acquise de grand preneur de forteresses, n'osa tenter de faire le siége
du château Gaillard; mais après la mort de ce prince, et lorsque la
Normandie fut tombée aux mains de Jean sans Terre, le roi français
résolut de s'emparer de ce point militaire qui lui ouvrait les portes de
Rouen. Le siége de cette place, raconté jusque dans les plus menus
détails par le chapelain du roi Guillaume le Breton, témoin oculaire,
fut un des plus grands faits militaires du règne de ce prince; et si
Richard avait montré un talent remarquable dans les dispositions
générales et dans les détails de la défense de cette place,
Philippe-Auguste conduisit son entreprise en homme de guerre consommé.
Le triste Jean sans Terre ne sut pas profiter des dispositions
stratégiques de son prédécesseur. Philippe-Auguste, en descendant la
Seine, trouve la presqu'île de Bernières inoccupée; les troupes
normandes, trop peu nombreuses pour la défendre, se jettent dans le
châtelet de l'île et dans le petit Andely, après avoir rompu le pont de
bois qui mettait les deux rives du fleuve en communication. Le roi
français commence par établir son campement dans la presqu'île, en face
du château, appuyant sa gauche au village de Bernières et sa droite à
Toëni (voy. fig. 10), en réunissant ces deux postes par une ligne de
circonvallation dont on aperçoit encore aujourd'hui la trace K L. Afin
de pouvoir faire arriver la flottille destinée à l'approvisionnement du
camp, Philippe fait rompre par d'habiles nageurs l'estacade qui barre le
fleuve, et cela sous une grêle de projectiles lancés par l'ennemi[46].
«Aussitôt après, dit Guillaume le Breton, le roi ordonne d'amener de
larges navires, tels que nous en voyons voguer sur le cours de la Seine,
et qui transportent ordinairement les quadrupèdes et les chariots le
long du fleuve. Le roi les fit enfoncer dans le milieu du fleuve, en les
couchant sur le flanc, et les posant immédiatement l'un à la suite de
l'autre, un peu au-dessous des remparts du château; et, afin que le
courant rapide des eaux ne pût les entraîner, on les arrêta à l'aide de
pieux enfoncés en terre et unis par des cordes et des crochets. Les
pieux ainsi dressés, le roi fit établir un pont sur des poutres
soigneusement travaillées,» afin de pouvoir passer sur la rive droite...
«Puis il fit élever sur quatre navires deux tours, construites avec des
troncs d'arbres et de fortes pièces de chêne vert, liés ensemble par du
fer et des chaînes bien tendues, pour en faire en même temps un point de
défense pour le pont et un moyen d'attaque contre le châtelet. Puis les
travaux, dirigés avec habileté sur ces navires, élevèrent les deux tours
à une si grande hauteur, que de leur sommet les chevaliers pouvaient
faire plonger leurs traits sur les murailles ennemies» (celles du
châtelet situé au milieu de l'île).
Cependant Jean sans Terre tenta de secourir la place: il envoya un corps
d'armée composé de trois cents chevaliers et trois mille hommes à
cheval, soutenus par quatre mille piétons et la bande du fameux
Lupicar[47].
Cette troupe se jeta la nuit sur les circonvallations de
Philippe-Auguste, mit en déroute les ribauds, et eût certainement jeté
dans le fleuve le camp des Français s'ils n'eussent été protégés par le
retranchement et si quelques chevaliers, faisant allumer partout de
grands feux, n'eussent rallié un corps d'élite qui, reprenant
l'offensive, rejeta l'ennemi en dehors des lignes. Une flottille
normande qui devait opérer simultanément contre les Français arriva trop
tard; elle ne put détruire les deux grands beffrois de bois élevés au
milieu de la Seine, et fut obligée de se retirer avec de grandes pertes.
