Nous donnons (6) le plan du château de Chauvigny, dont le donjon remonte

au XIe siècle, et la plus grande partie des défenses extérieures au

XIVe;--et (7) le plan du château de Falaise, dont le donjon carré A du

XIe siècle présente seul un logement fortement défendu. Quant aux autres

défenses de ce château, elles ne prennent quelque valeur que par la

disposition des escarpements du plateau, et elles en suivent toutes les

sinuosités. Le donjon cylindrique B et les défenses de gauche datent de

l'invasion anglaise, c'est-à-dire des XIVe et XVe siècles. Le château de

Falaise, au XIIe siècle, ne consistait réellement qu'en un gros donjon

avec une enceinte renfermant des bâtiments secondaires, construits

probablement de la façon la plus simple, puisqu'il n'en reste plus

trace, et destinés au logement de la garnison, aux magasins, écuries et

autres dépendances. Le nom d'_aula_ peut donc être donné à ce château,

puisque, par le fait, la seule partie importante, le poste seigneurial,

n'est qu'une salle fortifiée. Les châteaux que Guillaume le Conquérant

fit élever dans les villes d'Angleterre pour tenir les populations

urbaines en respect n'étaient que, des donjons rectangulaires, bien

munis et entourés de quelques ouvrages en terre, de palissades, ou

d'enceintes extérieures qui n'étaient pas d'une grande force. Cela

explique la rapidité avec laquelle se construisaient ces postes

militaires et leur nombre prodigieux; mais cela explique aussi comment,

dans les soulèvements nationaux dirigés avec énergie, les garnisons

normandes qui tenaient ces places, obligées de se réfugier dans le

donjon après l'enlèvement des défenses extérieures, qui ne présentaient

qu'un obstacle assez faible contre une troupe nombreuse et déterminée,

étaient bientôt réduites par famine, se défendaient mal dans un espace

aussi étroit, et étaient forcées de se rendre à discrétion. Guillaume,

pendant son règne, malgré son activité prodigieuse, ne pouvait faire

plus sur l'étendue d'un vaste pays toujours prêt à se soulever; ses

successeurs eurent plus de loisirs pour étudier l'assiette et la défense

de leurs châteaux; ils en profitèrent, et bientôt le château normand

augmenta et perfectionna ses défenses extérieures. Le donjon prit une

moins grande importance relative; il se relia mieux aux ouvrages

secondaires, les protégea d'une manière plus efficace; mieux encore, le

château tout entier ne fut qu'un vaste donjon dont toutes les parties

furent combinées avec art et devinrent indépendantes les unes des

autres, quoique protégées par une construction plus forte. On commença

dès lors à appliquer cette loi «que tout ce qui se défend doit être

défendu.»

Il nous faut dont atteindre la fin du XIIe siècle pour rencontrer le

véritable château féodal, c'est-à-dire un groupe de bâtiments élevés

avec ensemble, se défendant isolément, quoique réunis par une pensée de

défense commune, disposés dans un certain ordre, de manière à ce qu'une

partie étant enlevée, les autres possèdent encore leurs moyens complets

de résistance, leurs ressources en magasins de munitions et de vivres,

leurs issues libres soit pour faire des sorties et prendre l'offensive,

soit pour faire échapper la garnison si elle ne peut plus tenir. Nous

verrons tout à l'heure comment ce programme difficile à réaliser fut

rempli avec une sagacité rare par Richard Coeur de Lion, pendant les

dernières années du XIIe siècle, lorsqu'il fit construire l'importante

place du château Gaillard. Mais avant de nous occuper de cette

forteresse remarquable, nous devons parler d'un château qui nous paraît

être antérieur, qui est comme la transition entre le château primitif

(celui qui ne possède qu'un donjon avec une enceinte plus ou moins

étendue tracée d'après la configuration du sol) et le château féodal du

XIIIe siècle. C'est le château de la Roche-Guyon, situé à quinze

kilomètres de Mantes en aval sur la Seine. Son assiette est d'ailleurs

la même que celle du château Gaillard.

Au-dessous de Mantes, la Seine coule vers l'ouest; à Rolleboise, elle se

détourne vers le nord-est, forme un vaste coude, revient vers le

sud-ouest, et laisse ainsi, sur la rive gauche, une presqu'île

d'alluvions dont la longueur est environ de huit kilomètres et la plus

grande largeur de quatre. La gorge de cette presqu'île n'a guère que

deux kilomètres d'ouverture. C'était là un lieu de campement excellent,

car un corps d'armée, dont la droite était appuyée à Bonnières et la

gauche à Rolleboise, défendait sans peine l'entrée de la presqu'île.

