bois, défendus par deux
portes avancées E' E'' et deux corps de garde F F' posés sur des piles
de manière à laisser libre le fond du fossé. La porte en G est munie de
doubles herses et de vantaux. Cette porte s'ouvre sur un long passage
voûté qu'il était facile de défendre et qui devait être muni de
machicoulis. Des deux côtés du couloir sont disposées des salles de
gardes H voûtées et pouvant contenir des postes nombreux. Au-dessus
s'élevait un logis à plusieurs étages dominant la porte et se reliant à
la courtine I. Du couloir d'entrée on débouchait dans la cour K du
château entourée de bâtiments appuyés sur les courtines. En L se
trouvaient des bâtiments de service voûtés à rez-de-chaussée et
surmontés de deux étages; en M les appartements d'habitation à trois
étages du côté où le château est le moins accessible du dehors et
desservis par le grand escalier M'; en N de vastes magasins voûtés à
rez-de-chaussée (celliers) avec caves au-dessous fermées en berceau
ogival. Les magasins N, au premier étage, portaient la grand'salle
éclairée sur les dehors. En O, les soubassements de la chapelle qui, au
premier étage, se trouvait de plain-pied avec la grand'salle. Les
cuisines étaient très-probablement placées en P, avec escalier
particulier P' communiquant aux caves; elles possédaient une cour
particulière en R à laquelle on arrivait sous la chapelle dont le
rez-de-chaussée reste à jour. Les tours C, D, S, T possèdent deux étages
de caves et trois étages de salles au-dessus du sol, sans compter
l'étage des combles. Elles sont, comme on le remarquera, très-saillantes
sur les courtines, de manière à les bien flanquer. Ces tours, qui n'ont
pas moins de dix-huit mètres de diamètre hors oeuvre sur trente-cinq
mètres de hauteur environ au-dessus du sol extérieur, ne sont rien
auprès du donjon qui porte trente-un mètres de diamètre hors oeuvre sur
soixante-quatre mètres depuis le fond du fossé jusqu'au couronnement.
Outre son fossé, ce donjon possède une enceinte circulaire extérieure ou
chemise qui le protége contre les dehors du côté de la basse-cour. On
montait du sol de la cour au chemin de ronde de la chemise par la rampe
V, près l'entrée du donjon. On communiquait des salles P, au moyen d'un
escalier, au fond du fossé de la chemise, avec les dehors par une
poterne percée en X, munie de vantaux, de machicoulis et de herses,
correspondant à une seconde poterne Y avec pont-levis donnant sur
l'escarpement et masquée par la tour C. Un chemin de ronde inférieur X'
voûté en demi-berceau percé au niveau du fond du fossé suit la
circonférence de la courtine, et était évidemment destiné à arrêter les
travaux des mineurs, comme nos galeries de contre-mine permanentes
ménagées sous les revêtements des courtines et bastions. Dans ce
souterrain en X'' se trouve une source excellente à fleur de terre, à
l'usage de la cuisine. En W sont des latrines prises aux dépens de
l'épaisseur du mur de la chemise, pour les gardes de cette enceinte et
les gens de cuisine. En Z était une cage avec escalier de bois pouvant
être détruit facilement, qui mettait le souterrain intérieur en
communication avec le chemin de ronde supérieur. Le petit escalier Q
donnant dans la salle P desservait la herse et le machicoulis de la
poterne X. Le souterrain inférieur X' se trouvait encore en
communication avec l'escalier U desservant les ouvrages supérieurs de la
porte. Si l'assiégeant s'était emparé de la poterne X (ce qui était
difficile, puisqu'il fallait franchir la première porte Y et son
pont-levis, traverser le chemin Y X sous les projectiles lancés de la
partie supérieure de la chemise et du crénelage ouvert sur le mur J,
forcer deux vantaux et affronter un machicoulis), il se trouvait en face
la herse donnant sur le fond du fossé de la chemise, ayant à sa gauche
la porte ferrée qui fermait le bas de l'escalier de la cuisine, et
arrêté dans la galerie inférieure X' par la source X'' qui est un
véritable puits dans un souterrain obscur. S'il forçait la herse, il
pénétrait dans le fond du fossé intérieur V', lequel est dallé et sans
communication avec le sol de la cour; battu par les défenses supérieures
du donjon qui lui envoyaient des projectiles d'une hauteur de 60 mètres
et par le chemin de ronde de la courtine, il était perdu, d'autant plus
que les hommes occupant ce chemin de ronde pouvaient descendre par
l'escalier Z, passer dans le souterrain X', traverser la source sur une
planche, et lui couper la retraite en reprenant la poterne derrière lui.