«Un certain Galbert, très-habile nageur, continue Guillaume le Breton,
ayant rempli des vases avec des charbons ardents, les ferma et les
frotta de bitume à l'extérieur avec une telle adresse, qu'il devenait
impossible à l'eau de les pénétrer. Alors il attache autour de son corps
la corde qui suspendait ces vases, et plongeant sous l'eau, sans être vu
de personne, il va secrètement aborder aux palissades élevées en bois et
en chêne, qui enveloppaient d'une double enceinte les murailles du
châtelet. Puis, sortant de l'eau, il va mettre le feu aux palissades,
vers le côté de la roche Gaillard qui fait face au château, et qui
n'était défendu par personne, les ennemis n'ayant nullement craint une
attaque sur ce point... Tout aussitôt le feu s'attache aux pièces de
bois qui forment les retranchements et aux murailles qui enveloppent
l'intérieur du chatelet.» La petite garnison de ce poste ne pouvant
combattre les progrès de l'incendie, activée par un vent d'est violent,
dut se retirer comme elle put sur des bateaux. Après ces désastres, les
habitants du petit Andely n'osèrent tenir, et Philippe-Auguste s'empara
en même temps et du châtelet et du bourg dont il fit réparer les
défenses pendant qu'il rétablissait le pont. Ayant mis une troupe
d'élite dans ces postes, il alla assiéger le château de Radepont, pour
que ses fourrageurs ne fussent pas inquiétés par sa garnison, s'en
empara au bout d'un mois et revint au château Gaillard. Mais laissons
encore parler Guillaume le Breton, car les détails qu'il nous donne des
préparatifs de ce siége mémorable sont du plus grand intérêt.
«La roche Gaillard cependant n'avait point à redouter d'être prise à la
suite d'un siége, tant à cause de ses remparts, que parce qu'elle est
environnée de toutes parts de vallons, de rochers taillés à pic, de
collines dont les pentes sont rapides et couvertes de pierres, en sorte
que, quand même elle n'aurait aucune autre espèce de fortification, sa
position naturelle suffirait seule pour la défendre. Les habitants du
«voisinage s'étaient donc réfugiés en ce lieu, avec tous leurs effets,
afin d'être plus en sûreté. Le roi, voyant bien que toutes les machines
de guerre et tous les assauts ne pourraient le mettre en état de
renverser d'une manière quelconque les murailles bâties sur le sommet du
rocher, appliqua toute la force de son esprit à chercher d'autres
artifices pour parvenir, à quelque prix que ce fût, et quelque peine
qu'il dût lui en coûter, à s'emparer de ce nid dont toute la Normandie
est si fière.
«Alors donc le roi donne l'ordre de creuser en terre un double fossé sur
les pentes des collines et à travers les vallons (une ligne de
contrevallation et de circonvallation), de telle sorte que toute
l'enceinte de son camp soit comme enveloppée d'une barrière qui ne
puisse être franchie, faisant, à l'aide de plus grands travaux, conduire
ces fossés depuis le fleuve jusqu'au sommet de la montagne, qui s'élève
vers les cieux, comme en mépris des remparts abaissés sous elle[48], et
plaçant ces fossés à une assez grande distance des murailles (du
château) pour qu'une flèche, lancée vigoureusement d'une double
arbalète, ne puisse y atteindre qu'avec peine. Puis, entre ces deux
fossés, le roi fait élever une tour de bois et quatorze autres ouvrages
du même genre, tous tellement bien construits et d'une telle beauté, que
chacun d'eux pouvait servir d'ornement à une ville, et dispersés en
outre de telle sorte, qu'autant il y a de pieds de distance entre la
première et la seconde tour, autant on en retrouve encore de la seconde
à la troisième... Après avoir garni toutes ces tours de serviteurs et de
nombreux chevaliers, le roi fait en outre occuper tous les espaces vides
par ses troupes, et, sur toute la circonférence, disposant les
sentinelles de telle sorte qu'elles veillent toujours, en alternant
d'une station à l'autre; ceux qui se trouvaient ainsi en dehors
s'appliquèrent alors, selon l'usage des camps, à se construire des
cabanes avec des branches d'arbre et de la paille sèche, afin de se
mettre à l'abri de la pluie, des frimas et du froid, puisqu'ils devaient
demeurer longtemps en ces lieux. Et, comme il n'y avait qu'un seul point
par où l'on pût arriver vers les murailles (du château), en suivant un
sentier tracé obliquement et qui formait diverses sinuosités[49], le roi
voulut qu'une double garde veillât nuit et jour et avec le plus grand
soin à la défense de ce point, afin que nul ne pût pénétrer du dehors
dans le camp, et que personne n'osât faire «ouvrir les portes du château
ou en sortir, sans être aussitôt ou frappé de mort, ou fait
prisonnier...»