Mais il fallait prévoir qu'un ennemi en forces, en attaquant la gorge,

pouvait, en filant le long de la rive droite, essayer de passer la Seine

à l'extrémité de la plaine de Bonnières et prendre ainsi la presqu'île

par ses deux points les plus distants. Or la rive droite, en face de la

presqu'île de Bonnières, se compose d'un escarpement crayeux, abrupt,

qui se rapproche de la Seine à Vétheuil, pour la quitter à la

Roche-Guyon au sommet de son coude. Sur ce point, à la Roche-Guyon,

l'escarpement n'est éloigné du fleuve que de cent mètres environ;

autrefois il en était plus rapproché encore, la Seine ayant reculé ses

rives. C'est là qu'à la fin du XIIe siècle fut élevé un château dans des

conditions excellentes. D'abord (8) un donjon très-fort entouré d'une

double enceinte fut élevé au sommet de l'escarpement en A; en B, le long

du fleuve et adossé à la roche qui le domine de beaucoup, se dressa le

château qui coupait la route passant sur la rive droite, commandait le

cours du fleuve et, par conséquent, le sommet de la presqu'île[36]. Afin

de rapprocher autant que possible le château du donjon, l'escarpement de

craie fut taillé à pic, de manière à laisser une cour assez vaste entre

le bâtiment principal et le pied du rocher. Un large souterrain détourné

taillé dans le roc et ayant la figure d'un cylindre avec emmarchement,

réunit les défenses du château à la cour intérieure du donjon. En E, du

côté où l'escarpement était moins abrupt, fut tranché, dans le roc vif,

un large et profond fossé à fond de cuve. En G, un fossé moins profond,

mais beaucoup plus étendu, contourna le plateau sur l'extrémité duquel

est assis le donjon; mais comme ce plateau n'était pas de niveau et

qu'il dominait le donjon en s'enfonçant dans la chaîne crayeuse, en C on

fit une motte factice sur laquelle (probablement) s'éleva une défense,

détruite aujourd'hui. En I et en H, les escarpements naturels devaient

ôter toute idée d'attaquer le plateau par ses côtés. Nous ne pensons pas

que le fossé G et l'escarpement I aient jamais été protégés par des

murailles, mais seulement par une levée de terre avec palissades, car il

ne reste sur ces points nulle trace de maçonneries. Afin de faire mieux

comprendre encore l'assiette du château de la Roche-Guyon, et comment,

par des ouvrages considérables, on était parvenu à rendre cette assiette

encore plus forte, soit en entaillant la colline, soit en faisant des

terrassements, nous donnons (9) un profil de l'escarpement de craie avec

les constructions. En A est la Seine, en B le château bâti au pied de la

falaise, en C le donjon, dont les enceintes s'élèvent en suivant la

pente naturelle du plateau pour dominer les dehors du côté D. En E, la

motte faite à main d'homme, sur laquelle était un ouvrage avancé

commandant la circonvallation du plateau; le profil du souterrain

communiquant du château au donjon est tracé en H. On ne pouvait entrer,

du plateau, dans les enceintes du donjon que par une poterne percée sur

le flanc de la courtine extérieure de droite et faisant face à

l'escarpement, de manière qu'il était impossible de voir cette entrée

soit du plateau, soit du bas de l'escarpement (voy. DONJON). Notre

profil fait comprendre comment il était difficile à un assiégeant de se

tenir dans le château inférieur sans posséder en même temps le donjon

supérieur; si, après s'être emparé du château, il eût voulu s'y loger,

il était infailliblement écrasé par la garnison du donjon. Quant à

s'emparer du donjon, enveloppé dans sa double enceinte, on ne pouvait le

tenter que par un blocus. Mais comment bloquer une forteresse qui

possédait une issue souterraine très-praticable communiquant avec une

défense inférieure commandée et une large rivière? Sous le rapport

stratégique, la position du château de la Roche-Guyon était donc

excellente et évidemment choisie pour garder cette presqu'île de

Bonnière si facile à défendre à la gorge. Deux ou trois mille hommes

dans la presqu'île, et quatre ou cinq cents hommes dans le château et

ses dépendances s'appuyant mutuellement, quoique séparés par la Seine,

pouvaient arrêter une armée considérable et paralyser ses mouvements sur

l'une ou l'autre rive de la Seine.

