la prétention d'entrer dans le domaine de l'historien, mais c'est que
nous avons besoin d'établir certaines classifications, une méthode, pour
faire comprendre à nos lecteurs ce qu'est le château féodal pendant le
moyen âge, pour faire ressortir son importance, ses transformations et
ses variétés, les causes de sa grandeur et de sa décadence. Voilà pour
les caractères généraux politiques, dirons-nous, de la demeure féodale
primitive. Ses caractères particuliers tiennent aux moeurs et à la vie
privée de ses habitants. Or, qu'on se figure ce que devait être la vie
du seigneur féodal pendant les XIe et XIIe le siècles en France!
c'est-à-dire pendant la période de développement de la féodalité. Le
seigneur normand est sans cesse occupé des affaires de sa nation; la
conquête de l'Angleterre, les luttes nationales sur le continent où il
n'était admis qu'à regret, lui conservent un rôle politique qui
l'occupe, lui fait entrevoir un but qui n'est pas seulement personnel.
Si remuant, insoumis, ambitieux que soit le baron normand, il est forcé
d'entrer dans une lice commune, de se coaliser, de faire la grande
guerre, de conserver l'habitude de vivre dans les armées et les camps.
Son château a quelque chose de la forteresse territoriale; il n'a pas le
loisir de s'y enfermer longtemps; il sait enfin que pour garder son
domaine il faut défendre le territoire, car, en Angleterre comme en
France, il est à l'état de conquérant. La vie du seigneur féodal
français est autre; il est possesseur; le souvenir de la conquête est
effacé depuis longtemps chez lui; il se considère comme indépendant; il
ne comprend ses devoirs de vassal que parce qu'il profite du système
hiérarchique de la féodalité, et que, s'il refuse de reconnaître son
suzerain, il sait que le lendemain ses propres vassaux lui dénieront son
pouvoir; étranger aux intérêts généraux du pays (intérêts qu'il ne peut
comprendre puisque à peine ils se manifestent au XIIe siècle), il vit
seul; ceux qui l'entourent ne sont ni ses soldats, ni ses domestiques,
ni ses égaux; ils dépendent de lui dans une certaine limite, qui, dans
la plupart des cas, n'est pas nettement définie. Il ne paye pas les
hommes qui lui doivent le service de guerre, mais la durée de ce service
est limitée. Le seigneur ayant un fief, compte plusieurs classes de
vassaux: les uns, comme les chevaliers, ne lui doivent que l'hommage et
l'aide de leurs bras en cas d'appel aux armes, ou une somme destinée à
racheter ce service, encore faut-il que ce ne soit pas pour l'aider dans
une entreprise contre le suzerain. D'autres tenanciers roturiers, tenant
terres libres, devaient payer des rentes au seigneur, avec la faculté de
partager leur tenure en parcelles, mais restant responsables du payement
de la rente, comme le sont de principaux locataires. D'autres
tenanciers, les vilains, d'une classe inférieure, les paysans, les
bordiers[25], les derniers sur l'échelle féodale, devaient des corvées
de toutes natures. Cette diversité dans l'état des personnes, dans le
partage du sol et le produit que le seigneur en retirait amenait des
complications infinies; de là des difficultés perpétuelles, des abus,
une surveillance impossible, et par suite des actes arbitraires, car cet
état de choses, à une époque où l'administration était une science à
peine connue, était souvent préjudiciable au seigneur. Ajoutons à cela
que les terres nobles, celle qui étaient entre les mains des chevaliers,
se trouvaient soumises à _la garde_ pendant la minorité du seigneur,
c'est-à-dire que le suzerain jouissait pendant ce temps du revenu de ces
terres. Si aujourd'hui, avec l'uniformité des impôts, il faut une armée
d'administrateurs pour assurer la régularité du revenu de l'État, et une
longue habitude de l'unité gouvernementale, on comprendra ce que devait
être pendant les XIe et XIIe siècles l'administration d'un domaine
fieffé. Si le seigneur était débonnaire, il voyait la source de ses
revenus diminuer chaque jour; si au contraire il était âpre au gain, ce