Pendant tout l'hiver de 1203 à 1204, l'armée française resta dans ses
lignes. Roger de Lascy, qui commandait dans le château pour Jean sans
Terre, fut obligé, afin de ménager ses vitres, de chasser les habitants
du petit Andely qui s'étaient mis sous sa protection derrière les
remparts de la forteresse. Ces malheureux, repoussés à la fois par les
assiégés et les assiégeants, moururent de faim et de misère dans les
fossés, au nombre de douze cents.
Au mois de février 1204, Philippe-Auguste, qui sait que la garnison du
château Gaillard conserve encore pour un an de vivres, «impatient en son
coeur,» se décide à entreprendre un siége en règle. Il réunit la plus
grande partie de ses forces sur le plateau dominant, marqué R sur notre
fig. 10. De là il fait faire une chaussée pour aplanir le sol jusqu'au
fossé en avant de la tour A (fig. 11)[50]. «Voici donc, du sommet de la
montagne, jusqu'au fond de la vallée, et au bord des premiers fossés, la
terre est enlevée à l'aide de petits hoyaux, et reçoit l'ordre de se
défaire, de ses aspérités rocailleuses, afin que l'on puisse descendre
du haut jusqu'en bas. Aussitôt un chemin, suffisamment large et
promptement tracé à force de coups de hache, se forme à l'aide de
poutres posées les unes à côté des autres et soutenues des deux côtés
par de nombreux poteaux en chêne plantés en terre pour faire une
palissade. Le long de ce chemin, les hommes, marchant en sûreté,
transportent des pierres, des branches, des troncs d'arbres, de lourdes
mottes de terre garnies d'un gazon verdoyant, et les rassemblent en
monceaux, pour travailler à combler le fossé... (14)[51]... Bientôt
s'élèvent sur divers points (résultat que nul n'eût osé espérer) de
nombreux pierriers et des mangonneaux, dont les bois ont été en peu de
temps coupés et dressés, et qui lancent contre les murailles des pierres
et des quartiers de rocs roulant dans les airs. Et afin que les dards,
les traits et les flèches, lancés avec force du haut de ces murailles,
ne viennent pas blesser sans «cesse les ouvriers et manoeuvres qui,
transportant des projectiles, sont exposés à l'atteinte de ceux des
ennemis, ont construit entre ceux-ci et «les remparts une palissade de
moyenne hauteur, formée de claies et de pieux, unis par l'osier
flexible, afin que cette palissade, protégeant les travailleurs, reçoive
les premiers coups et repousse les traits trompés dans leur direction.
D'un autre côté, on fabrique des tours, que l'on nomme aussi beffrois, à
l'aide de beaucoup d'arbres et de chênes tout verts que la doloire n'a
point travaillés et dont la hache seule a grossièrement enlevé les
branchages; et ces tours, construites avec les plus grands efforts,
s'élèvent dans les airs à une telle hauteur, que la muraille opposée
s'afflige de se trouver fort au-dessous d'elles...
«À l'extrémité de la Roche et dans la direction de l'est (sud-est),
était une tour élevée (la tour A, fig. 11), flanquée des deux côtés par
un mur qui se terminait par un angle saillant au point de sa jonction.