À quelques kilomètres de la Roche-Guyon, en descendant la Seine, nous

rencontrons un château dont la position stratégique est plus forte et

mieux choisie encore que celle de la Roche-Guyon; c'est le château

Gaillard, près les Andelys. Bâti par Richard Coeur de Lion, après que ce

prince eut reconnu la faute qu'il avait faite, par le traité d'Issoudun,

en laissant à Philippe-Auguste le Vexin et la ville de Gisors, ce

château conserve encore, malgré son état de ruine, l'empreinte du génie

militaire du roi anglo-normand. Mauvais politique, Richard était un

homme de guerre consommé, et il réparait les fautes de l'homme d'État a

force de courage et de persévérance. À notre sens, le château Gaillard

des Andelys dévoile une partie des talents militaires de Richard. On est

trop disposé à croire que cet illustre prince n'était qu'un batailleur

brave jusqu'à la témérité; ce n'est pas seulement avec les qualités d'un

bon soldat, payant largement de sa personne, qu'on acquiert dans

l'histoire une aussi grande place. Richard était mieux qu'un Charles le

Téméraire, c'était un héros d'une bravoure à toute épreuve; c'était

encore un habile capitaine dont le coup d'oeil était sûr, un _ingénieur_

plein de ressources, expérimenté, prévoyant, capable de devancer son

siècle, et ne se soumettant pas à la routine. Grâce à l'excellent

travail de M. A. Deville sur Château-Gaillard[37], chacun peut se rendre

un compte exact des circonstances qui déterminèrent la construction de

cette forteresse, la clef de la Normandie, place frontière capable

d'arrêter longtemps l'exécution des projets ambitieux du roi français.

La rive droite de la Seine étant en la possession de Philippe-Auguste

jusqu'aux Andelys, une armée française pouvait, en une journée, se

trouver au coeur de la Normandie et menacer Rouen. S'apercevant trop

tard de ce danger, Richard voulut en garantir sa province du continent.

Avec ce coup d'oeil qui n'appartient qu'aux grands capitaines, il

choisit l'assiette de la forteresse destinée à couvrir la capitale

normande, et une fois son projet arrêté, il en poursuivit l'exécution

avec une ténacité et une volonté telles qu'il brisa tous les obstacles

opposés à son entreprise, et qu'en un an, non-seulement la forteresse

fut bâtie, mais encore un système complet d'ouvrages défensifs fut

appliqué, avec un rare talent, sur les rives de la Seine, au point où ce

fleuve peut couvrir Rouen contre une armée sortie de Paris. Nous

trouvons encore là les qualités qui distinguent les fortifications

normandes, mais mises en pratique par un homme de génie. Il s'agit ici

non de la défense d'un domaine, mais d'une grande province, d'un point

militaire aussi bon pour protéger une capitale contre un ennemi que pour

le surprendre et l'attaquer, et cela dans les conditions de délimitation

de frontières les plus défavorables. Nos lecteurs voudront bien nous

permettre dès lors de nous étendre quelque peu sur la position et la

construction du château Gaillard.