Si, du fond du fossé extérieur, il parvenait à miner le pied de la
chemise, il trouvait le souterrain occupé; ce travail de sape ne pouvait
en aucune façon affaiblir les murs de la chemise, car on remarquera que
ce souterrain est pris aux dépens d'un talus, d'un soubassement,
derrière lequel la maçonnerie de la chemise reste intacte.
De toutes les défenses du château de Coucy, le donjon est de beaucoup la
plus forte et la mieux traitée. Cette belle construction mérite une
étude particulière, que nous développons à l'article DONJON.
Les tours et donjon du château de Coucy sont garnis, dans leur partie
supérieure, de corbeaux saillants en pierre destinés à recevoir des
hourds en bois (voy. HOURD). À la fin du XIVe siècle, la grand'salle et
les bâtiments d'habitation M furent reconstruits, ainsi que les étages
supérieurs de la porte; des jours plus larges furent percés à
l'extérieur, et les courtines reçurent des machicoulis avec parapets en
pierre, suivant la méthode du temps, au lieu des consoles avec hourds en
bois. Les autres parties du château restèrent telles qu'Enguerrand III
les avait laissées.
Ce ne fut que pendant les troubles de la Fronde que cette magnifique
résidence seigneuriale fut entièrement ravagée. Son gouverneur, nommé
Hébert, fut sommé, par le cardinal Mazarin, de rendre la place entre les
mains du maréchal d'Estrée, gouverneur de Laon. Hébert ayant résisté à
cette sommation, en prétextant d'ordres contraires laissés par le roi
Louis XIII, le siége fut mis, le 10 mai 1652, devant la ville, qui fut
bientôt prise; puis, quelque temps après, la garnison du château se vit
contrainte de capituler. Le cardinal Mazarin fit immédiatement
démanteler les fortifications. Le sieur Métezeau, fils de l'ingénieur
qui construisit la digue de la Rochelle, fut celui que le cardinal
envoya à Coucy pour consommer cette oeuvre de destruction. Au moyen de
la mine, il fit sauter la partie antérieure de la chemise du donjon et
la plupart de celles des autres tours, incendia les bâtiments du château
et le rendit inhabitable. Depuis lors, les habitants de Coucy, jusqu'à
ces derniers temps, ne cessèrent de prendre dans l'enceinte du château
les pierres dont ils avaient besoin pour la construction de leurs
maisons, et cette longue destruction compléta l'oeuvre de Mazarin.
Cependant, malgré ces causes de ruine, la masse du château de Coucy est
encore debout et est restée une des plus imposantes merveilles de
l'époque féodale[68]. Si on eût laissé au temps seul la tâche de
dégrader la résidence seigneuriale des sires de Coucy, nous verrions
encore aujourd'hui ces énormes constructions dans toute leur splendeur
primitive, car les matériaux, d'une excellente qualité, n'ont subi
aucune altération; les bâtisses étaient conçues de manière à durer
éternellement, et les peintures intérieures, dans les endroits abrités,
sont aussi fraîches que si elles venaient d'être faites[69].
Autant qu'on peut le reconnaître dans la situation actuelle, le château
de Coucy est traversé dans ses fondations par de nombreux et vastes
souterrains, qui semblent avoir été systématiquement disposés pour
établir des communications cachées entre tous les points de la défense
intérieure et les dehors. La tradition va même jusqu'à prétendre qu'un
de ces souterrains, dont l'entrée se voit dans les grandes caves sous
les bâtiments d'habitation M, se dirigeait à travers les coteaux et
vallées jusqu'à l'abbaye de Prémontré. Nous sommes loin de garantir le
fait, d'autant que des légendes semblables s'attachent aux ruines de
tous les châteaux du moyen âge en France; mais il est certain que de
tous côtés, dans les cours, on aperçoit des bouches de galeries voûtées
qui sont aujourd'hui remplies de décombres[70].
