au XIe siècle, et la plus grande partie des défenses extérieures au
XIVe;--et (7) le plan du château de Falaise, dont le donjon carré A du
XIe siècle présente seul un logement fortement défendu. Quant aux autres
défenses de ce château, elles ne prennent quelque valeur que par la
disposition des escarpements du plateau, et elles en suivent toutes les
sinuosités. Le donjon cylindrique B et les défenses de gauche datent de
l'invasion anglaise, c'est-à-dire des XIVe et XVe siècles. Le château de
Falaise, au XIIe siècle, ne consistait réellement qu'en un gros donjon
avec une enceinte renfermant des bâtiments secondaires, construits
probablement de la façon la plus simple, puisqu'il n'en reste plus
trace, et destinés au logement de la garnison, aux magasins, écuries et
autres dépendances. Le nom d'_aula_ peut donc être donné à ce château,
puisque, par le fait, la seule partie importante, le poste seigneurial,
n'est qu'une salle fortifiée. Les châteaux que Guillaume le Conquérant
fit élever dans les villes d'Angleterre pour tenir les populations
urbaines en respect n'étaient que, des donjons rectangulaires, bien
munis et entourés de quelques ouvrages en terre, de palissades, ou
d'enceintes extérieures qui n'étaient pas d'une grande force. Cela
explique la rapidité avec laquelle se construisaient ces postes
militaires et leur nombre prodigieux; mais cela explique aussi comment,
dans les soulèvements nationaux dirigés avec énergie, les garnisons
normandes qui tenaient ces places, obligées de se réfugier dans le
donjon après l'enlèvement des défenses extérieures, qui ne présentaient
qu'un obstacle assez faible contre une troupe nombreuse et déterminée,
étaient bientôt réduites par famine, se défendaient mal dans un espace
aussi étroit, et étaient forcées de se rendre à discrétion. Guillaume,
pendant son règne, malgré son activité prodigieuse, ne pouvait faire
plus sur l'étendue d'un vaste pays toujours prêt à se soulever; ses
successeurs eurent plus de loisirs pour étudier l'assiette et la défense
de leurs châteaux; ils en profitèrent, et bientôt le château normand
augmenta et perfectionna ses défenses extérieures. Le donjon prit une
moins grande importance relative; il se relia mieux aux ouvrages
secondaires, les protégea d'une manière plus efficace; mieux encore, le
château tout entier ne fut qu'un vaste donjon dont toutes les parties
furent combinées avec art et devinrent indépendantes les unes des
autres, quoique protégées par une construction plus forte. On commença
dès lors à appliquer cette loi «que tout ce qui se défend doit être
défendu.»
Il nous faut dont atteindre la fin du XIIe siècle pour rencontrer le
véritable château féodal, c'est-à-dire un groupe de bâtiments élevés
avec ensemble, se défendant isolément, quoique réunis par une pensée de
défense commune, disposés dans un certain ordre, de manière à ce qu'une
partie étant enlevée, les autres possèdent encore leurs moyens complets
de résistance, leurs ressources en magasins de munitions et de vivres,
leurs issues libres soit pour faire des sorties et prendre l'offensive,
soit pour faire échapper la garnison si elle ne peut plus tenir. Nous
verrons tout à l'heure comment ce programme difficile à réaliser fut
rempli avec une sagacité rare par Richard Coeur de Lion, pendant les
dernières années du XIIe siècle, lorsqu'il fit construire l'importante
place du château Gaillard. Mais avant de nous occuper de cette
forteresse remarquable, nous devons parler d'un château qui nous paraît
être antérieur, qui est comme la transition entre le château primitif
(celui qui ne possède qu'un donjon avec une enceinte plus ou moins
étendue tracée d'après la configuration du sol) et le château féodal du
XIIIe siècle. C'est le château de la Roche-Guyon, situé à quinze
kilomètres de Mantes en aval sur la Seine. Son assiette est d'ailleurs
la même que celle du château Gaillard.
Au-dessous de Mantes, la Seine coule vers l'ouest; à Rolleboise, elle se
détourne vers le nord-est, forme un vaste coude, revient vers le
sud-ouest, et laisse ainsi, sur la rive gauche, une presqu'île
d'alluvions dont la longueur est environ de huit kilomètres et la plus
grande largeur de quatre. La gorge de cette presqu'île n'a guère que
deux kilomètres d'ouverture. C'était là un lieu de campement excellent,
car un corps d'armée, dont la droite était appuyée à Bonnières et la
gauche à Rolleboise, défendait sans peine l'entrée de la presqu'île.