qui arrivait souvent, il tranchait les difficultés par la violence, ce
qui lui était facile, puisqu'il réunissait sous la main le droit fiscal
et les droits de justicier. Pour vivre et se maintenir dans une pareille
situation sociale, le seigneur était amené à se défier de tout et de
tous; à peine s'il pouvait compter sur le dévouement de ceux qui lui
devaient le service militaire. Pour acquérir ce dévouement il lui
fallait tolérer des abus sans nombre de ses vassaux nobles, qui lui
prêtaient le secours de leurs armes, les attirer et les entretenir près
de lui par l'appât d'un accroissement de biens, par l'espoir d'un
empiètement sur les terres de ses voisins. Il n'avait même pas de valets
à ses gages, car, de même que ses revenus lui étaient payés en grande
partie en nature, le service journalier de son château était fait par
des hommes de sa terre qui lui devaient, l'un le balayage, l'autre le
curage des égouts, ceux-ci l'entretien de ses écuries, ceux-là l'apport
de son bois de chauffage, la cuisson de son pain, la coupe de son foin,
l'élagage de ses haies, etc. Retiré dans son donjon avec sa famille et
quelques compagnons, la plupart ses parents moins riches que lui, il ne
pouvait être assuré que ses hommes d'armes, dont le service était
temporaire, séduits par les promesses de quelque voisin, n'ouvriraient
pas les portes de son château à une troupe ennemie. Cette étrange
existence de la noblesse féodale justifie ce système de défiance dont
ses habitations ont conservé l'empreinte; et si aujourd'hui cette
organisation sociale nous semble absurde et odieuse, il faut convenir
cependant qu'elle était faite pour développer la force morale des
individus, aguerrir les populations, qu'elle était peut-être la seule
voie qui ne conduisît pas de la barbarie à la corruption la plus
honteuse. Soyons donc justes, ne jetons pas la pierre à ces demeures
renversées par la haine populaire aussi bien que par la puissance
monarchique; voyons-y au contraire le berceau de notre énergie
nationale, de ces instincts guerriers, de ce mépris du danger qui ont
assuré l'indépendance et la grandeur de notre pays.
On conçoit que cet état social dut être accepté par les Normands
lorsqu'ils se fixèrent sur le sol français. Et en effet, depuis Rollon,
chaque seigneur normand s'était prêté aux coutumes des populations au
milieu desquelles il s'était établi; car, pour y vivre, il n'était pas
de son intérêt de dépeupler son domaine. Il est à croire qu'il ne
changea rien aux tenures des fiefs dont il jouit par droit de conquête,
car dès le commencement du XIIe siècle nous voyons le seigneur normand,
en temps de paix, entouré d'un petit nombre de familiers, habitant la
salle, le donjon fortifié; en temps de guerre, lorsqu'il craint une
agression, appeler autour de lui les tenanciers nobles et même les
_vavasseurs_, _hôtes_[26] et paysans.
Alors la vaste enceinte fortifiée qui entourait le donjon se garnissait
de cabanes élevées à la hâte, et devenait un camp fortifié dans lequel
chacun apportait ce qu'il avait de plus précieux, des vivres et tout ce
qui était nécessaire pour soutenir un siége ou un blocus. Cela explique
ces défenses étendues qui semblent faites pour contenir une armée, bien
qu'on y trouve à peine des traces d'habitation. Cependant les Normands
conçoivent la forteresse dans des vues politiques autant que
personnelles; les seigneurs français profitent de la sagacité déployée
par les barons normands dans leurs ouvrages militaires, mais seulement
avec l'idée de défendre le domaine, de trouver un asile sûr pour eux,
leur famille et leurs hommes. Le château normand conserve longtemps les
qualités d'une forteresse combinée de façon à se défendre contre
l'assaillant étranger; son assiette est choisie pour commander des
passages, intercepter des communications, diviser des corps d'armée,
protéger un territoire; ses dispositions intérieures sont
comparativement larges, destinées à contenir des compagnies nombreuses.