De Bonnières à Gaillon, la Seine descend presque en ligne droite vers le

nord-nord-ouest. Près de Gaillon, elle se détourne brusquement vers le

nord-est jusqu'aux Andelys, puis revient sur elle-même et forme une

presqu'île, dont la gorge n'a guère que deux mille six cents mètres

d'ouverture. Les Français, par le traité qui suivit la conférence

d'Issoudun, possédaient sur la rive gauche Vernon, Gaillon,

Pacy-sur-Eure; sur la rive droite, Gisors, qui était une des places les

plus fortes de cette partie de la France. Une armée dont les corps,

réunis à Évreux, à Vernon et à Gisors, se seraient simultanément portés

sur Rouen, le long de la Seine, en se faisant suivre d'une flottille,

pouvait, en deux journées de marche, investir la capitale de la

Normandie et s'approvisionner de toutes choses par la Seine. Planter une

forteresse à cheval sur le fleuve, entre les deux places de Vernon et de

Gisors, en face d'une presqu'île facile à garder, c'était intercepter la

navigation du fleuve, couper les deux corps d'invasion, rendre leur

communication avec Paris impossible, et les mettre dans la fâcheuse

alternative d'être battus séparément avant d'arriver sous les murs de

Rouen. La position était donc, dans des circonstances aussi défavorables

que celles où se trouvait Richard, parfaitement choisie. La presqu'île

de Bernières, située en face les Andelys, pouvant être facilement

retranchée à la gorge, appuyée par une place très-forte de l'autre côté

du fleuve, permettait l'établissement d'un camp approvisionné par Rouen

et que l'on ne pouvait songer à forcer. La ville de Rouen était

couverte, et Philippe-Auguste, s'il eût eu l'intention de marcher sur

cette place, n'aurait pu le faire sans jeter un regard d'inquiétude sur

le château Gaillard qu'il laissait entre lui et la France. Cette courte

description fait déjà connaître que Richard était mieux qu'un capitaine

d'une bravoure emportée.

Voici comme le roi anglo-normand disposa l'ensemble des défenses de ce

point stratégique (10). À l'extrémité de la presqu'île A, du côté de la

rive droite, la Seine côtoie des escarpements de roches crayeuses fort

élevées qui dominent toute la plaine d'alluvion. Sur un îlot B qui

divise le fleuve, Richard éleva d'abord un fort octogone muni de tours,

de fossés et de palissades[38]; un pont de bois passant à travers ce

châtelet unit les enceinte, large tête de pont qui fut bientôt remplie

d'habitations et prit le nom de _Petit-Andely_. Un étang, formé par la

retenue des eaux de deux ruisseaux en D, isola complétement cette tête

de pont. Le grand Andely E, qui existait déjà avant ces travaux, fut

également fortifié, enclos de fossés que l'on voit encore et sont

remplis par les eaux des deux ruisseaux. Sur un promontoire élevé de

plus de cent mètres au-dessus du niveau de la Seine, et qui ne se relie

à la chaîne crayeuse que par une mince langue de terre, du côté sud, la

forteresse principale fut assise en profitant de toutes les saillies du

rocher. En bas de l'escarpement, et enfilée par le château, une estacade

F, composée de trois rangées de pieux, vint barrer le cours de la

Seine[39]. Cette estacade était en outre protégée par des ouvrages

palissadés établis sur le bord de la rive droite et par un mur

descendant d'une tour bâtie à mi-côte jusqu'au fleuve; de plus, en

amont, et comme une vedette du côté de la France, un fort fut bâti sur

le bord de la Seine en H, et prit le nom de _Boutavant_. La presqu'île

retranchée à la gorge et gardée, il était impossible à une armée ennemie

de trouver l'assiette d'un campement sur un terrain raviné, couvert de

roches énormes. Le val situé entre les deux Andelys, rempli par les eaux

abondantes des ruisseaux, commandé par les fortifications des deux

bourgs situés à chacune de ses extrémités, dominé par la forteresse, ne

pouvait être occupé, non plus que les rampes des coteaux environnants.

Ces dispositions générales prises avec autant d'habileté que de

promptitude, Richard apporta tous ses soins à la construction de la

forteresse principale qui devait commander l'ensemble des défenses.

Placée, comme nous l'avons dit, à l'extrémité d'un promontoire dont les

escarpements sont très-abrupts, elle n'était accessible que par cette

langue de terre qui réunit le plateau extrême à la chaîne crayeuse;

toute l'attention de Richard se porta d'abord de ce côté attaquable.

Voici (11) quelle fut la disposition de ses défenses; car il faut dire

que le roi anglo-normand présidait lui-même à l'exécution de ce château,

dirigeait les ouvriers, hâtait leur travail, et ne les quitta pas que

l'oeuvre ne fût achevée conformément à ses projets. En A, en face de la

langue de terre qui réunit l'assiette du château à la hauteur voisine,

il fit creuser un fossé profond dans le roc vif et bâtit une forte et

haute tour dont les parapets atteignaient le niveau du plateau dominant,

afin de commander le sommet du coteau. Cette tour fut flanquée de deux

autres plus petites B; les courtines A D vont en dévallant et suivent la

pente naturelle du rocher; la tour A commandait donc tout l'ouvrage

avancé A D D. Un second fossé, également creusé dans le roc, sépare cet

ouvrage avancé du corps de la place. L'ennemi ne pouvait songer à se

loger dans ce second fossé qui était enfilé et dominé par les quatre

tours D D C C. Les deux tours C C commandaient certainement les deux

tours D D[40]. On observera que l'ouvrage avancé ne communiquait pas

avec les dehors, mais seulement avec la _basse-cour_ du château. C'était

là une disposition toute normande, que nous retrouvons à la Roche-Guyon.