Mais il fallait prévoir qu'un ennemi en forces, en attaquant la gorge,
pouvait, en filant le long de la rive droite, essayer de passer la Seine
à l'extrémité de la plaine de Bonnières et prendre ainsi la presqu'île
par ses deux points les plus distants. Or la rive droite, en face de la
presqu'île de Bonnières, se compose d'un escarpement crayeux, abrupt,
qui se rapproche de la Seine à Vétheuil, pour la quitter à la
Roche-Guyon au sommet de son coude. Sur ce point, à la Roche-Guyon,
l'escarpement n'est éloigné du fleuve que de cent mètres environ;
autrefois il en était plus rapproché encore, la Seine ayant reculé ses
rives. C'est là qu'à la fin du XIIe siècle fut élevé un château dans des
conditions excellentes. D'abord (8) un donjon très-fort entouré d'une
double enceinte fut élevé au sommet de l'escarpement en A; en B, le long
du fleuve et adossé à la roche qui le domine de beaucoup, se dressa le
château qui coupait la route passant sur la rive droite, commandait le
cours du fleuve et, par conséquent, le sommet de la presqu'île[36]. Afin
de rapprocher autant que possible le château du donjon, l'escarpement de
craie fut taillé à pic, de manière à laisser une cour assez vaste entre
le bâtiment principal et le pied du rocher. Un large souterrain détourné
taillé dans le roc et ayant la figure d'un cylindre avec emmarchement,
réunit les défenses du château à la cour intérieure du donjon. En E, du
côté où l'escarpement était moins abrupt, fut tranché, dans le roc vif,
un large et profond fossé à fond de cuve. En G, un fossé moins profond,
mais beaucoup plus étendu, contourna le plateau sur l'extrémité duquel
est assis le donjon; mais comme ce plateau n'était pas de niveau et
qu'il dominait le donjon en s'enfonçant dans la chaîne crayeuse, en C on
fit une motte factice sur laquelle (probablement) s'éleva une défense,
détruite aujourd'hui. En I et en H, les escarpements naturels devaient
ôter toute idée d'attaquer le plateau par ses côtés. Nous ne pensons pas
que le fossé G et l'escarpement I aient jamais été protégés par des
murailles, mais seulement par une levée de terre avec palissades, car il
ne reste sur ces points nulle trace de maçonneries. Afin de faire mieux
comprendre encore l'assiette du château de la Roche-Guyon, et comment,
par des ouvrages considérables, on était parvenu à rendre cette assiette
encore plus forte, soit en entaillant la colline, soit en faisant des
terrassements, nous donnons (9) un profil de l'escarpement de craie avec
les constructions. En A est la Seine, en B le château bâti au pied de la
falaise, en C le donjon, dont les enceintes s'élèvent en suivant la
pente naturelle du plateau pour dominer les dehors du côté D. En E, la
motte faite à main d'homme, sur laquelle était un ouvrage avancé
commandant la circonvallation du plateau; le profil du souterrain
communiquant du château au donjon est tracé en H. On ne pouvait entrer,
du plateau, dans les enceintes du donjon que par une poterne percée sur
le flanc de la courtine extérieure de droite et faisant face à
l'escarpement, de manière qu'il était impossible de voir cette entrée
soit du plateau, soit du bas de l'escarpement (voy. DONJON). Notre
profil fait comprendre comment il était difficile à un assiégeant de se
tenir dans le château inférieur sans posséder en même temps le donjon
supérieur; si, après s'être emparé du château, il eût voulu s'y loger,
il était infailliblement écrasé par la garnison du donjon. Quant à
s'emparer du donjon, enveloppé dans sa double enceinte, on ne pouvait le
tenter que par un blocus. Mais comment bloquer une forteresse qui
possédait une issue souterraine très-praticable communiquant avec une
défense inférieure commandée et une large rivière? Sous le rapport
stratégique, la position du château de la Roche-Guyon était donc
excellente et évidemment choisie pour garder cette presqu'île de
Bonnière si facile à défendre à la gorge. Deux ou trois mille hommes
dans la presqu'île, et quatre ou cinq cents hommes dans le château et
ses dépendances s'appuyant mutuellement, quoique séparés par la Seine,
pouvaient arrêter une armée considérable et paralyser ses mouvements sur
l'une ou l'autre rive de la Seine.