Le château français ne s'élève qu'en vue de la garde du domaine féodal;
son assiette est choisie de façon à le protéger seul; ses dispositions
intérieures sont compliquées, étroites, accusant l'habitation autant que
la défense; elles indiquent la recherche d'hommes réunis en petit
nombre, dont toutes les facultés intellectuelles sont préoccupées d'une
seule pensée, celle de la défense personnelle. Le château français est
comme un groupe de châteaux qui, au besoin, peuvent se défendre les uns
contre les autres. Le seigneur français s'empare, au XIIe siècle, de
l'esprit de ruse normand, et il l'applique aux moindres détails de sa
résidence, en le rapetissant, pour ainsi dire.
Cet aperçu général tracé, nous passerons à l'examen des monuments. Nous
nous occuperons d'abord du château normand; le plus avancé au point de
vue militaire pendant le cours du XIe siècle. Le château d'Arques, près
de Dieppe, nous servira de point de départ, car nous retrouvons encore
dans son assiette et ses combinaisons de détail les principes de la
défense normande primitive. Sur le versant sud-ouest de la vallée
d'Arques, à quelques kilomètres de la mer, se détache une langue de
terre crayeuse qui forme comme une sorte de promontoire défendu par la
nature de trois côtés. C'est à l'extrémité du promontoire que
Guillaume[27], oncle de Guillaume le Bâtard, par suite de la donation
que son neveu lui avait faite du comté d'Arques vers 1040, éleva la
forteresse dont nous allons essayer de faire comprendre l'importance.
Peut-être existait-il déjà sur ce point un château; des constructions
antérieures à cette époque, il ne reste pas trace. Guillaume d'Arques,
plein d'ambition, reconnut le don de son neveu en cherchant à lui
enlever le duché de Normandie; en cela il suivait l'exemple de la
plupart des seigneurs normands, qui, voyant à la tête du duché un jeune
homme à peine sorti de l'adolescence, se préparaient à lui ravir un
héritage qui ne paraissait pas dû à sa naissance illégitime. En effet,
«dans les premiers temps de la vie de Guillaume le Bâtard, dit Guillaume
de Jumiéges[28], un grand nombre de Normands égarés et infidèles
élevèrent dans beaucoup de lieux des retranchements et se construisirent
de solides forteresses.» Sans perdre de temps, et avant de dévoiler ses
projets de révolte, Guillaume d'Arques se mit à l'oeuvre, et, peu
d'années après l'investiture de son comté, le village d'Arques voyait
s'élever, à l'extrémité de la langue de terre qui le domine, une vaste
enceinte fortifiée, protégée par des fossés profonds et un donjon
formidable. Mais c'est ici qu'apparaît tout d'abord le génie normand. Au
lieu de profiter de tout l'espace donné par l'extrémité du promontoire
crayeux, et de considérer les escarpements et les vallées environnantes
comme un fossé naturel, ainsi que l'eût fait un seigneurs français,
Guillaume d'Arques fit creuser au sommet de la colline un large fossé,
et c'est sur l'escarpe de ce fossé qu'il éleva l'enceinte de son
château, laissant, ainsi que l'indique la fig. 2, entre les vallées et
ses défenses une crête A, sorte de chemin couvert de deux mètres de
largeur, derrière lequel l'assaillant trouvait, après avoir gravi les
escarpements naturels B, un obstacle infranchissable entre lui et les
murs du château. Les crêtes A étaient d'ailleurs munies de palissades,
_hériçuns_, qui protégeaient le chemin couvert et permettaient de le
garnir de défenseurs, ainsi qu'on le voit en C. Un peu au-dessus du
niveau du fond du fossé, les Normands avaient le soin de percer des
galeries longitudinales S qui permettaient de reconnaître et d'arrêter
le travail du mineur qui se serait attaché à la base de l'escarpe. À
Arques, ces galeries souterraines prennent entrée sur certains points de
la défense intérieure, après de nombreux détours qu'il était facile de