Cette muraille se prolongeait sur une double ligne depuis le plus grand
des ouvrages avancés (la tour A) et enveloppait les deux flancs de
l'ouvrage le moins élevé[52]. Or voici par quel coup de vigueur nos gens
parvinrent à se rendre d'abord maîtres de cette tour (A). Lorsqu'ils
virent le fossé à peu près comblé, ils y établirent leurs échelles et y
descendirent promptement. Impatients de tout retard, ils transportèrent
alors leurs échelles vers l'autre bord du fossé, au-dessus duquel se
trouvait la tour fondée sur le roc. Mais nulle échelle, quoiqu'elles
fussent assez longues, ne se trouva suffisante pour atteindre au pied de
la muraille, non plus qu'au sommet du rocher, d'où partait le pied de la
tour. Remplis d'audace, nos gens se mirent à percer alors dans le roc,
avec leurs poignards ou leurs épées, pour y faire des trous où ils
pussent poser leurs pieds et leurs mains, et, se glissant ainsi le long
des aspérités du rocher, ils se trouvèrent tout à coup arrivés au point
où commençaient les fondations de la tour[53]. Là, tendant les mains à
ceux de leurs compagnons qui se traînaient sur leurs traces, ils les
appellent à participer à leur entreprise; et, employant des moyens qui
leur sont connus, ils travaillent alors à miner les flancs et les
fondations de la tour, se couvrant toujours de leurs boucliers, de peur
que les traits lancés sur eux sans relâche ne les forcent à reculer, et
se mettant ainsi à l'abri jusqu'à ce qu'il leur soit possible de se
cacher dans les entrailles mêmes de la muraille, après avoir creusé
au-dessous. Alors ils remplissent ces creux de troncs d'arbres, de peur
que cette partie du mur, ainsi suspendue en l'air, ne croule sur eux et
ne leur fasse beaucoup de mal en s'affaissant; puis aussitôt qu'ils ont
agrandi cette ouverture, ils mettent le feu aux arbres et se retirent en
un lieu de sûreté.» Les étançons brûlés, la tour s'écroule en partie.
Roger, désespérant alors de s'opposer à l'assaut, fait mettre le feu à
l'ouvrage avancé et se retire dans la seconde enceinte. Les Français se
précipitent sur les débris fumants de la brèche, et un certain Cadoc,
chevalier, plante le premier sa bannière au sommet de la tour à demi
renversée. Le petit escalier de cette tour, visible dans notre plan,
date de la construction première; il avait dû, à cause de sa position
enclavée, rester debout. C'est probablement par là que Cadoc put
atteindre le parapet resté debout.
Mais les Normands s'étaient retirés dans le château séparé de l'ouvrage
avancé par un profond et large fossé. Il fallait entreprendre un nouveau
siége. «Jean avait fait construire l'année précédente une certaine
maison, contiguë à la muraille et placée du côté droit du château, en
face du midi[54]. La partie inférieure de cette maison était destinée à
un service qui veut toujours être fait dans le mystère du cabinet[55],
et la partie supérieure, servant de chapelle, était consacrée à la
célébration de la messe: là il n'y avait point de porte au dehors, mais
en dedans (donnant sur la cour) il y en avait une par où l'on arrivait à
l'étage supérieur, et une autre qui conduisait à l'étage inférieur. Dans
cette dernière partie de la maison était une fenêtre prenant jour sur la
campagne et destinée à éclairer les latrines.» Un certain Bogis, ayant
avisé cette fenêtre, se glissa le long du fond du fossé, accompagné de
quelques braves compagnons, et s'aidant mutuellement, tous parvinrent à
pénétrer par cette fenêtre dans le cabinet situé au rez-de-chaussée.
Réunis dans cet étroit espace, ils brisent les portes, l'alarme se
répand parmi la garnison occupant la basse-cour, et croyant qu'une
troupe nombreuse envahit le bâtiment de la chapelle, les défenseurs
accumulent des fascines et y mettent le feu pour arrêter l'assaillant;
mais la flamme se répand dans la seconde enceinte du château, Bogis et
ses compagnons passent à travers le logis incendié et vont se réfugier
dans les grottes marquées G sur notre plan (fig. 11). Roger de Lascy et
les défenseurs, réduits au nombre de cent quatre-vingt, sont obligés de
se réfugier dans la dernière enceinte, chassés par le feu. «À peine
cependant la fumée a-t-elle un peu diminué, que Bogis sortant de sa
retraite, et courant à travers les charbons ardents, aidé de ses
compagnons, coupe les cordes et abat, en le faisant rouler sur son axe,
le pont mobile qui était encore relevé[56], afin d'ouvrir un chemin aux
Français pour sortir par la porte. Les Français donc s'avancent en hâte
et se préparent à assaillir la haute citadelle dans laquelle l'ennemi
venait de se retirer en fuyant devant Bogis.