Nous donnons (17) le plan du premier étage du château de Coucy. On voit
en A les logis placés au-dessus de la porte d'entrée, en B le donjon
avec sa chemise. On trouvera, à l'article DONJON, la description de
cette magnifique construction. En B la chapelle orientée, largement
conçue et exécutée avec une grandeur sans pareille, si l'on en juge par
les fragments des meneaux des fenêtres qui jonchent le sol; en D la
grand'salle du tribunal, dite des Preux, parce qu'on y voyait, dans des
niches, les statues des neuf preux. Deux cheminées chauffaient cette
salle, largement éclairée à son extrémité méridionale par une grande
verrière ouverte dans le pignon. Une charpente en bois avec berceau
ogival en bardeaux couvrait cette salle. En E la salle des _neuf
Preuses_, dont les figures étaient sculptées en ronde-bosse sur le
manteau de la cheminée. Un boudoir F, pris aux dépens de l'épaisseur de
la courtine, accompagnait cette salle; cette pièce, éclairée par une
grande et large fenêtre donnant sur la campagne du côté de Noyon, était
certainement le lieu le plus agréable du château; elle était chauffée
par une petite cheminée et voûtée avec élégance par de petites voûtes
d'arêtes.
Ces dernières bâtisses datent de la fin du XIVe siècle; on voit
parfaitement comment elles furent incrustées dans les anciennes
constructions; comment, pour les rendre plus habitables, on suréleva les
courtines d'un étage; car, dans la construction primitive, ces courtines
n'atteignaient certainement pas un niveau aussi élevé, laissaient aux
cinq tours un commandement plus considérable, et les bâtiments
d'habitation avaient une beaucoup moins grande importance. Du temps
d'Enguerrand III, la véritable habitation du seigneur était le donjon;
mais quand les moeurs féodales, de rudes qu'elles étaient, devinrent au
contraire, vers la fin du XIVe siècle, élégantes et raffinées, ce donjon
dut paraître fort triste, sombre et incommode; les seigneurs de Coucy
bâtirent alors ces élégantes constructions ouvertes sur la campagne, en
les fortifiant suivant la méthode de cette époque. Le donjon et sa
chemise, les quatre tours d'angle, la partie inférieure des courtines,
les soubassements de la grand'salle, le rez-de-chaussée de l'entrée et
la chapelle, ainsi que toute l'enceinte de la basse-cour, appartiennent
à la construction primitive du château de Coucy sous Enguerrand III.
Ces quatre tours méritent que nous en disions quelques mots. Chaque
chambre, à partir du rez-de-chaussée, se compose, à l'intérieur, de six
pans avec niches, dont quelques-unes sont percées d'embrasures. Ces
pièces sont voûtées, et les niches se chevauchent à chaque étage, les
pleins étant au-dessus des vides et vice-versa (voy. TOUR). Des
cheminées sont ouvertes dans les salles, qui sont en outre accompagnées
de latrines (voy. PRIVÉS). On remarquera que les escaliers à vis ne
montent pas de fond, mais s'interrompent, à partir du premier étage,
pour reprendre de l'autre côté de l'entrée de la tour. C'est là une
disposition fréquente dans les tours de cette époque, afin d'éviter les
trahisons et de forcer les personnes qui veulent monter sur les parapets
de passer par l'une des salles. C'était un moyen de rendre la
surveillance facile et de reconnaître les gens de la garnison qui
montaient aux parapets pour le service; car les parapets des courtines
n'étaient accessibles que par les tours, et les escaliers des tours
desservaient, par conséquent, toutes les défenses supérieures. Nous
avons figuré en G (fig. 17) le pont volant mettant en communication la
grand'salle D avec le chemin de ronde de la basse-cour du côté du sud.
Si, par escalade, l'ennemi se fût emparé du chemin de ronde H de la
chemise, il lui fallait forcer soit la porte I, soit la porte K, pour
pénétrer dans le château. Les postes établis en A ou en L le jetaient
par dessus les parapets ou dans le fossé de la chemise. Le poste A
servait la terrasse crénelée M, au-dessus de la porte, de même que le
poste L servait le chemin de ronde N commandant le pont volant G. Quant
à la garnison du donjon, du premier étage elle pénétrait sur le chemin
de ronde de la courtine par un pont volant O, mais en passant par le
corps de garde L. Avec des défenses aussi bien entendues, il n'y avait
pas de surprises à craindre, pour peu que la garnison du château connût
parfaitement ces nombreux détours, les ressources qu'ils présentaient,
et qu'elle mît quelque soin de se garder. Une vue cavalière (18), prise
du côté de la basse-cour, fera comprendre les dispositions intérieures
et extérieures du château de Coucy[71].