À quelques kilomètres de la Roche-Guyon, en descendant la Seine, nous
rencontrons un château dont la position stratégique est plus forte et
mieux choisie encore que celle de la Roche-Guyon; c'est le château
Gaillard, près les Andelys. Bâti par Richard Coeur de Lion, après que ce
prince eut reconnu la faute qu'il avait faite, par le traité d'Issoudun,
en laissant à Philippe-Auguste le Vexin et la ville de Gisors, ce
château conserve encore, malgré son état de ruine, l'empreinte du génie
militaire du roi anglo-normand. Mauvais politique, Richard était un
homme de guerre consommé, et il réparait les fautes de l'homme d'État a
force de courage et de persévérance. À notre sens, le château Gaillard
des Andelys dévoile une partie des talents militaires de Richard. On est
trop disposé à croire que cet illustre prince n'était qu'un batailleur
brave jusqu'à la témérité; ce n'est pas seulement avec les qualités d'un
bon soldat, payant largement de sa personne, qu'on acquiert dans
l'histoire une aussi grande place. Richard était mieux qu'un Charles le
Téméraire, c'était un héros d'une bravoure à toute épreuve; c'était
encore un habile capitaine dont le coup d'oeil était sûr, un _ingénieur_
plein de ressources, expérimenté, prévoyant, capable de devancer son
siècle, et ne se soumettant pas à la routine. Grâce à l'excellent
travail de M. A. Deville sur Château-Gaillard[37], chacun peut se rendre
un compte exact des circonstances qui déterminèrent la construction de
cette forteresse, la clef de la Normandie, place frontière capable
d'arrêter longtemps l'exécution des projets ambitieux du roi français.
La rive droite de la Seine étant en la possession de Philippe-Auguste
jusqu'aux Andelys, une armée française pouvait, en une journée, se
trouver au coeur de la Normandie et menacer Rouen. S'apercevant trop
tard de ce danger, Richard voulut en garantir sa province du continent.
Avec ce coup d'oeil qui n'appartient qu'aux grands capitaines, il
choisit l'assiette de la forteresse destinée à couvrir la capitale
normande, et une fois son projet arrêté, il en poursuivit l'exécution
avec une ténacité et une volonté telles qu'il brisa tous les obstacles
opposés à son entreprise, et qu'en un an, non-seulement la forteresse
fut bâtie, mais encore un système complet d'ouvrages défensifs fut
appliqué, avec un rare talent, sur les rives de la Seine, au point où ce
fleuve peut couvrir Rouen contre une armée sortie de Paris. Nous
trouvons encore là les qualités qui distinguent les fortifications
normandes, mais mises en pratique par un homme de génie. Il s'agit ici
non de la défense d'un domaine, mais d'une grande province, d'un point
militaire aussi bon pour protéger une capitale contre un ennemi que pour
le surprendre et l'attaquer, et cela dans les conditions de délimitation
de frontières les plus défavorables. Nos lecteurs voudront bien nous
permettre dès lors de nous étendre quelque peu sur la position et la
construction du château Gaillard.
De Bonnières à Gaillon, la Seine descend presque en ligne droite vers le
nord-nord-ouest. Près de Gaillon, elle se détourne brusquement vers le
nord-est jusqu'aux Andelys, puis revient sur elle-même et forme une
presqu'île, dont la gorge n'a guère que deux mille six cents mètres
d'ouverture. Les Français, par le traité qui suivit la conférence
d'Issoudun, possédaient sur la rive gauche Vernon, Gaillon,
Pacy-sur-Eure; sur la rive droite, Gisors, qui était une des places les
plus fortes de cette partie de la France. Une armée dont les corps,
réunis à Évreux, à Vernon et à Gisors, se seraient simultanément portés
sur Rouen, le long de la Seine, en se faisant suivre d'une flottille,
pouvait, en deux journées de marche, investir la capitale de la
Normandie et s'approvisionner de toutes choses par la Seine. Planter une
forteresse à cheval sur le fleuve, entre les deux places de Vernon et de
Gisors, en face d'une presqu'île facile à garder, c'était intercepter la
navigation du fleuve, couper les deux corps d'invasion, rendre leur
communication avec Paris impossible, et les mettre dans la fâcheuse
alternative d'être battus séparément avant d'arriver sous les murs de
Rouen. La position était donc, dans des circonstances aussi défavorables
que celles où se trouvait Richard, parfaitement choisie. La presqu'île
de Bernières, située en face les Andelys, pouvant être facilement
retranchée à la gorge, appuyée par une place très-forte de l'autre côté
du fleuve, permettait l'établissement d'un camp approvisionné par Rouen
et que l'on ne pouvait songer à forcer. La ville de Rouen était
couverte, et Philippe-Auguste, s'il eût eu l'intention de marcher sur
cette place, n'aurait pu le faire sans jeter un regard d'inquiétude sur
le château Gaillard qu'il laissait entre lui et la France. Cette courte
description fait déjà connaître que Richard était mieux qu'un capitaine
d'une bravoure emportée.