La première enceinte E du château, en arrière de l'ouvrage avancé, et ne

communiquant avec lui que par un pont de bois, contenait les écuries,

des communs et la chapelle H; c'était la _basse-cour_. Un puits était

creusé en F; sous l'aire de la cour en G sont taillées, dans le roc, de

vastes caves, dont le plafond est soutenu par des piliers de réserve,

qui prennent jour dans le fossé I du château et qui communiquent, par

deux boyaux creusés dans la craie, avec les dehors. En K s'ouvre la

porte du château; son seuil est élevé de plus de deux mètres au-dessus

de la contrescarpe du fossé L. Cette porte est masquée pour l'ennemi qui

se serait emparé de la première porte E, et il ne pouvait venir

l'attaquer qu'en prêtant le flanc à la courtine I L et le dos à la tour

plantée devant cette porte. De plus, du temps de Richard, un ouvrage

posé sur un massif réservé dans le roc, au milieu du fossé, couvrait la

porte K, qui était encore fermée par une herse, des vantaux, et protégée

par deux réduits ou postes. Le donjon M s'élevait en face de l'entrée K

et l'enfilait. Les appartements du commandant étaient disposés du côté

de l'escarpement, en N, c'est-à-dire vers la partie du château où l'on

pouvait négliger la défense rapprochée et ouvrir des fenêtres. En P est

une poterne de secours, bien masquée et protégée par une forte défense

O. Cette poterne ne s'ouvre pas directement sur les dehors, mais sur le

chemin de ronde R percé d'une seconde poterne en S[41] qui était la

seule entrée du château. Du côté du fleuve en T s'étagent des tours et

flancs taillés dans le roc et munis de parapets. Une tour V, accolée au

rocher, à pic sur ce point, se relie à la muraille X qui barrait le pied

de l'escarpement et les rives de la Seine, en se reliant à l'estacade Y

destinée à intercepter la navigation. Le grand fossé Z descend jusqu'en

bas de l'escarpement et est creusé à main d'homme; il était destiné à

empêcher l'ennemi de filer le long de la rivière, en se masquant à la

faveur de la saillie du rocher, pour venir rompre la muraille ou mettre

le feu à l'estacade. Ce fossé pouvait aussi couvrir une sortie de la

garnison vers le fleuve, et était en communication avec les caves G au

moyen des souterrains dont nous avons parlé.

Une année avait suffi à Richard pour achever le château Gaillard et

toutes les défenses qui s'y rattachaient. «Qu'elle est belle, ma fille

d'un an!» s'écria ce prince lorsqu'il vit son entreprise terminée[42].

L'examen seul de ce plan fait voir que Richard n'avait nullement suivi

les traditions normandes dans la construction du château Gaillard, et

l'on ne peut douter que non-seulement les dispositions générales mais

aussi les détails de la défense n'aient été ordonnés par ce prince. Cet

ouvrage avancé très-important qui s'avance en coin vers la langue de

terre rappelle les enceintes extérieures du donjon de la Roche-Guyon;

mais le fossé qui sépare cet ouvrage du corps de la place, qui l'isole

complétement, les flanquements obtenus par les tours, appartiennent à

Richard. Jusqu'alors les flanquements, dans les châteaux des XIe et XIIe

siècles, sont faibles, autant que nous pouvons en juger; les

constructeurs paraissent s'être préoccupés de défendre leurs enceintes

par l'épaisseur énorme des murs, bien plus que par de bons flanquements.

Richard, le premier peut-être, avait cherché un système de défense des

murailles indépendant de leur force de résistance passive. Avait-il

rapporté d'Orient ces connaissances très-avancées pour son temps? C'est

ce qu'il nous est difficile de savoir. Était-ce un reste des traditions

romaines[43]?... Ou bien ce prince avait-il, à la suite d'observations

pratiques, trouvé dans son propre génie les idées dont il fit alors une

si remarquable application?... C'est dans la dernière enceinte du

château Gaillard, celle qui entoure le donjon des trois côtés nord, est

et sud, que l'on peut surtout reconnaître la mise en pratique des idées

ingénieuses de Richard.