combler en un instant, dans le cas où l'assaillant aurait pu parvenir à
s'emparer d'un de ces couloirs. Cette disposition importante est une de
celles qui caractérisent l'assiette des châteaux normands pendant les
XIe et XIIe siècles. Ce fossé, fait à main d'homme et creusé dans la
craie, n'a pas moins de 25m à 30m de largeur de la crête de la
contrescarpe à la base des murailles. Le plan topographique (3) explique
la position du château d'Arques mieux que ne pourrait le faire une
description. Du côté occidental, le val naturel est très-profond et
l'escarpement du promontoire abrupt; mais du côté du village vers le
nord-est, les pentes sont moins rapides, et s'étendent assez loin
jusqu'à la petite rivière d'Arques. Sur ce point, le flanc A de la
colline fut défendue par une enceinte extérieure, véritable basse-cour,
désignée dans les textes sous le nom de Bel ou Baille[29]. Une porte et
une poterne donnaient seules entrée au château au nord et au sud.
Voici (fig. 4) le plan du château d'Arques[30]. L'ouvrage avancé B date
du XVe siècle. Les bâtiments intérieurs C paraissent être d'une époque
assez récente; ils n'existent plus aujourd'hui. Du temps de Guillaume
d'Arques, la véritable entrée du château du côté de Dieppe était en D,
et le fossé devait alors suivre la ligne ponctuée E E'. Peut-être en B
existait-il un ouvrage avancé palissadé pour protéger la porte
principale. On distingue encore parfaitement, sous l'entrée G, les
constructions du XIe siècle et même les soubassements des tours qui la
défendaient. En H est le donjon de figure carrée, conformément aux
habitudes normandes, et divisé par un épais mur de refend. Mais nous
aurons l'occasion de revenir sur les détails de cette remarquable
construction au mot DONJON; nous ne devons ici qu'en indiquer les
dispositions générales, celles qui tiennent à l'ensemble de la défense.
En K est la seconde porte qui communique au plateau extérieur au moyen
d'un pont posé sur des piles isolées. Cette entrée, savamment combinée,
passe sous une tour, et un long passage voûté bien défendu et battu par
le donjon qui, par sa position oblique, masque la cour du château pour
ceux qui arrivent du dehors. Ce donjon est d'ailleurs remarquablement
planté pour commander les dehors du côté de la langue de terre par où
l'on peut approcher du fossé de plain-pied; ses angles viennent toucher
les remparts de l'enceinte, ne laissent ainsi qu'une circulation
très-étroite sur le chemin de ronde et dominent le fond du fossé.
L'ennemi, se fût-il emparé de la cour L, ne pouvait monter sur la partie
des remparts M, et arrivait difficilement à la poterne K qui était
spécialement réservée à la garnison renfermée dans le donjon. En P était
un ouvrage dépendant du donjon, surmontant le passage de la poterne et
qui devait se défendre aussi bien contre la cour intérieure O que contre
les dehors. Celle-ci avait plusieurs issues qu'il était impossible à des
hommes non familiers avec ces détours de reconnaître; car, outre la
poterne K du donjon, un escalier souterrain communique au fond du fossé,
et permet ainsi à la garnison de faire une sortie ou de s'échapper sans
être vue. Nous avons indiqué en N, sur notre plan, les nombreux
souterrains taillés dans la craie, encore visibles, qui se croisent sous
les remparts et sont destinés soit à faire de brusques sorties dans les
fossés, soit à empêcher le travail du mineur du côté où le château est
le plus accessible. De la porte D à la poterne K le plateau sur lequel
est assis le château d'Arques s'élève graduellement, de sorte que le
donjon se trouve bâti sur le point culminant. En dehors de la poterne K,
sur la langue de terre qui réunit le promontoire au massif de collines,
étaient élevés des ouvrages en terre palissadés dont il reste des traces
qui, du reste, ont dû être modifiées au XVe siècle, lorsque le château
fut muni d'artillerie.