Voici comme le roi anglo-normand disposa l'ensemble des défenses de ce
point stratégique (10). À l'extrémité de la presqu'île A, du côté de la
rive droite, la Seine côtoie des escarpements de roches crayeuses fort
élevées qui dominent toute la plaine d'alluvion. Sur un îlot B qui
divise le fleuve, Richard éleva d'abord un fort octogone muni de tours,
de fossés et de palissades[38]; un pont de bois passant à travers ce
châtelet unit les enceinte, large tête de pont qui fut bientôt remplie
d'habitations et prit le nom de _Petit-Andely_. Un étang, formé par la
retenue des eaux de deux ruisseaux en D, isola complétement cette tête
de pont. Le grand Andely E, qui existait déjà avant ces travaux, fut
également fortifié, enclos de fossés que l'on voit encore et sont
remplis par les eaux des deux ruisseaux. Sur un promontoire élevé de
plus de cent mètres au-dessus du niveau de la Seine, et qui ne se relie
à la chaîne crayeuse que par une mince langue de terre, du côté sud, la
forteresse principale fut assise en profitant de toutes les saillies du
rocher. En bas de l'escarpement, et enfilée par le château, une estacade
F, composée de trois rangées de pieux, vint barrer le cours de la
Seine[39]. Cette estacade était en outre protégée par des ouvrages
palissadés établis sur le bord de la rive droite et par un mur
descendant d'une tour bâtie à mi-côte jusqu'au fleuve; de plus, en
amont, et comme une vedette du côté de la France, un fort fut bâti sur
le bord de la Seine en H, et prit le nom de _Boutavant_. La presqu'île
retranchée à la gorge et gardée, il était impossible à une armée ennemie
de trouver l'assiette d'un campement sur un terrain raviné, couvert de
roches énormes. Le val situé entre les deux Andelys, rempli par les eaux
abondantes des ruisseaux, commandé par les fortifications des deux
bourgs situés à chacune de ses extrémités, dominé par la forteresse, ne
pouvait être occupé, non plus que les rampes des coteaux environnants.
Ces dispositions générales prises avec autant d'habileté que de
promptitude, Richard apporta tous ses soins à la construction de la
forteresse principale qui devait commander l'ensemble des défenses.
Placée, comme nous l'avons dit, à l'extrémité d'un promontoire dont les
escarpements sont très-abrupts, elle n'était accessible que par cette
langue de terre qui réunit le plateau extrême à la chaîne crayeuse;
toute l'attention de Richard se porta d'abord de ce côté attaquable.
Voici (11) quelle fut la disposition de ses défenses; car il faut dire
que le roi anglo-normand présidait lui-même à l'exécution de ce château,
dirigeait les ouvriers, hâtait leur travail, et ne les quitta pas que
l'oeuvre ne fût achevée conformément à ses projets. En A, en face de la
langue de terre qui réunit l'assiette du château à la hauteur voisine,
il fit creuser un fossé profond dans le roc vif et bâtit une forte et
haute tour dont les parapets atteignaient le niveau du plateau dominant,
afin de commander le sommet du coteau. Cette tour fut flanquée de deux
autres plus petites B; les courtines A D vont en dévallant et suivent la
pente naturelle du rocher; la tour A commandait donc tout l'ouvrage
avancé A D D. Un second fossé, également creusé dans le roc, sépare cet
ouvrage avancé du corps de la place. L'ennemi ne pouvait songer à se
loger dans ce second fossé qui était enfilé et dominé par les quatre
tours D D C C. Les deux tours C C commandaient certainement les deux
tours D D[40]. On observera que l'ouvrage avancé ne communiquait pas
avec les dehors, mais seulement avec la _basse-cour_ du château. C'était
là une disposition toute normande, que nous retrouvons à la Roche-Guyon.