«Au pied du rocher par lequel on arrivait à cette citadelle était un
pont taillé dans le roc vif[57], que Richard avait fait ainsi couper
autrefois, en même temps qu'il fit creuser les fossés. Ayant fait
glisser une machine sur ce pont[58], les nôtres vont, sous sa
protection, creuser au pied de la muraille. De son côté, l'ennemi
travaille aussi à pratiquer une contre-mine, et ayant fait une
ouverture, il lance des traits contre nos mineurs et les force ainsi à
se retirer[59]. Les assiégés cependant n'avaient pas tellement entaillé
leur muraille qu'elle fût menacée d'une chute; mais bientôt une
catapulte lance contre elle d'énormes blocs de pierre. Ne pouvant
résister à ce choc, la muraille se fend de toute parts, et, crevant par
le milieu, une partie du mur s'écroule...» Les Français s'emparent de la
brèche, et la garnison, trop peu nombreuse désormais pour défendre la
dernière enceinte, enveloppée, n'a même pas le temps de se réfugier dans
le donjon et de s'y enfermer. C'était le 6 mars 1204. C'est ainsi que
Philippe-Auguste s'empara de ce château, que ses contemporains
regardaient comme imprenable.
Si nous avons donné à peu près en entier la description de ce siége
mémorable écrit par Guillaume le Breton, c'est qu'elle met en évidence
un fait curieux dans l'histoire de la fortification des châteaux. Le
château Gaillard, malgré sa situation, malgré l'habileté déployée par
Richard dans les détails de la défense, est trop resserré; les obstacles
accumulés sur un petit espace devaient nuire aux défenseurs en les
empêchant de se porter en masse sur le point attaqué. Richard avait
abusé des retranchements, des fossés intérieurs; les ouvrages amoncelés
les uns sur les autres servaient d'abri aux assaillants, qui s'en
emparaient successivement; il n'était plus possible de les déloger; en
se massant derrière ces défenses acquises, ils pouvaient s'élancer en
force sur les points encore inattaqués, trop étroits pour être garnis de
nombreux soldats. Contre une surprise, contre une attaque brusque tentée
par un corps d'armée peu nombreux, le château Gaillard était excellent;
mais contre un siége en règle dirigé par un général habile et soutenu
par une armée considérable et bien munie d'engins, ayant du temps pour
prendre ses dispositions et des hommes en grand nombre pour les mettre à
exécution sans relâche, il devait tomber promptement du moment que la
première défense était forcée; c'est ce qui arriva. Il ne faut pas moins
reconnaître que le château Gaillard n'était que la citadelle d'un vaste
ensemble de fortifications étudié et tracé de main de maître, que
Philippe-Auguste, armé de toute sa puissance, avait dû employer huit
mois pour le réduire, et qu'enfin Jean sans Terre n'avait fait qu'une
tentative pour le secourir. Du vivant de Richard, l'armée française,
harcelée du dehors, n'eût pas eu le loisir de disposer ses attaques avec
cette méthode; elle n'aurait pu conquérir cette forteresse importante,
le boulevard de la Normandie, qu'au prix de bien plus grands sacrifices,
et peut-être eût-elle été obligée de lever le siége du château Gaillard
avant d'avoir pu entamer ses ouvrages extérieurs. Dès que Philippe se
fut emparé de ce point stratégique si bien choisi par Richard, Jean sans
Terre ne songea plus qu'à évacuer la Normandie, ce qu'il fit peu de
temps après, sans même tenter de garder les autres forteresses qui lui
restaient encore en grand nombre dans sa province, tant l'effet moral
produit par la prise du château Gaillard fut décisif[60].
Nous avons dû nous occuper des châteaux normands des XIe et XIIe siècles
de préférence à tous ceux qui furent élevés pendant cette période dans
les autres provinces de la France, parce que ces châteaux ont un
caractère particulier, qu'ils diffèrent en beaucoup de points des
premières forteresse du moyen âge bâties pendant le même temps sur le
sol français, et surtout parce qu'ils nous semblent avoir fait faire un
pas considérable à l'art de la fortification.