La place d'Arques était à peine construite que le duc Guillaume dut
l'assiéger, son oncle s'étant déclaré ouvertement contre lui. Ne pouvant
tenter de prendre le château de vive force, le Bâtard de Normandie prit
le parti de le bloquer. À cet effet, il fit creuser un fossé de
contrevallation qui, partant du ravin au nord-ouest, passait devant la
porte nord du château, descendait jusqu'à la rivière de la Varenne et
remontait dans la direction du sud-est vers le ravin. Il munit ce fossé
de bastilles pour loger et protéger son monde contre les attaques du
dedans ou du dehors:
«De fossez è de hériçun
Et de pel fist un chasteillon
El pié del teltre en la vallée,
Ki garda tute la cuntrée:
Ne pristrent puiz cels del chastel
Ne bués ne vache ne véel.
Li Dus tel chastelet i fist
Tant chevaliers è tel i mist
Ki bien le porreient desfendre
Ke Reis ne Quens ne porreit prendre[31].»
Après une tentative infructueuse du roi de France pour faire lever le
blocus, le comte Guillaume fut obligé de capituler faute de vivres:
«Willame d'Arches lungement
Garda la terre è tint forment,
E plus lungement la tenist,
Se viande ne li fausist:
Maiz pur viande ki failli,
Terre è chastel è tur guerpi;
Al Duc Willame tut rendi,
Et al Rei de France s'enfui.»
Il n'était guère possible, en effet, avec les moyens d'attaque dont on
disposait alors, de prendre un château aussi bien défendu par la nature
et par des travaux d'art formidables.
Nous donnons (5) une vue cavalière du château d'Arques tel qu'il devait
être au XIe siècle, prise en dehors de la porte de Dieppe, et en
supprimant les défenses postérieures ajoutées de ce côté. On comprendra
ainsi plus facilement les dispositions intérieures de cette place forte.
Déjà, du temps de Guillaume le Bâtard, les barons normands
construisaient donc de vastes châteaux de maçonnerie possédant tout ce
qui constitue les places de ce genre au moyen âge: fossés profonds et
habilement creusés, enceintes inférieures et supérieures, donjon, etc.
Le duc de Normandie, pendant les longues luttes du commencement de son
règne, éleva des châteaux, ou tout au moins des donjons, pour tenir en
bride les villes qui avaient pris parti contre lui:
«E il fist cax è pierre atraire;
Iloec (au Mans) fist une tur faire[32]»
Après la descente en Angleterre, l'établissement des châteaux fut un des
moyens que Guillaume le Conquérant employa pour assurer sa nouvelle
royauté, et ce fut, en grande partie, à ces forteresses élevées sur des
points stratégiques ou dans les villes mêmes qu'il dut de pouvoir se
maintenir au milieu d'un pays qui tentait chaque jour des soulèvements
pour chasser l'étranger et reconquérir son indépendance. Mais beaucoup
de seigneurs, du moment que la guerre générale était terminée, tenant
ces châteaux en fief, se prenaient de querelle avec leurs voisins,
faisaient des excursions sur les terres les uns des autres, et en
venaient à s'attaquer dans leurs places fortes. Ou bien, mécontents de
voir la faveur du suzerain tomber sur d'autres que sur eux, cherchaient
à rendre leurs châteaux plus formidables afin de vendre leurs services
plus cher aux rivaux de leur seigneur et de faire cause commune avec
eux:
«Li Reis se fia as deniers[33],
K'il ont à mines, à sestiers[34]
En Normandie trespassa (passa),
Mult out od li grant gent e a
Od granz tonels, od grant charrei,
Fet li denier porter od sei.