La première enceinte E du château, en arrière de l'ouvrage avancé, et ne
communiquant avec lui que par un pont de bois, contenait les écuries,
des communs et la chapelle H; c'était la _basse-cour_. Un puits était
creusé en F; sous l'aire de la cour en G sont taillées, dans le roc, de
vastes caves, dont le plafond est soutenu par des piliers de réserve,
qui prennent jour dans le fossé I du château et qui communiquent, par
deux boyaux creusés dans la craie, avec les dehors. En K s'ouvre la
porte du château; son seuil est élevé de plus de deux mètres au-dessus
de la contrescarpe du fossé L. Cette porte est masquée pour l'ennemi qui
se serait emparé de la première porte E, et il ne pouvait venir
l'attaquer qu'en prêtant le flanc à la courtine I L et le dos à la tour
plantée devant cette porte. De plus, du temps de Richard, un ouvrage
posé sur un massif réservé dans le roc, au milieu du fossé, couvrait la
porte K, qui était encore fermée par une herse, des vantaux, et protégée
par deux réduits ou postes. Le donjon M s'élevait en face de l'entrée K
et l'enfilait. Les appartements du commandant étaient disposés du côté
de l'escarpement, en N, c'est-à-dire vers la partie du château où l'on
pouvait négliger la défense rapprochée et ouvrir des fenêtres. En P est
une poterne de secours, bien masquée et protégée par une forte défense
O. Cette poterne ne s'ouvre pas directement sur les dehors, mais sur le
chemin de ronde R percé d'une seconde poterne en S[41] qui était la
seule entrée du château. Du côté du fleuve en T s'étagent des tours et
flancs taillés dans le roc et munis de parapets. Une tour V, accolée au
rocher, à pic sur ce point, se relie à la muraille X qui barrait le pied
de l'escarpement et les rives de la Seine, en se reliant à l'estacade Y
destinée à intercepter la navigation. Le grand fossé Z descend jusqu'en
bas de l'escarpement et est creusé à main d'homme; il était destiné à
empêcher l'ennemi de filer le long de la rivière, en se masquant à la
faveur de la saillie du rocher, pour venir rompre la muraille ou mettre
le feu à l'estacade. Ce fossé pouvait aussi couvrir une sortie de la
garnison vers le fleuve, et était en communication avec les caves G au
moyen des souterrains dont nous avons parlé.
Une année avait suffi à Richard pour achever le château Gaillard et
toutes les défenses qui s'y rattachaient. «Qu'elle est belle, ma fille
d'un an!» s'écria ce prince lorsqu'il vit son entreprise terminée[42].
L'examen seul de ce plan fait voir que Richard n'avait nullement suivi
les traditions normandes dans la construction du château Gaillard, et
l'on ne peut douter que non-seulement les dispositions générales mais
aussi les détails de la défense n'aient été ordonnés par ce prince. Cet
ouvrage avancé très-important qui s'avance en coin vers la langue de
terre rappelle les enceintes extérieures du donjon de la Roche-Guyon;
mais le fossé qui sépare cet ouvrage du corps de la place, qui l'isole
complétement, les flanquements obtenus par les tours, appartiennent à
Richard. Jusqu'alors les flanquements, dans les châteaux des XIe et XIIe
siècles, sont faibles, autant que nous pouvons en juger; les
constructeurs paraissent s'être préoccupés de défendre leurs enceintes
par l'épaisseur énorme des murs, bien plus que par de bons flanquements.
Richard, le premier peut-être, avait cherché un système de défense des
murailles indépendant de leur force de résistance passive. Avait-il
rapporté d'Orient ces connaissances très-avancées pour son temps? C'est
ce qu'il nous est difficile de savoir. Était-ce un reste des traditions
romaines[43]?... Ou bien ce prince avait-il, à la suite d'observations
pratiques, trouvé dans son propre génie les idées dont il fit alors une
si remarquable application?... C'est dans la dernière enceinte du
château Gaillard, celle qui entoure le donjon des trois côtés nord, est
et sud, que l'on peut surtout reconnaître la mise en pratique des idées
ingénieuses de Richard.