Au XIIIe siècle, les châteaux français semblent avoir profité des
dispositions de détails prises par les Normands dans leurs châteaux,
mais en conservant cependant quelque chose des traditions mérovingiennes
et carlovingiennes. Nous en trouvons un exemple remarquable dans le
château de Montargis, dont la construction remontait au XIIIe siècle et
dont nous donnons le plan (15). Bâti en plaine, il commandait la route
de Paris à Orléans qui passait sous les portes défendues A et B. Des
fossés S enveloppaient les défenses extérieures. La route était battue
de flanc par un front flanqué de tours et communiquait au château par
une porte C (VOY. PORTE). Une autre porte D, passant à travers une
grosse tour isolée (suivant une méthode qui appartient à la Loire, et
que nous voyons surtout pratiquée au XIVe siècle dans la basse Loire et
la Bretagne par le connétable Olivier de Clisson), était d'un accès
très-difficile. Quant aux dispositions intérieures du château, elles
sont d'un grand intérêt et indiquent nettement les moyens défensifs des
garnisons des châteaux français. Les tours sont très-saillantes sur les
courtines, afin de les bien flanquer; au nord, point saillant, et faible
par conséquent, était élevé un gros ouvrage présentant deux murs épais
élevés l'un derrière l'autre, éperonnés par un mur de refend flanqué de
deux tours d'un diamètre plus fort que les autres. En G était la
grand'salle, à deux étages, dans laquelle toute la garnison pouvait être
réunie pour recevoir des ordres, et de là se répandre promptement sur
tous les points de l'enceinte par un escalier à trois rampes I. La
réunion de cet escalier à la grand'salle pouvait être coupée, et la
grand'salle servir de retrait si l'enceinte était forcée. La grand'salle
est un des traits caractéristiques du château français, ainsi que nous
l'avons dit au commencement de cet article. Dans le château normand, la
grand'salle est située dans le donjon, ou plutôt le donjon n'est que la
grand'salle devenue défense principale. Dans le château français du
XIIIe siècle, la grand'salle se distingue du donjon; c'est le lieu de
réunion des hommes d'armes du seigneur franc; il y a là un dernier
souvenir des moeurs du chef germain et de ses compagnons.
Le gros donjon F est au centre de la cour, comme dans le château
primitif du moyen âge (fig. 1); il est à plusieurs étages, avec une cour
circulaire au centre; il était mis en communication avec la grand'salle,
au premier étage, au moyen d'une galerie K, pouvant être de même coupée
à son extrémité. Ce donjon commandait toute l'enceinte et ses bâtiments;
mais, n'ayant pas de sortie sur les dehors comme le donjon normand, il
n'offrait pas les mêmes avantages pour la défense, la garnison était
casernée dans les bâtiments L du côté où l'enceinte était le plus
accessible. En O étaient les écuries, la boulangerie, les magasins; en H
la chapelle, et en N un poste à proximité de l'entrée D. Les petits
bâtiments qui entouraient le donjon étaient d'une date postérieure à sa
construction. La poterne E donnait accès dans de vastes jardins entourés
eux-mêmes d'une enceinte[61].
En France et en Normandie, dès l'époque carlovingienne, les enceintes
des châteaux étaient flanquées de tours. Mais sur les bords du Rhin et
les provinces voisines de la Germanie, il ne paraît pas que ce moyen de
défense ait été usité avant le XIIIe siècle, ce qui ferait supposer que
les tours flanquantes étaient une tradition gallo-romaine.
«Les monuments féodaux du Xe siècle jusqu'aux croisades, dit M. de
Krieg[62], ont, sur les deux rives du Rhin, leur type commun. On y
trouve d'abord la tour carrée (rarement cylindrique) qui est ou assise
sur des soubassements romains, ou copiée religieusement d'après ces
modèles, avec leur socle, leur porte d'entrée au-dessus du sol et leur
plate-forme. Ces tours ont pris le nom allemand de _berch frid_, en
latin _berefredus_, en français _beffroi_... Les enceintes de ces plus
anciens châteaux manquent absolument de flanquement extérieur. Elles
sont surmontées d'une couronne de merlons...»