Si nous jetons les yeux sur le plan fig. 11, nous remarquerons la

configuration singulière de la dernière enceinte elliptique; c'est une

suite de segments de cercle de trois mètres de corde environ, séparés

par des portions de courtine d'un mètre seulement. En plan, chacun de

ces segments donne la figure suivante (12), qui présente un flanquement

continu très-fort, eu égard aux armes de jet de cette époque, ainsi que

l'indiquent les lignes ponctuées. En élévation, cette muraille bossuée,

dont la base s'appuie sur le roc taillé à pic, est d'un aspect

formidable[44] (voy. 13). Aucune meurtrière n'est ouverte dans la partie

inférieure; toute la défense était disposée au sommet[45]. Les défenses

du donjon ne sont pas moins intéressantes à étudier en ce qu'elles

diffèrent de toutes celles adoptées avant Richard (voy. DONJON), et

qu'elles sont surtout combinées en vue d'une attaque très-rapprochée.

Richard semble avoir cherché, dans la construction des défenses du

château Gaillard, à se prémunir contre le travail du mineur; c'est qu'en

effet la mine et la sape étaient alors (au XIIe siècle) les moyens les

plus généralement employés par des assiégeants pour faire brèche dans

les murs d'une place forte, car les engins de jet n'étaient pas assez

puissants pour entamer des murailles tant soit peu épaisses. On

s'aperçoit que Richard, en vue de ce moyen d'attaque, a voulu flanquer

avec soin la base des courtines, ne se fiant pas seulement aux

escarpements naturels et à la profondeur des fossés pour arrêter

l'assaillant.

Le plan d'une portion de la muraille elliptique (fig. 12), est en cela

d'un grand intérêt; son tracé dénote de la part de son auteur un soin,

une recherche, une étude et une expérience de l'effet des armes de jet

qui ne laissent pas de surprendre. Les portions de cylindre composant

cette courtine ne descendent pas verticalement jusqu'à l'escarpe du

fossé, mais pénètrent des portions de cônes en se rapprochant de la

base, de manière à ce que les angles rentrants compris entre ces cônes

et les murs intermédiaires ne puissent masquer un mineur. C'est enfin la

ligne tirée dans l'axe des meurtrières latérales A qui a fait poser les

points de rencontre B des bases des cônes inférieurs avec le talus du

pied de la muraille. De plus, par les meurtrières A on pouvait encore, à

cause de la disposition des surfaces courbes, viser un mineur attaché au

point tangeant D, ainsi que l'indique la ligne C D. Si les portions de

cylindres eussent été descendues verticalement, ou si ces segments

eussent été des portions de cône sans surfaces gauches et sans

changements de courbes, ainsi qu'il est indiqué en X, fig. 12 (en ne

supposant pas les empattements plus forts que ceux donnés au rempart du

château Gaillard, afin de ne pas faciliter l'escalade), les triangles P

eussent été à l'abri des traits tirés dans l'axe des meurtrières

latérales A. Par ces pénétrations très-subtiles de cylindres et de

cônes, visibles dans la fig. 13, Richard découvrit tous les points de la

base de la courtine à flanquement continu, ce qui était fort important

dans un temps où l'attaque et la défense des places fortes ne devenaient

sérieuses que lorsqu'elles étaient très-rapprochées. Aujourd'hui, tous

les ingénieurs militaires nous diront que le tracé d'un bastion, ses

profils bien ou mal calculés, peuvent avoir une influence considérable

sur la conservation plus ou moins longue d'une place attaquée. Ces soins

minutieux apportés par Richard dans le tracé de la dernière défense du

château Gaillard, défense qui n'était prévue qu'en cas d'une attaque à

_pied-d'oeuvre_ par la sape et la mine, nous indiquent assez le génie

particulier de cet homme de guerre, sachant calculer, prévoir, attachant

une importance considérable aux détails les moins importants en

apparence, et possédant ainsi ce qui fait les grands hommes, savoir: la

justesse du coup d'oeil dans les conceptions d'ensemble et le soin, la

recherche même, dans l'exécution des détails.

Dans tous ces ouvrages, on ne rencontre aucune sculpture, aucune

moulure; tout a été sacrifié à la défense; la maçonnerie est bien faite,

composée d'un blocage de silex reliés par un excellent mortier revêtu

d'un parement de petit appareil exécuté avec soin et présentant sur

quelques points des assises alternées de pierres blanches et rousses.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 6 / 40 段