Si nous jetons les yeux sur le plan fig. 11, nous remarquerons la
configuration singulière de la dernière enceinte elliptique; c'est une
suite de segments de cercle de trois mètres de corde environ, séparés
par des portions de courtine d'un mètre seulement. En plan, chacun de
ces segments donne la figure suivante (12), qui présente un flanquement
continu très-fort, eu égard aux armes de jet de cette époque, ainsi que
l'indiquent les lignes ponctuées. En élévation, cette muraille bossuée,
dont la base s'appuie sur le roc taillé à pic, est d'un aspect
formidable[44] (voy. 13). Aucune meurtrière n'est ouverte dans la partie
inférieure; toute la défense était disposée au sommet[45]. Les défenses
du donjon ne sont pas moins intéressantes à étudier en ce qu'elles
diffèrent de toutes celles adoptées avant Richard (voy. DONJON), et
qu'elles sont surtout combinées en vue d'une attaque très-rapprochée.
Richard semble avoir cherché, dans la construction des défenses du
château Gaillard, à se prémunir contre le travail du mineur; c'est qu'en
effet la mine et la sape étaient alors (au XIIe siècle) les moyens les
plus généralement employés par des assiégeants pour faire brèche dans
les murs d'une place forte, car les engins de jet n'étaient pas assez
puissants pour entamer des murailles tant soit peu épaisses. On
s'aperçoit que Richard, en vue de ce moyen d'attaque, a voulu flanquer
avec soin la base des courtines, ne se fiant pas seulement aux
escarpements naturels et à la profondeur des fossés pour arrêter
l'assaillant.
Le plan d'une portion de la muraille elliptique (fig. 12), est en cela
d'un grand intérêt; son tracé dénote de la part de son auteur un soin,
une recherche, une étude et une expérience de l'effet des armes de jet
qui ne laissent pas de surprendre. Les portions de cylindre composant
cette courtine ne descendent pas verticalement jusqu'à l'escarpe du
fossé, mais pénètrent des portions de cônes en se rapprochant de la
base, de manière à ce que les angles rentrants compris entre ces cônes
et les murs intermédiaires ne puissent masquer un mineur. C'est enfin la
ligne tirée dans l'axe des meurtrières latérales A qui a fait poser les
points de rencontre B des bases des cônes inférieurs avec le talus du
pied de la muraille. De plus, par les meurtrières A on pouvait encore, à
cause de la disposition des surfaces courbes, viser un mineur attaché au
point tangeant D, ainsi que l'indique la ligne C D. Si les portions de
cylindres eussent été descendues verticalement, ou si ces segments
eussent été des portions de cône sans surfaces gauches et sans
changements de courbes, ainsi qu'il est indiqué en X, fig. 12 (en ne
supposant pas les empattements plus forts que ceux donnés au rempart du
château Gaillard, afin de ne pas faciliter l'escalade), les triangles P
eussent été à l'abri des traits tirés dans l'axe des meurtrières
latérales A. Par ces pénétrations très-subtiles de cylindres et de
cônes, visibles dans la fig. 13, Richard découvrit tous les points de la
base de la courtine à flanquement continu, ce qui était fort important
dans un temps où l'attaque et la défense des places fortes ne devenaient
sérieuses que lorsqu'elles étaient très-rapprochées. Aujourd'hui, tous
les ingénieurs militaires nous diront que le tracé d'un bastion, ses
profils bien ou mal calculés, peuvent avoir une influence considérable
sur la conservation plus ou moins longue d'une place attaquée. Ces soins
minutieux apportés par Richard dans le tracé de la dernière défense du
château Gaillard, défense qui n'était prévue qu'en cas d'une attaque à
_pied-d'oeuvre_ par la sape et la mine, nous indiquent assez le génie
particulier de cet homme de guerre, sachant calculer, prévoir, attachant
une importance considérable aux détails les moins importants en
apparence, et possédant ainsi ce qui fait les grands hommes, savoir: la
justesse du coup d'oeil dans les conceptions d'ensemble et le soin, la
recherche même, dans l'exécution des détails.
Dans tous ces ouvrages, on ne rencontre aucune sculpture, aucune
moulure; tout a été sacrifié à la défense; la maçonnerie est bien faite,
composée d'un blocage de silex reliés par un excellent mortier revêtu
d'un parement de petit appareil exécuté avec soin et présentant sur
quelques points des assises alternées de pierres blanches et rousses.