As chastelains et as Barons
Ki orent turz (donjons) è forz maisons,
As boens guerriers et as marchis[35]
A tant doné è tant promis,
Ke li Dus Robert unt lessié,
Et por li Reis l'unt guerréié.»
C'est ainsi que, par suite de l'organisation féodale, même en Normandie
où l'esprit national s'était maintenu beaucoup mieux qu'en France, les
seigneurs étaient chaque jour portés à rendre leurs châteaux de plus en
plus forts, afin de s'affranchir de toute dépendance et de pouvoir
dicter des conditions à leur suzerain. Le château normand du XIe siècle
ne consistait qu'en un donjon carré ou rectangulaire, autour duquel on
élevait quelques ouvrages de peu d'importance, protégés surtout par ce
fossé profond pratiqué au sommet d'un escarpement; c'était là le
véritable poste normand de cette époque, destiné à dominer un
territoire, à fermer un passage ou contenir la population des villes.
Des châteaux munis de défenses aussi étendues que celles d'Arques
étaient rares; mais les barons normands devenant seigneurs féodaux, en
Angleterre ou sur le continent, se virent bientôt assez riches et
puissants pour augmenter singulièrement les dépendances du donjon qui
dans l'origine était le seul point sérieusement fortifié. Les enceintes
primitives, faites souvent en palissades, furent remplacées par des murs
flanqués de tours. Les plus anciens documents écrits touchant les
manoirs et même les châteaux (documents qui en Angleterre remontent au
XIIe siècle) désignent souvent la demeure fortifiée du seigneur par le
mot _aula_, _hall_; c'est qu'en effet ces sortes d'établissements
militaires ne consistaient qu'en une _salle_ défendue par d'épaisses
murailles, des créneaux et des contre-forts munis d'échanguettes ou de
bretèches flanquantes. Les dépendances de la demeure seigneuriale
n'avaient relativement qu'une importance minime; en cas d'attaque
sérieuse, la garnison abandonnait bientôt les ouvrages extérieurs et se
renfermait dans le donjon, dont les moyens défensifs étaient formidables
pour l'époque. Pendant le cours du XIIe siècle, cette tradition se
conserve dans les contrées où l'influence normande prédomine; le donjon,
la _salle_ fortifiée prend une valeur relative que nous ne lui trouvons
pas au même degré sur le territoire français; le donjon est mieux isolé
des défenses secondaires dans le château normand des XIe et XIIe siècles
que dans le château d'origine française; il est plus élevé, présente une
masse plus imposante; c'est un poste autour duquel est tracé un camp
fortifié plutôt qu'un château. Cette disposition est apparente
non-seulement en Normandie et en Angleterre, comme au Pin (Calvados), à
Saint-Laurent-sur-Mer, à Nogent-le-Rotrou, à Domfront, à Falaise, à
Chamboy (Orne), à Newcastle, à Rochester et à Douvres (Angleterre), mais
sur les côtes de l'Ouest, dans l'Anjou, le Poitou et le Maine,
c'est-à-dire dans toutes les contrées où pénètre l'influence normande;
nous la retrouvons, accompagnée du fossé normand dont le caractère est
si nettement tranché, à Pouzanges (Vendée), à Blanzac, à Broue, à Pons
(Charente-Inférieure), à Chauvigny près Poitiers, et jusqu'à
Montrichard, à Beaugency-sur-Loire et à Loches (voy. DONJON). Les
défenses extérieures qui accompagnent ces gros donjons rectangulaires,
ou ne présentent que des terrassements sans traces de constructions
importantes, ou si elles sont élevées en maçonnerie, sont toutes
postérieures d'un siècle au moins à l'établissement de ces donjons, ce
qui indique assez clairement que les enceintes primitives des XIe et
XIIe siècles avaient peu d'importance et qu'elles durent être remplacées
lorsqu'au XIIIe siècle ce système défensif des châteaux fut modifié, et
qu'on eut reconnu la nécessité d'élargir et de renforcer les ouvrages
extérieurs.